ET SES GRANDS TRAVAUX
Le tableau que nous venons de tracer concernant la manière dont étaient exploités les districts à caoutchouc du Domaine de l'Etat et des sociétés concessionnaires, s'applique au Domaine de ia Couronne, dans les bassins de la Busira et du lac Léopold II.
Un décret du 23 décembre 1901 avait fait de ce dernier domaine une fondation, en vue « de la réalisation de desseins patriotiques formés depuis de longues années pour la grandeur de la patrie belge . Dans l'esprit de son fondateur, elle devait être pourvue de grandes ressources et demeurer perpétuelle, devenir le pivot de ses combinaisons financières compliquées, de ses entreprises de
travaux publics, la forteresse où sa fortune grandissante serait mise à l'abri en vue de la réalisation de projets grandioses, de plans fabuleux, de constructions fantastiques, de fantaisies singulières ou de libéralités privées, dont le souverain du Congo entendait, à son gré, doter généreusement des institutions ou des personnes qui lui étaient chères.
Léopold II rêvait depuis longtemps l'exéculion (le travaux somptuaires dans ses diverses résidences, à Bruxelles, Laekcn, Ostende, Tervueren, Ardennes, Cicrgnon, au cap Ferrât et à Ralincourt. Le pouvoir absolu et illimité ainsi que la fortune que lui avait donné TP^tat du Congo devait lui en faciliter la réalisation.
A })ariir de ce monieiit. le trésor de la Fondation ne fait plus qu'un avec sa fortune privée. Il lui transfère tout ce qu'il possède: valeurs. lal)ieaux, mobilier, bijoux, bibliothèque, etc., etc. C'est an nom de la (Fondation de la Couronne» que se font les acquisitions d'immeubles en Belgi(pu> et en France, les amorces des grands travaux publics, à Bruxelles, Laeken et Ostende, rédiJicalion de monuments, de tours Japonaises, (ie restaurants chinois, l'outillage de champs de courses, l'organisation d'institutions mondiales et
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autres. Toutes ces combinaisons demeurent entom-ées du plus profond mystère. Aussi n'est-ce pas sans un vif étonnement que le public apprend que la Fondation de la Couronne du Congo offre à la Belgique, par personnes interposées, l'arcade du Cinquantenaire qui devait, au début, coûter six millions de francs et qui en absorbera le double ; qu'elle vient d'acquérir, également par personne interposée, le magnifique domaine du Cap Ferrât, appelé à se relier au rivage de la Côte d'azur par un escalier monumental en marbre coûtant deux millions et demi ; qu'elle s'est successivement rendue propriétaire, à dater du 27 décembre 1901 — quatre jours après le décret qui la constituait — de 115 immeubles situés à Bruxelles et Ostende, d'une valeur globale de 18 millions (1) ; qu'elle étudie la construction à l'entrée d'Ixelles, d'un Walhalla de 10 à 12 millions ; qu'elle a chargé un entrepreneur bruxellois, pour le prix de 30 millions, de la réédification, sur un plan grandiose, du château de Laeken ; qu'elle a consacré 6 millions à la création, autour de celuici, de larges boulevards ; qu'Ostende va être doté
(1) M. F. Cattier dans son livre : Etude sur la situation de VEtat indépendant, publie, pp . 220 à 239, la liste détaillée des 115 propriétés acquises, à Bruxelles, Laeken et Ostende, de 1891 à 1905.
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de divers moniimeiils (riiue va.leur de 20 millions ; enfin que d'autres millions, toujours n fournir par la dite richissime fondation congolaise, sont prêts à subsidier d'autres entreprises de construction et de travaux publics, do plus en plus fasiueuses. Les fantaisies ruineuses de Louis XIV, à Marly et à Versailles, de Louis 1 de Bavière, à Munich et à Ratisbonne, sont dépassées.
Les coloniaux s'alarmaient de voir ainsi dilapider en constructions et en fantaisies, les sommes considérables provenant de l'exploitation des forêts congolaises, sommes cfui eussent pu être plus logiquement consacrées à des travaux urgents et à d'indispensables installations au Congo.
Ces grands travaux eurent néanmoins, en Belgique, leurs admirateurs bénévoles. Nous les renverrons à la biographie de cet empereur Justinien dont l'ingratitude est proverbiale. Elle leur (lira que la soif de conquête qui l'anima, jointe à son ardent désir de peupler les capitales de son empire de constructions immenses, aboutit finalement à une administration fiscale tellement rapace, spoliatrice et insatiable, qu'elle dépassa de loin tout ce qui était connu et constitua un modèle difficile à égaler. L'histoire se renouvelle. Les peuples du Congo ont, eux aussi, pàti de la passion de leur souverain pour l'art de bâtir.