MAI
DE
La Libre Parole annonce l'arrestation du capitaine Dreyfus. — Perfidie de l'article de la Libre Parole. — Le Mensonge Initial. — Courant d'indignation qui en est la conséquence. — i moral de la presse française en novembre 1894.
L'arrestation du capitaine Dreyfus fut connue du public par la publication d'un article de la Libre Parole du l'r novembre 1894, sous le titre : «Arrestation d'un Officier juif ». Le voici :
Est-il vrai que récemment une arrestation fort importante ait été opérée par ordre de l'autorité militaire?
L'individu arrêté serait accusé d'espionnage.
Si la nouvelle est vraie, pourquoi l'autorité militaire garde-t-elle un silence si absolu ?
Une réponse s'impose.
Telle était la question que nous posions le lundi 29 de ce mois et à laquelle le ministre de la guerre s'est bien gardé de répondre.
Dès dimanche, nous étions avisé au journal de cette arrestation.
Mais étant donnés la gravité des accusations, le nom et la qualité du coupable, nous voulions, et on comprendra notre réserve, attendre le résultat de l'instruction.
Aujourd'hui, nous n'avons plus les mêmes raisons.
Voici, en effet, ce que disait notre confrère l'Eclair, au sujet de la question que nous avions posée...
L'informateur qui avait avisé, le 28 octobre, la Libre Parole, n'était autre que l'officier de l'étatmajor général, qui avait provoqué l'arrestation dont parlait la Libre Parole.
Cet informateur était le chef de bataillon du Paty de Clam.
11 avait été chargé de l'instruction du procès d'espionnage, comme officier de police judiciaire.
Son instruction n'avançait pas; et cela, pour une bonne raison, car l'officier incarcéré était innocent.
Craignant de voir le ministre de la guerre clore cette instruction faute de preuves suffisantes, le commandant du Paty de Clam avait eu recours à la Libre Parole.
Il comptait que l'influence de ce journal sur l'opini on produirait un courant d'indignation patriotique contre l'officier incarcéré, qui était juif.
Ce courant empêcherait le ministre de la guerre de donner suite à son intention de clore l'instruction commencée.
Il amènerait le ministre de la guerre à poursuivre l'affaire et à renvoyer l'officier juif devant un conseil de guerre.
C'était une impasse; car Dreyfus était innocent, et les présomptions réunies contre lui étaient sans force.
En mettant le ministre dans cette impasse, le commandant du Paty de Clam allait engager la crise la plus terrible.
Il ne s'en doutait pas.
Il croyait à la culpabilité de Dreyfus, à la façon d'un monomane, infatué de son infaillibilité.
Il commettait d'ailleurs, en portant à la Libre Parole sa conviction de cette culpabilité, une faute professionnelle des plus graves.
Dreyfus eût-il été coupable, le commandant du Paty avait, en effet, le devoir de ne contrarier en rien les décisions de ses chefs.
Mais Dreyfus était innocent.
Des deux erreurs du commandant du Paty : l'une de jugement, relative à la culpabilité de Dreyfus; l'autre de morale, relative à ses devoirs de subordonné du ministre, allaient résulter les plus terribles catastrophes.
Non seulement le commandant du Paty s'était adressé à la. Libre Parole le 28 octobre 1894; mais encore, il s'était adressé à YÉclair. Il lui avait communiqué la note, à laquelle l'article précédent de la Libre Parole faisait les honneurs delà reproduction. Voici cette note de YÉclair :
Plusieurs journaux ont publié une note de quelques lignes, pour demander s'il n'avait pas élé procédé à une importante arrestation pour crime de haute trahison, arrestation tenue secrète.
Les faits sont malheureusement exacts et beaucoup plus graves que la question posée ne le laisserait prévoir.
Un officier, non toutefois un officier supérieur, est en ce moment en prison au Cherche-Midi.
Il a commis le crime le plus abominable qu'un officier puisse commettre.
Il a, par vénalité, trahi sa patrie.
L'enquête menée secrètement est terminée, le dossier établi, la preuve faite matériellement.
Cet officier, coupable de haute trahison, va dans peu de temps passer devant un conseil de guerre séant à Paris.
Alors on aura la douleur de voir cette turpitude étalée au grand jour.
Il faudra bien que le mystère dont on a voulu entourer cette pénible affaire s'éclaircisse.
Cette note avait pour but de provoquer un courant d'opinion, comme celle qui avait été portée à la Libre Parole.
Elle était destinée aussi à donner du cœur à ce dernier journal, à lui montrer que d'autres allaient encore plus loin que lui contre l'officier juif.
Ce résultat se produisit.
La Libre Parole faisait suivre, en effet, la reproduction de la précédente note de YÉclair par cette réflexion :
« Oui, le fait est vrai ; il est vrai égaleme nt, comme le dit YÉclair, qu'il est sans précédent. »
Et elle poursuivait ensuite la reproduction de la conclusion de la note de YÉclair :
Ce n'est qu'une monstrueuse exception.
L'honneur de l'armée n'en saurait être atteint. Parmi ceux qui, avec la tâche sacrée du relèvement
des forces nationales, ont donné le plus pur deleurpatriotisme, il s'est glissé un misérable ; mais leur labeur reste entier, leur renom reste intact.
Le crime de cet homme ne flétrit que lui-même.
Et c'est pourquoi l'armée appelle une expiation qu'elle veut éclatante.
Cette conclusion avait pour but évident d'indisposer vivement l'opinion contre cet officier, encore anonyme, que la note accusait de haute trahison.
Elle couronnait l'œuvre.
En réalité, l'officier anonyme qu'elle visait était innocent.
La monstrueuse exception, en admettant l'expression de la note de YÊclair, s'appliquait beaucoup plus justement à l'auteur de la note, au commandant du Paty de Clam.
C'était, en effet, un acte monstrueux, même dans l'hypothèse de la haute trahison de l'officier incarcéré, que la communication clandestine à deux journaux de détails, que le secret professionnel faisait un devoir à l'officier de police judiciaire de garder pour lui.
Après avoir cité cette conclusion de YÉclair, l'article de la Libre Parole mettait enfin les points sur les i, en livrant au public le nom de l'officier incar- -, dans les termes suivants :
Nous n'avons plus maintenant de raisons de garder une plus grande réserve.
