CHAPITRE XI
Conclusion
Il faudra donc attendre encore quelques années, vingt ou trente ans peut-être, avant que Zola ait pris sa vraie place dans notre littérature. D'abord, il est fatal qu'une génération soit injuste pour la génération qui l'a immédiatement précédée, parce qu'elle prétend s'affranchir des influences de celle-ci, faire en quelque sorte table rase et affirmer sa propre personnalité.
Zola eut du succès, de son vivant, parce qu'il venait à son heure. Il n'eut pas, comme tant d'autres, le malheur d'être un homme de transition, d'être né trop tôt ou trop tard, à cheval sur deux époques, tiraillé d'une part par le passé, d'autre part par l'avenir. Mais nous vivons en un temps où les évolutions se précipitent, et déjà dans les dernières années de sa carrière, Zola commença à sentir la réaction qui s'opérait contre lui. Les excès mêmes du naturalisme devaient la provoquer et amener un retour au mysticisme. On se lassa de trop
de vérité, de l'observation exacte, de la tranche de vie, du document palpable. Le rêve, l'illusion, l'idéal, l'imagination pure réclamèrent leurs droits et prirent leur revanche. La réalité fît peur, le mystère attira.
Alors, il devint facile de dire à Zola : L'humanité est pleine de vices, sans doute, et de faiblesses, mais on l'a sauvée en lui faisant croire qu'elle était meilleure qu'elle n'est. Heureusement qu'on lui a enseigné à cacher ses plaies, car si elle les étalait, la vie deviendrait intolérable. Vous dites : « Hors de la vérité, point de salut ! » Mais ce n'est là qu'une affirmation. Par combien d'exemples, au contraire, pourrait-on démontrer que le mensonge est parfois nécessaire, l'hypocrisie charitable ! Pour accepter votre philosophie, il faut un héroïsme dont seules sont capables les âmes fortes ; mais pensons aux faibles, qui sont l'immense majorité, qui ont besoin de croire et d'espérer. L'humanité désire être trompée; elle veut garder ses illusions, elle adore le mensonge, parce que la vérité est triste, cruelle, désespérante. Vous prêchez l'amour de la vie et la faites paraître mauvaise et redoutable en dévoilant ses maux, ses misères, ses injustices. Votre optimisme est singulier. Et pourquoi voudriez-vous forcer les hommes à renier leurs vieilles croyances, s'ils y trouvent leur consolation? Par quoi remplacez-vous ce que vous avez détruit? Par l'ambition de tout savoir, de tout comprendre? Seule, une petite élite pourra se satisfaire d'un tel idéal. Qu'ofTrez-vous aux autres? l'unique religion du travail.;. C'est peu, ce n'est pas assez. Le bonheur pour beaucoup serait justement de ne rien
faire, ou du moins de pouvoir prendre un repos dont ils ont besoin. Le travail, rien que le travail ! Le remède n'est bon qu'aux désœuvrés, aux névrosés, mais quelle dérision pour tant de gens qui peinent jusqu'à quinze heures par jour!... Soit; le fort triomphe et trouve en ce monde les satisfactions que donne la victoire, mais le faible vaincu, humilié, exploité sur cette terre, veut croire et espérer; il s'éloigne d'instinct d'une doctrine qui montre le mal nécessaire et ferme les portes de l'au-delà.
Zola a entendu cette plainte et il en a été troublé. Cependant, il a pensé qu'un peu plus de justice en ce monde, un peu moins d'iniquité sociale, une répartition plus raisonnable des richesses de cette terre, assez féconde et généreuse pour assurer l'existence de tous les êtres, contribueraient bien plus à diminuer la souffrance humaine, à soulager les prolétaires et les déshérités qu'un idéal trompeur, la promesse chimérique d'un au-delà réparateur. Donnons d'abord du pain aux hommes, supprimons les angoisses qui naissent de la faim, des préoccupations matérielles, de l'incertitude du lendemain, faisons en sorte que la misère des producteurs cesse d'être la condition essentielle du bienêtre des inutiles, et nous verrons disparaître la plupart des maux qui font la vie mauvaise, douloureuse et redoutable. Alors, elle semblera bonne à la grande majorité des hommes, que l'inquiétude de l'au-delà tourmente moins qu'on ne le dit.
