A DONATION DE PEPIN ET LE PACTE 1)E CHARLEMAGNE
Au commencement de la plupart des pouvoirs, on rencontre une usurpation, et cependant, lorsqu'ils sont attaquds, ils en appellent tous h la 16gitimit6 de leur origine. Ils etalent avec ostentation leurs titres falsifies, mais jamais il ne leur vient k l'esprit de r6pondre : Jugez-moi d'apres mes ceuvres. Ce n'est point leur dur6e qu'ils invoquent pour leur justification, puisqu'ils la suppriment en quelque sorte en remontant h la source dont ils £manent ; ce ne sont pas non plus Ipurs bienfaits, qu'on est d'autant plus excusable de ne pas se rappeler, qu'eux-m6mes semblent n'en avoir pas conserve la m£moire ; c'est une possession r6gulifere, legale, fondle sur l'apparence d'un droit. II semble qu'ils puissent £chapper
a toutes les revendications de la justice s'ilspeuvent montrer un seul instant sa main etendue sur leur berceau.
On congoit ces preoccupations chez les pouvoirs fondes sur la fiction de Th6redit6. La puret6 du droit reside ici tout entiere dans celle de la transmission, et le dernier venu d'une race royale ne poss&le d'autres titres que ceux qu'il tient de son premier auteur. Mais chez un pouvoir si longtemps fond6 sur l'assentiment du peuple et dont la nature exclut jusqu'a I'idee de la solidarity her6ditaire, cette defense est un faux calcul qui ne s'explique que par les difficulty d'une situation d6sesp6re;e. Si Ton renonce k la these specieuse du consentement universel , c'est qu'on a la conscience intime de ne plus le posseder, et qu'on sait bien que celui d'aujourd'hui serait retourne avec avantage contre celui d'hier ; si Ton ne plaide plus la circonstance attenuante des services rendus, c'est qu'on n'ignore pas que ces services se sont Changes en calamity.
L'histoire lie saurait cependant, sans une souveraine injustice, r^duire ce debat k une question de legality. C'est k elle k faire valoir les titres qu'on oublie, mais aussi k rendre leur vraie signification k ceux qu'on denature. La longue existence de la papaut6 serait une enigme et une honte pour le genre humain, si elle n'avait k invoquer des titres plus s6rieux, plus meritoireset plus dignes de confiance que les donations fausses ou suspectes que des apologistes
maladroits font seules valoir aujourd'hui. On doit la juger avant tout sur l'ensemble de ses actes, sur son role dans la civilisation, sur son influence en Europe et sp£cialement en Italie, et nan sur les inventions assez mesquines des continuateurs des fausses Decr<5tales. Toutefois, en raison m6me de lMmportance qu'elle a attacheek la l£gitimit6 des origines de la souverainet6 temporelle, k toutes les epoques oil elle Pa vue menac6e ou compromise, on ne peut se dispenser de les soumettre k une critique attentive. Dans cette question prejudicielle est d'ailleurs cach6e a cot6 du principe de son pouvoir politique la source beaucoup plus importante et en general trop peu remarqu^e de ses pretentions sur FEmpire. Nous avons vu comment Yid6e d'une souverainete temporelle ind£pendante avait du 6tre sugg^ree aux pontifes romains k la fois comme le moyen le plus exp6ditif, sinon le plus legitime, de prot^ger leur autorite morale au milieu des bouleversements et du chaos des invasions, et comme un fait reconnu pour ainsi dire par Timagination populaire avant mfime d'exister. En s'inclinant par avance devant ce pouvoir encore id6al, les peuples leleur designaient et les sollicitaient de s'en emparer. Deux sortes d'obstacles s'opposaient pourtant k la realisation immediate d'un tel projet. C'&ait d'une part la suzerainet6 restaur^e k Rome et dans les provinces de TExarchat au profit de TEmpire grec, suzerainete presque nulle il est vrai, comme fait, mais intacte comme droit, et, d'une autre,
les efforts perse verants des rois barbares pour faire de ritalie une nation forte et homogene centralisee sous une seule domination. Les papes adopt&rent pour tactique de combattre les Grecs par les barbares et les barbares par les Grecs. Quant a eux, ils irouv&rent un point d'appui dans l'ltalie elle-meme. Elle leur fournissait de son propre fonds une force en quelque sorte personnelle dont ils surent tirer parti avec une rare habilete.
Get alli6 etait le vieux sentiment national et r6publicain reste trfes-vif chez les Romains, surexcite plutot qu'affaibli par leurs humiliations, et auquel se melait un regret vague mais persistant des traditions irhp^riales et de la grandeur perdue. Les Romains etaient dej& ce peuple indiscipline et incomprehensible, bizarre compromis entre Pancienne ambition etl'impuissancenouvelle, qui, toujours fidele et jamais soumis, k la fois positif et chimerique, durant tout le moyen age les servit et leur fit la gijerre, les adora et les maudit, les exalta en les detestant, vit tour k tour en eux, tant6t avec idolatrie et tantot avec horreur, les continuateurs de la gloire romaine et les allies des barbares, sans pouvoir jamais ni demeler le sens de leurs contradictions, ni les aimer, ni se detacher d'eux d'une mani&re definitive.
line fois les Herules extermines, une foisle royaiyne des Goths et l'ouvrage du grand Theodoric aneantis, une fois Tempereur grec reduit k une puissance nor mirtale^ tout F effort des papes se tourna centre les
Lombards, quiavaient recueilli leur succession. C'est sous leur domination de deux cents ans que se fit le plus long et le plus obstin£ travail qui ait peut-6tre jamais &6 entrepris pour fonder une nationality italienne, car c'est en reality pour elle seule qu'ils travaillaient en cherchant k consolider leur etablissement. II n'est gu&re permis de douter qu'ils n' y f ussent parvenus, sans 1' opposition invincible qu'ils rencontrferent chez les souverains pontifes.
Du reste, il est facile d'apercevoir, sous les maledictions dont lato&noirede cepeuplea 6t6 charg^e par les ^crivains ecclesiastiques , les qualit&s qui sembWent lepr^destiner h ce role. Aussi 6nergique, aussi aventureux que les autres races barbares, il 6tait plus souple, plus humain, plus accessible & la civilisation. En peu d'ann^es on avait vu ses mceurs s'adoucir, et il s'&ait promptement assimite 4 la population indigene. Arien de croyance, il avait embrass£ la foi catholique pour favoriser ce melange du sang et des interets par la solidarity des opinions religieuses. II mon trait d'ailleurs une rare intelligence des conditions politiques et militaires de T Italic II s'etait 6tabli au pied des Alpes comme une sentinelle avanc^e pour garder la P^ninsule contre les invasions. II soutenait cette defense naturelle par une lignede forteresses qui dominaient tous les d£fil6s de ces montagnes. Ce rempart eflt bientot et6 rendu inutile par la force du peuple nouveau qui n'efit pu jrianquer de se d^velopper h son abri.
32 HISTOTRE POLITIQUE
Ce fut cette entreprise mfime qui les perdit. Plus ils avaient 6te pr&s de la realiser, plus ils devaient Texpier cherement. La haine implacable que les papes vou&rent k ce peuple et qui surv£cut k son extermination ne peut s'expliquer que par F obstacle qu'il opposa k T execution de leurs plans favoris au moment ou elle 6tait sur le point de devenir definitive, lis eurent Tart de faire partager cette soif de vengeance k toute la population indigfene en s'adressant k la fois aux passions religieuses et aux sentiments patriotiques." Jamais race n'a 6t6& ce point maudite, mise hors la loi et vou£e k Fex£cration des sifccles ; jamais les fteaux de Dieu n'ont 6t6 appetes sur un peuple avec une si sauvage colore. Leurs anathfemes font penser k ces imprecations du fanatisme judaique qui demandent que la t6te des nouveau-n6s soit 6cras£e surlapierre. Et lorsqu'on cherche dans Thistoire de cette nation de quoi les motiver, on s'etonne de voir que le moment ou ils lui sont prodigu6s avec le plus de fureur est pr£cis£ment celui qui suit sa conversion au catholicisme,et oil, par leurs moeurs, par F6tat de leur civilisation, par F esprit de leurs institutions, les Lombards se montrent si sup^rieurs non-seulement k tous les autres barbares, mais surtout k ces Grecs corrompus, k ces Francs avides et teroces qu'on appelait de si loin contre eux.
Quel etait done le crime des Lombards? C'6tait d'avoir voulu cr6er un royaume sur les domaines consacr&s au dieu jaloux, c'&ait d'avoir entrepris de
fonder une nationality chez le peuple £pris de la domination universelle, c'6tait d'avoir cherche a elever un trone dans la patrie de? tribuns, c'£tait d'avoir song6 &constituer, il y a douze si&cles, la barriere que sur le meme sol des homines qui ont peut-etre quelques gouttes de leur sang dans les veines cherchent aujourd'hui k Clever contre une autre barbarie, mais en opposition avec les mfimes ennemis. Un royaume ne pouvait durer en Italie qa'k la condition de l'absorber tout enti&re dans une seule unit6 politique. D&s lors, la domination pontificale y devenait impossible. Les Lombards furent sacrifi6s. Ce qui donne une immense importance k leur tentative avortee, c'est qu'elle est la plus grande d6faite d'un principe essentiel k la vie dcs nations et auquel FItalie devait revenir apres avoir pave cher les coups qu'elle lui avait portes, et appris par de sanglantes lemons qu'un peuple ne s'en passe pas impunement. La gravite de cet 6venement est tout enti&re dans la signification que lui prStent les revolutions ult^rieures de ce pays. Le choix que firent les papes en confiant aux Francs le soin de leur vengeance s'explique naturellement par l'6tat de l'Europe au huitieme Steele. L' Empire bysantin paraissait seul avec eux en 6 tat de remplir ce role, mais sa force n'etait qu'apparente et les temps de B61isaire etaient dejk bien loin. L6on l'lsaurien, qui occupait le trone d' Orient, etait d'ailleurs un des ennemis les plus perseverants du culte des images et de Tfiglise romaine. On ne pouvait
rien attcndre de liii. II n'6tait ni h manager ni k craindre, et les pontifes le traitaient en consequence : « Tu veux m'effrayer, lui ecrit GrSgoire III, et tu dis : JPenverrai mettre en pifeces l'image du bienheureux Pierre, je ferai arreter Gr6goire, je le traiterai comme Martin fut trait6 par Constant. Mais sache bien que si tu oses menacer le pontiferomain, quelques milles suflTiront pour le mettre hors de tes atteintes, et alors tu ne battras que le vent. Sache encore que le bienheureux Pierre est considers comme un dieu terrestre par tous les royaumes d' Occident, et si tu veux outrager son image, tous les peuples de T Occident et m6me ceux de T Orient se lfcveront contre toi pour* venger son injure. »
L'empereur d'Orient ecarte, restaient les Francs comme les allies les plus puissants dont les papes pussent reclamer Fappui. C'etait parmi les nations germaniques lapremterequi eut embrassele catholicisme, c'&ait aussi celle qui se montrait la plus entreprenante, et, malgre sa ferocity alors proverbiale, sem- Wait appetee aux plus brillantes destinees. Tout recemment, elle venait de sauver la chretiente en refoulant au de\h des Pvr£n£es le flot de Tinvasion musulmane qui avait ete k la veille de submerger le monde, et cette victoire lui avait donne un prestige et un eclat extraordinaire?. Des ce moment, les papes tournerent leurs regards du cote des Francs. Une circonstance favorable ;\ leurs vues les v sollicitait independamment de ces considerations g^nfrales.
Tout pres du trone, ils avaient rencontre en France une ambition qui, comme la leur, ne semblait attendre pour se declarer que le signal des £venements. La famille d*H£ristall gouvernait l'fitat sous le rfegne des derniers Merovingiens, convoitant avec d'autant plus d'avidite les honneurs du pouvoir supreme, qu'elle en exercjait toutes les prerogatives. Mais, plus la barriere qui les s6parait de ce dernier pas vers la royaut6 etait fragile , 4>lus elle semblait inviolable. Les Merovingiens ayant perdu tous les attributs du pouvoir, on ne voyait plus en eux que leur droit ; et cette legitimite 6tait prot£g6e par une antique superstition. Leur faiblesse 6tait devenue leur plus sure sauvegarde.
De toutes les id£es, ou, si Ton veut, de tous les prejug£s apport£s dans le monde par les peuples barbares, le plus energique, apres le sentiment de l'independance individuelle, 6tait sans contredit celui du droit absolude Th6r6dite, et au fond ils pro venaient chez eux d'une source commune. On leur a attribu6, et fort k tort, la notion du droit individuel, conception toute philosophique qui ne s'est d^veloppee que beaucoup plus tard, entre le seizteme et le dix-septieme stecle. Ils en avaient tout au plus un instinct tres-incomplet et fort grossier. Les droits de la personne ne se pr£sentent jamais dans leurs lois et leurs stipulations que sous la forme de privileges souverainement injustes et arbitraires ; et ils attribuent k ces usurpations sur la liberty d'autrui la
meme force qu'i une propria naturelle. De \k leur brutale th6orie de l'heredit^ qui a si longtemps pese sur le monde moderne, et en vertu de laquelle une nation devient le patrimoine inalienable d'une famillc.
Pour vaincre une superstition aussi profondement enracinee dans 1'esprit des Francs, un seul sentiment etait assez puissant, c' etait le sentiment religieux interpnHe par les pa pes ; un seuj peuple etait assez fort pour d6truire les Lombards, c'6taientles Francs. De cette double opportunity devaitnaitre un double compromis. Les pontifes avaient d'ailleurs k affronter, en se declarant souverains independants, une superstition toute semblable k celle qui retenait les ambitieux maires du palais : c'etait aussi une legilimite, celle des empereurs grecs, presque aussi faibles que les Merovingiens, mais comme eux proteges par un prejug6 encore puissant en Italic Meme en leur resistant, les papes attestaient chaque jour leur droit clans les actes publics. Cette legalite avait un caractere si antique, qu'ils avaient plus d'une fois recule au moment de porter la main sur elle. D'autres scrupules les arr&aient encore. Tout le pass6 de Tfiglise etait 1£l pour protester contre l'usurpation qu'ils meditaient. La tradition des premiers siecles n'6tait pas encore effac^e, quoiqu'ellr. fut affaiblie, et ils en retrouvaient l'6cho dans leur conscience. Pour le faire taire sans retour, pour oter tout pr6texte aux revendicatious futures, il fallait lc dechainement d'une
notlvelle conquete et le droit que les peuples y attachent, il fallait l'6tat de chaos qui livre la terre au premier occupant.' Et puisque dans Topinion des hommes la force avait la vertu de purifier comme le feu, c'etait k la force qu'il fallait demander des titres.
Les rapports des papes avec la famille des H6ristall prouvent avec Evidence qu'ils furent frapp6s de tres-bonne heure de cette analogie de situation, et employment touteleurhabilet6 a l'exploiter au profit de leur propre Elevation. lis s'adressferent d'abord k Charles Martel comme au seu 1 veritable roi des Francs. Gr6goire III lui envoy a des ambassadeurs porteurs de riches presents et des plus flatteuses promesses. lis firent briller k ses yeux des titres et des honneurs
qui devaient 6blouir l'imagination du barbare. lis lui d6cern&rent en grande pompe la dignite de patrice et celle de consul romain, sorte de protectorat mal d#ini destin6 k stimuler son ambition et en meme temps k servir de supplement k cet empereur id6al que Timagination des Italiens s'obstinait k placer sur le trone du monde. La mort Pempecha de rien faire pour la cause de ses bienfaiteurs.
Ce fut sous Pepin que se conclut definitivement Talliance de la papaute avec la race carlovingienne. Embarrasse du semblant de roi que d^fendaient seuls une vieille habitude et des scrupules auxquels il ob&ssait lui-meme sans les partager, d6cid6 k se d£faire enfin de cette ombre importune, Pepin en vint k bout, grace k la complicity du pape Zacharie, au
moyen d'une sc6ne de com6die convenue k Tavance. L'eveque Burchard et le chapelain Fulrad vinrent de sa part k Rome consulter le souverain pontife sur le cas de conscience qui embarrassait leur maitre. Valait-il mieux conserver k la France un roi sans autorite, ou conferer les titres de la royaute \k oil r<5sidait la r6alit£ du pouvoir? Tels furent les termes dans lesquels les deux casuistes soumirent la question k Zacharie, Celui-cl,apresen avoir murementdelibere, declara se prononcer pour le dernier parti. Pepin pouvait d6sormais s'emparer de la couronne en toute sftret6 de conscience. Cependant cette decision ne lui parut pas encore suffisante pour Tabsoudre de son usurpation aux yeux de.ses peuples. II fallut, pour lever ses derniers scrupules, que le pape lui ordonndt solennellement de prendre le titre de roi des Francs. Ce fut encore sur son ordre exprfes, si Ton en croit Eginhard, que le dernier M6rovingien fut jet6 dans le cloitre ou-il finit ses jours.
Ainsi fut donn^e la premiere couronne que la main d'un pape ait pos6e sur le front d'un ambitieux, Les rois devaient se repentir plus d'une fois d' avoir laisse prendre aux pontifes de Rome un si dangereux privilege. Ce fait n'avait dans l'histoire de 1'figlise qu'un seul precedent, et encore n'offre-t-il avec lui qu'une analogic assez eloignee : c'cst la deposition du roi Vamba par le concile de Totede, qui avait eu lieu vers la fin du septieme sifecle. Cette intervention de I'figlise dans les affaires de l'fitat s'dtait op6r£e
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du moins par le ministere d'une assemblee essentiellement nationale. On sait d'ailleursqu'Ji cette 6poque les conciles 6taient loin de ne renfermer que des 616ments eccl&iastiques, bien qu'ils y fussent en majority
II est superflu de montrer dans le couronnement de Pepin le prix anticipe des services qu'on attendait de lui> et la cause prfemfere de cette donation fameuse par laquelle le nouveau roi des Francs allait constituer le domaine temporel en c6dant avec tant de liberalite h ses bienfaiteurs des provinces qu'il ne poss6dait pas et qu'il connaissait h peine de nom. Ce qui s'y trouve aussi et ce qu'on y voit moins gen6ralement, c'est Porigine des pretentions des papes k un droit de suzerainete sur Pautorit6 des rois, ou pour mieux dire, sur tous les pouvoirs humains, car le aacre de Charlemagne, qui les mit plus clairement en Evidence, n'est que le complement du sacre du roi Pepin*
Spectacle singulier sur lequel on ne saurait trop insisten Tout le moyen age gravite en r6alit6 autour de ces deux usurpations qui devaient decider k la fois de la constitution de Tfiglise et de celle de P Empire* Elles s'&fevent en sie dortnant la main, elles se servent de muttielle garantie et n'^prouvdnt ailcuil scrupiile k s'emprunteir r^ciprdquenlent le titrfe c(ui leui- manque, et auquel elles ne croient pas. Ce que ni Pune ni Pautre n'ose prendre, elles le recoivent sans remords d'une transmission plus iltegitime encore.
