II. — Expertise de M. Gober t. — Concours de M. Bertillon
M. Gobert, expert de la Banque de France et de la Cour d'appel, fut commis afin d'examen et reçut de M. le général Gonse, le 9 octobre 4894, des documents devant lui servir à faire le travail demandé.
Quelques jours après la remise des documents, M. Gobert demanda à M. le général Gonse, qui s'était rendu chez lui, le nom de la personne incriminée.
Celui-ci refusa, naturellement, de le lui donner.
Peu de jours après, M. Gobert fut invité à remettre ses conclusions et les pièces qui lui avaient été confiées, la prétention qu'il avait manifestée ayant paru d'autant plus suspecte qu'elle était accompagnée d'une demande d'un nouveau délai.
Le 13 octobre, au matin, M. Gobert remit ses conclusions sous forme de lettre au ministre; elles sont ainsi libellées :
« Étant donnée la rapidité de mes examens, commandée par une extrême urgence, je crois devoir dire : la lettremissive incriminée pourrait être d'une personne autre que la personne soupçonnée. »
La manière d'agir de M. Gobert ayant inspiré une certaine méfiance, le ministre de la guerre demanda à M. le préfet de police le concours de M. Bertillon, chef du service de l'identité judiciaire.
Des spécimens d'écriture et une photographie de la lettre-missive incriminée furent alors remis à ce fonctionnaire qui fit procéder à leur examen en attendant le retour des pièces confiées à M. Gobert.
Dès la remise de ces pièces par M. Gobert, elles furent envoyées à M. Bertillon, qui, le 13 octobre, soir, formula les conclusions qui sont ainsi libellées :
« Si l'on écarte l'hypothèse d'un document forgé avec le plus grand soin, il appert manifestement que c'est la même personne qui a écrit la lettre et les pièces communiquées. »
III. — Épreuve de dictée. — Arrestation de l'accusé. Perquisition.
En exécution de l'ordre de M. le ministre de la guerre en date du 14 octobre 1894, M. le commandant du Paty de Clam procéda à l'arrestation du capitaine Dreyfus.
Avant d'opérer cette arrestation, et alors que le capitaine Dreyfus, s'il était innocent, ne pouvait pas se douter de l'accusation formulée contre lui, M. le commandant du Paty de Clam le soumit à l'épreuve suivante : il lui fit écrire une lettre dans laquelle étaient énumérés les documents figurant dans la lettre-missive incriminée.
Dès que le capitaine Dreyfus s'aperçut de l'objet de cette lettre, son écriture, jusque-là régulière, normale, devint irrégulière et il se troubla d'une façon manifeste pour les assistants.
Interpellé sur les motifs de son trouble, il déclara qu'il avait froid aux doigts.
Or, la température était bonne dans les bureaux du ministère de la guerre où le capitaine Dreyfus était arrivé depuis un quart d'heure, et les quatre premières lignes écrites ne présentent aucune trace de l'influence de ce froid.
Après avoir arrêté et interrogé le capitaine Dreyfus, M. le commandant du Paty de Clam, officier de police judiciaire délégué, pratiqua le môme jour, 15 octobre, une perquisition à son domicile.
Cet officier supérieur n'ayant entendu aucun témoin, ce soin nous incomba; et, en raison du secret professionnel et d'État qui lie M. le ministre de la guerre, l'enquête, dans laquelle nous avons entendu 23 témoins, fut aussi laborieuse que délicate.