Zola n'a sans doute pas prétendu résoudre toute la
question sociale. 11 la sentait bien autrement complexe que ne se Timaginent certains songe-creux ; elle comprenait, à son sens, non seulement les problèmes d'ordre économique, mais encore ceux qui touchent à l'être intellectuel et moral tout entier qui, lui aussi, a ses tourments et ses besoins. Non, il ne suffit pas d'avoir du pain. Il reste la misère morale, toute la souffrance inassouvie des passions. L'époux trahi, l'artiste méconnu et souffleté par la sottise, le penseur réduit au silence, tout martyr cérébral, tout être déçu, ne sont pas moins dignes d'intérêt que l'ouvrier, le mineur, le paria. Le malheur nef serait pas supprimé par le partage égal des richesses. Mais la conception d'une humanité meilleure, plus fraternelle, n'est pas une utopie. Le progrès, même le progrès moral, n'est pas un leurre. Il existe, nous pouvons le constater, nous devons le souhaiter, le vouloir, y contribuer de tous nos efforts, en nous souvenant que la supériorité confère des devoirs bien plus que des droits. Et il n'est pas douteux, quoi qu'on en ait dit, que ce progrès tend à diminuer de plus en plus la somme des souffrances humaines. S'il n'en était pas ainsi, il faudrait désespérer, car l'instruction, la science et toutes les recherches du génie n'auraient plus leur raison d'être... Non, le mal n'est qu'un immense accident. Les défaites de l'erreur sont définitives, tandis que les victoires de la vérité et du bien demeurent éternellement.
C'est en cette conviction que consiste l'optimisme de Zola, et c'est pourquoi son œuvre est morale, bienfaisante en somme, en dépit de quelques rudesses de
langage et de quelques sombres tableaux des réalités. L'influence qu'il a exercée sur son époque est énorme ; il a donné le goût de la vérité et de la nature; il a déterminé en ce sens une évolution dans tous les arts. Il ne fut, d'ailleurs, comme tous les grands hommes, qu'un précurseur, qu'une force à côté d'autres forces. D'autres auront à faire après lui, même dans le sillon qu'il a tracé, car il n'a appliqué qu'incomplètement la formule qu'il avait apportée. Si puissante qu'ait été sa personnalité, il ne put se dégager entièrement de certaines influences littéraires; il se laissa emporter par son imagination romantique, épique et lyrique. Gomme Hugo lui-même, Zola n'a été bien souvent qu'un admirable rhéteur, visant au grand effet.
On peut regretter qu'il soit mort avant d'avoir mis la dernière pierre à son édifice, avant d'avoir écrit son quatrième évangile : Justice. Car son intelligence ne cessa de croître et de s'enrichir. Vers la fin de sa carrière, le penseur et le philosophe s'affirmèrent à côté de l'artiste. Jusqu'au Docteur Pascal, Zola apparaissait plutôt un admirable tempérament qu'un admirable esprit. Jusque-là, il avait été surtout un descripteur merveilleux, un peintre d'une étonnante puissance. C'était assez, d'ailleurs, pour assurer sa gloire et son immortalité, pour le classer parmi les grands écrivains... Ecoutez, par exemple, cette page de Germinal, où il pousse, dans un grondement de tempête, la foule affamée et hurlante des mineurs en grève :
Les femmes avaient paru, près d'un milliei' de femmes^
aux cheveux épars, dépeignés par la course, aux guenilles montrant la peau nue, des nudités de femelles lasses d'enfanter des meurt-de- faim. Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient, l'agitaient, ainsi qu\in drapeau de deuil et de vengeance. D'autres, plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient des bâtons ; tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort, que les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs, des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc, serrée, confondue, au point qu*on ne distinguait ni les culottes déteintes, ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même uniformité terreuse. Les yeux brûlaient, on voyait seulement les trous des bouches noires, chantant la Marseillaise, dont les strophes se perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement des sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le hérissement des barres de fer, une haché passa, portée toute droite; et cette hache unique, qui était comme l'étendard de la bande, avait, dans le ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine.
