‹ Histoire populaire de Émile ZolaChapitre 11 sur 12 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'Homme

Emile Zola mourut d'un accident banal; il fut asphyxié, une nuit, par l'oxyde de carbone que dégageait une cheminée bouchée. Il eut du moins la mort qu'il avait souhaitée, une mort soudaine ; elle fut douce aussi et presque sans souffrance. Un soir, le 28 septembre 1902, à son retour de Médan, il se coucha un peu plus tôt que d'habitude, car il éprouvait quelque fatigue, se réveilla au milieu de la nuit, pris d'un malaise qu'il ne s'expliquait pas, se leva, fit quelques pas, puis tomba pour ne plus se relever. Le lendemain matin, on le trouva étendu, inanimé, au milieu de sa chambre... Il avait soixante-deux ans.

J'ai veillé, une nuit entière, la dépouille mortelle d'Emile Zola. Aucun mort ne m'avait paru aussi plein de sérénité. Son visage ne portait aucune trace d'inquiétude ou de souffrance. Même, les rides qui plissaient habituellement son large front de penseur,

s'étaient effacées. Il semblait avoir atteint déjà la cité de bonheur et de paix fraternelle que, vivant, il avait entrevue dans les lointains de son idéal. Cependant, à mesure que la nuit s'avançait, ses traits devenaient plus vagues, et quand l'aube enfin se leva, donnant à tous les objets une teinte livide, il était transflguré, méconnaissable et comme à des distances infinies.

C'était le jeudi soir, après dîner, qu'il avait coutume, depuis de longues années, de recevoir ceux qu'il aimait- Il était de ces rares hommes qui gagnent à être connus et qu'on apprécie d'autant plus qu'on pénètre davantage dans leur intimité. Ses qualités de cœur n'apparaissaient pas tout de suite, parce qu'elles étaient profondes, et il fallait l'avoir fréquenté longtemps pour découvrir tout ce qu'il y avait en lui de bonté, de sensibilité, de pitié généreuse. Sans doute fut-il mal jugé par ceux qui ne le virent qu'une ou deux fois et qui s'en tiennent aux apparences, à une première impression, car il ne faisait aucun effort pour plaire aux étrangers, il n'éprouvait pas le besoin de conquérir des sympathies, il n'avait pas cette amabilité souriante, banale et trompeuse qu'on rencontre partout dans le monde. Peut-être même ne savait-il pas assez cacher à un sot qu'il le considérait comme tel; et les blessures de l'amourpropre sont celles qu'on pardonne le moins.

Emile Zola n'était éloquent que dans l'intimité, lorsqu'il s'animait sur un sujet. En public, il ne pouvait prononcer une phrase sans bégayer. Dans les rares circonstances où il fut appelé à prendre la parole devant un auditoire, on souffrait de l'entendre, tant il était dé-

pourvu de tous ses moyens, tant il semblait être au supplice. Même quand il lisait son discours, sa voix bredouillait, ses mains tremblaient, et Ton eût dit qu'il ne comprenait même pas ce qu'il disait. Malgré toute sa volonté, il n'avait pu réussir à vaincre cette appréhension, à dominer ses nerfs, en présence d'une foule dont il était le spectacle.

Mais nul, dans l'intimité, ne donnait mieux l'impression de sa supériorité. Alors, il trouvait le mot juste, l'argument décisif; il était la raison souveraine devant laquelle on est obligé de s'incliner.

Il était bon et pardonnait tout, parce qu'il comprenait tout. Il avait osé intituler un livre : Mes Haines, et je ne me rappelle pas avoir surpris dans ses propos une parole de haine à l'égard d'un de ses ennemis. Un jeudi soir, on donna lecture en sa présence d'un article injurieux que venait de lui consacrer un de ses anciens fidèles ; il écouta avec tranquillité, puis déclara simplement : « Il est pardonné. »

Sans doute, il y avait un peu d'orgueil dans cette attitude ; il ne se rabaissait pas en écrasant avec colère des insectes, il n'en voulait pas aux individus, il n'en voulait qu'à l'erreur, à la sottise, aux préjugés mauvais, qui sont la cause de tout le mal.

A l'ardeur dutempéraments'alliaitchezlui une raison sage qui commandait à sa passion, dirigeait les élans de son imagination et l'empêchait de s'égarer. De bonne heure, il avait entrepris l'éducation de sa volonté; il l'avait développée par l'exercice et par une attention continue, comme on développe les autres facultés, et

celle-ci était, à son avis, la plus précieuse, celle qui permet d'utiliser tous ses dons et de tirer de soi le meilleur parti. Il existe en chacun de nous une somme d'énergie que nous ne soupçonnons même pas, disait-il ; et il eût voulu qu'on apprit avant tout à l'enfant à vouloir, à prendre de plus en plus de l'empire sur lui-même, pour régler ses passions, dompter ses nerfs, régulariser ses efforts, car la force, disait-il encore, n'est que de l'équilibre. Il fut lui-même, pour son propre exemple, un admirable professeur de volonté, d'une patience héroïque, ne livrant jamais rien au hasard, prévoyant tout, audacieux même par calcul et par raisonnement.