L'officier assez Indigne pour vendre les secrets de la se de notre pays, assez misérable pour avoir commis ce crime de lèse-patrie, est le capitaine Dreyfus (Alfred), du li régiment d'artillerie, breveté d'étatmajor, détaché à l'état-major général au ministère de
la guerre, stagiaire au premier bureau de la direction de l'artillerie.
Enfin, comme confirmation donnée ce soir seulement par le gouvernement, réduit enfin à s'expliquer, voici ce que Y Agence Havas nous envoie à dix heures du soir...
La note Havas, reproduite par la Libre Parole était ainsi conçue :
Des présomptions sérieuses ont motivé l'arrestation provisoire d'un officier de l'armée française, soupçonné d'avoir communiqué à un étranger quelques documents peu importants, mais confidentiels. L'instruction se poursuit avec la discrétion que comportent les affaires de ce genre et une solution pourra intervenir à très bref délai.
La teneur de cette note montre par l'épithète « provisoire » qualifiant l'arrestation de l'officier, et par le terme « soupçonné », que le gouvernement ne considérait pas alors l'arrestation comme définitive et les soupçons comme équivalant à des preuves.
Cette constatation est des plus importantes, au point de vue de la compréhension de l'effroyable impasse où la France elle-même, à la suite du gouvernement, se trouverait finalement acculée.
L'article de la Libre Parole continuait par la reproduction d'une communication anonyme, également tendancieuse. La voici :
L'officier français arrêté pour trahison est attaché à l'état-major du ministère de la guerre.
Il passe pour être en mission.
L'affaire sera étouffée, parce que cet officier est juif.
Cherchez parmi les Dreyfus, les Mayer et les Lévi, vous trouverez.
Arrêté depuis quinze jours, il a fait des aveux complets et on a la preuve absolue qu'il a vendu nos secrets à l'Allemagne.
Quoi qu'on dise, il est au Cherche-Midi, mais pas sous son nom ; on veut le faire réfugier à Mulhouse, où réside sa famille.
Cette note était rédigée avec une perfidie diabolique.
L'affirmation que l'affaire serait étouffée, parce que l'officier était juif, était un chef-d'œuvre de méchanceté.
Elle allait, en se propageant dans les milieuxpopulaires et cultivés, faire son chemin ; et ainsi le gouvernement allait se trouver obligé de rendre « définitive » l'arrestation encore provisoire et de clore par un renvoi devant le conseil de guerre l'instruction, qui allait être close par un non-lieu.
Telle est la puissance d'une affirmation mensongère, lancée à propos.
Celle-là trouvait d'ailleurs un terrain parfaitement préparé.
Plus d'un officier juif avait trouvé de la part de l'autorité militaire supérieure une indulgence exaée.
Dans les mois précédents, la Libre Parole avait fait vivement ressortir l'impunité, dont avaient joui des officiers juifs qui avaient commis des actes condamnables.
Aussi L'affirmation précitée, absolument mensonquant à Dreyfus, durit l'affaire allait être étouffée, faute de preuve et non parce qu'il était Juif, allait produire le résultat inverse.
Dreyfus allait comparaître devant le conseil de guerre, précisément parce qu'il était juif, et il allait
être condamné bien qu'innocent, grâce à un concours de circonstances qui ont leur explication dans l'état d'indignation créé par l'affirmation mensongère qui précède.
La communication précitée contenait un autre mensonge qui, lui aussi, allait se répercuter dans les milieux les plus divers et s'y incruster solidement : « Il a fait des aveux complets. » Ce mensonge allait être cru comme parole dÉvangile et, vu le huis-clos du procès, survivre à la condamnation de Dreyfus.
Ce mensonge, dont était rapp&oché l'intention prêtée au gouvernement de vouloir faciliter l'évasion du coupable, allait produire une sensation prodigieuse et influer sur l'état de l'opinion d'une façon contraire à la justice.
Enfin, l'article de la Libre Parole se terminait par le récit de la visite de l'un de ses rédacteurs au domicile du capitaine Dreyfus, et de l'interview d'un autre de ses rédacteurs avec un député de Seine-et- Oise, nommé Gauthier de Clagny, où ce dernier exprimait le regret que la législation sur l'espionnage ne permît pas de condamner à mort le misérable Dreyfus (1).
C'était complet. Toute la lyre ! Avec un pareil article, avec un gouvernement dont la platitude et la lâcheté étaient la caractéristique, avec le mépris dont ce gouvernement était entouré pour mainte raison qu'il serait hors de saison de rappeler ici, la course vers l'abîme allait être vertigineuse.
Pour y résister, il eût fallu d'honnêtes gens au gouvernement : ils n'y étaient pas. Il eût fallu des
(l) Ces récits et interview ont été publiés dans Dreyfus ? pages 60 et 61.
hommes de devoir dans la presse : ils n'y étaient pas.
La presse se divisait en deux camps : passionnée d'une part, vénale de l'autre.
Il n'y avait pas de place entre les deux pour un journal franc et loyal, judicieux et désintéressé.
V Intransigeant, la Libre Parole et Y Autorité représentaient la presse passionnée.
Tout le reste des journaux à gros tirage appartenait à la presse vénale.
Telles sont, en gros, les causes fatales qui permirent au premier mensonge propagé par la Libre Parole d'engendrer le mal profond dont la France souffre à mourir, quatre années après ce premier mensonge.
Quel informateur avait révélé à la Libre Parole, le dimanche 28 octobre, le nom, le prénom, le grade, la fonction, la situation précise de l'officier incarcéra à la prison du Cherche-Midi ?
La réponse à cette question n'a jamais été fournie, ni par la Libre Parole, ni par l'auteur de la communication.
Elle est cependant capitale.
En effet, une violation du secret professionnel avait pu seule fournir au journal l'information qui précède.
L'impunité du violateur du secret professionnel est déjà un symptôme des plus graves.
Le ministre de la guerre était-il donc désarmé, pour le frapper?
Quoi qu'il en fût de la personnalité de l'informateur, la nouvelle publiée par la Libre /'arolene provoqua pas ombre de poursuite contre ce journal.