Citons encore, pour donner une idée, même imparfaite, du génie lyrique d'Emile Zola, la dernière page de la Bête humai?ie :
La machine, libre de toute direction, roulait, roulait toujours. Enfi7if la rétive, la fantasque pouvait céder à la fougue de sa Jeunesse, ainsi qu'une cavale indomptée encore y échappée des mains du gardien, galopant par la campagne rase. La chaudière était pourvue d*eau, le charbon, dont le
foyer venait d'être rempli^ s'embrasait; et, pendant la première demi-heure, la pression monta follement, la vitesse devint effrayante. Sans doute, le conducteur -che f , cédant à la fatigue, s'était endormi. Les soldats, dont l'ivresse augmentait, à être ainsi entassés, subitement s^ égayèrent de cette course violente, chantèrent plus fort. On traversa Maromme en coup de foudre. Il n'y avait plus de sifflet, à l'approche des signaux, au passage des gares. C'était le galop tout droit, la bête qui fonçait, tête basse et muette, parmi les obstacles . Elle roulait, roulait sa?ïs fin, comme affolée de plus en plus par le bruit strident de son haleine... A Rouen, on devait prendre de l'eau, et l'épouvante glaça la gare lorsqu'elle vit passer, dans un vertige de fumée et de flamme, ce train fou, cette machine sans mécanicien ni chauffeur, ces wagons à bestiaux emplis de troupiers qui hurlaient des refrains patriotiques. Ils allaient à la guerre, c'était pour être plus vite làbas, sur les bords du Rhin. Les employés étaient restés béants, agitant les bras. Tout de suite, le cri fut général : jamais ce train débridé, abandonné à lui-même, ne traverserait sans encombre la gare de Sotteville, toujours barrée par des manœuvres, obstruée de voitures et de machines, comme tous les grands dépôts. Et l'on se précipita au télégraphe, on prévint. Justement, là-bas, un train de marchandises qui occupait la voie put être refoulé sous une remise. Déjà, au loin,, le roulement du monstre échappé s'entendait. Il s'était rué dans les deux tunnels qui avoisinent Rouen, il arrivait de son galop furieux, comme une force prodigieuse et irrésistible que rieii ne pouvait plus arrêter. Et la gare de Sotteville fut brûlée, il fila au milieu des obstacles sans rien accrocher, il se replongea dans les ténèbres, oik son grondement peu à peu s' éteignit...
Qu^ importaient les victimes que la machine écrasait en chemin! N' allait-elle pas quand même à l'avenir, insoucieuse du sang répandu ? Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête aveugle et sourde qu'on aurait lâchée parmi la mort, elle roulait, roulait^ chargée de cette chair à canon, de ces soldats, déjà hébétés de fatigue et ivres, qui chantaient.
On pourrait citer cent autres morceaux aussi magnifiques. Mais c'est avec ses Trois Villes et ses Trois Evangiles qu'Emile Zola se révéla tout entier et se classa parmi les grands penseurs, les apôtres et les prophètes, les annonciateurs des temps futurs.
C'est un grand fleuve puissant qui coule avec lenteur, qui s'élargit de plus en plus, à mesure qu'il avance vers son embouchure. Sans doute, à la surface, on aperçoit, de loin en loin, quelques détritus, qu'emporte le courant. Et il y a même, à mon sens, des défauts plus graves : trop de mots, trop de verve ; l'on sent même un peu trop parfois le procédé. Mais ce sont là des défauts que l'on retrouve chez tous les grands producteurs.
L'œuvre n'en est pas moins superbe. Zola ne fut pas seulement un poète épique, ce fut aussi un puissant cerveau, d'un équilibre parfait, d'une sagesse réconfortante... Et quelle robuste foi en l'avenir de la science !
« Ce n'est pas en détruisant, c'est en créant, que vous venez de faire acte de révolutionnaire!... Et que de fois je vous l'ai dit, la science seule est révolutionnaire, la seule qui, par-dessus les pauvres événements politiques, l'agitation vaine des sectaires et des ambitieux, travaille à l'humanité de demain, en prépare la vérité, la
justice, la paix !... Ah ! mon cher enfant, si vous voulez bouleverser le monde en essayant d'y mettre un peu de bonheur, vous n'avez qu'à rester dans votre laboratoire, car le bonheur humain ne peut naître que de votre fourneau de savant... »
Ainsi s'exprime un de ses personnages à la fin de Paris.