Pepin, qui n'ose pas toucher a une couronne tomb6e k ses pieds, donne sans hesiter des royaumes dent il ne connait pas m6me la situation g6ographique ; le pape qui donne la France k Pepin n'ose pas s'emparer d'une souverainet6 plac6e entre ses mains, mais, du jour ou Pepin la lui octroie, il s'en consid&re comme le propri&aire legitime. Ni Tun ni r autre n'ont plus aucun doute sur leurs droits. Les pontifes et les Carlovingiens se pr&entent hardiment au tribunal de Thistoire, ceux-ci invoquant la donation du pape Zacharie, ceux-li attestant celle du roi . Pepin. C'est se faire une etrange id6e de ses devoirs que de vouloir qu'elle accepte une telle th&nie de la legimit6. Elle ne verra jamais dans ces deux investitures que deux usurpations, dont Tune, celle du roi, la plus condamnable au point de vue des barbares, peut 6tre amnisttee pour les services qu'elle a rendus k la cause de la civilisation, tandis que Tautre, celle des papes, acclam^e par une immense popularity, a produit des maux dont le monde n'a pas encore vu la fin, et ne sera jamais absoute.
Moins de trois ans aprfes la sjngultere consultation mentionn^e plushaut, Pepin payait aupape Etienne II - la rangon promise & Zacharie, en proc^dant h Textermination des Lombards. Avant m&ne de se mettre en route et d' avoir conquis un arpent de terre en Italie, il lui avait octroy^ k F assemble de Quercysur-Oise la donation k demi fantastique qui a tant exerc6 la perspicacity et Timagination des historiens.
« DfcS PAPES. 41
Comme la teneur n'en est connue que par la relation fort suspecte du biblioth6caire Anastase, compilateur qui 6crivait plus de cent ans apr&s l'£poque ou elle a du ou pu etre redigee, les hypotheses se sont donne carriere et sur la nature du pouvoir qu'elle accordait au pape et sur T£tendue des provinces qu'elle lui soumettait. Ge sont 1& des questions qui peuvent avoir leur interet au point de vue de la curiosity mais qui n'ont aucune importance au point de vue du droit. Si Ton considfere du reste le soin extreme qu'on apportait d6s lors 41a conservation et, au besoin, k la fabrication des pieces et documents qui pouvaient servir les vues de la Cour de Rome, on est en droit d'en conclure que le texte original renfermait des clauses dont elle n'6tait pas completement satisfaite. Lorsque Pepin fitsommer Astolphe, roi des Lombards, d' avoir k restituer au pape les provinces 6num6r6es dans Tacte de donation, ces provinces n ? appartenaient, selon les principes du droit historique, ni k Astolphe ni au pape et encore moins k Pepin, qui venait d'en disposer, mais k Tempire grec, dont elles n'avaient pas cess6 de faire partie. Toutefois Pid£e de donner un immense territoire sur lequel on n'a pas m6me acquis un droit de conqufite offre quelque chose de si choquant, que les historiens ecctesiastiques, et plus r6cemment de Maistre et les derniers d^fenseurs du pouvoir temporel, se sont autoris6s de ce motde restitution dont Pepin se servit envers Astolphe, pour marquer que
les papes poss6daient une souverainet6 ant&ieure k la donation et remontant k une 6poque d6j3t recutee. Malheureusement pour ce sysl&me, des faits nombreux sont 14 pour d£montrer que meme aprfcs cette donation les papes n'osfcrent pas se croire deli6s de tout engagement de fid61it6 envcrs les empereurs de Constantinople. Leurs lettres continuent k 6tre dat^es de FannSe du regne de Fempereur, comme du temps oil ils 6taient les souverains legitimes. Cet hommage leur est rendu jusque dans une lettre d'Adrien, po&t^rieure de dix ans k la confirmation de Charlemagne. Ces lettres des pontifes fondateurs du pouvoir temporal sont un triste temoignage de Fabaissement oh Ffiglise chr&ienne etait tomb^e vers le milieu du huitteme sifecle et jettent un jour accablant sur les moyens que la papaute ne craignit pas de mettre en ceuvre pour arriver k son but. On y voit toute la grossi&ret6 desSpoquesbarbares, sans aucune des formes nalves sous lesquelles elle se d^guisait parfois. Empruntant tour k tour le langage de Faudace, de la ruse, de la flatterie, et, lorsqu'ils s'adressent k leurs ennemis, celui de la plus brutale violence, les papes s'y montrent exclusivement pr6occupes d'intrigues et d'int6r6ts Strangers k leur mission spirituelle. Les yeux sans cesse fixes sur la proie qu'ils convoitent, ils ne s'occupent pas un instant de Finfluence morale de Ffiglise. Au lieu de combattre les superstitions et Fignorance de leur temps, ils les exploitent par des artifices honteux, par des supercheries combines et
soutenues avec la plus incroyable assurance. Le huiti&me stecle est une epoque k part dans l'histoire du monde par le succfes inoui qu'y obtint le mensonge. Une immense revolution fut accomplie en quelques ann6es au moyen de quelques pieces fabriqu^es par des faussaires et qui devinrent dans toute 1' Europe la source du droit public. Lorsque apr&s plusieurs si&cles la fraude fut decouverte, elle avait depuis longtemps produit tous ses effets. Jamais, ni avant, ni depuis, on ne vit rien d'analogue : c'est 1'flge d'or de Timposture. Jamais les declamations sur la fourberie sacerdotale n'atteindront k 1' eloquence d'un simple inventaire de ces ruses pieuses et des r£sultats qu'elles amenferent.
C'est k cette epoque qu'il faut rapporter la plupart des interpolations, d'ailleurs si maladroites, qui ont defigur6 les premiers monuments de la tradition chr&ienne dans le but de les forcer k temoigner en faveur de la preeminence pontificale. C'est k cette epoque qu' Isidore Mercator fabrique ses fausses D£cretales, sortes de consultations qui eurent bientot force de loi et attributes k des papes qui n'avaient jamais exists ou dont le nom seul etait cormu ; c'est k cette Epoque que sont inventus les fables les plus invraisemblables de la tegende chretienne ; c'est k cette epoque que se redige cette ridicule donation de Constantin que jusqu'au seizieme stecle les papes ont invoquee comme une autorite irrefragable. C'est encore k cette epoque qu'on doit rapporter la charte
attribute k Louis le D6bonnaire, bien qu'elle reraonte k un temps un peu post^rieur.
Toutes ces falsifications, d'ailleurs faciles k reconnaitre pour des yeux exerc6s, poss&dent, outre la parents de la forme et du fond qui leur donne une date presque certaine, un caractfcre commun : elles ont pour but unique T616vation des papes soit au-dessus desrois, soit au-dessus du pouvoir Episcopal qui 6tait encore redoutable pour eux. Leurs auteurs n'ont pas plus de souci des regies de la vraisemblance que de celles de la bonne foi. C'est ainsi que pour rattacher Forigine de la papaut6 k celle du christianisme ils intercalent leurs alterations dans des textes dont chaque ligne leur donne un dementi.
Les fausses D6cr6tales sont un des plus grands crimes qui aient jamais 6t6 commis contre la v£rit6, et m^ritent une place k part dans ce d6nombrement. D6s le cinquifeme stecle, Denis le Petit avait form6 un recueil des decisions 6man6es de Tautorite pontificate, et elles etaient connues sous le nom de D6cr6tales. Les plus anciennes qu'il eut pu recueillir apr&s de longues et patientes recherches remontaient au pontificat de Sirice, vers 390. II y avait un excellent motif pour que celles des papes ant&ieurs n'eussent pas et6 conserves, c'est que la juridiction des premiers 6veques de Rome ne s'6tendait gu&re au de\k des limites de leur dioc&se. Ce fait 6taitinvoqu6 avec raison par ceux qui plus tard refusaient de reconnaitre leur autorite. Les papes ne poqvaient laisser
subsister une lacune aussi embarrassante. Elle fut combine vers la fin du huitieme stecle par la mystification la plus hardie dont on ait gard6 le souvenir. Un pr&re dont on ne connatt que le nom, probablement aussi faux que Fceuvre en tfite de laquelle il est inscrit, Isidore Mercator, recomposa d'un trait de plume toute Thistoire de l'figlise primitive. 11 mit dans la bouche dee papes du premier siecle le langage, les maximes et les pretentions de ceux du huitieme, il antidata de sept cents ans leurs droits ima~ ginaires que la chr£tient6 se refusait encore k admettre, et donna ainsi le prestige de Tantiquit6 et de la tradition k des innovations dont le plan. £tait k peine congu.
Cette ceuvre, ex6cut£e d'ailleurs sans art, avec rinexp^rience d'un barbare ignorant, pleine de contradictions^' anachronismes et d'impossibilit&s, n'efit jamais soutenu Fexamen, 6i Tesprit d'examen eut exists alors. C'est un ramassis de textes emprunt£s pour la plupart aux p&res, aux conciles, aux d6crets des empereurs, aux recueils des lois canoniques, d& tourn£s de leur vrai sens par des alterations sans nombre, et plac&s sous forme de lettres dans la bouche des difKrents papes k parti r de saint Pierre. La primaute des pontifes sur les rois et sur les conciles y revient presque k chaque page (1). La fable
(1) On doute si le recueil d'Isidore fut £crit tout entier & la m6me 6poque, ou s'il re$ut plus tard quelques addi-
devait durer autant que cette primaut6 elle-m6me. Ce n'est que lorsqu'elle commen^a k d£cliner que Erasme et Fra Paolo Sarpi demasqu&rent r imposture et que Baronius et Bellarmin la d&avouerent La fausse donation de Constantin pour 6tre une pi&ce controuv^e n'en est pas moins un document historique des plus prteicux, parce qu'il exprime en les antidatant de quelques stecles, mais avec une parfaite exactitude, les mobiles et la secrete ambition des papes qui Tont forg£e. (Test le programme de leurs aspirations vers le milieu du huiti&me sifecle. Elle paralt avoir 6t6 r£dig£e principalement h Tadresse des empereurs d' Orient et pour repousser leurs revindications sur les provinces qu'ils avaient perdues. Mais on y trouve surtout au sujet de l'ltalie un des aveux les plus significatifs qui aient jamais £chapp£ k la politique pontificate. Constantin, apr&s avoir 6num6r6 les honneurs, privileges et autres avantages qu'il accorde aux papes, leur donne lib£ralement la ville de Rome et l'ltalie en toute propriety, et il ajoute alors ces paroles remarquables : c Quant a nous, nous avons jug£ convenable de transferer notre empire dans les provinces orientates et sur le territoire de Bysance, car Id o& le Roi cilestt
ditions. D'une part, [il est cit6 dfcs 785 dans la collection d'Ingelram, 6v6quede Metz ; d'une autre, les attaques sp£cialement dirigtas contre le pouvoir des 6v6ques semblent se rapporter plutAt & l'6poque de la f6odalit£ 6piscopala«
aplaci la souverainete spcerdotale et la t&te de la religion ckritienne, il riest plus juste quun roi conserve une puissance terrestre. »
Toute la politique des papes est contenue, th^orie et pratique, dans cette eourte maxime, qui confirme d'une maniere eclatante tout ce qui a 6te dit de leur incompatibility avec la formation d'une nationality italienne. VoilJt la pensSe qui avait frappe de st6rilite toutes les tentatives qui s'6taient propos6 ce but, c'est elle qui tua les Lombards et fit le prompt succes des Francs, c'est elle qui ressuscita Y Empire en couronnant Charlemagne. La premiere condition impos^e au nouvel Empire fut de realiser le vceu formule dans la donation de Gonstantin, une domination lointaine qui laisserait le champ libre en Italie h la « souverainet6 sacerdotale. » Les Souabe ont p&i pour n'avoir pas voulu comprendre cette clause du pacte.
Quelques mois aprfes son retour de 1' expedition contre les Lombards, Pepin re<jut la lettre suivante qui lui etait adress^e par Fapotre saint Pierre en personne :
« Pierre, nomme apotre par J6sus-Christ, fils du Dieu vivant, qui, regnant avanttous les si&cles avec son Pere dans l'unit6 du Saint-Esprit, s'est incarn6 dans ces derniers temps et s'est fait homme pour votre salut, avec moi et par moi toute Tfiglise de Dieu catholique et apostolique, c'est-5.-dire Tfiglise romaine, mere de toutes les figlises de Dieu, fondle
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sur la ferine pierre par le sang de notre R£dempteur, et fitienne, chef de cette meme Eglisc, pour arracher cette figlise des mains de ses persecuteurs, ainsi que le peuple romain qui m'est confie ,
« A vous rois, Pepin, Charles et Carlo man, aux saints 6veques et abbes, pretres et moines, dues et comtes, aux armees et aux habitants de la France,
« Moi Pierre, apotre appele par le Christ, en vertu d'un d£cret de la souveraine clemence, pour 6clairer tout Funivers, etc.
« Je provoque et j'exhorte votre charit6 k d6fendre cette ville de Rome et le peuple qui m'est confie contre leurs ennemis, de quoi je vous presse et vous adjure k cause des afflictions que 1'execrable nation des Lombards leur fait endurer. Ne vous y trompez pas, mes chers amis, mais tenez pour certain que e'est moi-mfime que vous avez ici vivant et comme en chair devant vous, et que e'est moi en personne qui vous conjure et vous adresse ces tr^s-pressantes exhortations, etc.
« Accourez, secourez votre m£re FEglise avant qu'elle ne soit humiliee et viotee par les impies. Votre nation, 6 peuple franc, est aux yeux de Tapdtre Pierre la premiere qui soit sous le ciel... Si vous m'ob&ssez promptement, vous obtiendrez une grande recompense, vous vaincrez vos ennemis, vous mangerez les biens de la terre et vous jouirez de la vie eternelle ; si vous differez d'ex6cuter mes ordres, vous serez exclus du royaume de Dieu, etc. »
Les historiens religieux ont eprouv6, en presence de ce document , un embarras facile k comprendre. II 6tait malais6 d'attribuer de telles pauvretes k un pur esprit. D' autre part, la pifece est d'un bout k Fautre r6dig6e avec un s^rieux terrible. On a renonc6 k en soutenir 1' authenticity , et on Ta pr6sent6e comme une prosopop^e ing6nieuse et hardie du pape Etienne II, pour rappeler Pepin en Italie, ou les Lombards avaient repris tous leurs avantages. Malheureusement, quand on rapproche cette lettre des monuments de m£me nature qui abondent k cette 6poque, il est difficile de se ranger k cette opinion. Un rapprochement est surtout d^cisif , c'est la comparaison de la lettre de Tapdtre avec celle oil le mSme pape Etienne raconte en detail son entretien avec saint Pierre et saint Paul dans l'6glise de Saint-Denis, lors de la maladie qu'il fit au monastere de ce nom. Si ce sont Ik des figures de rh6torique, les fausses D6cr6tales doivent etre appel6es une admirable fiction, et le mensonge lui-mfime n'est plus que l'ornement de la v6rit6.
Tels sont les titres 16gaux de la papautS consid6r6e comme pouvoir politique , et ce n'est pas un des moindres torts de cette institution que d' avoir r£ussi par de tels moyens. Les institutions sont responsables au m£me titre que les individus, et la conscience humaine se trompe rarement en les jugeant sur les moyens qu'elles ont employes. Quand elles ont consent! k obtenir leur succ&s de la fraude, c'est
qu'elles n'en avaient k esp^rer aucun de la justice.
Au moment ou il paraissait le mieux assur6, Favenir des projets des papes faillit etre compromis par le mariage de Charlemagne avec Hermangarde, fille de Didier, roi des Lombards* Le pape fitienne III se h&ta de lui 6crire pour le d6tourner de « se souiller, lui le chef d'un peuple si noble et si illustre, par une alliance avec le sang impur des Lombards, cette race de tepreux, ces parju^es, ces reprouvfe, ces kernels ennemis de Tfiglise de Dieu. » Le chef des Francs n'&ait pas homme h tenir compte de cette exhortation et passa outre. Restait la ressource du divorce, plus tard si peu accessible et si fatale aux rois lorsqu on chercha k les dompter. Pour lors, on ne cherchait qu'& les gagner, et on la leur prodiguait. Charlemagne, qui fut le mari de neuf femmes et Tamant de ses propres filles, 6tait tout dispose k en user largement. Des Fann6e suivante, Hermangarde 6tait r6pudi6e, et, peu dc temps apres, Charlemagne, appete par Adrien, ravageait la Lomhardie, bloquait Didier dans Pavie et venait confirmer a Rome la donation faite par son pfere, en y ajoutant, selon le chroniqueur Anastase, la Corse, la Sardaigne, la Ligurie, la Sicile, Venise et B£n6vent, pays dont il n'avait pas plus le droit de disposer que Pepin.
Le texte de cette confirmation n'est pas mieux connu que celui de la donation originale, et c'est sur le point le plus int6ressant de ce traits, c'esfc-k-dire
i>ES PAPES. 5t
sar la definition exacte des droits respeetifs du pape etdu souverain, que les 6claircissements nous font le plus defaut. Sans prendre au mot les assertions du moine Sigebert de Gemblours au sujet du droit de choisir les pontifes, qu'un concile de Rome aurait alors attribu6 k Charlemagne, on peut affirmer avec certitude qu'il s'&ait au moins reserve le droit d'intervenir activement dans leur nomination. Quant aux autres prerogatives de la souverainete, nul doute quMl n'en ait garde quelques-unes des plus importantes* II prend le titre de roi d'ltalie et de patrice des Romains, administre, fait frapper la monnaie k son effigie, rfegle les dilKrends qui s'etevent entre le pape et l'archevfique de Ravenne, casse les jugements ecctesiastiques lorsqu'ils lui paraissent mal rendus. Un caractere aussi hautain, une personnalit6 aussi £nergique, n'etaient pas faits pour plier facilement devant les hommes d'figlise. Les plaintes et les g^missements d'Adrien prouvent assez que la donation de Pepin commen^ait k fitre traitie comme une tegende, et que Charlemagne ne tenait gu&re compte de ses propres engagements.
On con^ut alors la pens^e de les lui faire renouveler par un acte solenriel qui ne lui permettrait plus d^sormais de revenir en arriere et de reprendre ce qu'il avait donnk Pour garder contre lui 1'Italie, il fallait l'enchafner par une 16galit6 nouvelle. Ainsi, c'est au moment oil le pouvoir de Charles, affermi chez les plus grandes nations de V Europe, paraissait
sans contre-poids possible dans le monde, que les pontifes formferent le projet hardi de le subalterniser en lui donnanten apparence le couronnement le plus glorieux qu'il put rfiver. Tel est le vrai sens du r&ablissement de Y Empire d' Occident.
Cette reconstitution n'a rien de commun avec le type du vieil Empire. Ce n'est nullement la grandeur des empereurs qu'elle a en vue, mais bien celle des papes. LMgnofance barbare permettait seule de prendre cette contrefacon pour une continuation du regne des Ctesars : elle n'en a ni Thomog6n6it6, ni la centralisation, ni l'absolue autorit6. Cela est si vrai que, si Ton en croit Eginhard, Charlemagne sentait vaguement que ce nouveau titre ne devait pas profiter k son pouvoir, et montrait de la repugnance k l'accepter. Cette acceptation entralnait en effet un abandon d6guis6 de Y Italic 11 6changeait son droit de conquSte et 1'unite d'un royaume form6 avec son 6p6e contre une sorte de fed^ralisme imperial trop favorable k la liberty des peuples pour l'Stre k la force des souverains. Roi, il avait 6t6 pour les papes un protecteur tout-puissant; empereur, il trouvait en eux des rivaux.