Il ne s'inquiétait pas du succès immédiat, sachant que le succès trop facilement obtenu ne résiste pas à Tépreuve du temps. Aussi ne sacrifîa-t-il jamais rien à la mode, à la vogue, au caprice passager de l'opinion. Il avait toujours les yeux fixés sur l'avenir, qui juge plus sainement, qui répare l'injustice et l'erreur, qui remet tout à sa place et fait apparaître les hommes avec leur vraie taille. Son ambition n'était pas celle des médiocres. 11 consentait à être méconnu, calomnié, trahi, persécuté de son vivant, pour mériter la reconnaissance des âges futurs. Son regard même en avait pris quelque chose de vague et de lointain ; il semblait passer pardessus les choses et les gens de son ambiance. D'où cette indifférence qu'on sentait chez lui à l'égard des petits événements de l'actualité qui ont le don de nous émouvoir, de nous passionner et auxquels nous accordons toujours une importance exagérée.

On le devinait en proie à une idée fixe : c'était

livre qu'il écrivait ; il y rapportait tout, ses pensées, ses sensations, ses souvenirs, ses observations quotidiennes ; il s'enfermait dans son œuvre et ne laissait qu'une petite fenêtre ouverte sur le dehors, par où, aux

Emile Zola a GO axs.

heures de répit, il promenait son regard sur le monde extérieur, pour ne point s'absorber trop complètement, pour demeurer un homme sociable. D'ailleurs, son œuvre même, exigeant une énorme documentation, l'obligeait à s'intéresser à toutes les manifestations de

l'activité sociale, à étendre sans cesse le domaine de ses connaissances ; et il avait acquis ainsi une érudition prodigieuse, qui, certes, ne s'attardait pas à des textes grecs ou latins, mais qui enrichissait son esprit d'une multitude de notions générales et d'aperçus sur les conquêtes du génie humain.

Il est évident qu'un tel homme ne pouvait être un mondain; il n'avait pas de temps à perdre dans les salons, en bavardages frivoles, en galanteries auprès des dames. Sa nature même, incapable de se composer une attitude qui n'eût pas été l'image de ses sentiments, se refusait à cette sorte de cabotinage qui réduit l'art de plaire en principes. Aussi fut-il, toute sa vie, un solitaire, muré pour ainsi dire xlans sa sincérité, et un chaste dont l'orgueilleuse timidité était faite à la fois de la conscience qu'il avait de sa valeur et de l'horreur que lui inspiraient le mensonge et l'hypocrisie. Toute sa tendresse se reportait sur les humbles, les petits, sur tous ceux qui souffrent. Et s'il aimait les bêtes aussi, c'est qu'elles représentaient à ses yeux ce qu'il y a au monde de plus simple, de plus vrai et de plus naturel.

Il se liait difficilement, il tenait à bien connaître un homme avant de lui accorder sa confiance, mais quand il avait donné son affection, il ne la retirait plus, et ses plus anciens amis étaient aussi les mieux reçus et les plus près de son cœur.

On peut juger de la valeur morale d'un homme et de sa bonté par les dévouements qu'il inspira, par les amitiés qui lui sont restées fidèles, après sa mort, par le culte dont ses disciples honorent sa mémoire. De-

mandez à ceux qui furent les familiers du bon maître disparu quel souvenir ils ont gardé de lui ; tous vous en parleront avec une émotion profonde.

Pourtant, il était un peu brutal parfois dans sa franchise. Il ne faisait pas de compliments, n'avait pas l'art de flatter. Aussi sévère pour ceux auxquels il s'intéressait que pour lui-même, il les habituait à s'accommoder de ce précepte de Boileau :

Ailliez qu'on vous critique et non pas qu'on vous loue.

Cependant, cet homme qui célébra la vie et ses bienfaits, qui ne cessa de répéter qu'elle était bonne et méritait d'être vécue, fut-il lui-même un homme heureux? Non, car il avait au fond conscience, ayant fait le tour de toutes les idées, de l'incertitude où nous sommes, de l'immense inconnu qui nous enveloppe et de la misérable condition humaine. Comme toutes les grandes intelligences, il doutait de bien des choses et aussi parfois de lui-même, jamais satisfait de l'œuvre qu'il venait de produire, désespérant d'atteindre son idéal. Il lui semblait qu'il débutait tous les jours, qu'il recommençait à apprendre son art, chaque fois qu'il s'asseyait devant sa table de travail. Il n'osait pas relire ses livres, de peur d'en éprouver une déception, un grand découragement. On eût dit qu'il ne travaillait tant que pour s'étourdir et pour penser moins, pour détourner son attention des redoutables problèmes qui s'agitent au fond de toute conscience éclairée et dont on cherche en vain la solution... Oui, Emile Zola fut un triste, une àme tourmentée, et il n'en eut que plus de

mérite à combattre le scepticisme déprimant, le pessimisme qui paralyse l'efTort et tue la volonté.

Le peuple de Paris lui fit des funérailles grandioses. Cinquante mille hommes défilèrent devant son cercueil. Trois ans après, les Chambres votèrent son transfert au Panthéon.

Sans doute, Emile Zola sera longtemps encore discuté. Mais son œuvre et sa mémoire ne cesseront de grandir, avec le progrès humain et la civilisation.

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