ORIGINE DE LA PAPAUTE ET PREMIERE FORME DU POUVOIR TEMPOREL
Le christianisme naissant fut une r6publique spirituelle. II n'avait ni chef supreme, ni bras seculier, ni pouvoir temporel. Tel est peut-6tre de tous ses principes celiji qui contribua le plus puissamment a cette fortune si rapide qu'on a longtemps cru ne pouvoir expliquer que par les miracles. II offrit dans une society livr£e k la force materielle l'image d'une autorite toute morale ; il se dSclara ind£pendant de tout syst&me politique, a une epoque ou les nations 6touffaient dans le cercle inflexible de Porganisation romaine ; sa cause 6tait gagn6e d'avance par ce seul contrasted Son succes ainsi interprets peut se passer
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de l'hypoth&se des miracles ; il confirme les grandes lois de Thistoire au lieu de les contredire, et il honore mille fois plus la nature humaine que ces coups d'Etat que la cr6dulit6 pretea la Providence, sans se douter qu'elle accuse sa sagesse en voulant glorifier sa puissance. On ne doit pas craindre de toucher k la legende lorsque la tegende diminue l'humanite.
Au moment ou apparut avec le christianisme primitif le dogme de la liberty spirituelle, Rome n'avait pas seulement depouilte les peuples de tout ce qui constituait leurs traditions et leur nationality elle leur avait pris jjasqu'k leurs dieux, emmen&s captifs dans ses temples. En echange elle leur avait donn6 ses Cesars k adorer. On sait que, par une singultere et significative analogie, les Romains retrouvaient dans leur religion le principe de conquete renferme dans leur politique, et confisquaient k la fois les dieux et les royaumes. Une fois le monde conquis et les dieux vaincus, Rome se fit diviniser elle-m6me dans la personne de ses maitres. Le culte grossier des empereurs succedait lui-meme k Fere de decadence ou le polyth&sme vieilli avait rente son propre symbolisme pour la plate et banale interpretation d'Evh&nere. Les dieux n'&ant plus aux yeux des sages que des rois divinises aprfes leur mort, un empereur romain pouvait bien 6tre divinis^ de son vivant. Ainsi, ce n'&ait pas assez que les peuples fussent esclaves, ilfallait qu'ils adorassent leur servitude.
DES PAPES fi
C'est vainement que, pour les int^resser k sa conservation et tromper jusqu'a la conspiration des souvenirs, on avait graduellement £tendu le droit de cit6 presque aussi loin que la conquete elle-m6me. lis ne pouvaient pas plus reconnaitre leur patrie dans la formidable centralisation qui les avait attires pour les devorer, que leurs dieux dans les vains simulacres enchaines au Pantheon. L'unique resultat de ces mesures fut d'aflfaiblir la seule personnalit6 6nergique qui restat dans T Empire, celle de Rome ellem6me ; en sorte qu'une organisation toute mecanique, et obligee par son extension t indefinie k une concentration toujours plus 6troite, survivait seule a Ykme ahsente. C'est par cette loi de son d&veloppement que ce pouvoir monstrueux en 6tait arriv6 k usurper jusqu'au ciel lui-meme, ce dernier refuge des vaincus.
Ainsi s'explique l'immense attraction qu'exenja la doctrine qui rendait aux opprimes une patrie et un Dieu places au-dessus des atteintes de la brutalite, et qui, par la bouche de Paul, proclamait 1'^galite entre les vainqueurs et les vaincus, entre le maltre et Fesclave, entre I'homme et la femme, entre le juif et le gentil. La puret6 de quelques autres pr6ceptes de la foi chretienne ne put sans doute manquer de briller d'un incomparable eclat aupres de la corruption ou 6tait tombee la soctete antique, mais aucun d'eux n'eut une influence aussi decisive que cette revendication inattendue des droits de la per-
sonnalite m£connue. Le christianisme fut avant tout un cri de liberty, une formule d'affranchissement, un immense effort de Fesprit humain pour 6chapper au r&gne de la force. II eut pour complices toutes les nationality opprim^es.