Cassagnac s'emballe sur l'article de de la Libre Parole. — Son imagination lui dicte de graves erreurs. Selon lui, Dreyfus, qui de sa vie n'avait tenu une carte, était « archi-connu comme joueur ». Le reste à l'avenant. —Effets irréparables de cet article de Cassagnac.
L'information courut d'un bout de la France à l'autre, étincelle qui mettait le feu à mille imaginations et préparait les ruines que l'année 1898 réservait à la France.
Cassagnac fut, l'un des premiers, allumé par l'étincelle jaillie de la Libre Parole.
Dès le 2 novembre 1897, il écrivait dans V Autorité :
Les pièces livrées sont de grande importance. — Dreyfus archi-connu comme un joueur effréné.
Un douloureux événement vient d'attrister l'armée française et tous les patriotes.
C'est la haute trahison d'un capitaine d'artillerie, attaché au premier bureau du ministère de la guerre.
Le capitaine Dreyfus est en prison, au secret, sous l'effroyable inculpation d'avoir livré à l'Allemagne des documents intéressant la défense nationale.
IL est certain, malheureusement, que les pièces livrées par lui sont de grande importance.
On sait, en effet, que l'état-major général comprend quatre bureaux.
Le premier bureau, auquel appartenait le capitaine Alfred Dreyfus, a dans ses attributions l'organisation et la mobilisation.
Aux officiers, tous de choix, qui composent ce bureau, revient le travail délicat de dresser et rectifier sans cesse le plan de mobilisation.
On n'y avait mi3, depuis vingt-cinq ans, que les plus intelligents et les plus loyaux, parmi tous les intelligents et tous les intègres dont notre armée a le droit d'être fière.
Pourquoi donc y avait-on laissé celui-là?
Il était connu, archi-connu comme un joueur effréné.
Et il ne faut pas connaître le cœur humain, il faut être vaniteux et bête comme le ministre de la guerre Mercier, l'homme au flair d'artilleur, pour conservera un tel poste un officier joueur.
Ici, nous interrompons l'article, pour noter qu'il tournait au roman et au roman à la Ponson du Terrail.
L'algarade à Mercier, qui vient ici comme des cheveux suria soupe, ne montre qu'une chose vraie, le mépris où était tenu ce général par Gassagnac.
En effet, Dreyfus n'avait jamais été « archi-connu » comme joueur, car il n'était pas joueur le moins du il, par une coïncidence singulière, le moins Joueur des cent officiers brevetés du miniscie la guerre.
Donc tout ce roman de Gassagnac, qui produisit d'ailleurs une impression profonde sur des cenmilliers de lecteurs, portait absolument h faux.
Ni Dreyfus, ni Mercier ne méritaient la prodigieuse indiguation, dont les accablait Gassagnac, à propos du jeu.
La suite de l'article de Cassagnac ne lâchait pas d'ailleurs ce thème romanesque. La voilà :
Tout joueur peut devenir un traître. — D'ailleurs Alfred Dreyfus est juif.
Tout joueur peut, dans un moment donné, devenir soit un voleur, soit un traître.
Car il n'y a pas de passion au monde plus dégradante et qui puisse mieux conduire à tous les crimes.
On ne doit rien confier, rien, à un joueur, surtout pas la sécurité, la défense de la patrie.
La faute commise par ce misérable est sans précédent.
Inutile de répéter qu'elle n'atteint pas l'armée, pas plus que la faute expiée sur l'échafaud par l'abbé Bruneau n'atteignait le clergé.
Parmi les choses les plus saines, il en est de pourries, au matériel comme au moral.
C'est à l'imperfection humaine qu'il faut uniquement s'en prendre.
Parmi les disciples du Christ, ne devait-il pas se trouver un traître?
Et Judas, chez les hommes, a laissé delà graine.
D'ailleurs Alfred Dreyfus, lui aussi, est un Juif!
Ce genre de dissertation, où le creux de l'argument est caché par la sonorité de l'expression, montre avec quelle spontanéité un des esprits les plus libres et les plus francs de la presse parisienne avait « coupé dans le pont » que l'informateur ano-
nyme de YEclair et de la Libre Parole avait audacieusement préparé.
La légende était déjà faite autour du mensonge.
Elle l'était par Gassagnac, dont le nom valait, pour nombre de Français, symbole de droiture, de clairvoyance et de courage.
L'éloquent écrivain poursuivait d'ailleurs son article en ces termes :
Le ministre de la Guerre a nié, menti, et fait l'impossible pour étouffer l'affaire.
J'aime mieux cela que s'il était de réelle origine française.
Et l'on s'en trouve un peu consolé, la solidarité étant moins étroite.
Maintenant, pourquoi donc le ministère de la guerre a-t-il nié, menti, et fait l'impossible pour étouffer l'affaire?
Ces ignominies-là, jamais on ne doit essayer de les celer.
Il y aurait un grand danger à les placer sous l'éteignoir.
Ce serait en encourager la répétition.
Il faut, au contraire, les dénoncer bien haut, les étaler dans toute leur honte, pour que l'opinion publique fasse une éclatante justice.
Car, hélas! malgré les objurgations de tant de patriotes, nous n'avons pas encore de loi sérieuse contre la trahison et contre l'espionnage.
Saisie depuis de longs mois, la Chambre aime mieux discuter sur les raisins secs et sur le soldat Mirman que d'entourer la défense nationale d'une législation ^efficace et terrifiante.
Le Gode militaire, en effet, est muet sur le châtiment réservé aux scélérats qui vendent leur pays à l'ennemi en temps de paix.
Sur quoi, Gassagnac reproduisait de la façon suivante les articles 205 et 206 du Gode de Justice militaire :
Art. 205. — Est puni de mort, avec dégradation militaire, tout militaire :
Qui livre à l'ennemi, ou dans l'intérêt de l'ennemi, soit la troupe qu'il commande, soit la place qui lui est confiée, soit les approvisionnements de l'armée, soit les plans des places de guerre ou des arsenaux maritimes, des ports ou rades, soit le mot d'ordre ou le secret d'une opération, d'une expédition ou d'une négociation.
Art. 206. — Est considéré comme espion et puni de mort avec dégradation militaire :
Tout militaire qui procure à l'ennemi des documents ou renseignements susceptibles de nuire aux opérations de l'armée ou de compromettre la sûreté des places, postes ou autres établissements militaires.
