Histoire populaire de Émile Zola
Jeunes gens — car c'est à vous que ce petit livre s'adresse — nous allons vous raconter l'histoire de l'homme qui fut le plus calomnié et demeure peut-être encore le plus méconnu, parmi les apôtres de ce temps, car même le succès qu'il obtint, de son vivant, fut souvent dû à des raisons étrangères à son génie véritable.
Cet homme, vous le connaissez au moins de nom, tant fut retentissante et terrible la bataille qui se livra autour de son drapeau, tant, du fond de sa solitude et par la seule puissance de sa plume, il souleva de colères et de haines chez les uns, d'enthousiasmes et d'espérances chez les autres, qui furent une petite minorité.
Cet homme est Emile Zola, mort, voici quatre ans,
en pleine force, en plein travail, en plein génie, en plein combat.
Si, de toutes les figures contemporaines, nous avons choisi celle-là pour vous la faire connaître, c'est parce que, l'ayant plus particulièrement approchée, il nous a paru qu'elle][grandissaità mesure qu'on l'observait — et vous saurez plus tard combien rares sont les hommes qui gagnent à être connus. — C'est ensuite et surtout parce que, indépendamment même de l'œuvre prodigieuse qu'elle enfanta, cette vie est une grande leçon de courage, un admirable exemple de volonté, de patience, d'héroïque labeur, de fidélité à un idéal*
Car, jeunes gens, il est nécessaire que vous ayez un idéal. H faut que vous sachiez qu'il y a quelque chose au-dessus de la satisfaction des appétits, que la vie n'est pas une curée, votre pays une proie. Vous êtes la France de demain, qui doit valoir mieux que celle d'aujourd'hui, et qu il faut tâcher de rendre meilleure en enracinant dans vos jeunes cœurs le sentiment du devoir. Et, pour cela, rien n'est tel que de mettre sous vos yeux de grands exemples. Les anciens apprenaient à lire dans les Vies de Plniarque, C'est ainsi qu'ils entretenaient dans leurs générations nouvelles le culte de rhéroïsme.
On ne cesse de vous répéter dans les discours de distributions de prix : « Soyez de votre époque. » Excellent conseil, et qui signifie : « Connaissez vos contemporains ; il en est, parmi eux, qui ont égalé les héros de l'antiquité, et ils ont sur ceux-ci cet avantage d'être plus près de vous et par cela même de vous offrir des
modèles dont vous pourrez plus facilement vous inspirer. Par eux aussi, vous apprendrez l'histoire de votre temps. ))
Or, parmi ces contemporains illustres, il n'en est pas qui, plus que Zola, vous aideront à comprendre et à aimer votre époque, dont il a été le chantre magnifique, dont il a exprimé l'âme, le caractère, les aspirations, qu'il a étudiée dans toutes les manifestations de son activité et de son génie. Sans doute, il est, dans cette œuvre, des pages qui n'ont pas été écrites pour vous, que vous ne devrez lire que plus tard, quand vous serez des hommes mûrs, capables d'accepter la vérité avec un cœur fort et grave. Mais il en est d'autres, et en très grand nombre, dont vous pourriez déjà admirer la beauté, l'éloquence lyrique et qui éveilleraient dans vos esprits de hautes et généreuses pensées. C'est à vos maîtres qu'il appartient de faire le choix.
Quant à nous, nous voulons simplement vous montrer un brave homme de grand homme, vous faire assister à une vie qui fut étonnante dans sa simplicité et dégager l'enseignement qu'elle contient.
Lorsque, à votre tour, vous serez des hommes, emportés par la mêlée sociale, lorsque vous souffrirez de l'incompréhension ou de l'injustice de vos semblables, lorsque vous serez déçus, humiliés par l'expérience, saisis d'un découragement, lorsqu'il vous arrivera de douter des autres et de vous-mêmes, vous vous souviendrez de Zola qui, lui, n'eut jamais besoin d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. 11 lui suffisait de savoir qu'il n'y a pas de défaite pour
la vérité, et, fort de cette conviction, soutenu aussi par une discipline implacable, il allait de l'avant, toujours, quand même.
Nul homme, quand il était sûr d'avoir raison, ne s'émut moins que lui de l'opinion des autres hommes. Thiers, pour dire qu'il était insensible aux outrages, se comparait plaisamment à un vieux parapluie. Le parapluie de Zola était plus imperméable encore et d'une solidité à toute épreuve; il résistait à tous les coups de vent; la grêle tombait dessus sans le crever. Les critiques sottes, méchantes, pleines de fiel et qui s'ingénient à empoisonner jusqu'aux virgules, n'avaient pas même le don de provoquer chez lui un mouvement d'humeur; elles lui étaient plutôt un stimulant. Aux attaques grossières, aux accusations iniques, il répondait par un nouveau chef-d'œu^'re. « Vous ne me verrez inquiet, disait-il, que le jour où je ne serai plus insulté par personne, car ce jour ne viendra que lorsque j'aurai écrit ma dernière bonne page. » Aux jeunes gens qui s'engageaient dans cette terrible lutte pour la vie qu'est la littérature, il conseillait d'avaler de temps à autre un crapaud vivant, afin de se constituer un bon estomac littéraire. Quant à lui, il lui en fallait un, prétendait-il, chaque matin, pour entretenir sa vaillance et sa santé. Et il était, d'ailleurs, toujours sûr de le découvrir, en parcourant les journaux, au moment de son premier déjeuner. Lorsque, par hasard, son crapaud lui manquait, il se sentait moins de cœur à l'ouvrage.