Si Ton ajoute k ce trait predominant le caract^re d' universality par lequel il se distingue d'une manure si frappante soit du judaisme, auquel il fit d'ailleurs de si nombreux emprunts qti'on le consid^ra longtemps comme une secte juive, soit des autres religions de F antiquity, qui etaient Eminemment exclusives, r nationales, faites h Fimage et a Fusage d'un seul peuple ; si on leur compare la simplicity de ses dogmes et de ses ceremonies, la liberty de son orthodoxie, qui firent croire d'abord qu'il 6tait une philosophic etnon un culte,ainsi que ses ennemis le lui reprocherent longtemps, on s'apergoit qu'on a dans le christianisme tel qu'il se manifeste dans sa forme primitive et spontan£e Fantithese la plus complete qui sepuisse imaginerde la 16'galiteromaine. Et c'est par cette opposition qu'il s'empare du monde.
Opposition d'autant plus absolue quelle n'a rien d'agressif ni d'hostile. Par sa soumission si r6signee aux puissances terrestres, le christianisme primitif ne fait que marquer plus fortement Fabime qui les s6pare de lui. lis vivent dans deux spheres tenement etrangfcres Fune k F autre, qu'il ne suppose pas qu'il puisse avoir un point de contact avec elles. Mais s'il leur abandonne si volontiers le corps, c'est
qu'il entend garder l'&me tout cntiore. Sa principal force consiste Jin' avoir rien qui leur ressemble; car c'est par cette essence toute spirituelle qu'il echappe aux prises de ses puissants ennemis.
(Test done par sa nature meme que Tfiglise chr6tienne des deux premiers si&cles exclut toute id6e d'une autorite politique. Dans cet &ge d' inspiration, de spontaneity et de d6sint6ressement, elle n'a encore ni gouvernement, ni temples, ni rites, et on distingue k peine en elle les premiers elements de sa hierarchies Minutius Felix, dans son apologie , lui en fait avec raison un titre de gloire : « Le temple du vrai Dieu, dit-il, e'est Funivers; son image, e'est Thomme ; et le sacrifice qui lui plait ce sont les bonnes ceuvres. » — Ne croirajt-on pas entendre un de ces d&stes qui, dix-sept stecles plus tard, devaient protester a leur tour contre une institution devenue si difKrente d'elle-m&ne, quetous les ouvrages Merits pour sa (\£fense pouvaient etre r6torqu6s contre elle comme autant de bl&mes.
La notion d'une autorit£ spirituelle personnifi6e dans un seul homme, e'est-^-dire de la papaute ellem6me, n'en est pas moins absente. On n'en trouve aucune trace dans Fceuvre des premiers apologistes. Le nom de pape s'y rencontre, il est vrai, mais il se donne indifKremment h tous les 6v6ques. Aprfcs la mort des apotres, Tautorit6 spirituelle appartient tout entire aux 6vSques 61us par Fassembtee des fideles. aux pr6tres, aux diacres, aux interpretes des
ficritures qui ont pu connaitre les premiers pasteurs et conserver leurs traditions. Les liens entre les di-
verses Eglises sont entretenus par des instructions vot6es et r£dig6es en commun sous forme d'£pitres. Elles traitent le plus souvent des questions de morale.
Plus tard, lorsque le pouvoir episcopal commence k se d^gager des formes toutes democratiques des premiers jours, ces rapports se multiplient et se regularisent. I^es affaires qui int£ressent l'figlise sont rSgtees par des assemblies d'£v6ques. Ces petits conciles sont pr6sid6s le plus souvent par celui qui en a provoqu6 la reunion. Non-seulement les evSques de Rome ne s'attribuent aucune preeminence sur leurs collogues, mais on ne voit pas qu'ils y pr6tendent, et la meilleure preuve qu'ils ne possfcdent pas dans cette premiere p^riode les prerogatives qu'ils s'attribuferent plus tard, e'est que toutes ces prerogatives y sont exerc^es par les conciles, qui administrent, gouvernent et reglent jusqu'aux moindres competitions. L' intervention des papes fait si peu de bruit dans la chretiente naissante, qu'on ne sait pas meme si Clet et Anaclet furent deux personnes ou une seule, ni s'ilsont— ou s' ila — r6gn6 apr£s ou avant Clement. Quant h celui-ci, loin de s'arroger dans les actes qui restent de lui aucune autorite sur les autres Eglises, il ne parle jamais en son propre nom, et se borne h exprimer les vceux et les sentiments de ses diocesains.