Gassagnac fait suivre cette citation de ce commentaire :
Ce misérable ne pourra être condamné à mort. — Demain, avec Drumont, je peux être envoyé au Gabon, crever sur un sable habité par les seuls scorpions!
Oui, mais faites attention qu'il n'est parlé que de l'ennemi.
Or, il n'y a pas d'ennemi en temps de paix.
Et ce n'est pas, à proprement parler, à l'ennemi,*
mais à l'étranger, que le capitaine Dreyfus a vendu son pays.
Donc, si l'accusation, comme c'est malheureusement probable, est confirmée, ce misérable qui a oublié qu'il avait une femme, des petits enfants qu'il voue à l'éternelle honte, ce Français qui a oubiié le drapeau, les épaulettes, la patrie, ne pourra pas être condamné à la seule peine qu'il ait méritée, la mort, la fusillade par derrière; car l'étranger, ce n'est pas l'ennemi.
Elles sont jolies, nos lois !
Récemment encore, le gouvernement, aidé par les ralliés de droite, votait, sous prétexte d'une défense sociale contre l'anarchie, la relégation éventuelle pour les écrivains indépendants, qui n'ont ni apostasie, ni renié; et l'espionnage attend encore qu'on daigne s'occuper de lui.
La liberté de la presse inquiétait plus le gouvernement et ses valets de droite que la trahison envers la patrie.
ESt demain, en vertu de la loi sur les menées anarchistes, je peux, avec Drumont, être envoyé au Gabon, crever sur un sable habité par les seuls scorpions, tandis que le traître espion Dreyfus n'est exposé qu'à cinq ans de prison, comme Triponé.
Ce qui prouve que le gouvernement et sa bande s'occupent un peu plus de se défendre, que de défendre la France.
11 résulte de ce singulier article que, dès la première minute, Cassagaac avait admis comme établie la culpabilité du prisonnier du Cherche-Midi.
Cassagnac ne s'était pas demandé si ce n'était pas aller trop vite en besogne.
Bien plus, il n'avait de critique que contre la lenteur de l'instruction !
« Pourquoi donc le ministère de la guerre a-t-il nié, menli, et fait l'impossible pour étouffer l'affaire? »
Ainsi, sur la simple information publiée par la Libre Parole, Cassagnac traitait le ministre de la guerre en coupable.
Gassagnac accusait le ministre de la guerre de mensonge. Il reprochait au ministre de la guerre d'avoir fait l'impossible pour sauver un traître.
Ce simple fait prouve combien avait été grave la responsabilité de la Libre Parole, en publiant, sur l'arrestation de Dreyfus, les détails mensongers qui précèdent.
Il montre quelle avait été la faute du gouvernement, témoin passif de cette publication, en omettant une enquête judiciaire sur cette fausse nouvelle, avec perquisitions immédiates.
Il établit combien est lourde la responsabilité de l'informateur de la Libre Parole.
Cet informateur, qui est resté anonyme pour le grand public, a été, par sa violation du secret professionnel, l'auteur de l'incendie moral qui a sévi en France, depuis la date fatale du 1er novembre 1894, où la Libre Parole l'a allumé.
L'Informateur de la Libre Parole. — II est l'auteur responsable des maux qui ont suivi. — Le général Mercier ne prescrivit aucune enquête pour découvrir ce misérable.
Au seuil de cette histoire extraordinaire, il importe de préciser les responsabilités.
Interrogé sur ce sujet, le 9 février 1898, à la troisième audience du procès Zola, le général Mercier fit une réponse qui mérite l'attention.
Yoici le compte rendu sténographique de l'incident :
Mc Labori. — En 1894, sans que ma question vise en rien l'affaire Dreyfus, uniquement au point de vue de la façon dont était surveillée la sortie de certains renseignements confidentiels du ministère de la guerre, M. le général Mercier pourrait-il nous dire s'il a fait une enquête relativement aux indiscrétions commises au profit de certains journaux, notamment au profit de la Libre Parole et de Y Éclair ?
M. li: GÉNÉRAL MERCIER. — A quel moment aurait eu lieu cette indiscrétion ?
M LàBORI. — Les publications, qui ont annoncé d'ailleurs l'arrestation du capitaine Dreyfus, sont un article de la Libre Parole du 29 octobre, puis un
article de YÉclair du 30 et du 31 octobre, puis un article de la Libre Parole, qui déclare que d'autres journaux, et notamment VÉclair, ayant parlé, il n'y a plus de raisons pour taire la vérité ; et ce journal fait tout un récit.
Je désirerais savoir, à raison de ce qu'un grand nombre de points en ont été démontrés vrais, si M. le ministre de la guerre a fait une enquête sur les conditions dans lesquelles ces renseignements sont parvenus aux journaux.
M. le général Mercier. — Je n'ai fait aucune enquête ; ces publications ont été faites en dehors du ministère de la guerre et, si vous me demandez mon opinion, elles ont été faites tout à fait contrairement aux intentions du ministre de la guerre, et je suis autorisé à le dire, puisque j'étais ministre à cette époque.
Me Larorl — Par conséquent, il résulte des déclarations de M. le général Mercier que le ministre ne voulait pas la communication qui a été faite à ce moment-là, communication de renseignements qui, eux, ont été donnés par le cabinet, puisqu'il s'agissait de faits qui, à ce moment-là, n'étaient à la connaissance de personne.
Je demande donc à M. le général Mercier, qui était alors ministre de la guerre, s'il a une notion quelconque sur la personne ou sur les personnes à qui on peut attribuer cette communication, et je lui demande de répéter si, à ce moment, bien que ses intentions aient été mal interprétées par ceux qui avaient fait la communication, il n'a fait aucune enquête?
M. le général Mercier. — Je crois que ceux qui ont fait la publication ne connaissaient nullement mes intentions ; cette publication pouvait ne pas venir du ministère ; elle pouvait venir de la famille Dreyfus.
Il résulte de cet interrogatoire que le ministre de la guerre ne se livra en 1894 à aucune enquête, afin de démêler la personnalité qui avait porté à la Libre Parole l'information qui mit le feu à l'opinion.
