CHAPITRE ÏX
» Un état de choses aussi violent ne saurait subsister, sans exposer » cette ville à une subversion totale. C'est dans ce moment qu'il » serait à désirer que des commissaires pris dans le sein de la Con- » vention, revêtus des plus grands pouvoirs, se rendissent à Lyon » pour y rétablir l'ordre et la soumission aux lois.
» Je ne dois pas taire à la Convention nationale un trait dont j'ai » été extrêmement touché. La commune d'Érigny , voisine de Lyon , « a pris un arrêté de porter en cette ville toutes les denrées que » les habitants ont la coutume d'y conduire, et de les offrir aux ci- « toyens de Lyon, au prix qu'ils voudront fixer eux-mêmes. Cette » respectable commune ne veut conserver, dit-elle dans son arrêté, » que le strict nécessaire pour elle , trop heureuse de pouvoir faire « des sacrifices eu faveur de ses frères de Lyon pendant tout le temps » que la patrie sera en danger, et que les manufactures de cette ville » languiront. Cette sublime détermination a été proclamée, et les » habitants d'Érigny, en y conduisant leurs denrées, portent écrit sur » leurs poitrines le nom de leur commune. »
Cette lettre contenait une énonciation très-succincte des événements, mais elle en indiquait la véritable cause : la suspension des travaux. La bienfaisance publique et particulière ne suffisait pas pour soulager la détresse du peuple lyonnais ; la fabrication était interrompue; le commerce d'exportation n'avait plus lieu ; la plupart des ouvriers étaient sans ressources, et d'autant plus malheureux que la rareté des subsistances en avait augmenté la valeur. Longtemps ils avaient courageusement lutté contre les tentations du besoin; longtemps la ville avait été pure de délits contre la propriété; mais leur force morale était vaincue par la misère. Des rassemblements, en grande partie composés de femmes, se portèrent chez les épiciers, établirent une taxe arbitraire, et s'approprièrent les marchandises au prix qu'ils jugèrent à propos de fixer. Au premier désordre , la garde nationale s'était réunie : les hommes qui avaient marché en 1790 audevant des paysans dauphinois, avaient pris les armes contre les pillards de la ville ; mais les Jacobins paralysèrent les mouvements de la force armée, et la municipalité, loin de recommander l'obéissance aux lois, enjoignit à tous les bataillons de se disperser. Pendant quatre jours entiers, les magasins d'épicerie et de droguerie furent dévastés régulièrement, avec un ordre méthodique, sous la direction de deux anciens comédiens, Michu et Sulpice*Huguenin,
y€ HISTOIRE DE LYON. — 1792.
agents spéciaux de la commune de Paris. « Grâce à nous, disaient ces hommes , la ville de Lyon ne sera plus en retard sur celle de Paris; si la capitale a donné Texemple des septembrisades, Lyon donnera celui du partage civique des biens nécessaires à l'existence animale du peuple. » En effet, le sucre, le café, Thuile, le savon, furent, pendant quatre jours , répartis entre les citoyens pauvres de la ville ; la Commune intervint, non pour arrêter le pillage, mais pour le sanctionner, et, dans une proclamation placardée le 17 septembre, elle attribua « ces malheureux événements au prix excessif des denrées in- » dispensables à l'existence du peuple. » Une longue souffrance, héroïquement supportée, était sans doute une circonstance atténuante ; mais impliquaitrelle la nécessité du désordre? Les officiers municipaux, qui se mêlaient aux groupes pour /a«rc observer loyalement V égalité des droits dans le partage, avaient-ils oublié que la propriété était au nombre des droits imprescriptibles , formellement garantis par la Déclaration fondamentale?
Quand les magasins furent à peu près vides, la municipalité fit afficher une taxe des comestibles ainsi conçue : « Le peuple souverain » de Lyon, lassé depuis longtemps du joug et de la tyrannie des ari- » stocrates monopoleurs;
» Fatigué, depuis quatre ans surtout, des pertes qu'éprouve le pa- » pier-monnaie;
» Ce peuple n'ayant que ce papier-monnaie pour se procurei^tout » ce dont il a besoin , les choses de première nécessité , et éprou- » vant de la part des monopoleurs les injustices les plus atroces;
» Étant obligé de payer avec ce papier-monnaie qu'il reçoit pour prix »> de son travail et de sa sueur, comme s'il recevaitMu numéraire;
» Étant obligé de payer ce qu'il achète presqu'une fois plus cher » qu'auparavant;
» A arrêté, pour mettre fin à l'oppression des monopoleurs , pour « déjouer tous les traîtres de la liste-civile, qui sont encore dans l'en- »> ceinte de cette ville ; pour pouvoir, en un mot, se procurer sa sub- » sistance, sans être dans le cas d'employer ces moyens violents que « nécessitent les calamités publiques venues à leurs périodes ;
» A arrêté qu'il ne paierait les marchandises servant à;sesj besoins » journaliers, qu'aux prix suivants, savoir : etc., etc. (1) » Une reoom-
(i) Voir les pièces justiGcali\es.