Qu'il y a loin des commencements si humbles et si grands de cette r^publique chretienne, ou le plus influent 6tait le plus saint, et ou Tunite resultait non de la contrainte, mais de Tentente des cceurs , au spectacle qu'elle offre quelques sifccles plus tard; et qui la reconnaitrait dans cette monarchic absolue ou le clerg6 forme une classe privil£gi£e, separ^e des fiddles; oil l'&ection, detournee de son but, n* est plus qu'un choix arbitraire fait par le sup^rieur au profit d'un pouvoir unique et irresponsable; ou l'6v6que de Rome, h^ritierde Fautorit£ des conciles, arbitre souverain des nations, pretend k la fois gouvernerles consciences et distribuer les royaumes, r£gner sur Tame et sur le corps, comme cet Empire romain contre lequel le christianisme 6tait venu protester? Sans doute, le chemin parcouru entre ces deux termes extremes n'est autre chose que le cei-cle dans lequel se meuvent d'ordinaire les institutions politiques, mais il semWe que les soci£t£s religieuses, qui pr£tendent avoir un id6al absolu, devraient d'abord d&nontrer qu'elles ont echapp6 k cette instability. A quoi leur sert de poss&ler la regie du bien et du vrai, si elles se montrent soumises k la meme fatality que les entreprises inspires par Fambition?
On voit par \k combien la papaut£, que des theories int6ress6es ou une critique peu 6clair6e ont presentee comme une institution n6e avec le christianisme et form^e de toutes pieces, fut au contraire une creation lente et successive. On voit aussi quelle espfece d'e-
volution elle reprtfsente dans Fid6e chr&ienne. Elle se developpa dans son sein, de m6me a peu pres que le germe du pouvoir absolu se forme et grandit au sein des democraties. L'autorit6 spirituelle apparut d'abord, puis la discipline, la gestion des int^rets, le gouvernemeni ; les pretentions temporelles se montrferent ensuite, puis enfin le reve de la monarchie universale.
Les conciles furent les premiers k profiter de cette tendance, et la favoriserent en haine des divisions qui commenfaient k troubler rfiglise. Mais dans ces stecles d'enthousiasme etde sinc£rit£, les fiddles eussent repouss6 comme une impi6t6 le moyen brutal qu'on choisit plus tard pour trancher les diffjcult&3 au lieu de les r^soudre. Attribuer rinfaillibilite aux conciles leur eut paruun acte d'idolatrie, k plus forte raison eussent-ils recule devant l'id6e de remettre une telle arme aux mains d'un seul homme. L' autorite pontificate n'est pas m£me menlionnSe dans les apologies de Justin, de Minutius Felix, de saint Ir&r nee, de Clement d'Alexandrie, ouvrages ou toutes les questions qui interessent l'figlise sont traites avec une grande abondance de details. Le mot figlise ror maine qui s'y rencontre quelquefois n'y est jamais pris que dans Tacception de diocfese de Rome. (Test dans les derniers livres de Tertullien que les pretentions de I'^veque de Rome k un titre honorifique plutot qu'i une primaute effective font pour la prernifere fois leur apparition, mais il n'en parle que
pour les tourner en ridicule. De m6me on chercherait vainement de quoi les justifier dans les nombreux Merits d'Origene. Avec saint Cyprien, on s'aper?oit que la prerogative papale a gagn6 du terrain grftce aux d^chirements qui font one loi de la discipline et de l'unite. Cyrien s'adresse k T^vfique de Rome comme au chef « de Tfiglise principale, source de Punit£ sacerdotale, • mais il l'appelle sqp « collfegue, » et le pape fitienne, ayant voulu prononcer en dernier ressort entre lui et son comp£titeur au si£ge de Carthage, il se moque k son tour des pr&r tentions de T£veque des eveques. « Je suis indign£, lui £crit k ce sujet saint Firmilien, de la folle amhgance de T£veque de Rome, qui pretend avoir h£rit£ son 6v6ch6 de Tapdtre Pierre. »
Malgre ces repugnances des caracteres les plus purs et les plus ind£pendants dont s honoraitTfiglise chr£tienne, le mouvement qui tendait fcconcentrer une grande autorite entre les mains d'un seulhomme 6tait seconds par tant de causes qu'il devait pr£valoir tdt ou tard. Et cette concentration une fois decid£e par r extension de ses conquetes, par les schismessans cesse renaissants, par la persecution, par Thabitude inv<Her6e de donner k la loi une personniflcation visible et vivante, par la lassitude qui fait les dic~ tatures, il y avait une grande raison pour qu'elle s'accomplit au profit des 6v£ques de Rome : c'&ait Tunique, Incomparable situation de leur diocese.
