CHAPITRE IX
mandation adressée aux campagnards terminait la nomenclature des soixante articles cotés en détail, et engageait les pourvoyeurs de la ville à se conformer à la volonté des acheteurs , sous peine d'encourir le mépris public, et d'être regardés comme traîtres à la patrie. « Citoyens des campagnes, leur disait-on, cette convention ne doit pas » vous alarmer ; le patriotisme qui vous animé ne peut que vous en- » gager à vous prêter de toutes vos forces à l'avantage du peuple , » avantage qui n'est qu'une juste proportion entre ce qu'il gagne et » dépense journellement. Tous ceux qui se conformeront à la volonté » de ce peuple, qui n'est fondée que sur les bases de la justice, de » l'équité et de Tégalité, mériteront bien de leurs concitoyens, et « trouveront dans eux de fidèles gardiens de leurs propriétés ; ceux, au » contraire, qui ne voudront pas entendre cette même voix , ou qui » oseraient s'y opposer en quelque manière que ce soit, seront voués » au mépris public , regardés comme traîtres à la patrie, fauteurs et » adhéreurs de la liste-civile , et poursuivis comme tels. Tous négo- » ciants et marchands de quoi que ce soit , sont invités à se confor- »> mer au vœu du présent arrêté, en ne vendant leurs marchandises » qu'au même prix qu'elles se payaient ci-devant en argent; l'argent » d'aujourd'hui n'étant qu'un papier-monnaie qui doit avoir la même » valeur.
» Le présent arrêté fait provisoirement*, le peuple se réservant de » statuer suivant les récoltes. »
L'effet immédiat de cette mesure arbitraire fut d'écarter des halles de Lyon la plupart des agriculteurs circonvoisins. Ce fut à la faire cesser que s'appliquèrent d'abord les trois commissaires de la Convention , Vitet, Legendre et Boissy-d'Anglas, nommés immédiatement après la lecture de la lettre de Roland. Us convoquèrent les corps administratifs , démontrèrent au peuple les inconvénients qui résulteraient des entraves apportées au commerce , et parvinrent à rétablir la libre circulation des denrées. Brusquement convertie par les sages remontrances des trois commissaires , la municipalité ordonna des visites domiciliaires, sous prétexte de rechercher les auteurs du pillage , mais en réalité pour inquiéter l'aristocratie , et remplir de nouveau les prisons de Roanne, de Saint-Joseph et de l'Hôtel-de- Ville. Au jour fixé, les barrières sont inopinément fermées; les tambours battent le rappel ; des bataillons choisis se rassemblent et parcourent les riies désertes , car on a donné l'ordre aux citoyens de ren- L 13
lier dans leurs demeures, sans pouvoir en sortir avant le jour, « Comment rendre cette nuit terrible, » dit un témoin oculaire, le jurisconsulte Jean Guerre, qui, bien jeune encore, assistait à ces événements? « Comment décrire cette nuit de désolation ? Comment exprimer les angoisses mortelles dont toutes les âmes étaient navrées? On ignorait le but de ces sombres apprêts; on se rappelait avec effroi les massacres commis à Paris, à Versailles et 'ailleurs, presque tous précédés de visites domiciliaires ; on croyait entendre incessamment les cris plaintifs des victimes déjà égorgées ; on croyait voir des milliers de victimes nouvelles tomber sous le couteau des assassins , les tètes coupées servir de trophées aux bourreaux; on ne voyait dans les sinistres illuminations qui éclairaient cette nuit de douleur, que des torches funèbres; tous les tourments de l'incertitude étaient joints à toute l'horreur des souvenirs ; parents, amis connus, inconnus, évitaient de se parler, de se voir; on se méfiait même des lieux les plus silencieux , des toits, des murailles ; dans cette anxiété déchirante on se demandait avec douleur si c'était là le régime de la liberté, de cette liberté qui déjà nous avait coûté tant de sacrifices I v
Ces alarmes étaient justifiées par les discours tenus dans les clubs depuis le 9 septembre; le sang répandu ne suffisait pas à la fureur des patriotes exaltés : « Qu'est-ce donc, grand Dieu ! s'écriait Huguenin. au club central, que neuf misérables têtes d'aristocrates portées par les piques civiques des sans-culottes, auprès des malheurs sans nombre dont ils ont osé menacer la nation ? Tous les ennemis intérieurs de la France ne sont point anéantis sur le sol de la patrie; comme les serpents, ils relèveront la tête au premier rayon du soleil, si nous n'avons soin de l'écraser. Oui, car la mort n*a pas encore fait justice de leurs crimes ! venez donc en aide à la mort, puisque, sourde à nos prières , elle a peur de frapper tous ces agents vendus à l'étranger. »> Toutefois, les visites domiciliaires s'effectuèrent sans effusion de sang; mais les agents de la Commune coururent toute la nuit de maisons en maisons , et firent des arrestations nombreuses. On déclarait suspect quiconque ne pouvait prouver qu'il était anciennement domicilié à Lyon ; la qualité d'étranger était un délit; celle de méridional, un crime irrémissible. Tout Arlésien, Nlmois, ou Marseillais, qui n'était pas notoirement sans-culotte, était supposé être venu à Lyon pour y propager le royalisme et l'esprit religieux du midi.
Les prisons regorgèrent bientôt; les Jacobins furent effrayés de