‹ Histoire politique du XIXe siècleChapitre 69 sur 96 · I. — La situation territoriale en · texte numérisé non relu

I. — La situation territoriale en

Depuis 1815, la physionomie territoriale du monde s'est notablement transformée. De 1713 à 481.J, du traité d'Utrecht à l'Acte final de Vienne, la carte n'avait guère subi que deux corrections : la Pologne rayée de la société des États, — la République américaine du nord constituée en pleine indépendance. De 181.5 à 1913, des mondes nouveaux ont été appelés à la vie : l'Orient réformé, TExtrème-Orient ressuscité, l'Afrique mystérieuse tirée de ses ténèbres, l'Amérique en passe d'élaborer une civilisation originale.

L'Europe, dans laquelle ont surgi deux puissances nouvelles, n'a pas poussé la concentration des teri-itoires aussi loin qu'on aurait pu le supposer. La Prusse, en supprimant le Hanovre, la Hesse-Cassei et Francfort, en arrachant les duchés au Danemark et l'Alsace-Lorraine à la France, en achetant Héligoland à l'Angleterre, a formé autour d'elle un Empire allemand très distinct du Saint-Empire. L'Autriche, diminuée du Lombard-Vénitien, s'est augmentée de la Bosnie et de l'Herzégovine, mais s'est séparée en deux Etats qui éprouvent bien de la peine à conjuguer leurs inté-

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rùts. La Russie, qui n'a riou acquis en Europe, u'a pas fini au surplus d'assiniilor ses allogènes occidentaux. L'Italie, uniliée îles Alpes à l'Adriatique, a pris place aussitôt dans le concert des grands Llats. L'Angleterre demeure intacte dans ses îles. Seule la France, qui avait réparé sur la ligne des Alpes rinjuslice de !8i5,a dû livrer, avec deux provnices, « la clef de la maison », et accepter une frontière ramenée à moins de six heures de sa capitale.

Les puissances secondaires présentent de plus amples variations. Si la Suisse, l'Espagne et le Portugal n'ont pas bougé, protégés la première par sa neutralité, les deux autres par la nature môme, le royaume des Pays-Bas s'est vu conti-aint de laisser les Belges se Taire leur place et de reconnaître plus tard au Luxembourg le droit de se donner une dynastie nationale. Même séparation entre la Suède et la Norvège (19(»o) ; à la suite, l'élection au trône de Norvège d'un prince danois apparaissait comme un démenti direct à l'ancienne politique de Bernadotte. Mais le Danemark lui-même, expulsé dAllemagne avant l/Vutriche, a subi la mutdation de territoires peuplés de gens de son sang. L'Empire ottoman a cessé de compter, en pratique, Comme puissance européenne ; sur ses ruines, des nationalités jeunes (ou rajeunies) ont réalisé leurs rêves d'indépendance. Roumanie, Serbie, Monténégro, Grèce, Bulgarie ont développé leur capacité de puissance, sans l'égaler encore aux suggestions de leurs souvenirs ou à leurs appétits de races. Quelques lambeaux de la Thraceavecla bordure se(> tentrionale des « Détroits i», le complexe montagneux de l'Albanie, sorte de Suisse adriatique, telles sont les dernières retraites où s'abrite l'Islam européen.

L'Amérique. — En face de la vieille Europe, le nouveau monde présente des transformations aussi radicales. La plus récente, qui date des dernières années du NIX*" siècle, a consacré la quasiindépenilance de Cuba et le début colonial des Etals-Unis. L'Amérique du Sud et l'Amérique centrale ont organisé de nondjreux États à forme républicaine dont quelques-uns, taillés sur un plan géographique plus large que les patries cisatlantiques, ont su élaborer, avec les éléments immigrés d'outré-Océan, des organismes jiolitiqiies déjà promis à la puissance. Le Nord n'abrile que dimx États : l'un, colonie aux trois quarts émancipée, mais peu fournie de population, et qu'un intérêt raisonné retiimt sous la couronne britannique ; l'autre, république démocratique, en façade sur trois mers, déborde ses limites conliueutales et s'est annexé un ilomaino insulaire qui en fait une grande puissance du Pacifique.

