IV. — La royauté alphonsiste
La restauration d'Alphonse XII. — Le "29 décembre 187i, sans même en avoir référé à Canovas, le général Martinez Campes, devant la garnison de Murviedro (Sagontel, proclama le roi Alphonse XII. Lorsque, renforcé de l'armée du centre, il se fut rendu maître de V'alence, Primo de Rivera organisa à Madrid avec Canovas un gouvernement alphonsiste auquel adhéra l'armée du nord. La lassitude générale des partis, le besoin d'un centre commiui pour les provinces accoutumées à recevoir un nu>t d'ordre indiscuté, l'inaptitude de la masse à soutenir un gouvernement d'opinion, tout facilita le changement de régime et ménagea au roi de dix-sept ans l'enthousiaste accueil de Madrid (14 janvier 1875).
Il sentit qu'il ne serait vraiment roi que s'il terminait rapidement la gueri-e civile. Le '23 janvier, il rejoignait Martinez Campus à l'armée du nord et parvenait à débloquer Pumpehine ^février^. Mais les carlistes alignaient encore plus de 10.000 hommes. Le roi négocia.
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promit à Cabrera (convenlion de Londres, niai-s) le maintien des fueros basques. Puis il fit réduire par Echague et Jovellar les insurgés d'Aragon (juillet), par Martinez Campes ceux de Catalogne (avril-novembre) qui se réfugièrent en France. Les plus rudes opérations consistèrent à détruire, au milieu des tempêtes de neige, les dernières bandes de Navarre et de Biscaye, à cerner les survivants dans le Guipuzcoa ; ce fut l'œuvre de Martinez Campos, de Primo de Rivera et du roi lui-même (novembre 1875-février 1876). Ils forcèrent les dernières places, Eslella, Orduna, Bilbao, poussèrent don Carlos jusqu'à la frontière française. En mars, Alphonse XII rentrait à Madrid, salué du titre de (( Pacificateur ».
Mais la guerre produisit des répercussions lointaines. Non seulement le brigandage, paré d'une étiquette politique, ne cessa pas; mais les carlistes (notamment le clergé) ne se rallièrent pas à la monarchie alphonsiste. Le fédéralisme s'affirmait vivace dans les provinces fuéristes et en Catalogne. A Barcelone fermentaient, avec les souvenirs d'un passé qui avait vu les négociants et armateurs vivre d'une vie municipale très autonome, des idées dangereuses parmi ces travailleurs prompts à mépriser l'oisiveté castillane. Elles devaient subsister après lacconl d'où sortit la constitution.
La Constitution de 1870 et les partis. — Cet accord n'intervint pas sans peine. La première commission de constitution, nommée par la junte de 341 parlementaires qu'avait réunie Canovas, n'aboutit à rien. L'appel au suffrage universel (22 janvier 187()) produisit une assemblée très divisée dans laquelle se heurtèrent longuement partisans et adversaires des constitutions de 1845 (royaliste autoritaire) et de 1869 (libérale). Le texte qu'ils adoptèrent ne semble guère rédigé que dans l'intérêt des politiciens.
La Constitution proclame le catholicisme religion d'Etat, interdit la célébration d'aucun autre culte, tolère cependant (malgré les protestations des évêques) la liberté de conscience, impose d'une faijOH générale (( le respect dû à la morale chrétienne ». Elle confie le pouvoir exécutif au roi assisté de ministres responsables nommés (et en fait révocables) par lui ; les pouvoirs législatifs aux Cortès : un Sénal où siègent les princes, les évêques, les maréchaux, les trrands d'Espagne, de hauts dignitaires, soit une moitié de membres viagers, l'autre élue par les assemblées provinciales, — un Congrès de députés élus pour cinq ans (un député i)our 50.000 habitants) par des électeurs censitaires. A ces électeurs, le gouvernement dicte, par l'intermédiaire des chefs de groupes locaux (les caciques), les votes qui permettent de répartir à l'avance les sièges du Congrès
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dans la pro|iorlioii jugre iiiicessaiic. Ainsi les députés sont l'ius parles collèges, mais nommés parle ministère.