On emprunta autant que possible la mise en sc&ne aux traditions antiques. L'61ection par l'acclamation populaire qui, le jour de Noel de Tan 800, investit Charlemagne de la dignity imperiale, 6tait incontesrtablement une forme et une id6e antiques ; mais ce qui n'&ait ni Tun ni 1'autre, le voici : le repr6sen-
tant legal de ce peuple £tait et devait rester le pape. La couronne 6tait mise sur le front de Tempereur par le pape en sa quality de chef de la r^publique romaine, source unique du pouvoir imperial. L'empereur devait preter entre les mains du pape un veritable serment de fidelity qui devait Stre renouvel6 h chaque changement de r&gne. Ses successeurs etaient tenus de venir se faire couronner h Rome, sans pouvoir y fixer leur residence, comme pour rendre hommage k leur suzerain par cette comparutiori p^riodique. Ces conditions si Strangles k Y antique constitution du pouvoir imperial le placaient sous la d6pendance des pontifes de Rome. Qu'importent les concessions apparentes au prix desquelles ils achfetent cet immense avantage ? Qu'importe que Tempereur s'attribue de son cot6 le droit de confirmer l'&lection des pontifes? Qu'importe m&ne que Rome ne soit nominativement qu'un fief et le pape un grand vassal de 1' empire? 11 s'agit bien du petit territoire de la principaute temporelle ! les papes sont sur le chemin de la monarchic universale.
Ce pacte fameux entre Tfiglise et Charlemagne n'avait done presque rien de commun avec les anciennes traditions imperiales et.pontificales. £ar la forme, il rappelle plutot les stipulations d'origine barbare dans lesquelles l'engagement rafime entre le seigneur et le vassal est toujours double et r^ciproque. Sous les empereurs romains, ce contrat n'eut jamais 6t6 synallagmatique, Le droit de confirmation
54 HISTOiRE POL1TIQUK
que l'Eglise leur avait reconnu dans les Elections pontificates, et dont les empereurs grecs WritArent pour un temps apr&s eux, n' avait eu d'autre corr6latif qu'une promesse de protection vague et sans garantie. Par le fond, il est encore plus Stranger au temps des C6sars, car il subordonne F Empire k Tfiglise. II ouvre k F ambition des papes un champ illimit6. Au premier abord, le contraste qu'il y a entre ces deux pouvoirs dont Tun paralt si fort, F autre si d6sarm6, 6tonne, et Ton se demande s'il n'aurait pas mieux valu pour la papaut6 de rester dans sa premise situation, si pr^caire qu'elle fut, entre les Lombards et les empereurs de Constantinople ; mais ce doute ne tient pas devant F analyse des nouvelles conditions de leur autorite. Le droit que les deux pouvoirs se sont donnS Tun sur Fautre, Fantagonisme inevitable cr66 par le pacte ne peut que tourner au profit des papes. Est-ce que les hasards de rh6r6dit6 concentre dans une race royale et representee quelquefois par un enfant, quelquefois par un fou, sont de force k lutter contre une institution fondle sur le calcul et la prudence, sans cesse renouvetee par Election, personnifi^e par ce qu'il y a de plus sage, de plus intelligent, de plus experiments dans les conseils de FEglise? L' organisation imp6riale pourra-t-elle d'ailleurs se maintenir dans ses limites actuelles, au milieu de tant de causes de dissolution? Celle du clerg6 chr&ien ne tend-elle pas, au contraire, a se discipliner et k se fortifier tous les
jours, et le premier terme de cette grande duality une foisaffaibli,le second ne devient-il pas tout-puissant?
Ainsi se prepare le drame saisissant qui va remplir le moyen age de ses combinaisons varices. Des deux principaux Elements qui se sont jusqu'k present montres en Italie, k savoir le principe d&nocratique et municipal qui a le plus contribu6 k l'616vation des papes, et le principe aristocratique qui, sous la forme du royaume, et avec Tappui des chefs militaires de la conqu&e, s'est efforc6 de fonder une nationality italienne, le premier s'inteode k la papaut6 et le second k Y Empire, sans toutefois s'y absorber d'une fa?on absolue, car nous retrouverons de loin en loin leurs manifestations. L' Empire et la papaut6 restent seuls sur le champ de bataille, ils 6blouissent l'imagination italienne par le prestige d'un double id6al Sgalement chim&ique, la d&ournent du destin plus modeste, mais plus solide, qui donne aux nations Tind6pendance, et ils la condamnent k un cosmopolitisme brillant et sterile.
La popularity qui accueillit dans ce pays le sacre de Charlemagne, s'inspirait en outre d'un sentiment plus puissant encore que la magie des souvenirs. Cette couronne, signe de la domination universelle, c'6tait Tltalie vaincue qui ladonnait. De conquise elle devenait conqu&rante.
PREMIERE LUTTE DE LA PAPAUTE CONTRE L EMPIRE. LA f£0DALIt£ tiPISCOPALE.
Les consequences renferm6es dans le pacte de Charlemagne Sclatferent d6s le d£but du rfegne de son successeur, aVec une spontaneity et une logique proportionn£es k la simplicity de ces 6poques barbares, ou aucun m6diateur autre que la force ne s'interposait entre les principes extremes, et oil tout temperament paraissait une trahison. Tant que Charlemagne v£cut, le prestige qui s'attachait a son caractfere et k son g£nie, la terreur qu'inspiraient ses exploits, qu'on pourrait aussi bien nommer des executions, otent aux papes toute pens^e de rien entreprendre contre son autorit6. lis durent ajourner leurs projets k des temps plus favorables. Les Capitulaires de Charlemagne attestent une intervention
58 HlSTOIRE POLITIQUE
de tous les jours dans, les affaires interieures de l'figlise. lis ont pour objet le r&glement des ques^ tions religieuses presque aussi fr6quemment que celui des questions civiles. On voit le nouvel empereur juger un pape, fixer T6poque de la reunion des conciles, reformer sur des points essentiels les prescriptions de la discipline ecctesiastique. II exerce sur les eveques la raeme autorit£ k peu prfes que sur ses missi dominicu II va jusqu'i pr^tendre r^gler l'6tiquette de la cour celeste comme celle de son propre palais. II defend aux docteurs de Tfiglise d'introduire de nouveaux anges dans la liturgie catholique ; il veut qu'elle se contente des trois anges Michel, Gabriel et Raphael, nombre suffisant, k ses yeux, pour le service des purs esprits. II traitait Dieu en alli<£ et le prot^geait contre les novateurs.
Mais aussitdt que son fils Louis le D£bonnaire monte sur le trone, le spectacle change* C'etait un empereur fait k souhait pour des papes ambitieux* fitienne IV venait d'etre 61u, II se fait proclamer souverain pontife sans demander la confirmation convenue* Louis se plaint de cette atteinte port£e a ses droits ; on le flatte, on I'intimide, on le caresse* on Tapaise avec des presents, on fait si bien qu'il appelle Etienne k Reims, et demande k Stre couronn^ lui-meme, justifiant des lors le silrnom que lui & donn6 l'histoire. L' empereur vient au-devant du pontife k plusieurs milles en dehors de l'enceinte de la cit6, au milieu d'un immense concours de popula-
tion. A peine Ta-t-il apergu, qu'il descend de cheval, se prosterne trois fois k terre, reste k ses pieds dans cette humble attitude jusqu'i ce que le pape le releve. Trois jours apr&s, le couronnement a lieu. Le pape repart combie de richesses, de benedictions et de nouveaux privileges.
Tel fut le r£sultat de la premiere tentative de la papaute pour s'affranchir de ses engagements envers le nouvel Empire. II n'etait pas fait pour d£courager ses esp£rances. Aussi voit-on, moins d'un an aprfes, le pape Pascal imiter Paudace heureuse de son pr£d6cesseur* A peine eiu, il s'installe sans attendre le consentement imperial , en s'excusant toutefois par une lettre d'avoir ete force d' accepter precipitamment la tiare* La seule vengeance que le Debonnaire en tire, c'est de lui faire couronner son fils Lothaire lorsquMl Tassocie kV Empire.
II montra la meme resignation lorsque deux de ses officiers, charges de representer ses intents pr&s de la cour romaine, furent assassines dans le palais du Latran. 11 se boma k faire jurer publiqiiement Pascal qu'il etait etranger k crime, dont il protegedt les auteurs, qui demeurfcrent impunis. Mais sa faiblesse alia jusqu'k Timbecillite dans une des circonstances qui contribuferent le plus k humilier le pouvoir civil devant Tautorite ecciesiastique. En concurrence avec Lothaire, Louis le Debonnaire avait appeie k participer au gouvernement deux de ses autres fils, Pepin et Louis. Cette mesure eut pour effet de me-
contenter gravement son neveu Bernard, dejk roi d' Italic Bernard conspira pour detroner son oncle. Mais l'entreprise k peine commence, soit irresolution, soit terreur, soit remords, il recula, s'abandonna lui-meme, demanda grace. Cruel comme ceux qui sont faibles, Tempereur lui accorda la vie, mais en le condamnant k perdre les yeux, supplice auquel Bernard ne survecut pas. Le repentir de Louis le Debonnaire fut aussi excessif et inconsid6r£ que sa colore avait 6t6 violente. 11 voulut imiter la penitence de Theodose, fit une confession publique, s'humilia aux pieds de ces evfiques, qui s'habitufcrent k voir dans ces genuflexions Tattitude naturelle de la royaute devant le sacerdoce, et song&rent des lors k s'etablir en juges souverains des rois.
Aprfes la mort de Pascal, Eugene II suivit son exemple en se passant k son tour de F intervention de Tempereur. Lothaire protesta au nom des droits que lui avait donnes son association k TEmpire, vint k Rome, y releva son autorite m6connue en for^ant le pape k la soumission. On possede encore le texte d'un serment qu'il imposa aux Romains en cette occasion. « Je promets, y est-il dit, d'etre fidele aux empereurs Louis et Lothaire, sauf la foi que jai promise au pape, et je m'engage k ne pas consentir qu'un pape soit eiu sinon conformement aux canons, ni consacre avant cfu'il ait fait en presence de Ternpereur un serment pareil k celui que le pape Eugene a fait par ecrit. »
Ce document est une des mille preuves de l'existence de ce droit de confirmation que le pacte de Charlemagne avait attribu6 k V Empire et dont les papes ont si souvent ni6 la reality ; mais en ce qui concerne la teneur exacte du serment qui y est mentionn6 dans les derniers mots, on est reduit aux conjectures. II est probable qu'il n'&ait autre chose qu'unc reconnaissance de la suzerainetd des empereurs.
C'est sans doule k l'energie deploy^ par Lothaire en cette circonstance qu'il faut attribuer la docility de Gregoire IV, qui, selon Eginhard, ne fut consacre qu'aprfes qu'un repr£sentant de 1'empereur eut examine 1' Election. Les actes de son pontificat ne permettent pas de supposer qu'il ait suivi en cela sa propre inspiration. On ne le voit pas figurer en personne dans la premiere nSvolte des fils de Louis le
D6bonnaire contre leur pere, mais il est difficile d'admettre qu'il y soit rest£ tout k fait Stranger, car ce sont des evSques qui en furent Tame, et ce sont aussi desevequesqui, assembles en pontile et choisis pour juges par l'imb6cile monarque, y mirent fin par une absolution qui ne l'amnistia que pour le faire tomber plus bas encore.
La rebellion s'etant reveilleepeude temps apres, le pape Gregoire IV accourt en France, encourage par sa presence les fils r6volt6s et parait en allte dans leur camp. Une partie des 6v6ques refuse de l'y suivre, pour rester fidele au vieil emperaur ; Gregoire
62 HISTOIAE FOLITUIUE
teur eojoint d'obeir, il proclame hautement le droit du saint-siege k disposer des courormes et a delier les sujets de leur serment de fidelite. Ainsi etait retournee contre le petit-fils de Pepin Tarme dont Faleul g'etait si bien servi. On doit noter ici que les pretentions de Gregoire ne rencontrerent de resistance dans le royaume que chez des eveques encore enminorite, mais formes et decides jusqu'a la violence. Louis le Debonnaire ne sut pas mieux mettre k profit leur appui que ses propres ressources. On s'empara de ltd sans combat. Cerne par les armees de ses fils, il consent k recevoir dans son camp la visite du pontife, qui se presente en pacificateur, offre sa mediation paternelle, harangue et b£nit les soldats. Dans la nuit meme, la mediation produit son effet ; les troupes abandonnent Tempereur et passent a Tennemi* Cette plaine a conserve le nom de Champ du Mensonge* Cela fait, Gregoire retourne k Rome et laisse le soin d'achever son ouvrage aux ev£ques* qui deposent solennellement l'empereun
Cette satisfaction ne devait pas leur suffire* Ails* sitot Lothaire couronn£ et Y Empire partag6 une seconde fois, les 6v6ques, desireux de mettre au nouvel ^tablissement le sceau de leur autorite et d'en imprimer Timage dans le souvenir des peuples par une de ces scenes qui parlent plus vivement k leur imagination que tout autre enseignement, imposent& Louis le Debonnaire une seconde penitence publique, k laquelle il se soumet apres de longues hesitations.
Couvert (Tun cilice, prostern6 k genoux devant les evdques, en presence du peuple rassembte, il se reconnalt coupable de tous les crimes qu'on lui a imputes et dont il tient la liste ecrite dans ses mains. Un de ces crimes consistait k avoir fait marcher ses troupes pendant le car6me ; un autre, k avoir assemble tous ses sujets en un meme lieu pour les faire p£rir ensemble. C'etait une allusion k la triste campagne qui venait de mettre fin k son empire. Aprfes quoi on lui imposa les mains et on le jeta dans un cloitre. La pitie que ses malheurs inspiraient ne vint Ty chercher que deux ans plus tard.
L' ambition sacerdotale semblait avoir atteint en quelques ann^es le but ou elle ne devait cependant arriver qu'aprfes plus de deux si&cles de lutte. Ce succfes avait 6t6 trop facile et trop prompt pour 6tre solide et d^finitif. II montrait toute Timpatience et tous les exc&s d'une victoire surprise. Le clerg6 chr&ien 6tait loin encore de poss^der la discipline, Tunit6 d'action et de pensee, n^cessaires k la consolidation d'un tel ordre de choses. (Test ce que les papes durent reconnaitre lorsque se dissipa l'ivresse de Ieur triomphe inesper£. Nous avons constate que les seuls adversaires s&rieux que rencontra Gr6goire dans sa lutte contre le Dfibonnaire furent des 6veques fran?ais. lis s'emportferent jusqu'k le menacer de l'excommunication, fait qui prouve qu'ils avaient une foi mediocre en sa supr&natie. Sous ses successeurs, qui continuent la m6me guerre contre
les faibles Carlovingiens, avec des alternatives de succfcs et de revers, on voit plus fr6quemment encore les droits du pouvoir civil d^fendus par des 6v£ques. Parfois meme ils soutiennent les privileges des empereurs et des rois, lorsque ceux-ci semblent tout r6sign6s k en faire le sacrifice. Ainsi, lorsque Charles le Chauve est d6pos£ par un concile k Pinstigation de V£nilon, archev6que de Sens, loin de repousser la competence de ce tribunal, il accepte le principe de sa decision, il nese plaint pas du jugement, mais settlement de rirr6gularit6 avec laquelle on y a proc6d£ : « V&iilon m'a sacr6 , dit-il , il s'est engage k ne point me d£poser sans le concours des 6v6ques qui m'ont sacre avec lui. Je suis pret k me soumettre aux d£crets de ces £v£ques, mais il faut qu'ils y proc&dent r£guli£rement. » Et il en appelle k d'autres 6veques qui condamnent V£nilon et relfevent le roi.
Le divorce de Lothaire avec sa femme Teuthberge lui attire, quelque temps aprfes, la menace d'une excommunication de la part du pape Nicolas, un des ennemis les plus perseverants de la puissance imperials Ce sont encore des 6v6ques, Gonthier, Teutgaud, Adventius de Metz qui se Invent pour sa defense. Et Nicolas ayant realise sa menace, ils ne craignent pas de lancer contre lui Tanathfeme. Gonthier, abandonne par Lothaire, soutient seul sa querelle. 11 fait porter de vive force sur le tombeau de saint Pierre, par son frfere Hilduin, homme d'figlise commelui, la protestation suivante au milieu des Ro-
mains ameutes : « ficoutez, seigneur pape Nicolas, nous avons 6t& envoy^s par nos confreres, nous ' sommes venus vous consulter sur notre decision, vous montrant par 6crit les autoritEs et les raisons que nous avons suivies, vous demandant humblement votre sentiment et prfits k suivre ce que vous nous montreriez de meilleur. Mais nous avons attendu trois semaines en vain votre r6ponse. Enfin vous nous avez fait amener en votre presence, et lorsque noustae nousdeflionsde rien, nous nous sommes trouv6s accabl6sd'une troupe confuse de clercsetde laiques... L&, vous avez pr&endu nous condamner par votre fureur tyrannique, mais nous n'acceptons pas votre maudite sentence. Nous la imprisons comme un discours injurieux. . . , etc. »
Un tel langage annon?ait dans le pouvoir Episcopal un ennemi plus dangereux pour la papaute que PautorittS des rois. C'est un autre 6v6que, Hincmar, Phomme le plus lettrE de cette 6poque, qui soutient la cause des princes en deux circonstances importantes. Les principes 6mis par Hincmar sont devenus la tradition de Tfiglise gallicane et ont re?u de T&oquence de Bossuet une consecration 6clatante. lis sont surtout exprimEs dans deux lettres adress^es au pape Adrien II. La premifere fut motiv^e par Topposition de ce pape au partage des fitats de Lothaire entre Charles le Chauve et Louis de Germanie. Hincmar y parle au nom du corps entier des 6v6quesfran<?ais, sur lequel l'adroit pontife, pour le gagner & sa cause,
6ft HIST01RE POLITIQUE
lui avait offert une supr&natie dont il poss6dait toute la r6alit6, et refusa le titre. II y prie le pape de consid^rer « qu'il ne peut pas etre tout ensemble pontife etroi, que ses pr&tecesseurs ont r6gl6 TEglise qui les regarde, et nonpas 1'fitat, qui n'appartient qu'aux rois... qu'on ne defend pas le royaume de France contre les Normands avec des prferes, et que la guerre se fait avec des armes et non avec des excommunications. »
La seconde de ces lettres fut ecrite k 1'occasion d'une querelle qui partagea le clerg6 fran<jais en deux camps, et qui s^tait compliqu6e d'une guerre civile, Un fils de Charles le Chauve s'6tait r£volte contre son p6re, et l'6veque de Laon avait pris parti pour lui et excommunie le roi. Condamn6 k 6tre d6pos£, il en appela au pape Adrien, qui voulut contester k Charles le Chauve le droit de punir le coupable : « II faut que vous sachiez, lui 6crivit Hincmar au nom du roi, que nous autres rois de France, n6s de race royale, nous n'avons point pass6 jusqu^ present pour les lieutenants des pontifes, mais pour les seigneurs de la terre. Les rois ct les empereurs que Dieu a 6tablis pour gouverner le monde ont permis aux 6v6ques de r^gler les affaires suivant leurs ordonnances, mais ils ne sont pas les 6conomes des 6v6ques, et si vous feuilletez les registres de vos prfrd^cesseurs, vous ne trouvef ez point qu'ils aient £crit aux n6tres cortime vous venez de le faire. »
Langage qui par sa fermet6 forme un complff
DBS PAPES. 67
contraste avec celui du temps, et devant lequel le pape, jusque-li si imp<5rieux et si violent, s'adoucit avec une facilite surprenante. II repond par une lettre pleine de flatteries et de promesses, dont la conclusion m6rite d'etre citee, parce qu'elle donne en peu de mots une id£e exacte de la diplomatic pontificale au neuvieme si&cle : « Ayez grand soin, lui dit-il, de tenir secrete cette lettre, n'en faites part qu'i vos plus fid&les serviteurs, nous vous promettons que si vous survivez k l'empereur, nous ne lui reconnaitrons jamais d'autre successeur que vous, quand on nous donnerait plusieurs boisseaux remplis d'or. Sachez enfm que des k present le clerg6, le peuple et la noblesse de Rome vous d^sirent pour chef, roi, patrice, empereur et d^fenseur de T15glise. »
On se tromperait gravement si Ton attribuait k une conviction d£sint6ress6e ce beau zele des 6v6ques k difendre le droit des couronnes; Toute l'histoire de cette 6poque proteste contre une telle supposition. On y voit & chaque page les 6v6ques s'arroger le pouvoir qu'ils contestent aux papes, et d6poser ou excommunier ces m6mes rois dont ils plaident si chaudement la cause lorsqu'il s'agit de les d6fendre contre les entreprises des pontifes. (Test qu'ils ne voient en ceux-ci que des comp&iteurs incommodes. Us soutiennent les int6r6ts des princes, mais e'est comme un patrimoine qui leur appartient, et dont ils se r^servent exclusivement Texploitation*
<c Ce n'est pas vous qui m'avez choisi pour gouverner l'figlise, ecrit, quelques ann£es plus tard, un pr&at k Louis III, c'est moi qui, avec mes collfcgues, vous ai d616gu6 pour administrer le royaume, h condition que vous en observeriez les lois. » De qui sont ces paroles ou la menace est si peu d£guis6e? elles sont de ce mfime Hincmar qui vient de se montrer si ardent en faveur de Charles le Chauve.