L'Asie. — Les autres sont des États récents, comme la République d'Australie, ou récemment renouvelés, comme le Japont Entre les deux, la Chine interpose sa masse que les rivalités traditionnelles entre Mandchous et Chinois, entre Nord et Sud, la chute d'une dynastie presque trois fois séculaire et l'avènement tumultueux du régime républicain n'ont pas réussi à dissocier. Le reste de l'Asie, à part les vieilles colonies hollandaises et portugaises de l'Insulinde et les quelques États parvenus, comme le Siam. l'Afghanistan et la Perse, à sauver une demi-autonomie, n'offre plus qu'un champ d'exercice pour les nouveaux impérialismcs : impérialisme japonais, le plus jeune et le moins satisfait, daus le Sud-Mandchouricn et en Corée ; impérialisme français en Indo-Chine orientale ; impérialisme anglais, prototype de tous, dans l'Inde et ses annexes ; impérialisme russe, dans sa vieille conquête de Sibérie, dans ses annexions modernes de Caucasie et du Turkestan ; impérialisme allemand, au geste gauche dans le Chantoung chinois, plus assuré déjà et de plus lointaine portée dans les domaines ottomans d'Asie antérieure.

L'Afrique. — En Afrique s'est presque reproduit de nos jours le miracle géographique du quinzième siècle. Comme autrefois les Indes occidentales, les « Indes noires » ont ébloui des générations de « découvreurs ». Aussitôt, les puissances européennes y ont transporté leurs rivalités. Il y eut des moments où la politique de lelle grande puissance reçut une orientation nouvelle d'une bataille perdue en Ethiopie, où la paix en Europe occidentale dépendit de la possession, par la France ou par l'Anglelerre, d'une station de quelques arpents de sable sur le Haut-Nil. Et c'est une guerre en Afrique australe qui, pour tous les Anglais, a soudé l'impérialisme aux (( problèmes de Plus Grande-Bretagne ». De fait, l'Angleterre a marqué autour du continent les postes indispensables à sa maîtrise des routes maritimes. D'Alexandrie au Cap, l'Afrique orientale est presque entièrement a coloriée en rouge anglais » ; de grands territoires britanniques s'étalent encore du Niger aux côtes de Guinée. La France, évincée d'Egypte, a trouvé son lot dans IWfrique mineure, tout en constituant, un peu au hasard des découvertes, une Afrique occidentale et soudanaise et une Afrique équaloriale, en ressuscitant même la France équinoxiale de Richelieu. Les vieilles puissances coloniales, Espagne et Portugal, lentes à s'organiser à la moderne, ont attendu, pour s'étendre jusqu'aux limites naturelles de leui's possessions atlantiques ou mo/,ambi([ues, que les caprices de la diplomatie, llexibles à la volonté de Léo-

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pold II. eussent fabriqué de toutes pièces l'État congolais. L'Allemagne, tard venue, a précisé néanmoins au Cameroun, sur les terrasses orientales des giands lacs et dans le Sud-Ouest, des positions qui, pour s'être tiouvécs limitrophes des établissements lusitaniens et belges ou pour lèlre récemment devenues, expriment les intentions assez peu déguisées d'un impérialisme agressif. Le dernier c partageant » aura été l'Italie qui, maigrement pourvue en Krythrée et au Bénadir, a supprimé, en sappropriant la Tripolitaine et la Cyrénaïque, le dernier vestige de domination turque dans lAfrique méditerranéenne.

n. — Position présente des questions politiques.

Alliances et ententes. — Cesimpérialismes, qui s'affrontent aujourd'hui sur tous les points du monde, ont déterminé par leurs exigences un état d'instabilité dont les peuples ont pris l'habitude et que les diplomates ont traduit par la formule de l'équilibre.

La Sainte-Alliance procédait dune conception qui feignait de faire reposer l'ordre public et la conservation sociale sur une association de souverains interprètes de l'Évangile : les peuples pacifiés sous des maîtres chrétiens. Mais ces maîtres, c'étaient ceux qui venaient de partager la Pologne et qui avaient tenté d'anéantir la nation française. Dès qu'ils prétendirent appliquer leurs maximes aux nationalités des Balkans ou d'Amérique, l'alliance se disloqua.

Une autre suggestion prévalut alors, d'origine franco-anglaise, qui empêcha 18.30-1860) les essais de restauration d'un régime international absolutiste, exalta les nationalités, procura l'émancipation de deux peuples. L'aventure mexicaine, si manifestement contraire à son principe, la stérilisa. Du coup, la doctrine de Monroë s'affirma dans toute sa valeur, signifia aux puissances européennes l'interdiction de rien entreprendre sur la liberté, môme anarchique, des républicains transatlantiques.