Ce dialogue apprend aussi que c'est la famille Dreyfus, que le ministre de la guerre de 1894 songea à rendre responsable d'avoir allumé l'incendie qui embrasa l'opinion et inspira à Gassagnac l'éloquent article qui a été reproduit plus haut!
Pareille opinion chez le chef de la justice militaire de 1894 est un critérium de sa sagacité et aussi de sa moralité.
Cette sagacité était au dessous de tout ce que l'on peut imaginer, chez un personnage occupant la haute situation de ministre de la guerre.
Attribuer à madame Dreyfus, ou au frère de Dreyfus, la communication à la Libre Parole!
On en est à se demander si, en dehors d'un individu atteint d'aliénation mentale, il peut se trouver quelque autre témoin attentif des débuts de l'incendie pour le penser.
Voilà où l'on en était sur l'identité de l'informateur de la Libre Parole, en février 1898 !
Quelle incurie de la part du ministre de la guerre 1 Il faut même dire plus. Quelle inconscience !
Explication des erreurs de l'article de Cassagnac. — Recherche de la sensation à produire. — Ponson du Terrail choisi pour modèle.
L'article précité de Cassagnac donne une idée exacte de la presse névrosée, au milieu de laquelle était tombée l'intormation de la Libre Parole.
Les fruits qui allaient sortir de cette semence, on les devine déjà, à la lecture réfléchie des propos échappés au rédacteur en chef de Y Autorité.
Peu de réflexion ! presque pas de maîtrise de soi ! une impulsion aveugle !
« Il est certain malheureusement que les pièces livrées par Dreyfus sont de grande importance. »
Ce dire de Cassagnac était de tout point inexact.
Les pièces en question avaient été qualifiées par une communication du gouvernement à l'Agence Havas, reproduite dans l'article de la Libre Parole cité plus haut : « Quelques documents peu importants, mais confidentiels. »
Où Cassagnac avait-il puisé son début solennel : « Il est certain... » et sa conclusion enflée « .... de grande importance ? »
Il les avait puisés dans sa propre imagination , sans réfléchir à la portée de ses affirmations gratuites.
Où plutôt, ici une hypothèse se présente.
Cassagnac avait réfléchi à la gravité de ses dires.
Il avait vu les lecteurs se précipiter avidement dessus.
Il les avait devinés, pris d'angoisses, les yeux hagards, comme les lectrices habituelles des scènes tragiques de Ponson du Terrail.
Il avait été content de lui.
Il avait béni l'inspiration qui lui permettait de procurer, lui aussi, une heure d'émotion patriotique et de névrose aux lecteurs de Y Autorité.
Ce n'est là qu'une hypothèse.
Sans doute, elle est médiocrement favorable à la probité littéraire de Cassagnac. Cependant elle a de grandes apparences de vraisemblance.
On ne devine pas, en effet, les motifs qui auraient induit Cassagnac à manquer gravement à la vérité dans cette circonstance, en dehors du désir de recueillir les applaudissements, les larmes et l'émotion de son public.
Mais Cassagnac ne s'était pas borné à dire faux sur les « documents ».
Il avait surtout dit faux sur le personnage arrêté :
« Dreyfus était connu, archi -connu comme un joueur effréné. »
Cette affirmation était inexacte. Dreyfus n'était pas joueur. Il ne fut pas possible de dénicher un témoin l'ayant vu tenir une carte.
Où donc Cassagnac avait-il puisé cette singulière affirmation ?
ESt il n'y a pas à dire : ce n'était pas un propos en
Cassagnac la posait, en effet, comme une prémisse. Il édifiait sur elle les quatre alinéas suivants de son article.
Cassagnac en prenait acte, pour qualifier de «vaniteux et bête » le ministre de la guerre.
Cassagnac en profitait pour émettre des aphorismes sui generis, sur le jeu et sur le joueur.
Alors? Aucune iustification de cette nouvelle erreur du rédacteur en chef de Y Autorité, en dehors du caprice pour cette gueuse de popularité.
L'affirmation corse l'article.
Elle augmente le nombre de ses lignes.
Elle fait sensation sur le lecteur : elle le foudroie.
L'explication, elle est offerte pource qu'elle vaut, et faute de meilleure ; car, quand une affirmation est radicalement fausse ; quand son auteur n'a donné à son sujet aucun éclaircissement ultérieur, c'est l'aiguille à découvrir dans une botte de foin. % La péroraison de Cassagnac était d'ailleurs tout à fait suggestive, après les deux grosses erreurs qui viennent d'être soulignées.
L'allusion au « sable du Gabon habité par les seuls scorpions » ne va pas sans une pointe de gaîté.
Si ce « sable du Gabon » eût été une réalité, l'auteur des deux erreurs précédentes eût été fort empêché de les émettre. C'eût été tout bénéfice pour Paris et pour la France.
Et non seulement Cassagnac, mais encore Drumont, qui, nous le verrons tout à l'heure, introduisit après Cassagnac plus d'une grave erreur dans cette affaire féconde en ruines.
En lisant aujourd'hui la péroraison de Cassagnac, Ton ne peut s'empêcher de sourire.
Mais, le 2 novembre 1894, nul ne souriait, en lisant l'article de Cassagnac. On se fiait sans réserve à ses assertions à la Ponson du Terrail; on débordait d'indignation ; on déraisonnait à l'envi.
Voilà le lecteur fixé sur la genèse de la folie, qui sévit dès lors sur l'opinion française.
Cassagnac, l'un des plus brillants favoris de cette opinion, avait été le premier atteint.
Chez lui, l'étincelle, jaillie de la Libre Parole, avait produit une commotion vertigineuse.
L'éclosion des documents « importants », celle de Dreyfus « archi-joueur » en avaient été les effets immédiats.
Avec un pareil terrain, prêt à recueillir tous les mensonges, à en féconder toutes les semences, on allait voir s'épanouir comme par enchantement une flore tropicale.
Second article de la Libre Parole sur l'arrestation da capitaine Dreyfus. — Accumulation inouïe de mensonges. — Ossa sur Pélion.
Nous venons d'exposer comment l'un des plus éminents parmi les journalistes parisiens, Cassagnac avait renchéri sur l'information de la Libre Parole.