La v£rit6 est que, pendant les neuvifeme et dixifeme sifecles, le mouvement de dislocation qui vient de se manifester dans T empire de Charlemagne et en a amen6 le fractionnement au profit des rois, des dues, des comtes et marquis, se reproduit dans l'figlise au detriment de la papaute et au profit des 6v6ques. Les nationality artificiellement r6unies par la double centralisation imp6riale et pontificale r^agissent par une double decomposition politique et religieuse. Elles s^miettent en mille petites souverainetfe ecclfeiastiques ou militaires. La f£odalit6 des 6v6ques s'61feve & c6t6 de celle des princes, et lui donne la main toutes les fois que leurs int6rets ne sont pas opposes. Souvent elles ne font qu'un, car T6v6ch6 et le duch6 sont r6unis sur la mfime tete, et les ornements sacerdotaux sont caches sous la cotte de mailles.
Concentre uniquement sur la conqu&e du domaine temporal, puis sur le rfive de la monarchic universelle, 1' ambition des papes a perdu de vue la discipline de Tfiglise, n6glig6 le gouvernement int&rieur. L'aristocratie Episcopate, aid^e d'ailleurspar
la transformation qui metamorphose F Europe, et que rfiglise subit malgre ses pretentions k Fimmuabilite, profite de cette diversion pour ressaisir son ancienne independance, mais en la fondant sur le pouvoir et les richesses, au lieu de la redemander k Fautorite morale, qui lui avait donn6 tant d'eclat pendant les premiers sifecles. Elle acquiert une telle force, en France surtout, qu'elle peut y disposer souverainement du royaume, et que les conciles sont les v&itables etats g6n6raux de cette epoque. En Allemagne, les barons tremblent devant les eveques. En Italie, les archev6ques de Milan et de Ravenne sont pour les papes des rivaux plut6t que des subordonn6s, et ils jouent souvent mi role beaucoup plus important que le leur dans les £v6nements politiques. De tous c6t6s on voit des tentatives pour organiser des figlises nationales ; chaque £v6que s'isole, cherche k faire de son diocese un petit fitat, reproduit pour son propre compte la revolution que la papaute vient d'accomplir, marche k laconquSte d'un fief, d'une principaute, d'un domaine temporel.
Ce mouvement de decentralisation devait retarder de deux sfecles la grande 6re de la domination theocratique, mais il ne pouvait £tre ni aussi profond, ni aussi durable, au sein d'une societe organis6e, disciplinee, solidaire, ayant au plus haut degr6 la conscience de son action comme etait Fftglise, que dans une institution inerte, complexe, impersonnelle et fondee sur Fheredite comme etait 1' Empire. Aussi
la f£odalit6 Episcopate fut-elle beaucoup plus facile k renverser que celle des princes.
II faut done s'entendre lorsqu on place au neuvteme siecle la date de la complete separation du temporel et du spirituel. Ces formules sont commodes, parce qu'elles simplifient beaucoup Thistoire, mais il est rare qu'ellesne donnent pas une idee trfesinexacte des situations qu'elles ont la pretention de rEsumer. On ne peut pas nier que Tfiglise ne soit plus indEpendante sous le second Empire que sous le premier, mais le principe de la separation des pouvoirs n'en est pas mieux respects ; il est violE k son profit au lieu de l'Gtre k ses dEpens, voili tout. II n'a peut-Etre jamais EtE rEellement pratiquE qa'k FEpoque ou Tfiglise Etait separee de Ffitat par les persecutions, e'est-k-dire, pendant les trois premiers siEcles. A partir do son alliance avec Constantin, et tantque T Empire romain dure, elle lui est subordonnEe par une dEpendance tres-onEreuse, qui se transforme sous Charlemagne en une sorte de reciprocity de services, et sous ses successeurs en usurpation. Maintenant e'est l'figlise qui envahit le pouvoir civil et compromet le principe, au lieu de le maintenir comme on Ten glorifie k tort. Tant qu'elle est faible, elle implore la liberte; aussitot qu'elle se sent forte, elle rEclame Tempire.
Ce premier coup d'fitat de la papaute contre les rois a trouvE de nombreux apologistes, meme parmi les historiens les plus EloignEs des habitudes de Tes-
DES PAPKS. 71
prit cathotique. On l'absout d'ordinaire* au nom de la superiority d'intelligence et de morality que le clerg6 poss6dait sur ses rivaux. On doit reconnaitre qu'elle &ait reelle, quoiqu'elle ne paraisse pas toujours dans les moyens qu'il emploie ; mais il est facheux qu'au lieu de la mettre au service de la civilisation, il n'en use le plus souvent que pour accroitre son influence, et qu'il ne cherche & vaincre la barbarie qu'en se faisant lui-m£me barbare. On congoit qu'une autorit6 qui r&gle les intfrets kernels de Fhomme puisse se croire, k plus forte raison, le droit de s'emparer de la direction de ses int^rets politiques ; mais si elle ne se sert des uns que pour exploiter les autres, elle perd toute excuse. Or comment contester que les preoccupations temporelles du clerg£ ne lui aient fait trahir ses vrais devoirs ; comment nier, en presence des f ausses Decr&ales et des falsifications qui les ont suivies ou pr6c£dees, qu'il n'ait entretenu l'ignorance au lieu de la combattre? Par quelle tentative honorable m£rite-t-il ici la louange qu'on lui a d^cernSe plus tard d' avoir sauv6 les lettres, et quelle distance n'y a-t-il pas sous ce rapport entre sa faible initiative et les efforts si naifs mais si touchants de Charlemagne pour relever Instruction publique? Si le peu de lumifere quMl y avait encore dans le monde s'est conserve dans le sein du clerg£, c'est moins par son zfele h l'entretenir, que par le privilege d'une situation qui Ten rendait le seul d^positaire.
II est encore plus difficile d'admettre la n6cessit6 pretendue ou se trouvait l'figlise de s'entourer d'un grand appareil pour en imposer k Timagination des peuples k demi sauvages. Les succfcs de sa premiere propagande 6vang61ique prouvent au contraire que les barbares se montrerent incomparablement plus sensibles que les populations romaines k la majeste si nouvelle pour eux de la force spirituelle. lis se laissferent conquerir par r£glise avec une merveilleuse docilite. La faiblesse de ses commencements eut plus de veritable influence sur eux que tout T^clat de ses jours de grandeur. Attila retourne sur ses pas k la prifcre d'un homme desarmS, Clovis tombe k genoux devant saint Remy, ce ne sont pas Ik des faits particuliers, c'est r attitude generate du monde barbare devant Tfiglise, tant qu'elle conserva son caractere desint6ress6. Aussitot, au contraire, qu'elle devient une force politique, on voit se multiplier les attentats contre la personne des pontifes et des 6veques. Elle n'est plus protegee par le respect, mais par la crainte.
La nouvelle direction que la papaut6 avait imprimSe k Tfiglise pouvait done 6tre condamn£e des lors au nom des int6r6ts Chretiens, et bien plus encore au point de vue de ceux de la civilisation. II semble que le seul entretien des querelles th^ologiques, ce continuel rappel aux monuments de la foi primitive, eut du prfivenir un tel abandon des plus essentielles traditions du christianisme ; mais les controverses etaient d&aissees, et les heresies elles-
memes, cette 6ternelle protestation de la liberty de Fesprit humain contre les doctrines infaillibles, semblaient se r&igner au silence. L' Orient seal affirmc son ind^pendance par la voix de Photius, qui reste sans 6cho en Europe. L'initiative religieuse des peupies nouveaux qui occupent la scfene ne se manifeste que sous des formes d'unenaivet6 enfantine danslesquelles on retrouve, non sans surprise, la preoccupation des nationality naissantes. Chaque nation veut avoir ses saints dans le ciel romain, et souvent elle y place sous un d^guisement catholique ses anciens dieux, m6tamorphos6s par l'imagination populaire. (Test la grande fere de la mythologie chr&ienne. Le culte des reliques, l'adoration des images, les jugegements de Dieu, telles sont les pratiques qui s'introduisent dans un culte d'abord tout spiritualiste. Vers le m&ne temps, naissent les ordresmonastiques, cette milice du saint-si£ge contre la teodalite des eveques, instrument redoutable d'unitd et d' assimilation, element essentielleroent catholique et cosmopolite, chez lequel la patrie, la famille, la personnalite, sont remplac^es par une rfegle.
Ce qui sauva k ce moment 1'figlise d'un complet naufrage, ce furent quelques principes du christian nisme primitif qui s'y 6taient conserves intacts au milieu de Alteration de tous les autres. Je n'entends pas parler ici de Tadmirable livre de morale dont on la considfrait alors comme le seul interprfete legitime etdont la flamme toujours vivante purifiait tant
de souillures, mais de certaines formes de son gouvernement int6rieur, Bien que le sacerdoce, autrefois si intimement uni au peuple, tendit de plus en plus a former une classe k part, se gouvernant et se recrutant par elle-m6me sans se soumettre k aucun contrdle, bien qu'il montr&t depuis longtemps la pretention de r^gler les questions religieuses comme des affaires personnelles qui ne regardaient que- lui, il n'en 6tait pas moins la seule soci£t£ de ce temps oil se fussent maintenues quelques rfegles, de justice, et il conservait par Ml une immense superiority morale sur les institutions barbares qui avaient pour carac* tere dominant le privilege et l'arbitraire. Le gouvernement de l'figlise 6tait le seul dans le monde ou fut connu et pratiqu6 le principe de legale admissibility de tous k toutes les dignity, et cette grande le<jon de justice qu'elte n'a jamais cess6 de donner k travers ses nombreuses vicissitudes a puissamment contribu6 k sa popularity et k sa dur6e.
Par cet hommage rendu k l'esprit d'6galit6 et gr&ce au sysfeme Electoral qui en assurait l'efficacite, I'figlise, attirait k elle tout ce qu'il y avait chez les peuples de forces m£connues ou sacrifices, et mettait au service du plus intelligent tous les moyens d' action et d'influence que les autres systemes politiques n'offrdient qu'au plus fort. Des deux formes detection qui ont subsiste de^tout temps, et dont Tune consiste a faire choisir le supCrieur par l'inferieur, l'autre k remettre le choix de l'inferieur au sup^rieur, elle
variait l'emploi selon les cas, attribuant par exemple la nomination du pretre k l'6v6que, celle de r^vSque au bas clerg£; mais la plus liberate et la plus d6mocratique l'emporfait encore sur 1' autre. Le peuple, il est vrai, n'intervenait d£j& plus que trfes-rarement dans 1' election des 6v6ques , mais il s'y int^ressait vivfement, et son influence s'exer<jait d'une fa§on indirecte, mais souvent eflicace. A Rome surtout, ou une decision rendue sous Jean IX, en 898, ne lui laiss6 plus que le droit d'assister k l'eiection des papes et de manifester des vcbux au lieu d'une volont£, il se passionnait avec ardeur pour ou contre les concurrents. II ne s'6tait pas encore accoutume a consid^rer comme une compensation suffisante de la perte de son droit de suffrage celui de piller le palais du pape d^funt et la maison du pape £lu* II se pressait autour de 1'enceinte ou d61ib£rait le clerg6 reuni au s£nat et quelquefois au* cotnmissaires de l'empereur 5 il leur imposait ses choix par des insurrections lorsquMls refusaient de les accepter k l'&miable.
Tels etaient, avec le mariage des pr6tres, encore admis g£n6raletaent, mais cotnme un 6tat beaticbup plus 61oign6 dfe la perfection que le cfelibat, les derniers Hens qiii rattachassent le clergy aux peuples: Si faiblbs tju'ils fu&sent dfejk, c'fest k feux qu'il diit son salut et sbs plus grander Victbirbs ail mbyen ≥ MalgrS tous Ifes abusqu'felle pbrtait dans son sein; tnalgrg lb pbuvoir absolu qui y grandissait chaque jour, Tfiglise 6taii encore la seule democratic qu'il y eOt dans le monde.
Eclipse simultan£e be la papaute et de l'empire.
Ce ne fut done pas la resistance des princes, mais 1' opposition dangereuse et inattendue qu'elle rencontra de la part du pouvoir episcopal, qui fit perdre k la papaute les benefices de sa victoire sur Y Empire. Jusqu'a 1' extinction de la race carlovingienne il ne manqua aux papes pour r^aliser leurs projets de domination que le concours des £v6ques, car de la part des empereurs la docility fut telle qu'elle justifiait surabondamment toutes les entreprises qii'on formait contre leur ind^pendance. Jean VIII donne de son autorite priv^e k Charles le Chauve la couronne imp6riale, qui revenait de droit k son frfere le roi de Germanie; Charles la re?oit comme un present et paye ce service en signant une renonciation k tous
78 HfSTOIRE POLITIQUE
les droits essentiels de FEmpire sur la papautS. Bientot apres le pontife, encourage par ce d£but, lui envoie un 16gat pour gouverner la France k sa place, Charles le re?oit avec toutes les marques d'une entifcre soumission. Mais ici tout F£piscopat fran<jais se lfeve pour protester contre 1' Stranger. Est-ce le danger qui menace Fautorite de Fempereur qui lui inspire ce zeleet cesombrages? Non, c'estlesoinde son propre pouvoir. Apres la mort de Charles le Chauve , Jean refuse pendant trois annSes cons£cutives de lui designer un successeur, pour bien faire voir que F empire ne relfeve et ne depend que de lui. Au bout de ce temps ce ne sont encore ni les comtes ni les marquis, ce sont les eveques italiens, Farchev&jue de Milan k leur tete, qui le forcent k couronner Charles le Gros. La p6riode de temps qui est comprise entre la deposition de Charles le Gros et Felection d'Othon I er (887-962) qui fit passer Fempire aux mains des Allemands, est une des pSriodes les plus Granges et les plus obscures de Fhistoire. On chercherait vainement k Stablir une liaison 6troite et systSmatique entre les 6v6nements qui s'y succfedent sans aucun enchainement, et les historiens qui ont eu la pretention d'en dScouvrir une ont abouti k une logique encore plus folle que tous les hasards de ce p61e-mele extravagant. C'est la convulsion d£sordonn6e de tous les 616ments contraires qui se sont montr6s jusqu'k present dans les combinaisons du drame italien ; mais comme ces elements n'y ont pas meme une person-
nificatron constante et que les hommes qui les reprtsentent y changent & chaque instant de r61e et de costume, le fil de Faction se rompt sans cesse, et il est presque impossible d'y trouver une autre unite que celle qui rfeulte d'une classification abstraite des principes. Chacun d'eux agit pour son propre compte avec une aveugle £nergie, sans se pr^occuper jamais de se mettre d'accord avec ce qui existe k c6t6delui, comme si la vie des fitats n'6tait pas une harmonic
Toutes les institutions, toutes les individuality, tous les groupes h£terog£nes formes en Italie par tant dMnvasions successives, de superpositions de races dbnfondues sans fitre fusionn^es, d*agglom6rations discordantes, d'int6r6ts et de passions inconciliables, se choquent avec furie dans cette m61£e anarchique, que favorise encore le mouvement fSodal qui a gagn£ toute PEwope, et le combat n'apas d'autre but que le combat lui-m6me. L' Empire disparatt un moment dans le naufrage de la race carlovingienne en Italie, et devient la proie d'obscurs aventuriers ; lapapaute, qui, depuis le pacte de Charlemagne, semble ne pouvoir ni se passer de lui, ni vivre en paix avec lui, subit la mfime Eclipse. Elle perd son caractere d'universalit6, se laisse absorber par les petites intrigues qui s'agitent autour d'elle. Rome suscite les rois contre les papes, et les papes contrc les rois, pour conserver une ombre de liberty k la faveur de leurs divisions. Les cMs ne son-
gent a se d£fendre que contre les incursions hongroises ou sarrasines , et se donnent k qui veut les prendre, mettant une sorte d'ostentation k n'6tre fiddles qu'i leur propre mobility. Les comtes favorisent de tout leur pouvoir les rivalit£s des pr6tendants au trdne ; plus leur nombre s'accroit, plus leur autorite diminue, et ce sont eux qui h&riteront de ses d6pouilles. En fin, les Italiens du midi opposent leur monarchic au royaume des Italiens du nord , et le centre penche tantot d'un c6t£, tantot d'un autre, $ans autre but apparent que d'&ablir T6quilibre d'un double n^ant
Au milieu de cette agitation confuse et sterile, deux tendances seulement sont constantes et Kent ' cette histoire k celle des temps ant^rieurs; sans el les on pourrait croire qu'il s'agit d'une autre epoque et d'un autre pays. La premifere est la persistance de r aristocratic de la haute Italie, h&itiere des traditions lombardes, p£riodiquement foutee par les invasions, et pour ce motif m&ne plus frapp^e de la n^cessite d^une organisation forte, k constituer Y Italie en royaume, k fonder sa nationality sous la forme la plus propre k assurer Son autonomic et son ind^pendance; la seconde est celle non moins constante de la papaut6 k d&ruire sans cesse cette ceuvre difficile k mesure qu'on la recommence. Cette perseverance implacable, qu'on ne saurait trop souvent signaler et qui est le veritable crime du pouvoir temporel, est aussi le seul point sur lequel la politique pontificale
ne se soit jamais donn6 de d&nenti, et elle prend un caract&re plus odieux k mesure que la victime semble renaltre sous ses coups. On la retrouve exactement la meme k dix sifecles de distance et agissant avec les m&nes auxiliaires contre le dernier roi de Pigment et contre Didier, roi des Lombards. Elle a eu rarement autant d'occasions de se montrer que dans le court espaee de temps qui s'6tend de 888 &962.