L'Europe do Bismarck se le tint pour dit 1864-1904). L'Allemagne y exerçait l'hégémonie, soit qu'elle tentAt de restaurer une dernière fois, mais en vue de bénéfices germaniques, la duperie de la Sainte-Alliance des trois Empereurs, soit que, la formule s'avouant à la fin désuète, elle associAt curieusement, par îles accords publics ou secrets et pour une politique de conservation digestive, les successeurs d'Alexandre 1*'', de Metternich et d«' Cavour.

La politique d'Edouard Vil y mit fin, toute de combinaisons diplomatiques et de balance entre les intérêts. Cet héritier de Canning reconstituait (1907) la Triple Entente qui avait mené à \avarin, l'élargissait en conceptions extra-européennes, y faisait participer ceux que Gentz appelait les « païens de l'Amérique » avec les plus authentiques païens du Japon, la rendait assez souple pour fournir une solution préventive aux conflits en Asie persane et afghane, assez féconde pour apaiser en Méditerranée les rancunes et répartir avec équité les influences. OEuvre de paix, suggérée plutôt qu'imposée, respectueuse de la dignité des nations et des droits populaires.

Guerre et paix depuis 1910. — Depuis 1910, une nouvelle période de conflits a commencé, qui dure encore. Plus de politique dirigeant : États et nations cherchent confusément à réaliser dans la hâte le maximum de bien-être que semble leur promettre le développement industriel le plus rapide et le plus intense qui fut jamais. Les uns, plus avancés dans l'évolution constitutionnelle, ont traversé à des allures diverses les étapes qui les ont menés à la démocratie, voire à la bureaucratie, ce « pouvoir gigantesque mis en mouvement par des nains ». C'est le cas des Républiques française et américaines, mais c'est aussi le cas de l'Empire russe où, en dépit d'une Assemblée élective, s'interpose entre le souverain « autocrate » et les sujets l'écran compact des fonctionnaires. Machine compliquée à l'exécuter, lente au concevoir. — D'autres, plus subtils au jeu gouvernemental, utilisent leurs dynastes à t( gagner » des territoires ou à s'assurer l'influence. Depuis longtemps 1 Angleterre et l'Italie pratiquent ce procédé qui ne se prête à la négociation ou à l'entente qu'en vue de certaines et presque immédiates réalisations.

Dans cette « anarchie internationale » propice aux coups de prestige qui dégénèrent si aisément en coups de force, intérêts et ambitions essaient de se contenter au détriment des petits, des faibles ou des mal assurés. Jusqu'en 1910, les puissances s'équilibraient en groupes dont lun n'aurait pas pu imposer sa volonté sans recourir à la guerre. Or aucun ne se sentait assez fort pour entreprendre la guerre. Les convoitises qu'excitaient certaines terres libres ou barbares (Maroc, Turquie, Asie centrale, Annexes chinoises) se balançaient. Et l'impossibilité pour un seul de dominer se traduisait pour tous par une détermination amiable des « sphères d'influence ». Aujourd'hui qu'en Amérique, par la disparition des races indigènes, la maîtrise est assurée à l'homme blanc, qui la défend avec

Aprett^ contrt! l'invasion dos Jaunes, que l'Asie et l'Afrique son réduites en tranches, que le moncie entier commence i\ Afre exf)loité, qu'il n'existe plus de terres vacantes, les appétits, qui n'ont pas diminué, en sont réduits pour se satisfaire à conquérir quelque chose sur autrui.

Ainsi les domaines jadis réservés aux <( pénétrations pacifiques)) sont redevenus partageaitles. Le Maroc a été (i ré;disé » en dépit d'anciens engagements (491 l-tD^i). Déjà la iJosnie-Ilerzégovine l'avait été au profit du souverain d'Autriche ; bientôt ce fut le tour de la Tripolitaine, au profit de l'Italie devançant rAllemagne. Le réalisme anglais juge encore inutile le geste de l'annexion égyptienne. Plus cynique, l'Allemagne, qui rodait autour de l'Afrique du Nord, du Sous marocain à la Cyrénaïque, entreprenait de « réaliser » même chez les autres, s'assurait des complicités pour diriger, depuis le Cameroun, à travers le Congo français, deux antennes vers cet ancien État indépendant que l'Angleterre, sous la pression des germanophiles londoniens, s'est abstenue jusqu'à présent de reconnaître comme colonie belge. C'est un thème courant à Berlin que la constitution prochaine d'un Empire germanique d'Afrique centrale dont feraient les frais, avec l'agrément anglais, les colonies de la Belgique et du Portugal (1). C'en est un autre, qui ne rencontre point de contradicteurs, que la nécessité de la mainmise germanique sur les terres de l'Asie turque traversées par le Bagdad et son embranchement Osniané-Alexandrette (2) ; un autre encore (à Londres) qui réserve à l'entreprise britannique le rail Port-Saïd- Bassorah-Koweït, dont le projet à lui seul autorise la mainmise complète sur le « Golfe », la Mésopotamie inférieure et la navigation du Chat-el-Arab. Et la Russie, qu'une nouvelle intrigue allemaniie recommence à pousser aux aventures extrême-orientales (comme avant 1904), réalise à son tour, les formes d'une annexion brutale étant écartées, la mise à sa disposition de la Mongolie.