Autour de cette constitution, les anciennes factions ont fini par s'agglutiner en deux grands partis. Le parti conservateur, qui a recruté une partie des carlistes et notamment les évoques, auxquels Léon Xlll a lait passer le mot d'ordre du ralliement à la monarchie alphonsiste, s'a[)puie sur les anciens groupes de droite et sur les chefs de l'armée. Les généraux demeurant très exigeants, il les a nuMiagés par crainte de la dictature. Au clergé, qui conserve ses dotations, ses immunités tinancières etprescjue tout l'enseignement, il n'a retiré ([ue la i)articipalion effective au pouvoir iminis'ères, ambassades, tril»unaux). Les dirigeants ont été Canovas del Castillo, brillant orateur parlementaire, intègre dans sa vie privée, mais prêta manier la corruption pour s'assurer une majorité; après l'assassinat de Canovas (18!)9), Maura. — Le parti libéral-dynastique englobe aussi quelques républicains ralliés comme Serrano et Castelar). Reprochant au clergé d'avoir pris part à la guerre carliste, il a travaillé, d'accord sans doute avec la Franc-maçonnerie, à lui faire perdre la situation temporelle acquise depuis des siècles par ses dignitaires. Sagasta, qui s'associa avec Martinez Campos pour exploiter le pouvoir après le second ministère Canovas (février 1881), avait déjà gouverné sous la République. Il présida plusieurs fois des cabinets de concentration libérale, sauf quand les deux « machines », un peu trop usées, cédaient la place au ministère intermédiaire de Silvela, conservateur-libéral. Sagasta, très attentif aux questions financières, mettait sa coquetterie à présenter des budgets en équilibre; après lui (1900\ le chef libéral a été Moret. En 1882 cependant, Sagasta avait rompu avec l'aile gauche du parti, qui, avec Serrano, s'appela la gauche d\]nasliqiie. Serrano disparu (!88r)), la direction passa au maréchal Lopez Dominguez. Dévoué aux intérêts de l'armée, qu'il devait réorganiser comme ministre delà Guerre et répartir en septrégions militaires, le maréchal imprima au parti une allure spécialement anticléricale (celle de son ministère de 1906). C'est cette gauche dynastique qui a fini par l'emporter, et par unifier le parti libéral autour du successeur du maréchal, un ancien républicain, Canalejas.
Toutefois, ces partis ont toujours reposé moins sur îles tloctrines politicpies que sur des intérêts amalgamés. Composés de politiciens professionnels, sans grand idéal, mais soutenus par le point d'honneur et le désir du profit, ils recrutent les avocats, les professeurs, les journalistes, d'anciens étudiants préparés ù la parole. Ce sont ces équipes qui gouvernent, bien plus (juc les souverains. Al-
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phonse XII, quelque instruction qu'il eût acquise dans les meilleurs collèges de Paris, de Vienne et d'Angleterre, et d'esprit ouvert, se bornait à investir de sa confiance le parti qui la réclamait le plus impérieusement, de préférence le parti conservateur, résolu à toute mesure pour prévenir ou châtier les tentatives de pronunciamiento (1882-1883). Son remariage, après la mort de la reine Mercedes, tille du duc de INIontpensier, avec l'archiduchesse Marie- Christine (29 novembre 1879), servait avant tout la politique de Canovas; de môme le rapprochement avec l'Allemagne impériale, qu'il scella par un voyage à Berlin (1883), et qui subsista jusqu'au coup de force de Bismarck sur les îles Carolines (juillet 1885). Le 25 novembre suivant, le roi était mort.
