CHAPITRE I
Vue générale
Qu'on nous permette, d'abord, quelques considérations générales. Soyons comme un touriste qui, avant d'explorer une grande ville, voudrait la dominer d'une hauteur voisine pour embrasser d'un regard toute son étendue. Avant d'entrer dans l'analyse, faisons de la synthèse, examinons dans son ensemble, afin de montrer sa portée et la place qu'elle occupe dans la littérature, cette œuvre géante qui, durant trente années, provoqua tant d'ardentes polémiques, exerça une influence si profonde sur les esprits, sur l'évolution artistique, sur le mouvement social de toute une génération, qui enfin restera, sans aucun doute, le monument littéraire le plus imposant de la seconde moitié du dix-neuvième siècle.
Trois grands courants ont traversé le dernier siècle. L'un fut le Romantisme^ représenté par Chateaubriand, Musset et Hugo. L'autre, le Positivisme, formulé, en An-
gleterre, à dilï'érentes dates, par Spencer, Sluart Mill et Darwin ; en France, par Auguste Comte et par Taine. Enfin, Xe Naturalisme qui naquit avec Balzac, Stendhal et Flaubert.
Ces trois courants, d'abord parallèles, se sont rapprochés, ont fini par se réunir pour former un grand fleuve, pour aboutir à Zola. Il semble que ce grand homme résume en lui les tendances littéraires, scientifiques et philosophiques du dernier siècle. Il a été préparé par les époques qui, depuis cent ans, se sont écoulées jusqu'à lui. Pour le produire, il a fallu plusieurs générations successives d'artistes, de savants et de penseurs. Plus un arbre est haut, plus ses racines sont profondes, et cet arbre n'a pu grandir et se développer que parce qu'il était planté dans un terrain favorable et que les vents, les révolutions géologiques avaient amené la température dont il avait besoin pour s'élancer selon sa sève.
Zola peut être ainsi considéré comme le descendant et l'héritier intellectuel de trois familles différentes et qui se sont confondues en lui. Il a pour aïeux, d'une part, Alfred de Musset et Victor Hugo; d'autre part, Balzac et Flaubert; d'autre part encore, Auguste Comte et Taine. Il tient à la fois aux uns et aux autres par quelque côté de son génie. A tous, il a emprunté quelque chose : aux romantiques, leur lyrisme, leur souftle d'épopée et aussi, parfois, leurs exagérations ; aux premiers naturalistes, leur amour du document palpable, leur belle santé, leur admirable humanité ; aux positivistes, leur méthode analytique, plus encore leur doc-
trine basée, non plus sur des hypothèses, mais sur les données précises de la science et de l'expérience.
A première vue, on demeure saisi d'étonnement devant ces quarante gros volumes composant une œuvre unique, un tout qui fut arrêté d'avance dans un cadre précis, et l'on ne peut qu'éprouver un profond respect pour le rude homme qui, à travers notre époque hésitante et fatiguée, a pu réaliser tout entière et telle qu'il l'avait conçue, dès l'âge de vingt-cinq ans, cette gigantesque entreprise, avec une sorte de régularité automatique, dédaigneux des injures, opposant une impassibilité hautaine à toutes les fureurs, offrant au monde entier le magnifique spectacle de son immuable foi en la vérité.
C'est le plus prodigieux effort que nous ayons à constater dans notre littérature. Beaucoup de romanciers furent sans doute aussi féconds qu'Emile Zola, mais leurs travaux sont en quelque sorte isolés ou n'ont entre eux qu'un lien apparent. Aucun ne nous a laissé une œuvre aussi solidement unie, aussi complète que cette Histoire naturelle et sociale crime famille sous le second Empire, qui comprend vingt volumes, toute la série des Rougon-Macquart . Les uns, comme Alexandre Dumas père, puisèrent indifféremment leurs sujets dans toutes les époques, les varièrent au gré d'une imagination merveilleuse et fantasque ; les autres, plus capricieux encore, abordèrent tous les genres. Nulle part, enfin, dans l'art pur, nous ne retrouvons au même degré ce puissant esprit de suite, cette grandeur logique qui
caractérisent Zola. Balzac lui-même ne découvrit qu'après coup le titre général qui groupe tous ses romans.