(1) Toutefois, le 28 mai 1913, sir Edouard Grey annonçait aux Communes que son gouvernement estimait le moment venu de reconnaître l'annexion du Congo par la Belgique. Réplique anglaise peu allcndue, exactement au lendemain du jour où Guillaume II, mariant sa fille unique avec le duc de Brimswick-Lunebourg (sinds, des souverains y assistaient le tzar et le roi d'Angleterre) se llaltait d'avoir enlin résolu la question du Hanovre par la tacite renonciation des Cnmberland.

(2) r^ans Alexandrelte, où la Compagnie du Bagtiad a obtenu les travaux d'aménagement du port, il faudra bien que se trouve le point d'appui pour la nouvelle escadre allemande de la iMéditi>rranée (lévrier litlH).

Transformation (les niéthodos politiques. — Pour réussir sans une guerre (dont au surplus la finance internationale ne veut pas) de telles appropriations territoriales, d'autres procédés sont nécessaires que les trocs ou les échanges équivalents, principe « moral » des partageants de la Pologne et des souverains de 1813, ou que ces « diables d'écritures » qui déjà désespéraient Montluc ; — et c'est l'intimidation de la force, le « coup de poing sur la table », la pure menace militaire, le chantage aux armements, la mobilisation permanente, surenchère de la paix armée. L'invention est d'Allemagne et séduisit immédiatement les deux alliés tripliciens. Le dernier conflit balkanique la met en pleine lumière. Déjà, lors du premier essai de liquidation marocaine (1909j, les Allemands n'avaient prévu la possibilité d'associations économiques pour l'exploitation du Maghreb que comme un moyen de soutirer l'argent français (il aurait payé le renouvellement du matériel de guerre en Autriche et l'achèvement du Bagdad) et de traiter le marché de Paris en pays conquis. Et la liquidation de 1911 se négecia sous la menace trois fois répétée d'une agression immédiate.

La levée victorieuse des peuples balkaniques a déclanché le môme 6/u//" militaire. Ce n'était pas seulement l'Autriche, qui sentait tout à coup crouler les maximes de gouvernement héritées de Beust et qui dépensait un demi-milliard à tenir six mois ses réservistes sous les drapeaux dans l'espérance (vite déçue) de continuer à régenter en une péninsule qui se fermait; c'était l'Empire allemand, qui apercevait la médiocrité militaire de l'allié de "Vienne, — réduit à faire beaucoup de bruit avec le sabre du Kaiser, — et que ses propres vingt-cinq corps d'armée ne lui suffisaient plus pour pratiquer << sa trouée dans le monde ». D'où la nécessité de lois nouvelles qui caporalisent le contingent entiei' et en soldent les dépenses avec un impôt sur les riches renouvelé des temps révolutionnaires. Et voici que la pi*esse, dressée à la Chancellerie, se reprend, par diversion, à humilier la France, la « petite fille que l'on gifle », " l'otage » contre laquelle la puissante Ligue pangermaniste (1), évoquant Bismarck, qui « n'a jamais cessé de haïr jour et nuit », souhaite voir « une sainte haine envahir le peuple allemand et la jeunesse allemande », et réclame, avec succès, d'autres armements. Après quoi, « Mars sera l'arbitre ». L'Italie, contaminée par le contact et déviant de son sens historique, masse sur sa côte adriatique navires et bataillons pour forcer la diplomatie, par

(\) Alldeuhcher Verband ; elle se vante, non sans motifs, d'avoir su imposer JusquA 00 joiu- SCS o.vififencos oq goi'vcrnoment impérial.

la menace en Albanie d'une opération de flibustiers, à replacer les Hellènes de l'Kpire du Nord sous le joug de leurs massacreurs musulmans. De même, dans les Sporades qu'occupent ses troupes, les Grecs sont terrorisés ou expulsés qu'avait au moins laissé vivre le régime ottoman. Pour le groupe de puissances qui prend ses directions î\ Berlin, il n'est plus de règle en politique que la plus brutale raison d'État.