La régreiice de Marie-Chrîstioe (18îîoll>02). — Régente au nom de son fils (né le 17 mai 1886), Marie-Christine n'a pas gouverné davantage, satisfaite d'obtenir la paix parlementaire par l'alternance à peu près régulière des partis au pouvoir, sans s'occuper de leurs procédés électoraux, financiers, administratifs. Ils oljservaient eux-mêmes une sorte de trêve en attendant la majorité du roi, même les radicaux régionalistes de Catalogne, même les républicains socialisants d'Andalousie. Pendant seize ans, malgré l'adoption du suffrage universel pour les élections législatives (1890), la vie espagnole ne changea pas. La renaissance économique qu'avait rêvée Alphonse XII, par la culture du sol et l'exploitation du soussol, ce n'était pas les Espagnols (sur 17 millions d'habitants, plus de 9 millions n'exerçaient aucune profession), mais des étrangers qui l'ébauchaient parleur travail et leurs cai)itaux. L'Espagne, elle, vivait de ses colonies. Bilbao et Malaga mis à part, ses industries et ses places de commerce n'existaient (jue pour le marché colonial : la Catalogne et ses filatures, les Baléares et leurs cordonniers, la Corogne, le Ferrol et leurs épiciers ou leurs courtiers maritimes, Cadix, Séville, Santander et leurs sauniers. Réciproquement, les colonies, asservies au monopole commercial, s'obligeaient à tout acheter dans les ports d'Europe, même le pain (pour lequel l'Espagne achetait la farine à l'étranger) à des prix doubles du cours du marché. Les Philippines devaient se fournir de vêtements à Barcelone et de chaussures à Mahon, majorées de 50 pour 100 ; Cuba, pays à sucre et à cacao, n'avait pas licence de fabriquer le chocolat, monopole de la Galice et des As furies. A ces pratiques répondaient les révoltes coloniales ; mais les généraux les réduisaient, suivant l'occurrence, par la diplomatie ou par la terreur. En rendant possible l'exploitation des « Indes )), ils empêchaient la ruine de l'industrie
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nuliojiale ; de la nation paresseuse ils oblinrenl, vin^t.-deux années de passivité imietle.
Perte de l'empire colonial (18î)8). — Le réveil fut douloui-eux. L'ile de (Àdja, jusque-là « sempre fiel )>(i), secouée toutefois depuis 1800 à intervalles réjjruliers par des mouvements de classes ou de races, se lassa d'entretenir sur les recettes de ses douanes une horde de fonctionnaires parasites expédiés de la métropole. Elle revendiqua son indépendance, proclama un gouvernement inurrectionnel qui soutint une « i,aierre dedix ans » (I8()8-1S78) contre -145.000 soldats (*s[)agnols, dont 100.000 périrent. Avec lui, Martine/, (lampos signa la coiiueniion de Zanjon, qui donnait aux Cubains le droit de se faire représenter aux Cortès de Madrid (1878). Pour solder les frais de la guerre, Madrid, en revanche, frappa les revenus d'un impùlde^a pour 100 (encore perçu en 1888), majoré de 6 pour lOOpourles frais de perception. Jusqu'en 1893, tout commerçant au détail paya chaque année 1.500 francs de patente, augmentés à proportion du chiffre de ses affaires; les enseignes furent taxées au nombre de leurs lettres, les employés et commis à 10 pour 100 de leurs salaires. Le maintien de l'état de siège autorisait chez les agents toutes les pratiques de rapacité et de vénalité.
Or, moins de cent kilomètres séparent Cuba de Key-West, l'arsenal américain qui, au sud de la Floride, commande le golfe du Mexique; de bonne heure, le gouvernement fédéral arrêta une « politique cubaine ». Elle facilitait l'installation d'Américains dans lile ileurs plantations, chemins de fer, mines, valaient ^oO millions en 189(3) qu'elle protégeait contre l'administration et les tribunaux espagnols (trailés de J79o el de /^'77l Désavouant les entreprises de llibusterie (celles de 1846 et de 1850, préparées à New-York et à Nouvelle-Orléans; celle du général Ouitman formée dans le Mississipi avec 4.000 hommes, pourvue de plusieurs millions, et qui n'échoua (jue parce qu'un agent vendit le complot au gouvernement espagnol; celle d'Aguen-o plus pacifique, 1884), elle visait à une acquisition de l'île qu'Adams représentait en IS'SS comme destinée à « graviter vers l'Union nord-américaine » et (( indispensable pour le maintien et l'intégrité de cette Union ». In seul moyen : acheter Cuba et Poi-to-Kico. En 1848, Huchanan estimait que « sous l'administration des États-l'nis, Cuba ne saurait manquer d'être l'île la plus fertile et la plus riche du monde entier », capable de nourrir 10 millions d'hommes. En son nom,
(1; '< Toujours fidèle " ; épilliùlo liy|)erboli(juc.