Etre vrai, peindre fidèlement dans une vaste étendue tous les milieux, toutes les classes et tous les travaux d'une société; embrasser la vie entière avec ses ignominies et ses douleurs, avec ses poésies et ses joies, ses beautés et ses laideurs ; enfin, faire une œuvre documentée, mais aussi variée que la réalité, que la nature elle-même, s'effacer cependant derrière les événements, et, comme conclusion, s'en tenir à la leçon sévère des faits impartialement exposés, voilà ce qu'a tenté Zola.
Son art, qu'on pourrait définir le vrai devenu le beau, s'appliqua à découvrir la beauté qui réside en toute vérité. La réalité est laide, attristante, décevante, avait-on déclaré avant lui; l'artiste doit la travestir. Zola l'aborda, au contraire, et, en la peignant avec son lyrisme, qui fait de lui non seulement le premier descriptif de la littérature française, mais aussi un des plus grands poètes du dix-neuvième siècle, prétendit nous montrer tout ce qu'elle contient de poésie, de grandeur, de spectacles émouvants, effrayants et superbes. Au lieu de se complaire dans la mélancolie débilitante des ruines, il aima son époque d'un amour passionné, il emboucha toutes les trompettes épiques pour célébrer les grandes inventions de notre temps, les découvertes de la science, les travaux de l'industrie, les créations nouvelles, les mines, les chemins de fer, la formidable activité des grandes cités modernes. Son œuvre est comme une arche immense où s'animent
d'une vie ardente tous les êtres de la création, les hommes, les bêtes et les plantes, les individus et les multitudes. Zola est le poète des réalités et le prophète de l'avenir, car tout en observant le présent, ses regards cherchent à voir au-delà. Et c'est par là qu'il fut aussi un visionnaire. Ses derniers livres, Travail et Vérité, nous font assister à la cité future qu'il entrevit dans les lointains de son idéal, la cité de justice et de fraternité universelle.
Jusqu'à lui, la plupart des romanciers et des auteurs dramatiques avaient pris leurs sujets soit dans l'antiquité, soit dans des époques plus ou moins reculées; leurs personnages appartenaient presque tous à ce qu'on nomme l'élite de la société. Zola s'attacha, de préférence, à peindre des ouvriers, des mineurs, des paysans. Evidemment, il étudia tous les métiers, toutes les professions, toutes les conditions sociales ; son observation s'étendit à tous les milieux; mais il ne dédaigna pas non plus de prendre pour héros un zingueur, une blanchisseuse, un mécanicien, un cultivateur, un simple caporal. Les gens de modeste condition, les humbles, étant les plus nombreux et peut-être aussi les plus près de son cœur, occupent la plus grande place dans son épopée. Il parvient à nous intéresser aux événements les plus banals. Ses intrigues sont généralement d'une extrême simplicité.
Sans doute, avant Zola, Flaubert, avec Madame Bovary, et les frères de Concourt avaient appliqué cette nouvelle formule d'art. Ils avaient eu eux-mêmes pour précurseur Balzac. Mais Zola alla plus loin qu'eux. Le
premier, il osa tout dire, peindre les choses et les hommes tels qu'ils sont ou tels qu'il les voyait.
On lui reprocha d'avoir calomnié la nature humaine, de nous avoir révélé l'ouvrier, le paysan, le bourgeois, le monde entier sous un jour odieux, de s'être plu à créer des personnages poussés par les plus bas instincts, à ne décrire que les côtés tristes et répugnants de toute chose, alors que le beau, le grand existent dans la réalité aussi bien que l'ordure, alors que l'âme humaine, si complexe, est faite de contrastes, d'un mélange de vices et de vertus, de poésie et de bassesse, de forces et de défaillances. El, pendant longtemps, de toutes parts, Ton a crié à l'auteur des Rongon-Macquart : « Vous vous complaisez dans la fange, vous inspirez le dégoût de la vie. »
Heureusement, cette accusation est aussi légère qu'injuste. Sans doute, peut-être y eut-il chez Zola, en dépit de sa belle santé morale et de son robuste optimisme, une tendance à interpréter fâcheusement nos actes, à exagérer et à généraliser le mal, à tomber dans l'excès contraire du romantisme, en faisant une part trop faible au bien, aux sentiments purs, désintéressés et nobles qui sont en nous.