Cette dernière tenait un « clou ».
Elle n'allait pas le lâcher.
Le 2 novembre 1894, en même temps qu'avait paru l'article précité de Cassagnac, la Libre Parole avait publié, elle-même, ce nouvel article :
La Juiverie a imposé au gouvernement le silence sur l'arrestation de Dreyfus.
Il est avéré aujourd'hui que si l'arrestation du capitaine Dreyfus a été gardée secrète pendant près de quinze jours, c'est que ce misérable est Juif.
Le gouvernement n'a cédé à aucune préoccupation patriotique en donnant aux fonctionnaires de tout ordre, sous peine de révocation immédiate, la consigne de se taire.
C'est la Juiverie tout entière qui lui a imposé le silence; dans l'espoir qu'en gagnant du temps, elle parviendrait à étouffer l'affaire.
Cet exorde commence par un mensonge.
C'est, en effet, à l'instigation du commandant du Paty de Clam, « antijuif » s'il en fut, que des précautions extraréglementaires furent imposées au directeur de la prison du Cherche-Midi, le commandant Forzinetti, au sujet de son prisonnier Dreyfus.
C'est en invoquant les « menées à venir » des Juifs, menées qui n'ont d'ailleurs pas existé, que le lieutenant-colonel d'Aboville vint à la prison du Cherche- Midi choisir la cellule destinée à Dreyfus et formuler au commandant Forzinetti de minutieuses recommandations de secret, au sujet du prisonnier qu'il allait recevoir.
Voilà ce qui est avéré.
Quant à la Juiverie, ni tout entière, ni par aucun des individus qui lui appartiennent, elle ne fit ombre de démarche auprès du commandant Forzinetti, ainsi que celui-ci l'a loyalement et hautement déclaré.
Lesecret de l'arrestation de Dreyfus, condamné par la publicité de l'arrestation d'Anastay.
is avons vu hier plusieurs officiers, qui sont indignés de la partialité bienveillante dont a bénélicié Dreyfus et dont il bénélicierait sans doute encore, si la Libre Parole n'avait, la première, soupçonné la vérité. Les journaux officeiux prétendent bien que si le
rnement s'est tu, c'est qu'il voulait éviter un
scandale dont la honte devait rejaillir sur toute l'armée.
C'est là une défaite qui ne trompe personne.
L'armée n'est pas plus déshonorée parce que Dreyfus est un traître, qu'elle ne le fut naguère parce que Anastay fut un assassin.
Chercha-ton jamais, soit à atténuer le crime, soit à cacher au public l'arrestation d'Anastay?
D'où vient que c'est le contraire pour Dreyfus, également officier, mais Juif; sinon précisément que sa qualité de Juif lui a assuré l'appui occulte de tous ses coreligionnaires?
Cette seconde partie de l'article de la Libre Parole commençait encore par un mensonge, placé, il est vrai, dans la bouche de «plusieurs officiers» entretenus la veille par l'auteur de l'article.
La « partialité bienveillante » dont il y est question est le contraire de la vérité.
Le lieutenant-colonel d'Aboville, venu au Cherche- Midi de la part du ministre, prescrivit en effet de placer le capitaine Dreyfus à 1* « ordinaire des condamnés » et non à celui des prévenus.
Or c'était là une aggravation extraréglementaire de sa situation, aggravation absolument exceptionnelle.
Quant au silence gardé par* le gouvernement, il tenait à ce que, au bout de deux semaines, l'instruction n'avait pas fait un pas de plus qu'avant l'incarcération de Dreyfus.
Dans ces conditions, faute de preuves, un « nonlieu » allait intervenir.
Par conséquent, la publication de l'arrestation aurait été un scandale inutile; car, en pareil cas, il est de règle de ménager à la fois la réputation de l'offl-
cier soupçonné et le prestige de l'autorité militaire dont les soupçons étaient mal fondés.
Quand à propos du premier mensonge, « partialité bienveillante », la Libre Parole se décernait le compliment d'avoir « soupçonné la vérité », elle usait d'un euphémisme.
La communication officieuseet clandestine, que lui avait fournie du Paty de Clam, du nom, du grade, de la fonction de l'officier incarcéré, ce n'est pas à la perspicacité de la Libre Parole que le mérite en revenait.
Ce mérite revenait à du Paty : en réalité, ce mérite était une honte, car c'était le manquement de l'officier de police judiciaire à la discrétion professionnelle ; c'était la forfaiture.
Quant à la comparaison du cas de Dreyfus avec celui d'Anastay, elle était inepte.
Un crime de droit commun avait été commis.
Une femme avait été assassinée en plein jour.
Après diverses pistes erronées, la justice civile avait procédé à l'arrestation du meurtrier.
Le dissimuler était impossible, aussi bien que cacher l'identité du meurtrier.
Dans le cas de Dreyfus, aucun cadavre, rien de public. Tout. s'était passé entre les murs du ministère et ceux du Cherche-Midi. Du moment où l'instruction était close par un « non-lieu », toute publication constituait un scandale inutile, ainsi qu'il a déjà été observé.
Quant à Y « appui occulte de tous les coreligionnaires de Dreyfus », c'était d'autant plus un mensonge, qu'en dehors de madame Dreyfus et de Ma thieu Dreyfus, qui s'étaient bien gardés de souffler mot de l'arrestation du capitaine, nul ne s'en doutait avant la nouvelle lancée parla Libre Parole.
Dreyfus a livré à l'Italie la mobilisation du 15e corps et les plans de la forteresse de Briançon.
Nous avons donné hier les différentes versions qui couraient sur les causes de l'arrestation du capitaine israélite.
Ces versions étaient toutes vraies.
Il est traître à la patrie : il est traître, en outre, à des camarades, officiers comme lui.
Dreyfus faisait partie, nous l'avons dit, du premier bureau de l'état-major général de l'armée, celui où sont centralisés les documents les plus importants, tous ceux qui sont relatifs à la mobilisation et à la concentration des troupes en temps de guerre.
Là, gît, en quelque sorte, le secret des batailles prochaines.
Le livrer à l'ennemi, c'est lui vendre notre défaite.
Or, c'est ce secret, une partie tout au moins de ce secret, que Dreyfus a révélé à l'étranger.