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Saunders, ministre à Madrid, offrit le marrhé à Narvaez, (( sur le modèle de la cession de la Louisiane », au prix de 500 millions. Même offre en 1854 par Pierre Soulé, sans succès. En 1869, Sickles proposait de nouveau l'opération à Prim. Mais la Révolution de septembre venait d'affranchir les noirs de Porto-Rico; la loi Moret de 1870 allait donner la liberté aux enfants des noirs à naître à Cuba et aux nègres âgés de soixante ans. Prim refusa. En 1898, les Etats-Unis prétendaient encore démontrer que l'intérêt espagnol bien compris était de se débarrasser de Cuba pour un milliard. Malentendu que compliquait l'attitude des Cubains, résolus à conquérir leur indépendance, et à ne point se laisser conquérir par les États-Unis.
La dernière insurrection éclata en 1895. Les chefs, Calixto Garcia, Maximo Gomez, Antonio et José Maceo, Marti, accourus de la Jamaïque, du Venezuela, de la Floride, proclamèrent la République, tinrent en échec les 100.000 soldats du maréchal Martinez Campos, et. continuellement renforcés de Key-West, au mépris de la neutralité officielle publiée par le président Cleveland, détruisirent les plantations espagnoles, coupèrent les voies ferrées, bloquèrent Martinez Campos et menacèrent la Havane (juillet-décembre). En fait, le maréchal ne disposait (malgré l'argent prodigué à l'instigation des généraux) que d'une armée brave mais peu instruite et inférieure à sa tâche; aussi bien, par rancune contre la tyrannie administrative, bon nombre d'Espagnols se joignaient aux insurgés. Le général Weyler introduisit de nouvelles méthodes (janvier 1896) sans meilleur résultat. Il multiplia les fusillades, après sentences rendues par des cours martiales, arrêta les cultures, parqua les campagnards dans les villes fortifiées devenues des camps de concentration, décréta la terreur dans l'île entière. A la fin de l'année, les insurgés n'en débordaient pas moins dans la province de Puerto-Principe et tenaient les troupes espagnoles assiégées en quelques places, Weyler lui-même bloqué dans la Havane. Le maréchal Blanco arriva d'Europe pour promettre la cessation du régime terroriste et l'octroi de l'autonomie administrative. Les insurgés ne désarmèrent pas.
Guerre contre les Ktats-TInis (1808). — A grand'peine, Cleveland et le secrétaire d'État Olney avaient maintenu la neutralité de l'Union. Le Congrès voulait (mars 1896) les contraindre à reconnaître aux Cubains la qualité de belligérants. Cleveland signalait lui-même les agissements de la junte cubaine de New- York, les dépenses du Trésor pour empêcher les expéditions de Ilibiis-
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tiers, rinl(''rrt géographique, politique et financier des l'^tats-Unis au rétablissement de la paix. Il y aiderait l'Iilspagne; au besoin, il menaçait d'agir seul.
Sur son successeur Mac-Kinley (4 mars 181)7), la pression de la foule et des spéculateurs s'exerça autrement puissante. Le président envoya le cuirassé Maine en rade de la Havane; il y sauta (10 lévrier 1898). Dès lors, le Congrès exigea la fin du régime des /vc'o/jr<'«//Y/f/o.s-, repoussa la médiation du pape, proclama sa volonté de n'intervenir que pour rendre Cuba libre à la disposition de son peuple, autorisa la levéede ilO.OOO soldats (19-:2-2 avril).