Les questions eoiitemporaines en Europe. — Or les

peuples attendent autre chose ; des questions se posent aujourd'hui qu'ils prétendent résoudre à leur gré. En premier lieu, des questions économiques, car la mise en valeur des domaines récemment partagés sera la première œuvre du vingtième siècle. Pour cette œuvre, la démocratie américaine, assez peu accueillante désormais aux émigrants d'Europe, prépare un outillage formidable, s'apprête, par l'ouverture prochaine du canal de Panama, à multiplier à son profit l'activité des courants commerciaux du monde. En face, l'Europe apparaît morcelée, enchaînée aux rivalités économiques et aux luttes de races. L'Autriche vient de ruiner en stériles dépenses sa bourgeoisie et ses ouvriers. Obligée de lutter désormais dans les États balkaniques agrandis (et autrement capables de se défendre que la Turquie) avec la concurrence allemande, qui l'irritait depuis longtemps, mais surtout avec la concurrence, moins chargée de frais, des produits italiens qui profiteront des chemins de fer albanais après une rapide traversée adriatique, elle commence à souhaiter de conclure des traités de commerce avec ces mêmes États qu'elle s'obstinait naguère, et l'Europe avec elle, à traiter en mineurs.

L'Allemagne, qui fait travailler aujourd'hui un capital de 800 milliards, mais qui en vingt ans a plus que doublé sa dette (30 milliards), a besoin d'argent pour son industrie et de débouchés pour ses produits, faute de quoi elle aurait à redouter létouffement ou la paralysie partielle. Déjà la force militaire y manque d'une base financière suftisante. Or, si l'intérêt de sa richesse matérielle lui conseille la modération, la tendance historique de ses dirigeants (hobereaux, bureaucratie féodalisée, université) la pousse aux provocations insolentes, aux armements et aux interventions. Paradoxe qui devient une tentation dans un pays de grandes fortuiu>s dont le populaire reste i)auvre. Car les victimes désignées aux futures victoires ilu >* peuple de maîtres », ce sont justement l'Angleterre et la lMauf(>, les pays liu momie les plus abondants en capitaux.

A ces promesses de conflits, quelques-uns se flattent d'opposer la puissance pacifique du socialisme. Mais, libre d'appliquer en Australasie, à des conditions toutes neuves de travail, une législation interventionniste qu'appuie le pouvoir officiel des syndicats et que règlent des cours d'arbitrage, le socialisme n'a point apaisé les conflits ouvriers ; il aurait plutôt exaspéré la lutte des classes. En Autriche, promu en 1906 « parti impérial et royal » pour combattre les nationalités, il a bien pu l'aire faillite à de telles espérances et se révéler nationaliste à son tour ; s'il préconise maintenant, à rencontre de l'autoritarisme, de l'oppression des races et du protectionnisme hargneux une confédération de libres nationalités liées avec leurs voisins des Balkans par des ententes économiques, c'est apparemment sans l'illusion de se faire écouter. En Italie, des chefs socialistes se sont prononcés en faveur du coup de force qui a rattaché Tripoli à la péninsule. Quant au socialisme allemand, à mesure que ses députés envahissaient au Reichstag de plus nombreuses travées, il se révélait, à l'encontre de son idéal des temps héroïques, belliqueux et de chauvinisme germanique, spécialement gallophobe et « détrousseur ». L'étiquette socialiste internationale ne joue encore que comme miroir aux alouettes.

Nationalités et races. — Fin réalité, des questions restent ouvertes en Europe, d'autres sont à la veille de s'ouvrir que les hommes d'Élat tenteraient vainement de régler par les procédés anciens de compression et de silence, dont il y a seulement à craindre que les peuples ne demandent la solution moins à leur raison qu'à leur sensibilité et à leur instinct.