Les regards du monde entier etaient encore tour-
n6s vers Rome, et Rome devenant chnHienne, il etait naturel qu'il s'habitu&t k y chercher la rfegle des consciences, comme depuis si longtemps il y trouvait celle desint6r£ts. Lapens£e de calquer T empire spirituel sur celui des C^sars devait done s offrir d'elle-mSme k des esprits encore mal 6mancip6s de leur longue servitude, et elle souriait 6galement aux politiqyes, comme nn moyen facile d'utiliser une organisation toute faite et de frapper vivement les imaginations en empruntant un reflet de la grandeur romaine. L'lilglise eut done sa capitale et son C6sar comme T Empire, et la division des provinces ecctesiastiques se fit sur le module des provinces imp6riales.
De leur cdt6, les empereurs ne pouvaient manquer d'etre frappfe de la prodigieuse prosp6rit6 de T6tablissement qu'ils avaient voulu d&ruire, et plus encore de Faisance avec laquelle ils Tadapteraient au cadre de leurpropre gouvernement. Les deux institutions 6taient, en effet, comme superposes, et, d' imitation en imitation, en 6taient venues k poss6der un m^canisme presque identique. N'ayant pu s'an6antir TuneTautre, apr&sdesluttesinterminables, poss6dant desormais beaucoup de points de contact et d'intfrrSts communs, il 6tait impossible qu'Jt un moment donn6 il ne vintpas k Tespritde leurs chefs de s'allier pour se prater un mutuel appui. N'ayant pu vaincre le C6sar spirituel, Tempereur devait, t6t ou tard, lui tendre la main. C'est ce qui arriva sous Constantin.
Le pacte fut done signe, mais avec une arrierepensee de chacun des contractants de 1'exploiter tout entierk son profit. L'Empireet Tfiglise, malgre la similitude artificielle de ieurs formes, etaient deux forces trop contraires d' esprit, d'origine et de tendance, pour former une alliance solide et durable. II y avait dans le christianisme, et en dehors de sa hierarchie, trop d' elements d'independance etde moralite, pour qu'il put vivre longtemps en bonne intelligence avec ce pouvoir brutal, fils de la decadence du poly theisme.
Ainsi fut enfantee la Rome spirituelle, et la democratic chretienne transformee en une monarchie qui devait tendre d^sormais sans cesse k se rendre absolue. On aurait grand tort d'assimiler de tous points le pouvoir des papes sur l'Eglise h celui des Cesars sur FEmpire, mais la marche k suivre etait trac6e et le modfele trouve. Alors apparalt la premiere forme du pouvoir temporel. L'figlise devient proprietaire et envahit les magistratures. La donation de Constaptin est une fable qu'un sophiste effronte pourrait seul defendre aujourd'hiii ; mais elle n'a d'autre tort que de faire naitre en un jour une ceuvre essentiellement successive, de placer le developpement tout entier dans ce qui n'etait que le germe.