Pourtant cette part existe dans son œuvre. Chacun de ses romans nous découvre au moins un caractère bon et généreux. En présence de Coupeau, l'ivrogne malfaisant, apparaît Goujet, la Gueule cT Or, l'ouvrier honnête, laborieux, admirable; en présence de Nana, la prostituée exploiteuse d'hommes, se dresse la femme vertueuse, l'épouse et même l'amante dévouée jusqu'au
sacrifice, la Christine de VŒuvre, une des figures les plus touchantes du roman contemporain. Dans la Débâcle, à côté de Maurice, le fils dégénéré de la bourgeoisie, faible et violent, procédant par coups de tête, se trouve Jean Macquart, le fils de la terre, sain, robuste et vaillant, et qui ne désespère jamais du salut de la patrie. Enfin — car il serait trop long de poursuivre cette démonstration — aux passions méprisables et aux vilenies, Zola a toujours opposé les passions élevées et les belles actions. Mais les premières, a-t-on dit, dominent son œuvre .. Hélas ! n'en est-il pas ainsi dans la réalité? D'ailleurs, ces Rougon-Macquart ne sont pas, pour la plupart, naturellement mauvais ; ils sont surtout gâtés par l'atmosphère où ils vivent, le milieu empoisonné de nos faubourgs. L'œuvre de Zola n'est donc pas plus immorale que la vie et que la vérité, car elle est l'image de l'une et de l'autre. Mais, avant lui, on avait tellement menti en littérature, on était si habitué à ne voir dans les livres que des êtres faux, conventionnels, hors de la nature, que la réalité, même la réalité quotidienne, étonna et révolta, dès qu'elle fut imprimée. Ce même individu que nous admettons dans la vie nous apparaît, dans un roman, s'il est peint tel qu'il est, un monstre dont nous nous indignons. C'est que le lecteur n'est pas l'homme de la vie. Il semblerait qu'en ouvrant un livre, nous prenions une autre àme, avidç de mensonge, désireuse d'échapper à la réalité.
Mais, dira-t-on, toutes les vérités ne sont pas à révéler; il faut laisser à l'humanité ses illusions consolantes; l'hypocrisie même n'est-elle pas une nécessité
sociale? N'est-ce pas, enfin, la mission de l'art d'élever les cœurs et les imaginations vers le rêve et vers l'idéal, de rendre les hommes meilleurs en leur faisant croire qu'ils le sont? Notre bonheur provient souvent de notre ignorance, et les secrets que nous cache la nature sont autant de maux dont elle a voulu nous garantir.
Grave sujet de méditation que nous entendons ne pas éluder et sur lequel nous reviendrons longuement, au cours de cette étude.
Zola fut-il un psychologue? Ici, il faut s'entendre sur les mots. Si la psychologie consiste dans cette analyse minutieuse qui s'ingénie à saisir les nuances les plus subtiles de nos sentiments, dans cette dérisoire historiole de l'âme dont on nous a rassasiés, évidemment Zola n'est pas psychologue. Les cas particuliers, morbides ou non, l'émeuvent peu ; il s'intéresse davantage aux masses, aux souffrances générales et bien autrement poignantes de l'humanité. C'est le psychologue des foules qu'il remue, qu'il agite et pousse dans un grondement de tempête. Il n'analyse pas, il synthétise. Ses personnages ne sont nullement des êtres d'exception, ce sont des types généraux, incarnant des collectivités, les misères, l'état d'âme et d'esprit de toute une catégorie d'individus, de toute une classe sociale. C'est par là que l'œuvre de Zola, rude comme le souffle, comme l'odeur qui s'exhale des agglomérations populeuses, est une formidable épopée démocratique. Et tous nos psychologues auront beau faire, ils ne créeront pas des types aussi vivants que Gervaise, Coupeau,
Lentier, Etienne, Jean Macquart et tant d'autres.
Vus dans leur ensemble, les Rougon-Macquart donnent l'impression d'un grand édifice solidement affermi à sa base par quatre gros piliers qui seraient L'Assommoir, Germinal, La Terre et La Débâcle. Ce sont là, croyons-nous, les quatre plus puissants romans de la série, ceux qui soutiendront l'édifice, l'empêcheront de s'effondrer sous l'effort du temps. Tous les quatre sont des chefs-d'œuvre.
En résumé, l'œuvre de Zola nous apparaît très saine, très humaine, d'une étonnante intensité de vie, d'un style si magnifique et si large qu'il évoque parfois l'image d'un Bossuet romantique.