Rien de plus médiocre que la campagne, d'où ne se dégage aucun pian. Aux îles Philippines, l'escadre cuirassée de l'amiral Dewey, qui de Hong-Kong favorisait l'envoi de secours aux insurgés Tagals, pénétra dans la baie de Manille, canonna et fit sauter devant Cavité les six croiseurs en bois de l'amiral Montojo qui perdit 400 tués (1" mai). L'arsenal tomba aux mains des Américains, L'escadre de l'Atlantique bloqua les côtes occidentales de Cuba, bombarda San-Jiian de Porlo-Rico, laissa la Hotte cuirassée de l'amiral Cervera s'embosser dans la baie de Santiago (19 mai). Aussitôt, l'amiral Sampson et le commodore Schley l'y embouteillèrent en coulant dans le goulet un navire charbonnier. Tandis que les troupes du général Shafter assiégeaient dans Santiago le général Linarès, Cervera voulut sortir, suivant les ordres du maréchal Blanco. Le 3 juillet, il défilait le long de la côte; Sampson l'y drossa et l'écrasa sous sa grosse artillerie. Quelques jours plus tard, Santiago capitula (17 juillet). Le général Miles avec 10.000 hommes occupait Porto-Rico. Une autre armée se préparait à débarquer aux Philippines, où elle arriverait certainement avant l'escadre de l'amiral Camara, expédiée par le canal de Suez, et qui ne dépassa pas Port-Saïd. Le 12 août, le général Augustin capitula dans Manille devant le général Merritt. Une esoadre américaine, dite a de l'Europe », allait montrer le pavillon étoile sur les côtes d'Lspagne, se saisir peut-être des Canaries, au besoin pénétrer dans la Méditerranée. L'Espagne se résigna à traiter.
Au début de la guerre, c'est au ministre de France, Jules Cnmbon, qu'elle avait confié ses intérêts en Amérique; Cambon signa avec Day, secrétaire d'État, \cs préliminaites de paix du l-i août. Au Irailé conclu à Paris (10 décembre 1898), le plénipotentiaire espagnol Montero Rios dut subir les très dures exigences de Day et de White. Par les articles 1, 7 et 8, il cédait Cuba et Porto-Rico nets de toutes charges et de dettes, les Philippines et l'une des
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îles Ladrones pour 100 inillioiis de francs. Il n'existait plus d'empire colonial espagnol.
Conséquences delà g-uerre. — La liquidation delà guerre s'effectua péniblement. L'Espagne avait perdu 50.000 soldats; les survivants, les officiers surtout, ont exigé des pensions qui grèvent d'autant le budget. La dette de Cuba, qui résulte presque tout entière d'emprunts improductifs, atteint deux milliards de francs, dépensés à lutter contre les insurrections. Les Allemands ont acheté pour 21 millions les Carolines, les Palaos et les Mariannes (sauf l'île de Guam qui appartient aux États-Unis, 1899). Oue va faire la nation, désormais privée de ses colonies?
La nation, qui s'est mise au travail, a découvert que les colonies remplissaient avant tout les poches de quelques privilégiés et s'est avisée de la richesse du sol et du sous-sol de l'Espagne. — Dès 1899 se manifestait un regain d'activité en Catalogne, en Andalousie, à Malaga, davantage encore à Bilbao et à Santander. C'est que 100.000 jeunes gens, qui s'écoulaient annuellement vers les colonies, se proposent aujourd'hui de mettre leur pays en valeur avec l'argent autrefois aventuré aux Indes. « La perte des colonies a été une bénédiction déguisée qui a ramené vers l'Espagne les capitaux asturiens et cubains et (jui les a ramenés vers les entreprises commerciales (1). » Aussitôt a commencé une renaissance agricole: la vigne en Andalousie, les fruits à Malaga, les cultures maraîchères de Galice et de Valence, le blé de Castille alimentent un commerce d'exportation qui n'a pas diminué, car les anciennes colonies restent accoutumées à la nourriture espagnole. Pour le marché intérieur, qui n'est i)lus encombré par les produits coloniaux, Murcie développe ses plantations de canne, l'Andalousie et la Galice plantent des betteraves, Xérès et la côte orientale produisent vins de table et de coupage, liqueurs et cognacs, concurrencent le (( porto » sur les tables anglaises.
