CHAPITRE XXIII
— Quelle est-elle , messieurs ?
— La commission populaire et républicaine, dont nous sommes les représentants, vous a nommé d'un commun accord général en chef des troupes départementales; acceptez-vous, citoyen?
— D'autres que moi eussent été plus dignes du choix de la commission dont vous êtes les organes.
— La commission, pleine de conQance en votre courage, en votre probité et en vos talents militaires, a jeté de préférence ses yeux sur vous.
— Elle ne sait donc pas que la révolution a brisé mon épée, et que je n'ai plus que des vœux pour la France.
— Elle le sait, c'est jjour cela peut-être qu'elle nous a choisis, pour vous apporter Tépée de commandement qui doit nous conduire à la victoire.
— Ou à réchafaud , répondit M. de Précy avec un sourire profondément triste, ou à Téchafaud, entendez- vous bien !
— A réchafaud plutôt qu'à l'oppression, reprirent les membre de la députation lyonnaise.
— J'aime cette mâle résolution; mais avez-vous bien réfléchi à toutes les conséquences d'une guerre avec la Convention, ce pouvoir central qui peut disposer contre vous de tant de ressources? avezvous songé aux sacrifices de toute nature qu'il vous faudra faire pour soutenir une lutte inégale ? savez-vous bien ce que c'est qu'une guerre civile?
— Nous le saurons bientôt, citoyen , et nous apprendrons aux tyrans de la Convention ce que peut faire un peuple qui connaît l'étendue de ses droits et de ses devoirs. Général, acceptez-vous le commandement que vous offrent des hommes libres qui préfèrent la mort à l'esclavage; acceptez-vous?
M. de Précy garda quelques instants le silence, puis il répondit avec fermeté :
— J'accepte. »
Louis-François Perrin, comte de Précy, descendait en droite ligne d*une ancienne et illustre famille du Dauphiné que les guerres de religion du xvi« siècle avaient transplantée en Bourgogne. Né le 15 janvier 1742, à Semur en Brionnais , il était entré, dès Tàge de treize ans, dans le régiment de Picardie, commandé par un de ses oncles, et avait bravement débuté dans la carrière militaire par les L 34
belles campagnes d'Allemagne de 1755 à 1762. 11 fit plus tard, en 1774, celle de Corse en qualité d'aide-major. Lors de la création des bataillons de chasseurs qui eut lieu en 1783, il obtint le commandement de celui des Vosges, réputé par sa discipline, sa bonne tenue, sa solidité au feu, et, dès les premiers événements de la révolution, il combattit dans le Midi pour la monarchie attaquée. En 1791, il fut nommé colonel du régiment d'Aquitaine. La tempête révolutionnaire grondait alors dans toute sa force autour du trône. Précy refusa la dignité qu'on lui offrait, pour se rapprocher du roi, prétendant que si la place d'un bon gentilhomme en champ de bataille était auprès de sa bannière, elle se trouvait en temps de révolution auprès du souverain menacé.
Cette même année, il forma, de concert avec le duc de Brissac, la garde constitutionnelle de Louis XVI qui, satisfait de ses services, lui conféra le titre de lieutenant-colonel de ce corps d'élite.
La tourmente populaire emporta bientôt ce dernier boulevart que la fidélité avait élevé pour garantir la royauté. Un jour, les gardes constitutionnelles reçurent un ordre de licenciement; la plupart se retirèrent dans les provinces. Cependant un certain nombre resta dans la capitale pour continuer un service actif et se tenir prêt à tout événement. On les voyait souvent le jour et quelquefois la nuit, rôdant autour du château où la monarchie de Louis XVI se débattait mollement dans les douleurs de son agonie. Précy était l'âme et la tête de ce noyau d'hommes dévoués. Le 10 août, ils se trouvèrent aux Tuileries au nombre de cent cinquante, armés jusqu'aux dents et demandant vainement au roi la permission d'agir. Précy se trouva réduit à combattre en simple soldat dans les rangs des Suisses. C'est là que Louis XVI, abandonnant son palais, l'aperçut: Ah! fidèle Précy! s'écria-t-il en remarquant ses mains et son visage noircis par la fumée de la poudre. Il eut le bonheur d'échapper au massacre des Suisses et de ses compagnons d'armes. La Providence réservait son dévouement pour d'autres épreuves et d'autres désastres.
Précy avait cinquante-un ans quand il accepta le commandement en chef de l'armée lyonnaise. D'une taille moyenne, mais bien prise, il avait, comme toutes les grandes races militaires, les épaules larges, et le cou fort court. On lui trouvait une ressemblance parfaite avec le grand Frédéric, surtout lorsqu'il montait à cheval. L'auteur des