Mais cette œuvre, nous osons dire que peu la connaissent. Notre époque de fièvre ne laisse pas le temps de lire beaucoup et surtout de réfléchir à ce qu'on a lu. Zola n'a pas encore été impartialement jugé, et il est d'ailleurs peut-être plus difficile à juger qu'aucun autre écrivain. On ne saurait avoir une opinion sur lui, après avoir lu deux ou trois seulement de ses romans ; il faudrait le lire en entier, et pour deux raisons : d'abord, parce que son œuvre est infiniment plus variée et complexe qu'on ne croit; ensuite parce qu'il n'a vraiment de haute portée que dans Tensemble. Il n'est pas de ces écrivains qui valent en dix lignes. Au lieu de concentrer toutes ses qualités en un seul ouvrage, il les a répandues en vingt-cinq ou trente mille pages, et ce sont ces trente mille pages qui le révèlent un homme de génie.
On a prétendu que Thistorien des Rougon ne fut pas un penseur. Nous ne craindrons pas cependant de con-
sacrer un chapitrée la philosophie de Zola, c'est-à-dire à la conception particulière qu'il eut du monde et de la vie. Sans doute, ce merveilleux peintre ne fut pas un métaphysicien ; il n'eut pas la tournure d esprit d'un Descartes ou d'un Spinoza. Il s'est arrêté à quelques idées. Mais ces quelques idées, dans leur somptueux développement, composent un système philosophique qui mérite une étude. Le Docteur Pascal, par exemple, est un admirable traité d'éducation et d'hygiène morales.
Nous montrerons que ce professeur de Volonté, ce poète magnanime, en qui des envieux ne voulurent voir qu'un pornographe, fut au contraire, en même temps qu'un grand citoyen, le plus héroïque des moralistes.
La plupart des critiques contemporains n'ont rien compris à Zola. Leur goût délicat s'est offensé de quelques expressions grossières, de quelques tableaux audacieux ou terribles de la réalité, et ils n'ont pas vu plus loin ; ils n'ont pas vu l'honnêteté parfaite de ce grand créateur. Ils l'ont lu avec parti pris et, en se fâchant contre les mots, ils ont perdu de vue les intentions de l'écrivain, l'ensemble et la portée sociale de son* œuvre. Ils se sont attardés à la vermine du lion ou, pour nous servir d'une autre image, ils n'ont considéré que les pailles et les quelques ordures que charrie le fleuve, et le haut enseignement, la rude leçon de vie qui se dégagent de cette prodigieuse documentation, de tant d'observations et de peintures leur ont complètement échappé. On ne saurait juger un labeur, qui ne comprend pas moins de qui rante volumes, d'après quelques
citations, quelques extraits, pas plus qu'on ne saurait apercevoir la hauteur d'un arbre en ne regardant que l'ordure qui est au pied.
Qu'on sache cependant que la lettre T accuse^ qui vaut aujourd'hui les honneurs du Panthéon à Emile Zola, n'est pas un simple accident dans la vie de ce grand homme. C'est la conséquence logique de toute une existence consacrée à la recherche passionnée de la vérité; et nous ne concevons pas qu'on ait prétendu séparer l'acte de l'écrivain. L'un et l'autre ne font qu'un. Celui qui écrivit \ Assommoir^ Germinal^ Lourdes, Rome, Travail et tant d'autres livres splendides était aussi digne du Panthéon que l'auteur de J'accuse.
Ce qui est immoral, ce ne sont pas quelques gros mots répandus dans vingt-cinq mille pages — Rabelais en contient aussi et de plus nombreux, et Rabelais n'en est pas moins classique — vingt-cinq mille pages qui constituent une œuvre saine par ses tendances générales, exaltant le travail, l'efïort sans cesse renouvelé, l'ambition de savoir toujours davantage, la libre expansion de toutes les facultés humaines, exhortant à vivre la vie tout entière et à utiliser jusqu'à sa souffrance. Ce qui est immoral, c'est ce que nous voyons bien souvent autour de nous, ce sont les iniquités sociales, c'est le mérite méconnu, sacrifié à la faveur, c'est parfois le triomphe du vice, de l'erreur ou de la sottise, de tant de préjugés néfastes et stupides ; c'estla misère injuste... Ah ! certes, le mal existe, et tout-puissant; mais il faut le découvrir où il est vraiment, et non dans des œuvres d'art qui prétendent le châtier en le dénonçant.