Le sous-sol recommence à livrer ses minerais : à Bilbao, le fer à l'état presque pur nécessaire aux usines allemandes et anglaises, le rabio que l'on a découvert aussi sur tout le pourtour de la péninsule (notamment à Santander, Girone, et de 'Valence à Algésiras) ; à Huelva, le cuivre; à Carthagène, le plomb argentifère; l'argent avec la houille en Galice. Des banques se fondent dans les provinces du nord pour soutenir sucreries et tissages, aident la Corogne à délaisser la fabrication de son chocolat pour rouvrir ses
(1) Rapport d'un consul anglais-
iniiios. I, c'iau iiulioiial lelioiivr l'iiilflligciicc <lc ces rirlii-sses du iluindu modiM'iu' que les anciens signalaient déjà dans le sous-sol espagnol, ce (( cotïrc-iori l'oyal de l'éternité ».
Alphonse XIII et, l'Kspajirne oontemporaine. — Une
seule iiueslion se pose : une égale inttdligence existe-t-elie (ians les partis de gouvernement ? Alphonse XIII, ayant accompli sa seizième année (17 mai 1902), a prêté serment à la (constitution devant les Cortès, [lassé la revue des troupes (19 mai), donné la grande course de taureaux Iradilionnt^lle, la « course d'iital ))(i21 mai). Ainsi
consacré comme roi, il a commencé par Paris ses visites aux capitales européennes (I90o), épousé la princesse Ena de Battenberg, nièce d'Edouard VU niai 190U), resserré plus tard les liens avec le roi Manoël de Portugal, participé avec les puissances maritimes occidentales aux accords qui ont établi l'équilibre des forces dans l'Atlantique et la Méditerranée (iyO-i-1907), encouragé la construction des Tvanspijvcnéens qui rétabliront au prolit de son pays la grande diagonale de circulation européenne. Passionné pour l'action, appliqué à son métier, on Ta vu parcourir rEsi)agne pour étudier sur place les réformes provinciales urgentes et proposer entre les mineurs de Bilbao et leurs employeurs (septembre 1906) un arbitrage d'où sortit un projet de loi complet sur le contrat de travail. Une sorte d'activité optimiste s'est emi)arée des classes ouvrières; la population atteint aujourd'hui '20 millions 31 décembre 1910).
Reste à savoir si tous ces efforts ne seront pas entravés par la routine et le gaspillage des Castillans. Alors que des compagnies de navigation se fondent pour exporter jusque dans la Baltique et la mer Noire, douaniers, gabelous, contrôleurs, exjiédiés de Madrid, s'abattent sur elles pour les paralyseï-. Cadix réclame en vain depuis
Alphonse XIII
(Né en 1886)
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1880 la ligne directe avec Madrid qui ferait de ses quais l'embarcadère vers l'Amérique du Sud. La Corogne manque des routes et des chemins de fer (promis dès 1834) qui distribueraient à lintérieur le poisson de la côte galicienne ; San-Lucar demeure barré à l'embouchure du Guadalquivir. Huelva, port du Eio-Tinlo, doit d'abord faire analyser son cuivre à IMadrid, où des spéculateurs ontaccapai'é le monopole des explosifs, et acquitter des droits pour exporter le minerai. A la Banque d'Espagne appartient le monopole des tabacs, dont elle empêche la culture. Les Chambres de commerce, empressées à tenir leurs congrès à Cadix, à Valladolid, à Saragosse, ont soin d'éviter Madrid.
