CHAPITRE XL
rejoindre; faites passer le pont à Monsieur. Puis on distribue des cartouches, on choisit des émissaires pour convoquer tous les clubistes, pour animer leur zèle et diriger leurs mouvements ; on compulse de nouveau les listes de proscription pour s'assurer si elles sont bien complètes ; elles ne suffisent pas à la vengeance des patriotes; on en forme de nouvelles, avec les noms des insouciants, des modérés, des Rolandins, des aristocrates et des royalistes qui sont encore en liberté. Nivière-Chol et les membres de la commune qui suivent son impulsion en occupent les premières lignes; enfin toutes les mesures paraissent si bien prises qu'il faudrait un miracle pour sauver les jours des condamnés, et le ci-devant curé Laussel prétend que le sans-culotte Jésus n'en fait plus.
Pendant toutes ces délibérations, plusieurs clubistes et notamment le citoyenRouIlot, parcourant la salle pour surprendre sur les visages l'eiTet produit par ces déterminations, parvinrent à découvrir des signes réprobatifs. Un modéré, nommé Montagny, ne pouvant maîtriser son emportement s'était écrié : « Ce que vous faites là, citoyens, est une infamie. « Aussitôt on l'entoure, on lui met le poignard sur la gorge ; une autre voix se fait entendre à la gauche du président : « Chàlier est un grand scélérat, dit-elle. » Six heures sonnent. En ce moment, d*autres citoyens apostrophant Chàlier : ^ Voilà six heures que nous sommes ici, lui disent-ils ; citoyen, nous n'avons pas dîné, nous voulons aller dîner. — Quand Brutus immola ses deux fils, réplique fièrement Chàlier, il était à jeun. — Brutus n'a rien à faire ici, reprend Montagny; Chàlier, malheur à toi ! car tu es un tyran. » I^ tumulte est à son comble. « Nous sommes trahis , s'écrie Montfalcon. » Au même instant un grenadier du bataillon du Port-du-Temple, nommé Voleton, possédant une force remarquable, brise la porte et disparait; un grand nombre de citoyens se précipitent sur ses pas, indignés de ce qu'ils venaient de voir et d'entendre; quelques-uns d'entre eux courent avertir le maire, les autres vont grossir le nombre des gardes nationales qui entourent l'Hôtel-de-Ville, bien décidés à préserver la cité des malheurs qui la menacent. Ce ne fut qu'à onze heures et demie que les conjurés jugèrent la partie perdue pour cette fois, et songèrent à se disperser, espérant reprendre avant peu leur revanche.
Pendant les déUbérations du club central, le conseil général de la commune avait mandé Nivière-Chol, pour qu'il eût à rendre compte de ce rassemblement de forces extraordinaires. Le maire, qui savait qu'on avait placé son nom en tête des listes de proscription, parut devant ses
collègues, comme au milieu d'ennemis, et balbutia en motivant les mesures qu'il avait prises sur la crainte d'une insurrection. Un officier de la garde nationale de la Grande-Côte vint annoncer au conseil que, dans le club de sa section, en sa présence, on avait reçu une lettre par laquelle le nommé Colomb, délégué au Centre, invitait les patriotes à s'armer. Les municipaux ne s'en rapportèrent ni à cet officier, ni à Niviëre-Chol; des commissaires furent immédiatement envoyés dans les divers quartiers, et trouvèrent partout le plus grand calme, l'agitation étant concentrée au club; ils se transportèrent aux prisons, et dressèrent un procès-verbal qui constatait que la guillotine était divisée en pièces éparses dans les greniers et qu'on n'avait fait aucune tentative pour s'en emparer. Au retour de la députation, Nivière-Chol fut accusé de connivence avec les aristocrates, et, si l'on en croit l'abbé Guillon, des membres du conseil osèrent dire, en menaçant le maire du poing, « que le salut de la ville était confié à ce club central contre lequel la » crainte ou l'hypocrisie se prémunissait. » Les troupes reçurent l'ordre de se retirer, et Ton fit la motion d'examiner la correspondance du maire avec l'administration du département. Le lendemain, une adresse, revêtue de cinq ou six mille signatures, déclara qu'il avait perdu la confiance des citoyens. Tremblant pour son propre salut, incapable de lutter contre ses adversaires, Nivière-Chol, le 9 février, envoya au département sa démission, en l'accompagnant d'une lettre explicative. «^ Le peu d'égards, disait-il, avec lequel j'ai été traité par quelques « membres du conseil général pendant la journée du 6 de ce mois; le » ton de défiance que les membres du conseil ont pris vis-à-vis du » maire, en le suspectant de comploter parce qu'il s'était rendu au » département; la manière peu mesurée avec laquelle on est venu lui »> signifier de rendre compte de sa conduite sur des faits qui mérite- »* raient plutôt un éloge qu'un blâme ; les dangers qu'ont couru les " citoyens de se voir à la merci d'une justice illégalement établie, et par » conséquent arbitraire, toutes ces circonstances se sont présentées à » moi sous leur véritable aspect, et mon âme sensible a été violemment » affectée. D'ailleurs ma santé étant déjà affaiblie par plus de deux an- « nées de travaux d'administration municipale, je sens que je ne résis- » terais pas à de nouvelles secousses; ma santé me mettant donc hors » d'état de servir la patrie, je remets ma démission dans vos mains. » » J'apprendrai dans ma retraite vos succès, parce que vous aurez >' eu l'avantage de me voir remplacé par un citoyen qui , sans y