Il est, en effet, évident que la science représente le premier élément du progrès et qu'il appartient à elle seule de résoudre des problèmes devant lesquels la politique demeure impuissante et condamnée à d'éternels balbutiements. Elle est, au suprême degré, la grande révolutionnaire. Auprès de ses moindres résultats, les plus généreux efforts des apôtres qui rêvent de créer un état nouveau de la société apparaissent presque vains. Leurs systèmes qui se contredisent, se combattent, ne parviennent souvent qu'à fomenter une agitation stérile. L'abondance des mots et des discours ne change pas le cours des choses, ne peut rien contre l'inextricable fatalité des lois complexes et brutales qui dirigent le monde vers des fins ignorées. Les changements de ministères ne déterminent aucune évolution bien décisive, et les plus nobles imaginations des sociologues ne réussissent guère à trancher la question sociale. La vérité est que les quelques progrès accomplis, nous les devons surtout à la science. La moindre découverte de celle-ci a plus transformé la face du monde et ouvert un plus large horizon à l'esprit humain que toutes ces inutiles effusions de sang qu'on appelle révolutions et qui n'aboutirent qu'à des réactions violentes et soudaines. Celui qui, le premier, observa la
force élastique de la vapeur d'eau, fut un bien plus grand révolutionnaire que Danton ou Robespierre.
L'unité de la nation française où s'efforcèrent durant des siècles, tous les monarques, depuis Louis XI jusqu'à Napoléon P*", se trouva réalisée en moins de vingtcinq ans par le chemin de fer et le télégraphe. Ces deux découvertes nous ont plus rapprochés de l'idéal, encore lointain, de la fraternité humaine, en permettant aux peuples de se pénétrer chaque jour davantage, que la parole du Christ, répandue depuis près de deux mille ans à travers le monde. De plus en plus la science augmentera l'harmonie des nations et des races... Ah ! que pèsent, si l'on veut bien y réfléchir, les systèmes des plus fameux sociologues, tous les rêves de reconstitution sociale, auprès de la plus modeste, de la plus silencieuse trouvaille du savant! Tandis que la presse s'occupe à faire une célébrité aux chanteurs de café-concert, tandis qu'un scandale boulevardier stimule la verve des chroniqueurs, là-bas, peut-être, au fond de son laboratoire, ignoré de tous, un chimiste fait une expérience qui va bientôt révolutionner le monde.
Sans doute, la science ne découvrira pas tout; sans doute l'humanilérestera toujours frémissante en présence d'un au-delà dont la science ne pénétrera peut-être jamais le mystère; peut-être n'éclaircira-t-elle jamais ce domaine de l'inconnaissable dont parle Spencer. Mais, du moins, elle diminuera de plus en plus cet immense inconnu qui cause notre angoisse, elle apaisera notre fièvre de savoir, et qui peut affirmer même qu'elle ne parviendra pas à clancher la soif «l'irléal? Elle mérite,
en tout cas, qu'on lui fasse un long crédit par égard à toutes ses conquêtes qui, déjà, ont diminué le malheur de ce monde, augmenté la moyenne de l'existence humaine, soulagé des maux innombrables, rendu impossible le retour de certains fléaux. Elle fera bien davantage, elle tuera la guerre en la rendant tellement meurtrière qu'aucun peuple n'osera plus s'y risquer.
Qu'importe, d'ailleurs, si la science ne dissipe pas toutes les ténèbres qui nous entourent ! Elle n'en demeure pas moins notre unique sauvegarde contre les folies elles crimes de la superstition. Seule, elle nous apporte des certitudes sur lesquelles nous pouvons nous reposer. Hors d'elle, rien ne subsiste que le triste privilège de nous égarer sans cesse de doute en doute, d'erreur en erreur, dans le champ infini des hypothèses vagues, des théories métaphysiques, des songes creux qui démoralisent et qui désespèrent. Grâce à elle, enfin, l'esprit de progrès continuera sa marche, au-dessus des fluctuations de la politique, en dépit des gouvernements, des régimes qui se renversent et qui se succèdent.
Telle fut la religion de Zola. Et il n'entend point supprimer l'amour et les passions. Au contraire, il les préconise, il veut seulement qu'on les utilise. On a voulu voir en lui un pessimiste; c'est au contraire un optimiste vibrant dont retentit, à chaque page, l'inébranlable foi en la justice immanente, en la vérité libératrice de tous les préjugés et de tous les mensonges qui ont fait le malheur de ce monde.