Seule peut-être Barcelone a souffert des pertes coloniales : grâce au tarif protectionniste de 18P'2, elle retenait en partie le monopole des transactions (210 millions en 1896 avec les Indes), obligeait ainsi les maisons étrangères, pour en profiter, à fonder chez elle des manufactures. Débordante d'activité, mais secouée par les émeutes que déchaînaient dans ses rues les sociétés secrètes (1909), socialiste avec Lerroux, séparatiste au besoin, elle rêve d'une république fédéraliste (jui lui permettrait d'organiser sa vie économique particulière. Les Asturies et la Biscaye, subsistant de l'industrie moderne, connaissent les crises de famine causées par l'augmentation du coût de la vie (1), alors que nombre d'ouvriers n'arrivent pas au salaire de 2 francs 75 par jour. En seize ans, dix-sept grèves partielles et quatre grèves générales (1890, 1903, 1906, 1910), la dernière pour réclamer la journée de neuf heures promise antérieurement par le roi.
On aperçoit bien quelles réformes exigerait la situation : le développement de l'instruction générale, non seulement pour arracher le suffrage populaire à la tyrannie du caciquisme, mais pour répandre les découvertes utiles à l'agriculture et à l'industrie; la suppression du gaspillage des politiciens qui livrent le crédit aux spéculateurs et financiers de Madrid (2); plus encore, l'abolition de l'exploitation militariste qui absorbe pour les dépenses de la Guerre un quart des recettes totales du budget. Mais les généraux s'y opposent et maintiennent, pour vme campagne ruineuse, sur la cote du lîif marocain cl de Tanger à Larache, une armée dont l'entretien a fait réapparaître le déficit et rend nécessaires de nouveaux emprunts extérieurs.
(1) A Bilbao, en dix ans (1895-1906), la viande a augmenté de 50 pour 100, le lard de 35 pour KX», les pommes de terre de 53 pour 100.
f-2) Les adjudications pour la reconstruction de la flotte donnèrent lieu aux Cortès à des rléiiats scandaleux ([ui alteisnirent, par une répercussion assez directe, certains chefs de partis politi()ues.
m CHAPITRE II
Le l'di, très frappé dos évrncniciils qui ont amené on Portugal lo meurtre de Carlos I*' et de son fils aîné (31 janvier 1908) et le renversement de Mano^'l II (4 octobre 1910), ne se risque pas à inécontenlor les mililaiivs, soutiens du trùnc, alliés de Maura, chef du |»arli consorvalour, dont la tolérance hautaine laissa vivre le ministère radical dynastique (lanalejas (1).
Or, voici que pour combattre les conservateurs traditionalistes auxquels paraît se confier le souverain, les démocrates et antidynastiques de toute étiquette viennent de se grouper en un parti (( réformiste >> qui augmeide encore duno unité les factions de purs politiciens. L'œuvre de régénération demeure incertaine.
A CONSULTER
IIuBBARn : WiAloire conlemporaine de V Espagne. — Llonardon : Prim. — Ch Benoist : Cuba, i Espuijne et les Etats-Unis. — Mahvaud : La (iiieslion sociale en Espagne.
(1) Canalejas. assassiné le 1-2 novembi-e l01->, a eu pour successeur le comte de Romauoues. président de la Chambre et intéressé à nombre d'entreprises financières dans la péninsule et au Maroc. Poui- le populaire et les journaux satiriques de Madrid, il est 6,7 Cojo (le Boiteux) ; pour ses adversaires, il représente à ce litre même linslabilité présente du parti libéral.
I. La Restauration (1815-1830). — II. La « Régénération 11830-1848). — m. La Suisse contemporaine.
Dans un pays de 41.334 kilomètres carrés, dont les Alpes occupent les trois cinquièmes, mais cjue la complexité même des formes géographiques a empêché de se réduire au rôle d'une Andorre ou d'un Tyrol, trois millions d'individus (1), accoutumésdepuisle moyen âge à la pratique de la liberté, ont réalisé au cours du XIX'' siècle les formules de plus en plus précises de la complète démocratie. En même temps, ils ont tendu, dociles à l'indication des faits européens, à fortifier leur gouvernement central. Cette évolution s'accomplit en trois périodes: période de la Resinurafion (1815-1830); période de la Réyénéralion (1830-1848); — période de \})rganisation fédérale.