Berenger I er , due de Frioul, ouvre le premier la serie de ces tentatives, sans se pr^occuper en rien, il est presque inutile de le dire, du grand principe qu'il seryait. II importe peu que, comme la plupart de ses devanciers ou de sesimitateurs, il n'aiteu en vue que son Ovation personnelle; ce qui importe, e'est que son int£r6t fut d'accord avec celui de ce principe. Mais k peine est-il couronn6 roi d'ltalie par la difete de Pavie, que le pape fitienne V lui oppose Guido, due de Spotete, qu'il 6l6ve k l'empire pour lui donner Tap- . pui des Romains. Mais Guido n'6tait lui-m&ne qu'un instrument qu'on ne pouvait prendre au s&ieux # et qu'on devait briser une fois sa mission accomplie.
Cet empereur tout italien ne repond en rien au type traditionnel dont le repr^sentant doit avant tout vivre et r^gner loin de l'ltalie, lui appartenir sans la poss^der, afin de mieux laisser k Tfiglise sa liberty d'action. L'unit6 nationale, si menagante pour la papaut6 , a tout autant de chances de se fonder avec lui qu'avec un roi. Le pape Fonnose appelle done
gg HlSTOflUE POLITIQUE
contre Guido Arnblphe,roi des AHemands, qtfflTait' empereur a son tour. Mais le pape mort, Lambert, le fils de Guido, gagne son successeur qui faitd&errer le cadavre de Formose, le traduH, devant un concile, instruit son proces, obtient sa condamnation et jette ses cendres dans le Tibre. Ce pape plein de fantaisie est lui-meme assassine peu de temps apres.
Le mobile des pontifes fomains en empechant a tout prix la formation d'un royaumed'Italie 6taitdes lors si clair pour tout le monde, que ce meme Lambert eut I'idee de leur 6ter tout pretexte en offrant spontanement a Jean IX de renouveler lepacte de Charlemagne, mais sur des bases tout italiennes, en lul garantissant la complete independance des terres de la donation, avec tous les avantages dontla papaute iouissait sous la domination franco-italienne! Mais il promettait la plus qu'il ne pouvait tenir ; un empire italien ne pouvait &re qu'un royaume deguisS, et il . eut exig6 pour subsister une unit6 aussi Stroite. Les concessions de Lambert ne le preservent pas du sort commun : il est assassine, et Beranger revient sur la scene. On appelle contre lui Louis, roi de Provence, et celui-ci est a peine couronne qu'on le chasse apres lui avoir creve les yeux. Granger reparait de nouveau pour ceder bientdt la place a Rodolphe, due de Bourgogne, qui lui-meme est presque aussitfit rem* place par Hugo, due de Provence.
Telles sont les penpeties de ces luttes inextricables dont les h<Sros semblent les jouets d'une force
sup&ieure et malfaisante qui ri'a d' autre pensge que de les briser les uns contre les autres pour empecher que rien ne s^tablisse ni ne dure autour d'elle. Pens6e dont la t6nacit6 6tonne lorsqu'on songe k l'etat d'abaissement sans nom ou la papaut£ 6tait tomb6e de chute en chute. L'instinct de conservation avait concents tout ce qui lui restait d'&iergie sur cet objet unique. Terrible encore sur ce terraiii, hors de Ik elle semblait morte. Soit que leur elevation si soudaine leur eut donn6 le vertige, soit qu'ils se fussent sentis pris de lassitude et de d^couragement en presence des difficultes presque insurmontables que leur avait suscit£esla feodalit^ Episcopate au moment ou le succfcs de leurs plans paraissait le mieiix assurE, les papes donnfcrent alors au monde le scandale de toutes les corruptions des anciens CEsars. Et, comme il arrive chaque fois que la decomposition se met chez un peuple ou dans une institution, on vit inaugurer h la cour romaine le r&gne des femmes. La papautE tomba en quenouille. Des courtisanes de grande maison, les deux Theodora, Marozia, disposent pendant pr&s de soixante ans de la tiare. Elles ont les clefs du chateau Saint-Ange ; elles tiennent l'aristocratie par leur famille, le peuple par la douceur de leur administration, les papes par leurs vices. Elles font passer leurs amants de leur lit surle trone pontifical oudans une prison. Cespontifespratiquent les mceurs des Sarrasins auxquels ils payent tribut, et meurent presque tous empoisonnes ou Strangles ainsi
qu'il convient k des h&ros de s^rail. L'un d'eux , Jean XII, le petit-fils de Marozia, homme couvert d'incestes et d'adult&res, ordonnait des pr&res dans une ecurie et invoquait V6nus et Bacchus, en franc palen qu'il 6tait, comme FempereurOthon le lui reproche gravement dans une lettre. II mourut assomm6 k coups de marteau par un mari jaloux. Mais ce sont \k les travers des hommes et non les torts de T institution, qui rentrent seuls dans le plan de cetto histoire.
Ce qu'il y a de singuliferement remarquable dans le gouvernement de ces fameuses patriciennes, c'est la popularity dont il jouit auprfcs des Romains, d'ordinaire si impatients de toute domination , k commencerparcelledespapes, qu'ils chdrissentet abhorrent tour k tour avec une 6gale violence, Elles eurent l'art de r^gner sans trop gouverner, m£nag6rent les susceptibility democrat iques, laiss&rent un libre cours aux fantaisies municipales et atteignirent ainsi k I'id&tl de ces republicans si obstinfe dans leur chimfere, qui voulaient que Rome fut k la fois le centre de l'figlise et de 1' Empire sans ob6ir ni au pape ni k l'empereur, et que la vieille r^publiquc v6cut avec ses formes populaires sous cette double agglomeration,
Ainsi s'explique encore F administration relativement trfc&-longue el surtout si originale, dans FEurope du dixifcme sifecle, d'Alb^ric, le fils de Marozia. 11 continue la tradition de sa mfcre en maintenant
Tinctepeiidance de la cite contre les papes et contre les rois. II rfegne en dictateur municipalet teodal pendant que le pontife dort au Latran, et Hugo n'ose rien entreprendre contre lui.
On con^oit que pendant un tel an^antissement, qui rappelle celui des M<5rovingiens sous ies mairgs du palais, les grandes vues theocratiques de Nicolas et d'fitienne II fussent laissees dans T abandon et dans l'oubli. Pourtant elles 6taient k la veille de reparaitre avec les situations qui leur avaient donne naissance. L'antagonisme de l'figlise et de T Empire allait etre retabli par le seul fait de leur commune resurrection, et avec lui la question de savoir lequel des deux servirait k V autre d'instrument. Hugo, B6ranger II, poussSs par la logique de leur rdle, travaillent de toutes leurs forces k V unification des provinces italiennes ; mais ils 6chouent devant la mfime hostility qui avait paralyse les efforts de leurs predecesseurs. Apr6s des luttes sanglantes et prolongees, au moment ou B^ranger II semblait sur le point d'atteindre k l'unit6 si p^niblement cherch^e, Jean XII s'interrompt un instant de ses orgies pour faire un signe, et Othoixl" accourt du fond de PAllemagnc pour se pr^cipiter sur 1' Italic Le chemin etait ouvert pour des sifecles k Tinvasion germanique.
LUTTE DK LA PAPAUTE CONTHE LA FEOPALITE
EPISCOPALE.
Le premier soin de Jean XII en couronnant Othon empereur fut de lui faire renouvelerle pacte de Charlemagne, circonstance que les papes n'avaient garde d'ouhlier et qirils ramenaient le plus souvent possible , parce que le vague des clauses de ce contrat, dont 1'original n'avait peut-6tre jamais exists que sous la forme de stipulations verbales, leur permettait de les interpreter k leur avantage et d'en augmenter graduellement T6tendue. A Pexemple de Pepin, die Charlemagne et de Louis le D6bonnaire, Othon ne 6e fit nullement faute de donner des provinces et des villes qui ne lui appartenaient pas. •C'est ainsi qu'il n'^prouva aucune repugnance k abandonner aux papes la propriety de la Sicile, alors
aux mains des Sarrasins. Cependant les derniferes clauses de son acte de confirmation montrent clairement que Fempereur n'avait point entendu se d6poss^der de son droit de suzerainet6 sur tous les fitats du saint-siege, ek qu'il s'en r&ervait la haute juridiction ; car il y est dit express^ment que le pape ne sera pas sacr6 sans le consentement des commissaires de Pempereur, qui resideront k Rome et qui chaque ann6e lui adresseront un rapport sur la manure dont la justice aura et6 rendue dans les provinces d^pendantes du domaine pontifical.
La guerre 6ternelle inevitable contenue dans ce pacte, qu'on ne signa jamais qu'avec Farri6re-pens6e d'en 61uder les conditions, se d6chaina dfes Fann£e suivante. Jean XII voulut revenir k Beranger II , dont la domination lui semblait douce , comparee k la brutality germanique; mais il etait trop tard. Othon les bat, depose Jean, et le fait condamner par un concile qui nomme L£on VIII k sa place. Les Romains prennenten haine ce pape 61usanseux, le chassent, rappellent Jean XII, et k sa mort lui donnent pour successeur Benoit V. Othon tnarche sur Rome, y replace par la force des armes son protege sur le trone pontifical, et aprfes lui d&signe Jean XIII. Les Romains profitent encore de son absence pour exiler ce nouveau pape. lis se flattent de reprendre sous le r6gne de Pempereur les licences de P administration municipale et aristocratique, si complaisammenttotertespar les Beranger. Mais Jean XIII
vient bientdt dissiper ce beau r6ve avec les.soldats d'Othon. II fait d&errer et couper en morceaux le cadavre de Roffredo, le dernier pr6fet des Romains, dont la mort&ait recente; il fait pendre haut et court leurs douze tribuns. Le?on mille fois r£pet£e et toujours inutile. Une des principals preoccupations des Romains au moyen Age parait avoir 6t6 de conserver en mSme temps toutes les formes de pouvoir qui, k un titre quelconque, avaient eu une place et un nom dans leur histoire, sans s'aviser que ces formes avaient &6 successives et s'excluaient les unes les autres. II leur faut k la fois des cornices, un s6nat, des tribuns, des consuls, des pr^fets, des patrices, des rois, des empereurs, des papes. lis veulent que leur ville puisse montrer toutes ces institutions r&inies, de mSme qu'elle renferme dans son sein tous les monuments divers qui les rappellent k leur m6moire ; et on les y trouve en effet, mais comme dans un mus6e ou dans une n^cropole. lis veulent appliquer aux quelques bourgades qui dependent de leur cit6 Timmense mScanisme administratif que leurs ancetres avaient jet6 comme un reseau sur le monde. Comme leur dernier tribun Rienzi, ils sont passes maitres en arch^ologie ; ils prennent leurs exhumations pour des choses vivantes et ne peuvent pas se figurer que les autres peuples n'y voient que des objets de curiosity.
Malgr6 la vivacity de ces premieres reprises d'hostilites entre Tfiglise et 1' Empire, la papaut6 £tait en-
90 HISTOIKE POLITIQUE
core trpp faible et trop avilie pour soutehir la lutte, et les 6veques s'y prdsentent le plus souvent k sa place. lis y portent des vues toutes diff&entes et qui n'&aient peut-6tre pas plus d6sint£ress£es, mais qui avaient du moins le merite de nepas tout sacrifierau profit (Tune centralisation unique. Ce moment fut 1' apogee du pouvoir Episcopal. Au commencement du onzieme si&cle, toute la vie de 1'Eglise se r£fugie en eux , et ils se montrent tVfesnsup&ieurs par les mceurs et par les liimiferes k ce qu'ils avaient 6t6 pendant les trois sifecles pr<$c&Ients. On peut . affirmer sans crainte que l'esprit d'ind6pendance dont ils Staient animus ne fut pas stranger k ce progrfes. II suffit presque taujours d'accroitre la responsabilite pour d6velopper la morality et fortifier le caractere. Les 6veques de ce temps avaient k un haut degr£ le sentiment de leur dignity individuelle ; ils avaient une grande id6e de leur mission et voulaient la faire respecter. lis croyaient que toute l'figlise 6tait en eux, et ils se refusaient k en reconnaitre la personnification dans les creatures des courtisanes romaines. Us decidaient dans leurs synodes toutes les questions qui int^ressaient T6piscopat et ne s'en remettaient plus a r arbitrage des pontifes : « II ne faut pas, dit Gerbert, le plus illustre d'entre eux, dans un de ces conciles, il ne faut pas donner k nos ennemis une occasion de dire que le sacerdoce soit tellement soumis a un homme, que si cet homme se laisse corrompre par argent, par faveur, par crainte ou par ignorance,
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pergonne tie puisse 6tre 6v6que sans se recommander aupr&s de ltd par de tels moyens. »
11 ne venait k la pens£e de personnel de trouver k redire & ce Ian gage, tant l'abaissement de la papaut6 formait on contraste frappant avec 1'autorite morale de F6piscopat representee alors par des hommes comme Gerbert, saint Dunstan, saint Romuald, saint Boniface, saint Adalbert. Le nom de Rome 6taituniversellement m£pris6 : '« Oh ! Rome, s'^fcrie Arnoul f 6v6que d* Orleans, au concile de Reims, combien tu e&k plaindre et quelled Spaisses t6nfebres ont succ£d£ & la douce lumtere que tu r£pandais sur nos cieux ! lit s*61evaient les L6on, les Gr^goire, lesG&ase... Alors PlSglise pouvait se dire universale. Pourquoi faut-il.qu'aujourd'hui tant d'6v6ques illustres par la science et la vertu se soumettent aux monstres qui la d6shonorent? Si 1'homme qui est assis sur ce trone sublime manque de charity c'est un antichrist ; s*il manque k la fois de charity et de sagesse, c'est une Mole : autant vaudrait consular un morceau de marbre. Qui done consul terons-nous, s'il nous arrive d' avoir besoin d'un conseil sur les chbses divihes ? Tournons-nous du cot6 de la Relgique et de la Germanie, ou brillent tant d'6veques, les lumiferes de la religion, et invoquons leur jugement, puisque celui de Rome se vend au poids de Tor et appartient au plus offrant. Et si, en nous opposant G61asse, quelqu'un vient nous dire que l'figlise romaine est le juge naturel de toutes les figlises, r6pondons-lui : Com-
mencez done par placer k Rome un pape infaillible ! » On peut mesurer par ces paroles, dont Luther 6galera k peine I'&iergie, l'&endue du danger que courut alors Tunit6 romaine. La rivalit£ pontificate et Episcopate se compliquait de la vieille haine des nationality contre Tempire des C^sars. Ljiitprand raconte, dans la curieuse relation de son ambassade k Constantinople, que Tempereur Nic£phore, voulant le railler, lui dit un jour : Vous n'Stes pas des Remains, vous n'6tes que des Lombards, — Nous autres Lombards, Saxons et Francs, r^pondit Luitprand, nous n'avons pasde plus grande injure k dire k un homme que de Pappeler Rbmain. Ce nom signifie tout ce qu'on peut imaginer de bassesse, de lftchetE, d'avarice, d'impuretE et de fourberie.
Ces qualifications donnent une id6e un peu sommaire, mais assez exacte, des faits et gestes des pontiles de ce temps. On peut s'en rapporter en ceci aux appreciations des historiens ecctesiastiques qui ne sauraient 6tre suspects de partiality. II serait quelquefois trfcs-ettibarrassant de traduire Tintr6pide latin de Raronius lorsqu'il exprime son opinion sur quelques-uns de ces papes #
Le seul 6v6nementqui m^rite d'etre note sousleur rfegne est la tentative de Crescentius pour r6tablir k Rome le gouvernement municipal en reprenant les traditions d'AlbEric. II 6tait, comme AlMric luim6me, de la maison des comtes de Tusculum et fils de Marozia. II passait pour lui etre encore sup6rieur
par le courage et Y eloquence. Mettant k profit Tabsence d' Othon II, et aprfcs sa mort la minorite d'Othon III, il sefit nommer consul par le peuple, r&Iuisit le pape Jean XV k son domaine spirituel, et gouverna Rome en tribun k la fois d&nocratique et ISodal, singulifere association . de deux 616ments ennemis par nature et qu'on ne devait retrouver ni dans Rienzi ni dans Arnaud de Brescia, qui furent cepenxlant ses continuateurs. Mais la mort de Jean XV offrit bient6t k Othon III l'occasion d'intervenir dans les affaires romaines. II le fit remplacer par Gregoire V. Un pape allemand, un pape alliSde l'erapereur, c'dtait d6j& une impossibility morale, une contradiction vivante, et il parut aux Romains un etrc odieux et contre nature. Aussi Crescentius lui fit-il substituer un Grec nomm6 Philagatus, 6v6que de Plaisance*
Cette nomination se rattachait dans sa pensee k un projet chim&rique comme tous ceux qu'enfanta au moyenage F imagination de ce peuple d'fipim&iides. Pour s'affranchir du joug des Allemands, il con?ut le dessein de rendre aux empereurs grecs leur suzerainet6 sur Rome etTExarchat; plan absolument irr6alisable dans l'6tat de decrepitude ou 6tait tombac Constantinople, mais qui souriaitaux Romains parce qu'il flattait leur chimere favorite : un maitre Stranger faible et £loign£.
Othon £tait aux portes de Rome avant qu'un seul soldat grec fut d£barqu£ en Italie. Philagatus. fut li-
94 tilSTOUE ^POLITIQUE
vr6 — selon un usage antique et toujours nouveau— par le peuple dont il avail ete l'idole, et promene k travers les rues dans un horrible £tat de mutilation* Quant & Crescentius, il s'enferma dans le chateau Saint- Ange, anciennement le mole d'Adrien, forte-* resse alors imprenable. Les Allemands n'ayant pas r£ussi h l'y forcer, Othon i'kmena k pariementer, lui promit la vie sauve, lui garantit sa liberty, puis au&sitot qu'il se fut rendu, lui fit couper la t£te et mitsa femme dans son lit Peu de temps apres, il fut empoisonn6 par elle.
Quelques annees plus tard, Jean, le fits du t grand Crescentius, Tennemi des papes et des rois, » oomme disaient les 6pitaphes romaines, marqua le dernier contre-coup de ces agitations dont 1' esprit survdcut durant lout le moyen &ge en deVenant da plus en plus d^mocratique , nlais* dont le developpement resta anarchique comme celui de la plupart des £16mentd de rhistoireitalienne. Gtkce h des illusions herdditaires que la superstition du monde contribuait k entre* tenir, des tendances bonnes el louables en elles* rnemes* puisqu'elles 6taient inspires par le patriot tisme, vinrent invariablement aboutir h unc ambition fausse, nlesquine, ridicule, qui se proposait pour obn jet unique d'filever la petite nlunicipalit^ roniaine au-dessus de tdutes les puissances de la terre*
Urie tentative d'un caractfcre tout different, bieq qu elle £man&t, comme celle de Grescentius, d'une reaction du sentiment national contre la domination
DES PAPfcS. -95
etrang6re, 6clata dfes le d6bul du rfegne d'Henri II, le successeur d'Othon III : c'est lalongue guerre soutenue contre V empire par Ardoin, marquis d'lvr^e, dans le but de reconstituer le royaume. Appuy6 par Pavie, la vieille capitale du royaume des Lombards, et par la f6odalit6 de la haute Italie, il lutta pendant prfes de dix ans avec ces forces in^gales et obtint des succ&s mel^s de revers. II £choua comme tous ceux qui Tavaient pr6c&16 dans cette entreprise et devant les memes obstacles. Le titre de saint que Henri, son vainqueur, re?ut de la papaut6 reconnaissante, dit assez de quel cot£ elle se pronoftga.