En réalité, c'est au Travail, en qui il avait une foi profonde, qu'il dut cette haute et sereine philosophie.
C'est la laborieuse tâche quotidienne à laquelle il s'astreignait, à laquelle il subordonnait tout, qui lui donna la force de supporter tarît de maux, d'injustices et de persécutions. Il se reposait sur elle de toutes les contrariétés du jour. Le devoir accompli le rendait invulnérable. Nous aurons, au cours de ce modeste ouvrage, l'occasion de citer des exemples étonnants de la discipline rigoureuse qu'il s'était imposée et dont rien jamais ne put le faire dévier, pour me^ner son œuvre à fin. Il a écrit sur les bienfaits du travail des pages d'une éloquence admirable et qui méritent d'être éternelles. Ne serait-ce qu'à ce titre, l'ensemble de l'œuvre et l'existence d"Émil-e Zola comportent une haute leçon de morale héroïque. Héroïsme fait non de coups de nerfs ou d'impulsions brutales, mais d'une longue patience, d'une persévérance obstinée, invincible, vers le but qu'il se proposait.
C'est donc, pour ainsi dire, la vie intérieure de Zola que nous voulons montrer, car, à part l'affaire Dreyfus où les circonstances l'entraînèrent, cette existence est sobre en événements; elle ne contient pas d'aventures romanesques. Zola ne fut pas un politicien ; ce fut un paisible bourgeois, un homme d'étude et d'art, un locataire de la tour d'ivoire, qui ne vécut que pour son œuvre, lui consacra tout son temps, tout ce qu'il avait de force, de passion et de foi. Il n'alla pas dans le monde, n'entreprit la conquête d'aucun salon, ne prit jamais part aux luttes de la tribune. L'action, pour lui, consista simplement à observer, à penser et à écrire. Pour réaliser l'œuvre énorme qu'il avait conçue, il avait
besoin de quiétude, de silence et de recueillement. Aussi, contrairement à tant de grands écrivains du dernier siècle, qui jouèrent ou ambitionnèrent un rôle sur la scène politique, tels que Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Balzac, le doux Renan lui-même, Emile Zola détourna ses regards de celle-ci, avec un dédain non dissimulé. Ce ne fut qu'à la fin de sa carrière qu'il jeta tout à coup au monde le cri indigné de sa conscience, et l'émotion fut si grande que la trame de l'Histoire s'en trouva changée. Zola avait sauvé la République, et ceci seul suffirait à expliquer les haines dont sa mémoire est poursuivie.
On peut se demander si l'heure est bien venue de prononcer sur ce grand homme un jugement qui prétendrait être définitif. — « C'est bien certain, nous écrivait-il, l'étude à faire n'est pas faite et ne sera sans doute pas faite de mon vivant, et j'ai comme le sentiment qu'on me découvrira vingt ans ou cinquante ans après ma mort. »
Pourtant, on composerait des volumes avec tout ce qui a été écrit sur Emile Zola. Mais peut-être dira-t-on qu'il est encore trop près de nous. C'est, en effet, l'opiniongénéraleque, pourjugerimparlialementunhomme , pour le situer à sa vraie place, il convient d'attendre que les luttes auxquelles il a été mêlé, les passions qu'il a soulevées se soient apaisées, afin que l'historien luimême puisse faire abstraction complète de ses sympathies ou de ses antipathies et se placer dans cette atmosphère sereine qui convient à la justice de l'Histoire.
Sans doute alors faudrait-il laisser s'écouler encore
un demi-siècle avant de se prononcer sur Emile Zola. Même, si l'on accepte cette théorie, devrait-on toujours se taire sur les hommes dont l'influence ne s'éteint jamais, dont la pensée semble destinée à vibrer éternellement dans l'âme de l'humanité. Ainsi, l'indifférence seule permettrait d'établir l'Histoire.
Nous ne le croyons pas ; nous ne croyons pas que l'impartialité consiste à faire une part égale à Terreur et à la vérité. Elle commande, au contraire, de reconnaître l'une et de proclamer courageusement l'autre. C'est à quoi nous nous efforcerons, sans passion et sans haine, mais avec autant de sincérité que de modération.