Les consequences de ce mariage mystique de Tfiglise avec T Empire romain ne se firent pas attendre. Elles se d£roulent avec une merveilleuse clarte, et jamais enseignement ne fut plus eloquent. Tous les
signcs de caducity qui sc manifestaient dans V Empire se reproduisent aussitot dans l'£glise, jusqu*aumouvement de dislocation qui avait amene le partage de la domination imp£riale. L' Orient commence des lors k se Sparer de F Occident, au point de vue religieux comme au point de vue politique. L'figlise persecute au nomde F unite, comme avait fait FEmpire. Elle refuse i ses ennemis la tolerance qu'elle a si longtemps invoqu6e pour elle-mfime. Elle ferme leurs temples et s'enrichit de leurs d6pouilles. Elle r6p6te contre les sectes dissidentes la guerre implacable que Rome avait faite aux nationalites. Les disputes th^ologiques, jusque-l&inoffensives, ensanglantentlescit^s. Comme FEmpire,, Ffiglise a ses pr6toriens qui mettent la tiare aux encheres, &fevent pape contre pape, 6v6que contre 6veque, concile contre concile. Ce n'est pas tout. II faut payer aux empereurs le prix de leur protection, en attendant qu'on cherche a usurper leur autorit6. Dure et humiliante ran<jon I On voit un homme charg6 de crimes comme Constantin,couvert du sang de son frere, de son fils et de sa femme, recevoir Fencens en quality iXtvique extirieur dans les basiliques chr6tiennes, et se faire adorer en qualit6 de cfear dans les derniers temples du polyth6isme. Sans m6me avoir 6t6 baptist, il depose des 6veques, prononce en dernier ressort sur leurs difKrends, assemble et preside des conciles, decide des questions de dogme selon les inspirations de son impatience ou de son caprice, et, pour dernier scandale, il est
mis au nombre des bienheureux. Ses successeurs conservent et exercent tous ces privileges. Enfin, la faveur imperiale fait en quelques mois ce que les persecutions les plus atroces n'avaient pu faire dans le cours de tant d'ann^es : un pape ren^gat et un concile parjure.
En m£me temps les meeurs et les caract&res s'avilissaient, une interpretation grossiere ou pu6rilement subtile et raffin6e se substituait aux libres controverses des premiers apologistes. Les formules, les pratiques superstitieuses, les mots d'ordre remplacaient lafoi ; la morale etait d^laissee pour le dogme; les lieux de reunion des fiddles, qui n'etaient d'abord que des especes d'ecoles ou Ton s'instruisait par la lecture des ficritures^ et oil, selon Tattestation de Lactance et d'Origene, on avait proscrit s6v£rement les statues, les images et Pendens, se transformaient en superbes basiliques ou s'etalaient des ceremonies empruntees aux cultes paiens, melange d'appareil et de myst&re habilement combine pour frapper les imaginations.
Tels furent les premiers fruits de la revolution qui venait de s'accomplir dans Tfiglise. La valeur de cette transformation put dfes lors etre jugee par ces resultats, auxquels Texperience des stecles est venue ajouter une confirmation edatante. Tout ce que l'figlise avait gagne en unite et en puissance politique, elle T avait perdu en autorite morale. La vitality que le christianisme portait en lui-m6me, celle qu'allait
lui apporter l' adoption du monde barbare, le sauvferent sans doute de la decadence pr^maturee k laquelle il semblait condamne; mais il garda r Element nouveau que lui avait legu6 le paganisme expirant. Une forme de gouvernement inspiree par Tabsolutisme le plus brutal qui fut jamais s'imposa k une institution qui avait eu pour principe et pour but la liberte, et la denomination pai'enne resta attach£e comme une ironie au fronton de l'ddifice chr6tien : Pontifex maximus !
du r6le politique des papes a l^poque de l'invasion des barbares.
Si tristes qu'aient 6t& les cons6quences de Falliance de Tfiglise et de V Empire au point de vue des grands int^rets de la civilisation et du d6veloppement ult^rieur du christianisme, ce serait la marque d'un esprit 6troit que de ne pas reconnaitre le bien relatif qui en resulta d'abord pour Jes peuples soumis a la domination romaine. Elle scinda r antique et formidable unite de Tfitat en y introduisant le principe salutairede la separation des deux pouvoirs spirituel et tempore! jusque-lJt concentres dans une seule main. On peut ajouter que le but de Tfiglise ne fut en cela que de s'affranchir des entraves de Tautorite imp^riale, et qu'elle s'efforga d'effacer la distinction k son profit aussitot quelle put le tenter sans p^ril ;
mais le bienfait n'en resta pas moins acquis k rhumanit£. Cette association, quifutune d£ch6ance morale pour I'Eglise, fut aussi et grace a elle un progres pour T Empire.