Sous Conrad, qui fut £lu roi, puis couronn£ empereur aprte Henri le Saint, ce fut encore la feodalite Episcopate qui soutint, k d^faut des papes, la cause de rfiglise contre F Empire. On chercherait en vain un motif personnel ou seulem&it un pretexte dans r agression inattendue d'H6ribert, archeveque de Milan, car reiripefeur l'avait combte de bienfaits. Elle n'dn av ait pas d'aiittes quel'^ternelantagonisme des deux principes dont I'&at naturel 6tait F6tat de guerre. Conrad y r^pondit en d£chafnant contre la feodalit6 Episcopate la petite noblesse et les bourgeois des cit6s. 11 la frappa au cceur par des lois qui bouleverserent de fond en comble la grande propria feodale , qui 6tait presque toute aux mains des £veques. II rendit le fief h6r6ditaire et Timmobilisa ainsi au profit des petits vassaux jusque-lk possesseurs precaires et viagers. Au milieu de ces gueiTcs, H6rir
bert ihvente le signe qui, par une transposition comme on en voit beaucoup k cette £poque, deviendra l'arche sainte des r^publiques lombardes. C'est le Caroccio , personnification vivante de la cit& Sur le meme char, 1'autel s'&feve k c6t6 du drapeau municipal, et lepretre parait donnant la mainau magistral. Get embl&me de la municipality devait se montrer plus d'une fois avec gloire sur les champs de bataille de Tltalie, mais on n'y vit jamais paraltre celui de la patrie.
Ufiglise, dans ses jours de p6ril, s'6tait fr^quemment appuy^e sur les forces d^mocratiques; Conrad, par ces nouvelles mesures, crut les avoir gagn^es sans retour k la cause de r Empire; mais il ne frappa en r6alit6 que le pouvoir Episcopal, et les coups qu'il lui porta profit&rent surtout k la papaut6 qui garda toutes ses alliances.
C'est dans le <x>urs de cette lutte que se d6voila pour la premiere fois aux peuples le caractfere avide et int6ress6 de Taristocratie des 6veques qui s'&ait corrompue comme Tinstitution pontificale elle-m&ne pour avoir renonc6 k son caract&re tout spiritual et ambitionn6 un rdle politique. Apr&s s'etre rendue odieuse par sa resistance inintelligente aux nouvelles lois de TEmpire, 6videmment conformes k Tint6ret general , elle se vit menac^e au sein de Tfiglise elle-m6me par des attaques tout autrement dangerreuses, et s'achemina d^sormais vers sa decadence. L' opposition que les eveques ont faite aux papes est
retourn^e contre eux au nom de la democratic monastique etclericale. On leur applique la loi'qu'ils ont invoqu6e en les rappelant k leur tour aux traditions de la primitive figlise ; et, comme dans toutes les guerres de T6galit6 contre les oligarchies, le grand nombre cherche son allie dans le po^oir supreme. C'est sous le patronage de la papaute que se place la revolution nouvelle. On d£nonce 1' ambition des prelats, leurs richesses, leur intraitable orgueil, le relachement de leurs mceurs , leur complaisance k couvrirlesabusintroduits dans la epilation des benefices, leur avidity qui va parfois jusqu'& cumuler les revenus de plusieurs sieges episcopaux k la fois.
Ces reproches etaient merites. Chaque eveche avait en quelque sorte reproduit en abrege les crises de la transformation politique de la papaute. II avait contracts les dependances et les infirmites de cette nouvelle constitution en meme temps qu'il en avait acquis les profits et les privileges. De m£me qu'en retour des donations faites aux papes les empereurs s'etaient reserve le droit de confirmer ou d'annuler leur election, les princes et les seigneurs qui avaient fonde en faveur des eveques les petites souverainetes temporelles qui formaient le principal objet de ce qu'on a nomme les benefices ecciesiastiques, s' etaient presque invariablement reserve k eux et k leurs heritiers le droit d'en nommer les possesseurs ou lesusufruitiers*
Ainsi le probleme du pouvoir temporel, les incon-
98 HiSTOlHfi POLITIQUE
venients qu'il entratnait, le regime qui l'avait consacre, S'etaient generalises dans toute la chr&iente, et soulevaient des abus identiques k Rome ou au fond d'un village. Les artifices mis en oeuvre pour reflection des papes se reproduisaient en petit et sous des formes plus grossieres, maissemblables, touteslesfois qu'il s'agissait de nommerun evequeet de transferer un benefice. Les hautes dignites saCerdotales s'obtenaient alors presque partout k prix d' argent ou par faveur; c'est ce qu'on nommait la simonie. En cela encore les preiats imitaient les papes. C'est en achetant les suffrages du peuple k prix d'or et le consentement des empereurs aux prix de concessions honteuses* que la plupart d'entre eux se faisaient eiire. On peut a peine en excepter Gerbert lui-m£me, qui fut pape sous le nom de Sylvestre II; encore ne fut-il nomm6 que gr&ce k Othon III dont il avail 6t6 le pr^cepteur. Benott IX, non content d'aVoir achete la dignite pontificate, la revendit pour une somme d' argent k I'archipr6tre Jean qui r^gna sous le nom de Gr^goire VI* On vit alors sur le marche de Rome jusqu'k trois papes & la fois se disputer le saint siege*
Maisde ttieme qufc la pap&ute avait prec6d6 l'epi* Scojtet dans lesvoies de la corruption, elle le devance dahs celles de la regeneration. Sous les papes 61 us par Tinfluence allemande, Clement II, Leon IX, Victor II, Gerbert, le plus grand homme de son temps, fitienne IX, le saint-siege sc releve, et i} prelude fc
ses prbchains combats contre l'Empire en s'efforcant de r6tablir une forte et severe discipline au sein de rEglise. et de ressaisir son ancienne autorite, qu il consid&re comme usurp£e par les 6v6ques. Avec sesseules forces il n'eut jamais pu l'entreprendre : un secours inesp£r£, formidable lui vint des'moines et du bas clerg£, sur quipesait r oligarchic desprelats.
L6on IX vient tenir un concile en France malgr6 le roi avec Tappui de la pl&be monastique et sacerdotale, et depose ou excommunie tous les deques qui refusent de reconnaitre sa prominence. De toutes parts on voit se multiplier les conciles contre les prelate simoniaques. La simonie, qui sert de mot d'ordre k cette guerre, devient, par le vague de sa definition , une arme merveilleuse dans la main de la revolution naissante. II y a, si Ton en croit Pierre Damiens, la simonie de la langue, la simonie de la main et la simonie des services. Qui pourra se flatter d^chapper aux pteges de cette loi des suspects? Les missions des tegats, lieutenants du saint-siege et representants de sa dictature, deviennent une fonction normale, permanente qui s'etendpartout, etils s'attaquent aux 6veques avant de s'attaquer aux rois. Les jnoines, ennemis n6s de la fdodalit6 £piscopale, sont £lev£s aux premiferes dignites de l'figlise et en remplissent les charges les plus influentes. Un moine, Pierre Damiens, 6crit contre. elle ses virulentes philippiques, ou il applique k chaque page k ces princes de rfiglise les denominations de courtisans, bouffons,
esclaves, etc. II les pcrsifle, lestourne en ridicule, les chansonne. II y a de lui une sorte de chanson en latin grotesque qui caract^rise en quelques mots les principaux reproches qu'on leur adressait (1). II les invite k faire penitence par le jeftne et les macerations. II invente k leur usage la flagellation volontaire dont il veut qu'on porte les coups jusqu'i mille, sous pr^texte que « ce qui est bon ne saurait etre pouss£ trop loin. » fitienne IX, reconnaissant des services qu'il a rendus k la cause papale, est oblige d'employer une menace d' excommunication pour contraindre Damiens k accepter I'6v6ch6 d'Ostie et le titre de premier cardinal. A ses yeux, c^tait d£choir que de quitter l'habit de moine pour celui d'6veque.
Dans chaque evech6 apparait un moine repr&entant de la r^forme nouvelle. A Florence , le moine Pierre traverse, sans etre atteint, un bucher ardent en presence du peuple pour convaincre Tevfique de
(1) Cedant equi phalerati,
Cedant coeci rabulee, Cedant canes venatores, Ac minorum fabulee Et accipitrices. rapaces Necnon aves garrulae.
Crtdat
Sacerdotum simul atque Scelus adulterii, Et laicorum dominatus Cedat ab ecclesiis, etc.
simonie par ce signe de Dieu. Un autre moine, Lanfranc, le champion de la suprematie romaine contre BSranger, vient en Angleterre dompter Tepiscopat anglo-normand, et le gouverne comme s'il eut et6 le pape lui-meme. Enfin c'est encore un moine, Hildebrand,lememe qui sera Gregoire VII, qui parcourt la chretiente en prechant cette croisade, et telle est la popularity qui s'y attache , qu'il devient presque dfcs son debut le plus important personnage de Tfiglise, et qu'fitienne IX se sentant menace de mourir pendant son absence, ordonne aux cardinaux de laisser vaquer le saint-siege jusqu'au moment de son
retour, afin que T&ection se fasse sous son influence. Cette recommandation fut en effet ponctuellement suivie, malgre les inconvenients qu'elle presentait et en d^pit de l'opposition de F aristocratic romaine, dont Tantipape dut se renier lui-meme aux pieds de Nicolas II que d6signa Hildebrand. Alexandre II fut 6galement 61u pape sous cette inspiration, h, laquelle il ob&t docilement pendant tout son rfegne ; apr£s quoi 1 a revolution se couronna elle-m^me dans lapersonne d'Hildebrand.
GRKGOIRF. VJI,
Les institutions ont leur ideal ainsi que toutes les choses humaines, mais comme leur d^veloppement est essentiellement ineSgal et ateatoire, elles sont le plus souvent forc^es de le taire et de 1'ajourner, C'est done seulement dans les rares occasions ou il leur est donne de le manifester au grand jour, qu'ellesdisent tous leurs secrets et qu'on peut connaltre a fond leur esprit, leur morality, leur influence. Tout ce qu'elles ont de force et de vie k l'6tat latent se condense en quelque sorte dans cet instant rapide, et e'est sur lui seul qu' elles veulent 6tre jug^es en dernier ressort, de mfime que les individus ne peuvent Stre appr6ci£s Squitablement que sur la pensfo qui les a fait agir. Lapapaute a eu deux de ccs instants, Tun sous 6r6-
goire VII, Tautre sous Innocent III. Dans le reste de son histoire, elle se montre telle qtfelle a pu etre, ici elle dit ce qu'elle aurait voulu 6tre.
Hildebrand, qui fut pape sous le nom si connu de Gregoire VII, est la plus haute et la plus complete personnification de Pid6al th&>cratique tel que le reverent les pontifes romains. SMI n'en a pas realise toutes les conditions pratiques, il en a du moins le premier formule et maintenu les pretentions dans toute leur rigueur et jusqu'au dernier jour de sa vie. Quclque trouble qu'il ait pu etre, son rfegne marque pour la papaut£ une fere qu'avant liii elle a toujours appelee de ses vceux, et apr&s lui regrettee. Par sa bouche elle osa dire enfin k la face du monde ce qu'elle entendait par ce mot indetermin6 de pouvoir temporel ; elle desavoua la mesquine ambition qu'on lui avait pretee sur parole et qui avait servi de d£guisement k sa faiblesse ; elle se proclama hardiment la 16gislatrice de l'humanite, la seule souveraine legitime des nations. Attitude pleine de p£ril et de grandeur, k laquelle elle doit la plus belle page de son histoire. II faut ici se d6pouillerde tout prdjuged' opinion et de parti. On ne peut que r£prouver le syst&me tyrannique dont Hildebrand se fit I'apotce et les raoyenssouventpeuhono rabies qu'il mit enceuvre pour realiser ses vues, mais ce serait se faire tort k soi-m£me que de m£connaitre le d^vouement, le courage et le g&iie*qu'il y d6pensa avec une foi absolue k la justice de cette cause. C'est toujours un devoir
de relever ces nobles qualit&s partout ou elles apparaissent. Cethommage ne s'adressepas k\m homme, mais k la nature humaine.
Qu'Hildebrand ait 6t6 sincere, je ne dis pas dans le detail de ses actions et de ses entreprises politiques, dont la mauvaisefoiestsouvent&ddente, mais dans la. grande conviction qui leur servait k la fois de but et d'excuse &ses yeux, c'est ce dont il est impossible de douter lorsqu'on a 6tudi6 de pr6s sa vie. Elleest tout entire d6vou6e k une idee, ce qui est encore beau meme quand cette id£e est fausse. IT homme ne s'6- I&ve guere k la v6rit6 que par des approximations successives; k quelle sorte de m6rite lui seraitr-il done permis d'aspirer si le d^vouement n'avait sa beauts independamment de la legitimit^ du but qu'il pour* suit? II y a dans Hildebrand l'uhite et le d6sint6resse* ment des ambitions sup6rieures. Dfes sa jeunesse, on le.voit exclusivement appliqu6 k faire pr6valoir le principe qui 6tait pour lui une seconde religion, et il lui subordonne invariablementsapropre Ovation. II ne veut de succ&s que par lui et pour lui, J'ai d^jk parle de Textraordinaire influence qu'il exer?a sur les pontiles qui furent ses pred^cesseurs imm6diats, et dont Election fut remise k sa decision. On se demande comment ce faiseur de papes ne songe pas k se faire pape lui-meme ; mais un examen plus attentif r^vfele bientot les motifs de son peu d'empressement. Avant d'en venir aux grands combats qu'il m&lite, il veut que les voies soient d6s longtemps pr£parees ; il fait
lt)6 HIST01RE POUTIQUK
decretcr par d'autres les mesures qui, eman^es de lui, eveilleraient des defiances peut-6trc insurcnontables, et il place lui-m6me sur le saint-siege ses pr6ciirseurs et ses ministres. II leur fait adopter et propager d'avance tous les principes essentiels de sa reforme. C'est par son inspiration qu'ils frappent k coups redoubles la fSodalite episcopate, qu'ils s'efforcent d'affranchir le benefice ecciesiastique de sa d6pendance envers les princes, et de faire du ceiibat une loi fondamentale de TEglise. Mais sa pins grande preoccupation est de soustraire le saint-siege k l'mfluence imperiale, alors toute-puissante; operation delicate dans laquelle il diploic une souplesse et une diplomatic sans pareilles, A chaque election nouvelle, il s'interpose en mediateur entre le peuple romain et Fempereur, de manfere k imposer k celui-ci la volonte de Rome en ayant Fair de s'en rapporter k la sienne et sous pr&exte de lui epargner Tembarras du choix. II substitue un hommage insignifiant au droit de l'Empire, et, chaque fois qu'il parvient k en eiuder quelque disposition, il fait prendre acte de Tomission, afin qu'elle devienne le point de depart d'une prescription definitive.
C'est ainsi qu'il dicte, d&s I'annee 1059, a Nicolas II, sa creature, le decret vote en concile au Latran, qui remet 1'eiection des papes au college des cardinaux, sans laisser au peuple d'autre droit que celui de consentir, et qui no mentionne le droit de confirmation de l'empereur que comme un simple
titre honorifique {salvo honore et revwentia dilecti filii). D&s Election suivante, il invoquait ce decret comme une autorite sans replique, et 1'empereur, ne pouvant ou n'osaht Tannuler, ^tait reduita 1'enregistrer.
Des ce moment aussi il fonde avec un admirable esprit de pr6voyance les alliances qui le soutiendront k Theure du danger. Au roidi, il achate l'amitiede Robert Guiscard et des Normands en donnant k leurs conqu6tes la consecration apostolique qui a la vertu de changer la force en droit, Tusurpation en 16gitimite. Au nord, il gagne celle de Mathilde, comtessc de Toscane, en pla^ant aupres d'elle un directeur habile et d£vou6 ; il s^duitpar T ascendant de son g£nie cette &me vaillante et passionnSe. II prepare laborieusement, lentement, sans impatience, tous les 6l6mente sur lesquels il s'appuiera plus tard, et, lorsque enfin la vieillesse et les infirmit^s d' Alexandre II lui annoncentque son jour est proche, il ouvre les hostilites en faisant intimer au jeune roi d'Allemagne, Henri IV, Tinjonction, jusque-l& inouie, de comparaltre a Rome pour y rendre compte de sa conduite etVy justifier de r accusation de simonie au tribunal du souverain pontife, prelude admirablement choisi pour preparer les esprits aux entreprises qu'il m&Iitait.
Hildebrand se fit 61ire par le college des cardinaux et le peuple de Rome, qu'on ne consultait deja plus que dans les occasions oil Ton avait besoin d'une
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manifestation imposante. II se passa du suffrage de remperour, naguere encore n£cessaire pour valider l^Iection ; mais il ne se sentit pas encore assez fort pour se faire sacrer sans son cbnsentement, et il l'obtint par une soumission affectee, malgr£ Topposition des 6v£ques allemands, qui detestaient en lui Tennemi de 1' aristocratic Episcopate.
D6s la premiere ann£e de son pontificat son but est revele: il delate dans ses paroles et dans ses actes. C'est k la monarchic universelle que Gr£goire VII aspire, et il y marche avec F assurance sereine du pretre certain d'agir pour la bonne cause et de purifier Taction par Fintention. Celle que Gregoire montre dans le mensonge a lieu de surprendre en une kme si haute. C'est un 6tonnement qui revient souvent dans le cours du moyen &ge. On se demandc quelle sorte de mutilation ont du subir ces dines sacerdotales, non-seulement pour acqu^rir une telle impassibility dans Timposture, mais pour conserver une s6r6nit6 inalterable au milieu de tantd'horreurs, et rester aussi inaccessibles au remords que le couteau sacr6 aprfes rh6catombe. Entre Hildebrand et ses successeurs il y a du moins cette difference que les subterfuges qu'il emploie n'ont rien de sanguinaire et ne sont encore que des ruses pieuses.
« Vous n'ignorez pas, £crit-il aux comtes d'Espagne, que, depuis les temps les plus anciens, lc royaume d'Espagne est une propriety de saint Pierre, ct qu'il appartient encore au saint si£ge et a nul
autre, bien qu'il soit entre les mains des pai'ens. Car ce qui est entre une fois dans la propria de l'Eglise ne cesse jamais de lui appartenir. p
C'est ainsi qu'il invoque sur TEspagne un droit dont jamais personne navait entendu parler; et il profite de cette hypoth&se hardie, dont l'ignorance, la cr&Iulite, Tetat de chaos ou l'Espagne se trouve plongee, favorisent le succ^s, pour r^clamer aux comtes la suzerainet6 des terres qu'ils conquerront sur 1'ennemi avec un tribut annuel.