Question de Finlande et question de Pologne, que Pétersbourg et Moscou ne consentent à traiter que du point de vue des orthodoxes grands-russiens; pour la seconde, la distribution des vaincus entre trois Empires, dont deux professent des cultes différents, complique l'hostilité des races, de rancunes et de haines religieuses. — Question d'Alsace-Lorraine : ici, le mépris affiché du droit aboutit, quarante ans passés, à un réveil antigermanique de la jeunesse parallèle à la menace militaire germanique. Mépris corrupteur au surplus pour ses adeptes dont la victoire, exploitée sans mesure, n'a su faire qu'un agrégat de parvenus pressés. De l'Allemagne prussianisée, en décadence « dans tous les champs du connaissasable », les jeunes esprits des deux mondes, accoutumés à chercher en elle la patrie de la spéculation intellectuelle, se détournent depuis qu'elle semble absorbée dans la lutte contre ce qui constitue la noblesse d'un peuple: la fidélité à sa langue et à ses souve-

nii'S. Aux projets russes contre la presse correspondent les projets allemands contre la propriété polonaise, contre les associations franraises et les journaux fraïK^'ais d'Alsace-Loi-raine. — Kn Autriche,correspond la réaction de la caste militaire contre les éléments non-allemands suspects de vouloir la liberté. Le « système de Fouclié », encore une lois « perlectionné », supprimant les Diètes provinciales, astreint au silence et maintient en état de siège la moitié de la monarchie. Pas plus que Metternich et les ultras ne comprenaient que la bataille de Navarin a été « gagnée par les peuples », i)as plus les dirigeants de la Holbourg et du Belvédère (1) ne veulent reconnaître ce caractère en Loulc-Bourgas et en Koumanovo, Si môme ils se refusent à admettre que les peuples slaves viennent de barrer la voie au Drang nach Millelmeer germanique, à Berlin, par contre, où Ton doit constater que, le traité de 4878 écroulé, c'est le traité de 1871 qui s'ofïre désormais à la revision populaire, le Reichstag a, pour la première fois, entendu un orateur officiel évoquer le conflit peut-être fatal entre le germanisme et le slavisme.

La Serbie en effet, affranchie économiquement de Vienne, de superficie doublée, devient un centre d'attraction pour tous les Yougo-Slaves : Serbo-Croates de Bosnie, de Croatie, d'Istrie, de Dalmatie, Slovènes de Carniole (le mot d'ordre de 1849 était : « Ni Serbes ni Croates; nous ne formerons qu'une nation » ), un centre d'exaltation de l'ace pour les Tchèques, les Slovaques, les Polonais mêmes. Le Panslaviîime peut maintenant abandonner la formule russe. La Roumanie, frustrée, par ses complaisances mal calculées à l'égard de l'Autriche et des Ottomans, du premier rôle qui aurait du lui revenir dans la guerre de libération balkanique, mais qui envoie son prince héritier à Rome apprendre à « jouer à la balançoire », se souvient à temps qu'elle a des frères de race à revendiquer en Boukovine et en Transylvanie. Avec la Turquie, c'est l'Autriche-Hongrie dualiste qui est la vaincue de la dernière guerrre.De la Baltique et des monts de Bohême à l'Adriatique et à l'Egée, une digue nouvelle s'oppose à la germanisation.

Autour de la Méditerranée redevenue une partie de la grande route de circulation circummondiale, dont l'Lspagne, en plus de Gibraltar, garde l'entrée à l'Occident (c'est pourquoi elle se met à refaire une armée, à construire une escadre, à régler ses vieux problèmes intérieurs : culture du sol, instruction, travaux publics, irrigation), tandis qu'à l'Orient Constantinople et les Détroits échap-

(1) Pninis (le l'arcliicltic lirnljer, coiniiinnclaiit on clier do l'.irméo.

pent à un tzarisme gauchement adapté de Pierre le Grand, Helléno- Latins et Slaves balkaniques devenus majeurs, chargés de leur propre contrôle, se préparent-ils à reprendre la politique d'Edouard Vil, à s'aménager librement hors de la férule des « vieilles souverainetés » ? Sans doute ont-ils recueilli la parole que jetaient aux peuples les Allemands idéalistes de 1806 : « Au-dessus de tous les traités passent les droits des nations... Sont contraires aux droits reconnus par l'humanité, et nuls par conséquent, les traités qui disposent d'une nation contre son gré .» Avant eux, Carnot avait déjà dit : « Puisque la souveraineté appartient à tous les peuples, il ne peut y avoir de communauté ou de réunion entre eux qu'en vertu d'une transaction formelle et libre... La liberté et la souveraineté sont inaliénables ». x\ une condition : c'est que les peuples qui veulent les conserver aient, au service de leur droit, la sagesse de discipliner la force.

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