Mais malgr6 tout ce qu'il avait fait pour elle, elle ne pouvait que se montrer ingrate envers lui. Elle lui 6tait trop sup^rieure par les lumieres pourne pas s'apercevoir qu'il ne voyait en elle qu'un simple instrument de gouvernement, et par le sentiment moral pour ne pas souffrir de la complicity forc6e qu'une telle communaut6 lui imposait. Ayant sa part dans les honneurs, il fallait qu'ellel'eut dans les ignominies. Loin de gagner k cette solidarity la force et la stability qu'elle en avait attendues, elle recevait le contre-coup de toutes les secousses, chaque jour phisnombreuses, que recevait l'6difice romain. Apres tous les edits par lesquels les empereurs avaient confirm6 et augment^ les privileges qu'elle tenait de Constantin, apres l'Acte c61£bfe qui sous Th6odose avait fait du christianisme la seule religion del'fitat, le culte oblige des citoyens, aprfes les conqu6tes nouvelles qui avaient agrandi son domaine, &endu sa souverainete spirituelle au deli des limites de 1' Empire en lui soumettant des nations encore indomptees, il ne lui £tait que plus p6nible de voir ^ette prosperity expos£e k tant de hasards. L'figlise ne pouvait se r^signer a laisser l'ind£pendance de ses pontifesMa merci de ces C£sars 6ph6meres, d'autant moins disposes k respecter son autorit£ qu'eux-
memes voyaient la leur sans cesse livr£e aux surprises et aux coups de main du premier occupant. Elle eprouvait combien etaient onereux les services qu'elle avail accepts d'eux et ne les comptait plus qpe par ses humiliations* Ilslui faisaient payer leurs bienfaits non-seulement par un contrdle incessant ct intolerable exerc6 sur les questions les plus etrangeres k leur competence, mais par des pretentions en matiere de dogme et de foi telles qu'on ne les reconnaissait pas encore au pape lui-m6me. En acceptant, d&sleprincipe, parune complaisance interess^ cette intervention des empereurs dans ses affaires interieures, elle leur avait donn£ le droit de la consid£rer comme une reciprocity legitime, et elle avait perdu celui de s'en plaindre. On voyait ainsi, sous le regne meme du principe de la distinction des deux pouvoirs, se produire sous leur forme la plus pernicieuse une grande partie des incoriv6nients qu'entraine leur confusion.
N'osant rompre ses liens pour retourner a son ind^pendance premiere, dont elle n'etait plus en etat de supporter la fifere aust£rite, l'figlise ne pouvait attendre sa deiivrance que d'une revolution qui placerait son pouvoir au-dessus de Tautorite des empereurs, ou du renversement d^finitif deTEmpire ; entreprise impraticable dans un cas, dangereuse dans I'autre. Quant k la constitution d'un domaine territorial ind^pendant, il n'y fallait pas songer tant qu'un Cesar serait debout ; elle etait trop incompa-
20 HISTOIRK POLITIQUE
tible avec F unite absolue qui formait le fond des traditions imp^riales. Ce n'est que par le plus invraisemblable anachronisme qu'on a pu preter une telle ambition aux papes de cette epoque. listen congurent la premiere pens£e qu'au milieu de la dissolution universelle qui suivit. Mais ce qui delate visibleraent chez eux vers les derniers jours de la decadence romaine, e'est l'impatience croissante avec laquelle ils supportent la tutelle des empereurs. On sent en eux les d^positaires et les repr&sentants d'une institution qui a pour des siecles de vie en presence d'un fantome couronn£ auquel on n'obeit plus que par habitude.