Gomment y fut-il amené ?
Voici comment on le raconte :
Dreyfus s'aboucha, il y a quelques mois, avec un officier italien qui lui livra des pièces sans importance contre une certaine somme d'argent.
De son côté, l'officier juif livra à cet espion italien ce qu'on appelle des « pièces d'amorçage » et se fit payer.
L'officier juif, « amorcé » lui-même, se laissa aller jusqu'à livrer les plans de mobilisation du 15e corps, série G, puis ceux des forts de Briançon et divers renseignements sur les points offensifs dans les Alpes.
Ce serait son premier crime.
Mais, engagé dans cette voie, Dreyfus ne s'arrêta plus.
Il aurait livré tous les plans, tous les documents, s'il lui avait été possible de les soustraire sans qu'on s'en aperçût.
Cette troisième partie de l'article de la Libre Parole est du pur roman.
L'acte d'accusation contre Dreyfus, qui sera publié plus bas, ne fait mention d'aucune des circonstances de ce roman.
Qui avait porté ce roman à la Libre Parole ? Qui y avait inséré là « série C, des plans de mobilisation du 15e corps? »
Le lecteur le devinera aisément. Il n'y avait pas d'autre motif à l'insertion de ce détail dans le roman, que celui de donner un vernis technique à la phraséologie qui l'agrémentait. Son auteur était du Paty de Clam, le premier informateur de la Libre Parole. Un officier dans sa situation pouvait seul mentir avec cette propriété de termes.
Dreyfus a livré aux gouvernements étrangers les noms des officiera qui y allaient en mission.
Contrainte de se tourner d'un autre côté, la rage de Dreyfus ne s'apaisa pas pour cela.
Ne pouvant plus livrer des plans, Dreyfus livra des noms.
La trahison se doubla de la plus ignoble lâcheté.
Le poste qu'occupait Dreyfus à l'état-major lui permettait de connaître les noms des officiers, qui sont envoyés, chaque année, en mission secrète à l'étranger par le ministère de la guerre.
Le Petit Journal explique comment Dreyfus exploitait ce secret et comment son crime fut découvert...
Yoici l'article du Petit Journal, cité par la Libre Parole à l'appui de ce nouveau roman, digne du premier :
Les officiers envoyés en mission rendaient à la défense nationale des services dont on devine l'importance.
A la suite des divulgations du capitaine Dreyfus, toutes sources de renseignements furent taries pour eux, toutes portes fermées.
Ils eurent la conviction qu'un traître les avait vendus et que ce traître était un Français.
Leurs rapports, envoyés au ministère de la Guerre, y produisirent une profonde impression.
Des enquêtes furent ouvertes dans le plus grand secret.
De nouveaux émissaires furent envoyés.
On cacha les noms de ces dévoués serviteurs de la France au capitaine Dreyfus, et ceux-ci réussirent dans leur dangereuse entreprise.
Les soupçons qui se portaient sur le traître, d'après les rapports de nos émissaires dont l'action avait été annihilée par les odieuses révélations faites à l'étranger, se confirmaient.
Le ministre de la guerre chargea alors M. Cochefert de se rendre en Italie, avec tout le secret possible, à l'effet d'entendre les explications verbales qui devaient amener la certitude de la culpabilité de Dreyfus.
Le chef de la Sûreté revint avec des charges accablantes contre le capitaine Dreyfus.
La Libre Parole faisait suivre cette citation du Petit Journal de l'observation suivante :
C'est alors que l'arrestation fat décidée.
Ce roman des trahisons de Oreyfus n'avait pas de base.
Il n'y en a pas trace dans l'acte d'accusation contre Dreyfus, qui fut produit devant le conseil de guerre.
Jamais M. Cochefert n'entendit prononcer le nom du capitaine Dreyfus avant la seconde semaine d'octobre 1894, quand il fut invité à se rendre au ministère de la guerre pour y procéder le 15 octobre à l'arrestation du capitaine Dreyfus.
Ce simple détail suffit pour juger de la véracité de l'échafaudage qui le précède.
Confidences du général Riu. — Le général amplifie les potins mis en circulation le matin, en y ajoutant de son cru.
L'article de la Libre Parole poursuivait par le récit d'une visite « au domicile du traître, 6, avenue du Trocadéro ».
Ce récit relatait les impressions de la concierge de l'immeuble sur son locataire.
Elles étaient d'ailleurs excellentes, et le reporter les avait transcrites en termes d'une parfaite convenance (1).
lui (in l'article se terminait par une conversation avec le général lliu, dans le salon de la Paix, à la Chambre des députés.
— ■ Mon général, que pensez-vous du capitaine Dreyfus ?
— Je pense qu'il faut qu'on le fusille.
(1) Ce récit a été reproduit aux pages 68 et 09 de « Dreyfu$? i
Cette phrase est dite de premier mouvement, sans hésitation, d'un ton net de soldat qui ne transige pas avec le devoir.
— Mais quelle est votre appréciation sur la gravité des faits reprochés au capitaine Dreyfus?
— Il y a deux choses qu'on lui reproche. L'une sur laquelle on n'est pas encore bien fixé. Quels sont exactement les documents intéressant la défense nationale qu'il a vendus à l'étranger? On l'ignore. Mais sur la seconde, il n'y a pas de doute. II a livré à l'ennemi les noms de ses camarades envoyés en mission chez nos voisins. 11 les vouait ainsi à une condamnation certaine, à la prison, à la mort peut-être, car vous savez comment nos voisins traitent ceux qu'ils regardent comme des espions. Ce crime est le plus lâche, le plus immonde qu'on puisse imaginer.
On peut, à la rigueur, « expliquer », car ces trahisons ne s'excusent jamais, la vente des documents. Elle pouvait n'avoir pas de résultats immédiats. Si elle était susceptible de causer des désastres, cela restait anonyme, vague, lointain. Le traître pouvait espérer, qu'avec le temps, les effets de son crime seraient atté^ nues; mais livrer des camarades, des compagnons d'armes, les désigner du doigt à l'ennemi, donner leurs noms! Cela, c'est abominable, répugnant, plus lâche que toutes les lâchetés.