II 6tait difficile d'accr&liter une fable de ce genre en France, ou les luttes r£centes d'Hincmar et de T6piscopat contre les pretentions du saint-stege avaient laisse dans les esprits des id£es assez arr6t£es sur les droits respectifs de I'figlise et de l'Hstat; aussi Gr£goire se contente-t-il des menaces spirirituelles, mais en ayant grand soin de faire remarquer au roi qu'elles peuvent le renverser aussi surement qu'un coup d'fitat politique : « Si le roi ne renonce pas au crime de simonie, les Fran?ais, frap* pes de l'anath^me, refuseront de lui ob&r plus longtemps. » Mais avec le roi de Hongrie il revient k sa these favorite :
« Comme vous avez pu l'apprendre par vos predecesseurs, lui 6crit-il avec assurance, votre royaume est une proprtete de la sainte Eglise romaine depuLs que le roi fitienne a remis tous les droits et toute la puissance de son figlise k saint Pierre. . . N^anmoins, nous avons appris que vous avez regu ce royaume
comme un fief du rot Henri (d*Allemagne). SMI en est ainsi, vous devez savoir comment vous pourrez recouvrer notre bienveill&nce et la faveur de saint Pierre* Vou$ ne pourrez avoir ni Tune ni Fautre, ni ta&ne raster roi, sans encourir r indignation pontificate, k moins<pie vous ne r&ractiez votre erreur et ne d&hrieK temr votre fief non de la dignity royale, mais de la dignity apostolique. »
U offre un nouveau royaume &Su6non, dejk roi de Danemark : « II y a pi*B de nous, lui dit-il, une province, triwiche occupfe par de Inches her&iques. Nous d&irerione qu un de vos fils vlnt s'y 6tablir pour en Atre le prince et s'y faire le d$fensear de la religion, si toutefois, comme nous Ta promis un 6v£que de votre pays, vous consentez k Penvoyer, avec quelques troupes d'61ite, pour le service de la cour apostolique. »
II donne ^galement le royaume de Demetrius de Russie, sous pretexte qu'on le lui a demands en lui promettant que le roi ne trouverait pas la demande indiscrete ; il est vrai que le demandeur est le propre fils de D6m6trius : « Votre fils, visitant les tombeaux des apotres, est venu k nous et nous a d£clar6 qu'il voulait recevoir votre royaume de nous, comme un don de saint Pierre, en nous pr6tant serment de fid61it£; il nous a assure que vous approuveriez sa demande. Comme elle nous a paru juste, nous lui avons donn6 votre royaume de la part de saint Pierre* »
t*& PAPtfK ' 111
II emploie des formes beaucoup moins civilesdans la lettre suivante, adress^e & Orzoc, due de Cagliari, en Sardaigne, souvefain peu redoutable : « Tu dois savoir que plasieurs nous demandent ton pays et nous promettent de grands avantages si nous vou- Ions Ieur permettre de Tenvahir. Ce ne sont pas seutement les Normands, les Toscans, les Lombards, naais meme des ultramontains qui nous font k ce sujet les plus vives instances; mais nous n'avons pas voulu prendre de decision avant de connaitre ta resolution par notre tegat. Si tu persistes dans l'intentton que tu a& manifesto d'etre d^voue au saint-stege, loin de permettre que tu sois attaque, nous te d6fendrons avec les armes spirituelles et seculifcres contrc toute agression. . . »
On ne connalt pas uh homme tant qu'on n'a pas observe son attitude et son Ian gage vis-k-vis des faibles. Combien il y a loin de \k au ton caressant et patemel que Gr£goire prend avec Guillaume le Conqu&rant, m6me pour lui demander tin settnent de fid^lite, et m£me aprfesque celui-ci le ltii a refusal II eh obtient du moins le denier de saint Pierre* sorte de dlinfe pr&fevee sur la cbnquete qu'il a appuycSe de totit son pouVbir. Enfin il distHbtle eft pfeu de teitips les couronnes de Hortgrie, de Pologne et d' Alleinagtife, depose Tempereur Nic6phofe Botoniate, fait payer tribut k Wratislas, roi de BohSme, cr6e la princ ipaut^de Gaete eh faveur du comte d'Aversa, pour se preparer un d£fenseur en provision de
la defection possible de Robert Guiscard. D6s le debut de son pontificat, il n'etait plus de prince en Europe dont il n'eut usurps ou Sbranle la souverainete. Ce fut Henri IV, le jeune roi d'Allemagne, qui, pour se defendre lui-m&ne, descendit dans la lice et prit leur cause en main.
Henri, que ses d£mel6s avec Hildebrand ont rendu si c£lebre, et qu'on ne connait guere que par les rgcits passionnes des historiens ecctesiastiques, ses ennemis, 6tait, a l'6poque oil son rival fut 61u pape, engag6 dans une lutte p&illeuse contre les chefs de la f&>dalit£ germanique. II avait pour alli6es toutes les villes libres de l'AUemagne, circonstance qui determine nettemcnt le caractere de cette guerre, assez semblable k ce qu'on vit plus tard en France, lorsque le pouvoir royal tendit la main aux communes. Bien que les chroniqueurs eccl&siastiques l'aient compare k Neron, l'ensemble de sa conduite et de sa vie prouve qu'il valait mieux que la plupart des souverains de ces temps. Le melange singulier de courage et de faiblesse, de loyaute et d 1 esprit de ruse, de perseverance et d'irr^solution qu'on remarqueen lui, s'explique suffisammentparrinexp&rience de sa jeunesse, par les extremity d6sesp6rees ou il fut jet£ de si bonne heure et par les superstitions qui se disputaient son cceur. C'est contre lui qu'Hildebrand dirigea ses coups avec une sorte de predilection justifiee par les liens de sujetion qui avaient si longtemps fait de la papaute un fief de l'empereur.
Henri £tait d'ailleurs pour cetennemi des rois la victime la plus illustre qu'il put immoler. II devait avant tout viser aux tfites les plus hautes. En l'humiliant, ce n'&ait plus un roi, c'6tait la royaute elle-mSme qu'il abaissait avec lui.
Au reste, le parti politique dont Hildebrand 6pousa la querelle en Allemagne k cette occasion, ditassezce qu'il faut penser du portrait de fantaisie que le neocatholicisme a voulu imposer a Fhistoire, Iorsqu'il a peint en lui un pretre d6mocrate arme de Tanath&me pour d&ivrer les peuples du joug del'oppression monarchiqueet teodale. Celieucommun ne r&istepas k une critique s6rieuse. Si Ton se met au point de vue des id£es, le syst&me que Gr^goire VII se proposait de substituer k l'arbitraire des rois 6tait mille fois plus tyrannique encore; si Ton se place au point de vue des faits, on le voit le plus souvent aggraver le poids qui p6se sur les peuples au lieu de le rendre plus )6ger.
Gr^goire VII n'a point inaugur6 sur le saint-stege une politique nouvelle, il n'a fait que donner plus d'6clat k celle de ses pred£cesseurs et des papes en g6n6ral, qui agirent toujours par des considerations fort 6trangferes k ce que nous nommons les int6r£ts d^mocratiques. Us he furent jamais pr£occup6s que de Taccroissement de leur propre puissance, qui 6tait loin d'etre conforme k ces int6r6ts, puisqu'elle excluait toute institution liberate. On doit reconnaltre cependant que, par les elements qu'elle avait laiss£
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subsisted de Pancienne organisation de Pfiglise, elle donnait quelque satisfaction h Fesprit d'6galit6 et k d'autres instincts de la democratic ; maisFautorite des papes tendait elle-m£rae h faire disparaitre fces pr6cieux debris d'une tradition presqueabandonnee. Le soulagement des peuples 6tait le dernier objet dont ils fussent pr^occupfe. Ils soutenaient tour k tour les peuples contre les rois et les rois contre les peuples, selon les opportunity de leur propre situation , et Gr6goire n'agk pas autrement. Si FinterGt d&nocratique etait de quelque cote dans la lutte qui donna lieu h son intervention dans les affaires de FAllemagne, c'etait incontestableraent du c6t6 de Pernpereur , Palli6 des villes libres contre la f£odalit6 saxonne.
Le raisonnement qui a fait dire : il 6tait Yennemi de Fempereur, done il 6tait Fami des peuples, est done un non-sens hi^torique, Ici, comme pendant presque tout le cours du moyen &ge, il faut renverser la formule et dire : rami du roi c*est Fami des peuples; car F unite monarchique n'avait encore rien'de menafant, et la federation imperiale etait loin d'etre oppressive comme FeM dt6 la centralisation th6ocratique rfivee par les pontifes. Gregoire a si peu de souci de Finterfit des peuples, que, partout oil il y a une usurpation, il accourt pour consacrer Fusurpateur, dans Fesperance de se faire de lui un soutien. Est-ce par zfele pour la defense des opprim^s qu'il appuie en Angleterre Pnaurpation de Guillaume
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le ConquSrant ; dans les Deux-Siciles, celle de Robert Goiscafd; celle de Geisa an Hongrie, celle de Rodolphe en Allemagne, celle de Boleslas en Pologne, celie de Z wonimir en Dalmatie? Non ; il se dit que , tenant leur 16gitimit6 da luu ces princes seront des vassaus dociles du saint-stege; il se souvient en cela de la politique qui a fait la puissance temporelle des papes; il imite Zacbarie sanctionnant l'usurpation de Pepin, Adrien couronnant Charlemagne, Gr6goire IV d6posant Louis le DSbonnaire au profit de ses enfants.
De ra&ne, dans sa lutte contre Henri IV, il n'est pr&coupS que d'accroitre g>n autorite, et n'a pas plus en Yue les int^rdts populaires que Pempereur luH&dme, qui ne s'appuie sur eux que dans Pintrirtt de sa propre ambition. Aussi recherchenHls tous deux aans le moindre scrupule, dans le camp de leur ennemi, l'appui du parti qu'ils combaitentdan&l^urs propres domaines. Le pape, qui dans le gouvernement de Ffiglise combat avec one haine implacable la ftodaUtg Episcopate, n'h&ite pas i tendre la main a la ftodalit£ germanique, et Pempereur, que met en p&il P aristocratic des dues et des comtesallemands, n a pas de plus ferme soutien que r aristocratic des 6v6quea,
On doit conclure de tout oe qui prto&de que la querelle des investitures, qui a donn£ son nom k la guerre du saeerdoee contre PEmpire sous Grigoire VII, Henri IV et leur* snecesseurs, n'en fut
qu'un incident et une forme particulfere. A d£faut de ce pr&exte, leur animosity en eut trouv6 mille autres.
Le droit d' investiture, c'est-k-dire le droit de conf§rer un b£n£fice en remettant au b&i&iciaire la crosse et l'anneau du pr&at auquelil succ£dait, avait une origine tr&s-analogue k celui de Pempereur dans Election des papes. C'&ait une faveur laiss^e aux princes et seigneurs, en retour des donations qu'ils avaient faites k Ffiglise, et elle s'exer^ait naturellement sur la chose donn6e elle-m6me. II est inutile de signaler les abus sans nombre qui, par la seule force des choses, avaient du s'introduire dans l'exercice d'un tel droit. Une fois le premier moment de ferveur passe, les princes ne pouvaient que chercher k tirer du b6n£fice le parti le plus avantageux k leurs int^rfits soit en en vendant la jouissance, soit en le conKrant k leurs creatures.
Mais si ces abus pouvaient 6tre imputes k quelqu'un autre qtik la nature humaine, qui se montrait en cela ce qu'elle est partout et toujours, c'6tait sans doute& rfiglise, qui pour s'enrichir avait accepts une aussi humiliante servitude. Quelque graves que ces inconvenients fussent d'ailleurs, la collation des benefices avait un c6te salutaire et legitime depuis que le clerge affichait la pretention de former un corps a part, seul juge de sa propre conduite, et seul competent dans les questions religieuses. Elle maintenait vis-a-vis de lui l'ombre d'un contr61e laique, et si ce
contrdle s'exercait par l'arbitraire des princes, c'est que Tfiglise lui avait elle-m6me donn6 la preference sur celui de 1' election populaire.
Dans tous les cas, le droit des collateurs resultait des termes memes de leur donation qui etait conditionnelle par nature ; il etait inseparable de la chose donnee, et on ne pouvait les en priver sans joindre Fingratitude k l'iniquite. Si Tfiglise y trouvait des inconvenients, il ne tenait qu'Ji elle des ? en affranchir en renon? ant aux immenses avantages qu'elle en recueillait. Mais la constitution des benefices etait intimement li6e k celle du pouvoir temporel ; elles'inspirait du meme esprit de conservation et devait suivre fidfelement toutes les phases de ses revolutions. De mSme que les papes cherchaient k prescrire les droits de T Empire sur leur Election tout en gardant les domaines qu'ils tenaient de lui, les autres princes de l'figlise pr&endaient conserver les proprietes qui faisaient Fobjet de la collation des benefices, sans se soumettre k Tavenir aux obligations contract6es envers les donateurs et leurs heritiers. Et lorsqu'ils n'y songeaient pas, ce qui etait alors le cas de la plupart des «5v6ques allemands, la papaute s'efforcait de les y contraindre, pour les enchainer k ses propres vicissitudes et les rendre solidaires de sa politique.
Tel jfut le pretexte dont se servit Gr^goire VII pour intervenir dans les affaires del' Allemagne, aprfes avoir vu ses offres de mediation une premiere fois
repousses par Henri IV et leg seigneurs saxons. A la suite de ce refus, ses legate vinrent gommer Henri de leur permettre de rassembler un synode en AHemagne pour y d^poser au nom de Gr6goire leg (5v6ques et leg abbfe qui avaient obtenu leur investiture par voie de simonie. Proposition pleine d'6quit6 ot de perfidie , moyen admirablement trouv6 pour bouleverser le royaume sans sortir de la 16galit6 el selon toutes les formes de la jurisprudence canonique. Les evfiques allemands g'&ev&rent vivement contre un projet qui les mettait k la discretion du saint-si^ge, et Henri refusa gon autorisation. Alors les l£gats, proc6dant de leur propre autorite, d6pos&rent plusieurs pr£lats sans que le roi os&t protester. Mais il en fut profond^raent bless6, et, en d£pit des felicitations et des assurances affectueuses dont Gr£goire le cojnbla au sujet de sa docility inesper^e, la lutte 6tait d^sormais engag6e et ne devait plus s'arrfiter,
Le clerg6 allemand, k qui les innovations deGr£* goire dans la discipline ecol6siastique 6taient odieuses, et qui etait frappe plus que celuid'aucun autre payspar les canons nouveaux qui interdisaient d'une maniere absolue le mariage aux protres, lui opposa une resistance £nergique et d£cid6e. II faut remarquer Jtcepropos quec'est dans les contr£esou les moeurs 6taient le pluspures que lesloissur le o^libat ecel£siastiquerencontr^rent le plus d'opposltion. II n'en coflte rien k un homme sans jnraurset sans famille do signer un enga-
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gemeat de chastely 4'abord parce qu'il na rien k y perdre, et en&uite p&roe qu'il ne le tiendra pas. Gr6goire pouvait trauver tout simple de g4n6raliser le regime mona&tjque en rappliquant au clerg^ tout entier afln d' avoir en lui una miliceplus docile, plus discipline, plus d6gag6e des liens et des devoirs sociaux, plus desint£ress6e des affections des autre* hommes; mais il 6tait difficile de persuader aux 6vdques allemands que pour cette convenance particulifere du saint-stege ils dussent du jour au lendemain s'arracher k leurs families, sacrifier leurs femmes et lours enfapts.
L'ann£e suivante les hostility s'enveniment. HiU debrand fait signifies en plein synode defense k tous ecel&iastiques d'aocepter aucun benefice avec investiture, quelle fut simoniaque ou non, et, comme pour provoquer par un outrage direct celui dont il m6ditait l'abaissement, il retranche de la communion des fiddles cinq officiera de la maison del'empereur, coupables d'avoir epfreint les nouveaux r&glements. Henri, distrait par les occupations multiplies que lui donnait la r^volte saxonne, ne i^pondit pas k ce d&i. Bientfit cepend&nt la sc&ne change. Le clerge de la hautq Italie se prononce avec passion contre les rtformes de Gr6goire , les armies saxonnes sont battues par les troupes imp^riales, et, k Romem&ne, une fraction puissante de 1' aristocratic, dirig^e par Cen~ cius , conspire pour d&roner le pontife. Pendant la nuit (le Noel, le pape, officiant k Sainte-Marie-Ma-
jeure, est tout k coup entour6 par une troupe arm£e. On le saisit, on le couvre d' outrages, on lui arrachc ses habits pontificaux, on le jette au fond (Tune tour. Mais il est presque aussitot delivr6 par le peuple, qui chassede Rome Guibert, archevfique de Ravenne, pape d'une heure, que les chefs du complot avaient voulu lui substituer.
(Test alors qu'arrivfcrent vers Gr6goire des deputes saxons charges de l'implorer contre l'empereur au nom des princes r6volt6s. Leur requite ne pouvait etre que bien accueillie, puisqu'en humiliant le souverain elle exaltait le pontife et faisait de Gr6goire Tarbitre des destinees del Empire. Ilsy avaient d'ailleurs m616 beaucoup de griefs imaginaires : « Henri fait des sacrifices k V6nus, c616bre des fetes en son honneur, etmfene la vie la plus dissolue, etc. Un tel roi est d'autant moins digne de r^gner qu'il n'a pas 6te couronnS par Rome ; c est k Rome de reprendre son droit de couronner les rois. » Les victoires d' Henri avaient &t& trop 6clatantes pour que Gr6goire os&t d&s lors le braver ouvertement. II se contenta de lui adresser des reprSsehtations ou la menace se ddguisait encore sous un ton de r^primande paternelle. Mais peu de temps aprfes il le fit sommer par ses legats de comparaitre k Rome pour s'y justifier devant un contile des crimes dont il £tait accus6, faute de quoi il serait excommunte et retranch6 du corps de Tfiglise.
Henri r^pondit a cette sommation en convoquant
lui-meme im concile national k Worms. L'immense majority du clerg6 germanique s'y rendit, et Gregoire y fut solennellement d6pos£. Imitant presque aussit6t cet exemple, le clerge de la haute Italie se r6unit k Pavie, la vieille capitale des ennemis des papes, et le depose k son tour. Gregoire assemble de son cot6 iin synode k Rome, excommunie de nouveau Henri, le declare dechu de ses droits au trdne, et d61ie ses sujets du serment de fid61it6.
La lettre qu'il 6crivit en cette circonstance au corps des £v6ques, dues, comtes et autres seigneurs de F Empire teutonique, se termine par une reflexion qui donne une idee du genre d'autorit£ qu'il voulait voir attribuer aux decisions du saint-stege : «. . . Quand m&me, disait-il, il serait d6montr6 que nous avons excommunte le prince sans des motifs tout k fait suffisants et contre les formes qu'exigent les saints p^res, notre jugement ne serait point k rejeter pour cela, il faudrait en toute humilite se rendre digne de Pabsolution. » Pretention plus bardie que Tinfaillibilit^, puisqu'elle proclamait l'erreur elle-meme souveraine, impeccable et sainte ! II expose lui-meme les motifs oil il croyait trouver la justification d'un tel droit dans un bref qu'il adressa vers la m&me 6poque k Hermann, 6v6que de Metz :
«...Si le saint-siege, lui dit-il, a re?u de Dieu le pouvoir de juger les choses spirituelles, pourquoi ne jugera-t-il pas aussi les choses temporelles ?. . . Quand Dieu dit k saint Pierre : Paissez mes brebis^
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fit— il une exception pour les rois? L'£piscopat est atttant au-dessus de ia royaute que Tor est au-dessus du ptomb ; Constantin le savait bien lorsqu'il prenait la derniere place parmi les eveques. » Ges raigons, qui n'ont rien de p&remptoire, sent pourtant les seules que la theocratic pontificate ait jamais sufaire valoir en faveur du pouvoir qu'elle r^clamait C'&ait trop ou trop peu.