On est plus frapp£ encore de Tesprit politique et pr£voyant qui anime le clefge. Dans toutes les provinces, dans toutes les cit6s, il remplit les magistratures importantes, il s'empare des fractions municipals d&sertees par les citoyens comme un pnStexte aux spoliations, souvent il occupe les prefectures elles-memes, Partout ou il y a un dtfensear du peuple, celui qui fait respecter ce dernier souvenir de la puissance tribunitienne est un 6veque. En portant une loi pour attribuer aux 6veques un droit de surveillance sur tous les fonctionnaires de 1* Empire, Justinien ne fit que sanctionner une prerogative qu'ils exercaient depuis longtemps. Pour donner k leur influence des racines plus profondes encore, ils surent Tintroduire au sein des families comme dans le cceur des cites. Ils demanderent et. obtinrent Pinspection des
tutelles et des curatelles. lis furent charges de proteger les interets des veuves et les droits des mineurs. Enfm, ils se rendirent aussi necessaires que les autres magistrats paraissaient inutiles ou tyranniques, et ils eurent Fart de se faire confier toutes les fractions bienfaisantes de Fadministration, ne laissant k Y Empire que celles qui etaient oppressives ou impopu-
laires.
(Test k ce moment ou Ffiglise, aprfes avoir utilise la protection del'Empire, cherchait k s'affranchir des obligations compromettantes qu'elle avait contractees envers lui, que les barbares apparurent. Elle les salua comme des lib^rateurs. Bien qu'ils appartinssent pour la plupart k la communion arienne, elle nc vit en eux que des soldats armfe pour son triomphe. L'Empire 6tait une force usee, decr6pite, arrivee au terme de ses developpemeiits, impossible a transformer ; il ne lui promettait plus rien ; les barbares au contpaire lui apportaient un element jeune, vivant, plein d' expansion, defecondite et d'avenir. A Rome, I'expression de son contentement est contenue par la crainte d'aliener le cceur des vaincus en insultant a leur defaite; mais partout ailleurs c'est un long cri d'allegresse, et le jour ou Rome succombe devant Alaric, tout Tunivers chr&ien applaudit. On retrouve Ik k la fois la haine mal 6teinte du chretien contre le vieux temple du polyth&sme, et le ressentiment des nationality opprimees qui avait fait le premier suoees du christianisme chez les peuples conquis. Mes-
sagers de justice pour les uns et de vengeance pour les autres, les barbares furent les bienvenus. « Elle est done prise k son tour, s'Scrie saint Jerome, celle qui prit tout Tunivers ! »
La chute de TEmpire d'Occident ne laissa debout en ltalie, comme force organise et agissante, que 16 pouvoir de la papaut6, centre et personnification de Tfiglise. C'6tait le seul que Pinvasion eut respecte. C'&ait le seul qui eut un caractfere de permanence au milieu des fragiles 6tablissements de la conquete qui se d&ruisaient les uns les autres comme le flot chasse le flot. Rienne durait plus, except6 lui. Tel qu'il 6tait alors, ind^fini, d6sarm6, sans attributions precises, seul debout au milieu des ruines, il avait toute la majeste d'une puissance morale. Toujours ajctif, toujours d6vou6, entour6 d'un prestige qui frappait jusqu'aux conquerants, lespeupleslevoyaient sans cesse s'interposer comme mediateur entre la victoire et les vaincus. Attila avait respectueusement recule devant lui, Alaric et Gens6ric traitferent avec lui. Une immense popularity melee de crainte et de v6n6ration, fut sa recompense, et lorsque Odoacre, le chef des H6rules, fonda son royaume d'ltalie, s'il laissa subsister une republique romaine au centre de ses provinces, ce n'est pas devant un fantome classique qu'il s'arreta* e'est devant la ville sacr^e ou r^sidait le representant de la foi chr6lienne.
Cette r^pugnantte & demi superstitieuse d'un barbare h6r6tique a violer 1'asile du chef de l'Eglise
d'Occident presenta k 1'esprit des papes la pre. mifcre id6e d'un domaine temporal ind£pendant, en m£me temps qu'il leur offrit l'occasion d'en poser les premieres assises. Ce que la conquSte n'osait leur prendre, n'avaient-ils pas le droit de se l'attribuer? Pouvaient-ils se consid6rer comme les sujets de la petite municipality romaine, ou de 1'Empire grec qu'ils avaient contribu6 k chasser de l'ltalie, et qui semblait avoir renonc6 k la reprendre ?