Les Saxons profitferent avec empressement de la diversion que leur offrait Hildebrand, et se rSvalterent de nouveau. Cette fois leur ligue s'accrut des secours de plusieurs princes de F Empire, qui jusqueJit £taient restfe in£branlables dans leur fid6iit£ k Henri , et que la crainte des anath&mes pontiiicaux d£cida k passer dans le camp de ses ennemis. Le sort des armes tourna contre Henri : les troupes imp4riales furent battues dans plusieurs rencontres, et l'empereur se vit contraint de venir s'enfermer k Worms, ville qui lui &ait fiddle dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Pendant ce temps, Gr6goire pressait ses adversaires de lui designer un successeur, en so ^servant toutefois d'une manifere expresse le droit de eonfirmer cette Election :
«Si Henri ne revient pas k Dieu, leur disait-il , trouvez un prince qui vous fasse secrfetement la promesse d' observer ce qui est n^cessaire k la conservation de Tfiglise et de 1' Empire ; faites-nous oonnaltre au plus tdt sa personne, sa position et ses mceurs, afln que nous confirmions votre choix par notre to*
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torite apostolique, H que nous \bi donnions plus de force comme nous savons qu'ont fait nos saints prEdecesseurs. . . Quant au serment pr£tek Timp^ratrice Agn6s, notre trfes-chfere fille, dans le cas ou son fils mdurrait avant elle, il ne saurait vous arrdter dans ces circonstances. Vous ne pouvez pas supposer que son amour pour son fils soit jamais assez fort pour la porter k resister k l'autorite du saint-siege, »
Bien que les. princes de PEmpire fussent trfes-eioign^s de voir un ptege dans les conditions que Gr6goire mettait k sa cooperation, et surtout dans la restriction plus perfide encore que prudente parlaquelle il semblait se r^server un raccommodement avec Henri, dans la double Eventuality ou celui-ci consentirait k se soumettre, et oil la fortune se prononcerait pour lui, ils se laiss&rent desarmer par les promesses de l'empereur, et convinrent avec lui que le pape serait engage k se rendre a une diete generate des princes, archevSques et evfiquesde TEmpire, convoquee k Augsbourg, oft, aprfes avoir entendu les raisons all^guees de part et d' autre, on prendrait une resolution definitive.
Gregoire re<jut les ambassadeurs, promit de sc rendre k la dieteetd'yplaider lew cause. Mais Henri, trouvant moins humiliant de comparaltre en penitent devant le pfere spirituel de la chretiente que de se presenter en accuse devant une assemble de princes qui etaient sesvassaux, changea tout k coup de determination et rdsolut de gagner le pape par sa sou-
mission, avant m6me que la dtete fut ouverte. II traversa les Alpes presque saris escorte , au cceur de Thiver et au risque d'etre enseveli sous les neiges, et vint k Canossa, place forte inexpugnable de la comtesse Mathilde, oil Hildebrand faisait souvent sa residence avec elle. Lk Henri demanda k etre admis devant lui, et exposa sa demande en reconciliation. II suppliait le pontife de lever l'interdit et de luirendre la communion de I'figlise, promettant en retour une ob&ssance enttere k ses d£crets. Gr6goire repoussa cette requite, all6gua l'engagement qu'il avait pris avec les Saxons de ne rien decider sans avoir entendu ses accusateurs. Maisiln'avaitd'autrebutencela que de marquer Fhumiliation de l'empereur d'un caractfere plus ineffaceable, car lorsqu'il jugea r avoir suffisamment constats pour qu'elle se gravM pour longtemps dans la m^moire des peuples, il se laissa fl6chir. La forteresse avait trois enceintes. La suite de Henri resta en dehors de la premiere. II entra dans la seconde pieds nus sur la neige, couvert d'un habit de penitent et d6pouilI6 de tous les insignes de la royaute. Lk il attendit trois jours. Le quatrieme jour, Hildebrand consentit enfin k le recevoir. La comtesse Mathilde interc6da pour lui, et a sa priere Panatheme fut lev6, a condition % que Tempereur se rendrait k la diete d'Augsbourg, qu'il en appellerait au pape comme k son vrai juge, quitterait ou reprendrait sa couronne selon sa decision, et que jusqu'k ce jour il n'exercerait aucune des pr£-
rogatives royales. Henri s'y engagea par serment.
Quelque admiration qu'on ait pour cet audacieux g&iie, on ne peut s'empecher de reconnattre qu'Hildebrand c6da en cette occasion k l'orgueil de mettre son rival k ses pieds plutot qu'&des inspirations vraiment politiques. C'&ait une Strange illusion de sa part que de croire que l'homme qu'il venait d'outrager aussi mortellement lui pardonnerait jamais un tel exc&s de honte. II eut du ou le renverser ou se faire de lui un ami. Au reste, il fut loin de montrer sur le trone Tesprit pratique etl'habilet6 dont ilavait fait preuve avant son 616vation. A mesure que le champ ouvert k son ambition devient plus illimit£, il perd le sens du possible, 1'utopie qui est cach^e au fond de son systfeme Tenvahit et lui trouble la vue, il devient absolu comme un sectaire, et ne sait plus que dSployer une exigence insatiable dans le succfcs ou une inflexibility invincible dans le revers.
En sortant de Canossa, Henri trouva ses amis fr^missant de colore et d'indignation au r6cit de ses laches condescendances, dont le bruit 6tait parvenu jusqu'k eux. lis Taccabterent des plus violents reproches, et un grand nombre d'entre eux refusa de le suivre plus longtemps et retourna en Allemagne. Les villes lombardes ne voulurent pas le recevoir et lui fermferent leurs portes. Son ressentiment s'aggrava de tout le poids de ces nouvelles humiliations. Moins de huit jours apres son depart, il avait rompu avec le pape.
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Cependant lea conf6d6r& saxons attendaient tou~ jours l'arrivge de Grtgoire, qui metUit dans sea retards une lenteur calcul6e de mani&re & leur faire mieux sebtir que tout d£pendait de son arbitrage. La diete d'Augsbourg paasa, puis celle d'Ulm, et sea promesses continuaient & raster sans effet, L'AUe* magne 6tait livr^e k tous les d£chirements de la guerre civile et de I'an&rchie, chaque seigneur profitant de ce long interrfegne pour s'agrandir aux d£pens des plus faibles. Le mal croissant chaque jour et deve* nant intolerable pour ceux m&nes qui y avaient le plus contribu6, on r&olut de tenir une nouvelledi&ta k Forsheim, pour donner d6finitivement un chef k PEmpire, et on envoya une derni&re deputation k Grdgoire pour le supplier de venir mettre fin, par aa presence, It des oalamkfo qui &aient en grande partie son ouvrage.
Mais Henri avait eu soin de garmr de se& troupes la plupart des passages des Alpes, et les 16gats du pape purent seuts p4n4trer en Allemagne et assister k r assemble de Forsheim!, lis demandferent de nouveaux d£lais. LT assemble les leur refusa au nom du salut commun; Rodolphe, due de Souabe, fot #u roi, et Henri d6elar6 d6chu de se$ droits au tr6ne. Les llgats confirm^rent l^lection au nom du saintstege.
Ce furent les 6vdques qui relev^rent h eause de Henri avant m&ne son retour en Allemagne. Gr6goire avait 6t6 meobntent que Election de Rodolphe
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se fat feite sans ltd ; le nouvel elu, voul&nt k tout prix gagner sa protection, rendil ex6cutoires dans touteg les provinces qui lui gtaient soumises les d£crets d'Hildebrand contre les £v£ques simoniaques, c'est- &-direind£pendants, et les clercs concubinaires, c'estk-dire mari£s et pferes de famille. Tout le clerg6 allemand se souleva contre lui.
Mais c'£tait en vain qu'il exposait sa couronne pour le succfcs del a r6forme introduite dansPl^glise j c*6tait en vain qtfil adressait deputation sur deputation k Gregoire pour le supplier de conflrmer son Election comme les iegats s'y etaient engages en son nom, et comme il Pavait si souvent promis par ses lettres aux princes de P Empire, le pape restait de nouveau indetis et offrait maintenant sa mediation
entre les deux rois, » singuKftre expression qui semblait admettre des droits egaux dans deux pretentions dont Piirte etait la negation de Pautre.
Henri ayant battu son rival dans urie premiere rencontre, Pindecision dupapfe ne fit que s'aceroitre. II en venaif peu k peu k trouver qu'il y avait du bon dans la cause de Henri; que 1* affaire 1 demandait beaucoup de reflexions; il recevait tow k tour ses envoy£s et ceux de RodolpHe; il les encourageait tous deux, sans se prononcer ni pour Pun ni pour Pautre, ayant seulement grand soin dMnsister en tbute occasion sur
la necessity de sa presence en Allemagne pour trancher leiir differend par uri arret definitif. II voulait voir les choses par InHm&mcy se mettre en contact
avec les peuples ; il s'adressait directement par des manifestes apostoliques « k ses tr&s-chers frferes les sujets de l'Empire teutonique, » discutait avec eux le m£rite relatif des deux concurrents, traitait la question comme un arrangement de famille dont le reglement ne regardait que lepeupleetlui, etcontinuait k leur promettre une decision prochaine : « Celui des deuxrois, ajoutait-il, qui recevra avec respect lejugement que le Saint-Esprit aura rendu par notre bouche, celui-lJi obtiendra notre appui et votre ob6issance. » Les princes partisans de Rodolphe, qui dans tout le coursde ces 6v6nements n'avaient agi que d'aprfes les inspirations ou les ordres expr&s du pontife, et qui ne s'6taient permis qu'en une seule occasion et sous la pression d'une n6cessit6 terrible de devancer le signal qu'il leur faisait attendre, ne tardferent pas k p6n6trer le secret de ses tergiversations int6ress6es, et ils s'en plaignirent avec une vive amertume. Mais les mois, les ann6es s'^coulaient sans rien changer k son attitude Equivoque. II voulait amener tout k la fois le peuple et les deux rois a se rendre k discretion, k se jeter k ses pieds en implorant de guerre lasse une solution quelle qu'elle fut comme un bienfait du ciel, il attendait ce resultat de Texcfes meme de leurs maux, il persistait k accueillir les amis de Henri avec une faveur marquee. Les hommes incertains ou irr&olus en concluaient que la cause de Rodolphe 6tait condamn^e dans son esprit, et ils allaient grossir les rangs de son rival.
Affaiblis par ces defections, battus en breche par les efforts combines de la ffiodalit6 episcopate et de la democratic des villes libres, les seigneurs saxons voyaient chaque jour s'accroitre les forces de Henri. Dans cette extremite, ils adressfcrent un supreme appel k l'auleur de leurs deceptions et de leurs desastres :
« ... Tu sais, ltd disaient-ils, et tes lettres r attestant, que ce n'est ni par notre conseil ni pour notre interGt, mais pour les injures du saint-siege, que tu as depose notre roi et que tu nous as defendu sous de grandes menaces de le reconnaltre comme tel. Nous avons obei k nos risqueset perils, ennoussoumettant h d'horribles souffrances. Beaucoup d'entre nous y ont perdu la vie, leurs enfants et leurs biens. Tout le fruit que nous avons retir£ de ces sacrifices a ete de te voir absoudre Tauteur de ces calamity en lui accordant la liberte de nous nuire et de nous jeter dans de nouveaux malheurs... Dans cette guerre des deux rois dont tu asentretenu les esp6ranceset les pretentions, les domaines de la couronne ont ete ruin^s a tel point qu'k Tavenir nos souverains seront forc6s de vivre de rapines ! Tous ces maux n'existeraient point ou seraient moindres si tu ne t'etais detourne ni k droite ni k gauche de ta resolution. . . »
Gregoire ref usa de r6pondre directement k cette requite hautaine et severe ; mais il s'obstina k leur faire demander par ses legats la convocation d'une diete generate de T Empire pour y prononcer en der-
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nier ressort surla competition tf Henri et dc Rodolphe apr&s unie complete information du proofs. A quoi les Saxons r^pliqu&rent par cette objection aussi embarrassante que sens£e : Si la cause de Hajari n'a, pas encore 6t£ examinee, de quel droit le saint-siege a-t-U pu le d£poailler de sa dignitd royale?
Lorsqu'apr^s s'Stre longtemps fait prier, et decide par quelques actes d'insubordination de Henri, le pape se pronon^a enfin poor Rodolphe, en excommuniant et en d^posant de nouveau sonennemi dans uii concile tenu % Rome, la cause saxonne etait desesp£r6e et ce secours lui vint trop tard. Henri, desormais assez puissant pour le braver ouvertement, convoqua k Mayence une assemble g£n£rale du clerg6 et de ia noblesse, puis un concile k Brixen. La on frappa d'anath&me • Hiidebrand le magicien, le necromancien, le moine poss&tede respritdel'Enfer, » et on nomrna pape k sa place son ancien concurrent) Guibert, archev&jue de Ravenne. Peu apres* l'arm4e saxoHne &ait attaqu&i pr£s de MerseboUrg par les troupes de Henri, et Rodolphe tombait mortelle^ ment frappe sur le champ de bataille.
Ainsi Gr^goire VII perdit en un jour les fruits de sa politique, pour s'Stre obstin£ k les recueillir tousA la foisi II eut pu soumettre 1' Empire, il le voulut asservi et manqua le but. Sa tongue hesitation, inspire par un calcul perfide, lui aliena le cceur des uns, d&ouragea les autres et lassa la fortune. En se pronon^ant phis tdt, il n'eut certes rendu ni d&initif ni
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complet le triomphe du principe tiieocratique , il y ava.it dans les Etats de fEurope et dans le sein dc FEglise elle-ra&ne trop d' Elements de vie, d'indSpendance,de nationality pour qtfun sysb&ae aussi uniforme et atissi absoiu p&t s'emporer du gouvernement des s6eiet£s; tfimsil eift legu^i ses suctfesseurs uue puissance formidable. Ayant l'empereur pour vassal, il serait promptesnent parvenu, selon toute probability, k faire reconnaitre sa sueerainete k tous les rbis eontemporains. Cependant, m&ne circonscrite dans ces limites* eette unit* fecticen'eftt 6t6 ni plus solide m plus durable que oelle qu'avait cr6ee Charlemagne. L*unit6 romaine 6tait morte, et il n'&ait donnS k personne de Timposer de nouveau k T humanity
La p£riode des revers 6tait venue pour Hildebrand. II les supporta avec le stofcisme indomptable d'une ftme habitude aux grandes pens6es et plus forte que le malheur. II disputa le terrain pied k pied, opposa tour k tour k Henri les Normands, les Romains, la comtesseM&thilde* guerrifere intr£pide en qui il avait fait passer quelque chose de son &me h^foique ; il soutint contre lui des sieges dans Rome, liii chercha des en-« nemis en France, en Angleterre et jQsque parmi les Sarrasins.Toutfut inutile. Les princes, qui avaient eu la plupart k se plaindre de ses imp6rieuses exigences, ne rSpondirent pas k son appel. Guillaume luimfime, qui lui devait en partie le rapide succes de sa conquftte, lui refusa ses secours :
« Souviens-toi, lui disait Gregoire, souviens-toi de quelle affection sincfere je t'ai aim6 avant mejne d'arriver aux honneurs pontificaux, avec quelle efficacy j'ai travaille k tes interims, avec quel z£le je me suis employ 6 k te faire monter surletrdne! Quels reproches n'ai-je pas eus k supporter de la part de plusieurs de mes fr&res indign6s de ce que j'eusse pr&6 la main k tant d' homicides! Mais Dieu m'&ait temoin, dans ma conscience, que je le faisais k bonne intention, plein d'esp6rance en sa gr&ce et de confiance en tes grandes vertus. . . »
Hildebrand se peint fid&lement dans ces paroles. Ce melange de machiavelisme dans les moyens et de sincerity dans le but est le resume de sa vie enti&re. Mais si c'est avec justice qu'on a pu Tappeler un fanatique, on doit ajouter que son fanatisme est celui d'une grande ame. II n'eut jamais la froide insensibilite des h£ros favoris de la th6ocratie, et on n*a k lui reprocher aucun de ces sanglants holocaustes qui teignirent aprfes lui la pourpre romaine. II n'y avait en lui rien de mediocre ; il se montra presque toujours clement et g^nereux en vers ses ennemis personnels.
En lisant ses lettres, on se sent en communication avec une humanity superieure k celle de son temps ; elles ont de I'&me, une dignit6 d 1 Eloquence que la rhetorique ne donne pas, n'offrent aucun de ces traits si frequents chez ses contemporains qui vous d6voilent tout k coup le sauvage dans le rh&eur, et vous rap-
pellent que vous avez devant vous des etres k peine ebauchfe appartenant k un monde auquel vous 6tes etranger. II fait partie de cette noble famille d'esprits qui sont de tous les sifecles et de tous les pays. Cette superiority qui domine de si haut les hommes de ce temps les trouble et les s£duit k la fois, et ne pouvant s'y soustraire, ils accusent Hildebrand de sortilege et de magie comme on en avait accuse Gerbert. Ses amis eux-memes semblent subir son amiti£ comme une fascination plut6t que comme un attrait, et ii se m61e k leur sentiment une sorte de repulsion superstitieuse. Pierre Damiens le jalouse et ne peut se detacher de lui ; il Fappelle son archidiacre saint Satan , son hostilis amicus.
Le d^sinteressement des grandes passions tempore Fapretede ceceeur inflexible ou Ton trouve, nonsans etonnement, un profond amour de la justice mele k tant d'iniquite. On concoit pourtant qu'au milieu du chaos bizarre de ces profondeurs du moyen age le syst&me dont il se fit Tapotre lui soit apparu comme la meilleure forme de gouverriement, qu'il ait prisl'uniformite pour Tordre, Timmobilite pour Wquilibre, la discipline pour Fharmonie, et Tuniverselle compression pour la paix. Mais on n'a pas k chercher bien loin l'£tat politique et social qui serait ne du succ&s de sa tentative. Le jnahometisme, qui etait alors k Tapog^e de sa force, oflfre dans son d&veloppement toutes les phases de r existence r^serv^e aux soci£t£s unitaires : une impulsion d'abord irr£sis-
134 HISTOlRfe POLITIQUE DES PAPES.
tible, puis une prompte decadence et un long sommeil dans la servitude.
fitrange illusion ! cette nature humaine qu'Hildebrand ne jugeait ni digne ni capable' d'exercer le pouvoir dans les limites circonsbrites 6$ Torganisation f&xlale telle qu'elle existait de • son temps , il voulait ltnvestir, et dans la personnel d'un seul homme, de I* empire temporel et spirituel de toute la terre. II se figurait que TordinatiOH^sacerdotale etait un pr&servatif sufflsahl pour garantir ce mortel privil£gi£ des fautes fet des Wavers qu'il reprochait aux rois, comme si Thistoire de ses pr6decesseu*s n'ttait pas un d&nenti donn6 k de telles reveries.
II vit en mourant son ouvrage k demi detruit, et put douter que la papaut£ parvint jamais k&e relcver des coups terribles que ses ennemis lui pprtferent; mais il ne douta pas un instant de la saintete de sa cause. Sa fin le montra tel qu'il avait 6t£ toute sa vie : austfere* indomptable, absolu. Vaincu, abandon^, poursuivi de ville en ville, entrain^ commc un prisonnier plutot que comme un alliS k la suite de hordes a denli barbares, moitte noralandes et moiti£ safrasines, il n'envisagea sa d^faite qu'avec Torgueii d'une grande ante frappSe d'un malhetfr immeriW, et comme la recompense ordinaire du juste; « J'ai aim6 la justice, dtt-41 en expirant, etj'ai haiTiniquiti; voilk pourquoi je meurs dansTexiK *
Cri vraiment humain ; protestation plus belte qufi 'a resignation et plus fifcre que la plainte I