C'est k ce moment que la pens6e de s'approprier cette domination commence k se faire jour dans leurs actes. lis ont apercu le moyen d'6chapper k la tutelle des pouvoirs politiques, ils ne 1'abandonneront plus. Des lors leur conduite n'a plus qu'un but, c'est d'empScheri toutprix qu'aucun royaume puissant ne parvienne k s'^tablir en Italie, parce qu'il recommencerait leur d6pendance. Cette premiere inspiration, qui donne le sens de la politique qu'ils n'ont jamais cess6 de suivre jusqu'& nos jours, eut une influence incalculable sur les destinies italiennes.
Le royaume des Goths succfede k celuides H^rules; les papes le favorisent tant qu'il ne leur porte aucun ombrage ; mais aussit6t qu'il devient trop fort, ils le battent en br&che, en excitant contre lui le sentiment national et la r^publique federative dont ils sont les tribuns. Ces forces ne suffisent pas, ils appellent a leur secours ces mfimes empereurs d'Orient dont ils ont favoris6 l'expulsion, allant au plus presse sans s'embarrasser de la guerre qu'ils devront recon>
mencer contre eux le lendemain de la victoire, et preferant ces maltres faibles et lointains k une domination doublement menaoante par sa force et sa proximity. Les Lombards viennent ensuite, ils les combattront par des moyens analogues, et le jour oil ils sesentiront insuffisants, ils iront leur chercher des ennemis au delk des Alpes. Du sein de la ville libre qui sert de berceau k leur pouvoir naissant, ils dechaineront un perpetuel orage, parce que dans Forage seulement ils trouvent leur surete. Pour qu ils puissent grandir, il faut que tout diminue et s'affaiblisse autour d'eux.
Ainsi ils detruisent les unes par les autres toutes les dominations qui peuvent leur faire obstacle, et ils deploient dans cette ceuvre une patience et une habilete qu'on serait tente d'admirer, si elles ne produisaient pas de si grands maux et si elles profitaient a une meilleure cause. Ici se revele deji Finfirmite qui pendant tant de siecles doit etre la fatalite de Fltalie* Ces dominations successives qui se presentent k elle, et qu'a aucun prix les papes ne veulent lui laisser adopter, ce n'est plus la servitude qu'elles lui aj>portent, mais la nationality C'est par des dominations de ce genre que se constituent dans toute F Europe les nations modernes. Odoacre, le grand Theodoric, Luitprand lui-meme, sont tout gagnes d'avance k la civilisation italienne. lis ne demandent qu'i la servir en la rajeunissant, k lui donner une 6pee. La papaute ne veut voir s'elever aucune grande puis-
sance autour d'elle, il faut # qu'ils p^rissent. Ces fusions de races qui, en France, en Espagne, en Angleterre, forment de nouveaux peuplesplus fortement tremp^s par ce melange memc, et preparent ainsi F unite qui assurera leur independance, les papes les rendent impossibles en Italie en leur substituant une extermination sanscesserenaissante, une irr6frenable mobility. Aussitot qu'ils voient apparaitre un commencement d' unite, un centre, un point de ralliement, un pouvoir national, un 616ment de stabilite, qui promettent h T Italie une defense, une individuality, la libre possession d'elle-meme, ils appellent l'&ranger pour les d6truire.
Alors meme qu'il n'est encore qu'un projet, leur pouvoir politique porte dej&, grace aux tendances qui le preparent, tous les fruits qu'on lui verra produire plus tard. II condamne T Italie a n' avoir pas de nationality, et, par une consequence inevitable, a lie pas connaitre l'independance. On a dit que le£ papes lui avaient apporte en echange la royaut6 spirituelle qu'ils possedaient sur le monde; compensation illusoire, puisqu'ils commencerent k perdre leur autorite morale du jour ou ils acquirent une souverainet6 politique; sacrifice inutile, puisque 1'figlise avait pu se passer de tout pouvoir temporel pendant les siecles les plus difficiles et les plus glorieux de son existence.