— Ne voyez-vous pas, mon général, une corrélation entre ces faits et ceux qui ont permis à l'empereur Guillaume de découvrir l'identité des deux héroïques officiers de marine, MM. Degouy et Delguey-Malavas, arrêtés Tannée dernière à Kiel?
— Cette corrélation est possible. On n'ignorait pas, en effet, à la Guerre, la mission dont avaient été chargés ces deux officiers, dépendant du ministère de la marine. Vous savez que la défense des côtes qui, logi-
quement, devrait ressortir à ce dernier ministère, ne lui appartient plus Dreyfus devait donc être au courant de la périlleuse entreprise, confiée au courage de MM. Degouy et Delguey-Malavas. Est-ce lui qui les a dénoncés? je n'en sais rien. Mais, s'ils l'ont été, quel peut être le coupable? Il n'y a pas deux hommes capables de faire ce qu'a fait Dreyfus.
— Sur ce triste individu, personnellement, mon général, vous ne savez rien?
— Je sais, et de très bonne source, qu'il menait la vie largement. Il était toujours en voiture et dépensait beaucoup. Je sais aussi, et cela est plus intéressant, qu'il était le protégé de Reinach.
— On le trouve dans toutes les sales histoires, celui-là !
— Mettons presque toutes.
— Ceci m'amène à vous demander si Dreyfus n'était pas le premier Juif attaché à l'état-major général.
— Certes non, ce n'était pas le premier, car depuis longtemps, depuis Freycinet notamment, ils sont en nombre au ministère de la guerre. Ils aiment mieux être là, naturellement, que dans les garnisons. L'avancement y est plus rapide. Tenez, un exemple : un Juif, N..., est entré à l'état-major général, il y a quelques années, comme capitaine ; et sans en être jamais sorti, il vient d'en repartir colonel.
— Savez-vous pourquoi on a tenu si longtemps secrète l'arrestation de Dreyfus et pourquoi les notes officieuses essaient d'atténuer son acte?
— Je vous répète qu'il était le protégé de Reinach. J'en sais très long sur les influences qu'on a mises en mouvement pour sauver le misérable. Mais je ne puis vous les dévoiler. Ce sont des confidences qui m'ont tout appris, je dois me taire.
— Je n'insiste pas, mon général. Mais, sans doute, finirons-nous par tout savoir.
— Je le souhaite, car cela permettrait un fameux nettoyage. Et la République en a besoin.
Cette interview prouvait que la commotion qui avait frappé Gassagnac avait également ébranlé les cellules cérébrales du général Riu.
Cette interview montrait que la lecture du Petit Journat du matin avait paru article d'Évangile à ce militaire médiocrement réfléchi, car il le répétait en ajoutant : « Il n'y a pas de doute. »
Sur l'extension du roman du Petit Journal à Degouy et Delguey-Malavas, le général "avait tendu la perche à son interlocuteur, en homme qui ne demande pas mieux, Et quelle perche !
Le général avait, par exemple, fait une gaffe, une grosse, en mêlant Reinach à l'affaire.
Reinach n'avait, en effet, jamais entendu parler du capitaine Dreyfus, avant son arrestation.
En somme, Riu avait brodé sur le même thème que Cassagnac, selon ses propres moyens.
Il est pourtant une des insinuations de son interview, celle de la trahison par Dreyfus des officiers de marine Degouy et Delguey-Malavas, qui allait faire son chemin et devenir un lieu commun dans les articles de Drumont et de Rochefort.
Cette insinuation était fausse, ainsi que les affirmations qui la suivirent.
La preuve en fut donnée par le frère de l'un des officiers, M. Paul Degouy.
Ce journaliste formula, en effet, la déclaration suivante le 22 février 1898 :
Mon frère n'est pas avec vous. Il est de ceux qui croient que ses chefs n'ont pas pu s'engager sans que
les preuves soient éclatantes. Dites en mon nom, car c'est en mon nom seul que je fais auprès de vous cette demande^; dites, je vous y autorise, que jamais, pour toutes sortes de raisons que je n'ai pas à vous développer, Dreyfus n'a pu être soupçonné de l'avoir dénoncé.
Me Labori lut textuellement cette déclaration à l'audience du 23 février 1898, comme lui ayant été communiquée « la veille, à la barre » par M. Paul Degouy.
Eh bien ! La Libre Parole n'a jamais fait connaître à ses lecteurs cette infirmation précise de l'une des accusations émises par elle contre Dreyfus.
Elle a même, postérieurement au 23 février 1898, réédité, comme si de rien n'était, la calomnie ébauchée dans son numéro du 2 novembre 1894.
Cette constatation n'est pas sans intérêt, au point de vue de la facilité avec laquelle éclosent les calomnies dans un pareil milieu et de la difficulté avec laquelle elles peuvent en être arrachées.
Cet article de la Libre Parole était donc un tissu de faussetés, juxtaposées avec habileté, de façon à procurer au lecteur des sensations atroces et des impulsions violentes.
Tel un alcool, adroitement frelaté pour produire une exaltation factice.
L'examen raisonné de cet article permet à l'esprit impartial, soucieux de l'exactitude des faits, de se faire un front d'airain en face des audacieuses inventions dont l' a liai re Dreyfus fut désormais l'occasion, presque quotidienne.
Rarement, en elîet, le mensonge fut mis en œuvre avec autant d'impudence.
Avant de passer outre à l'interview du général
Riu, il convient cependant de noter encore le trait suivant :
« Je sais, et de très bonne source, qu'il menait la vie largement. Il était toujours en voiture et dépensait beaucoup. »
Il est clair que cela est moins méchant que l'insinuation d'avoir livré des compagnons d'armes à l'empereur Guillaume.
Gela est même moins grave que « l'archi-joueur » sorti delà plume de Gassagnac, sans que personne ait jamais su pourquoi.
C'est du roman chez la portière, plutôt que du « Ponson du Terrail ».
Cependant, tout ineptes que soient ces racontars, ils ont été le ciment qui a reliéjes grosses calomnies : « la dénonciation de Delguey-Malavas et Degouy », « l'archi-joueur », « le livreur des plans de mobilisation du 15e corps », « le livreur des plans des forts de Briançon » etc.
Si le général Riu avait été homme de sens, il se serait tu, car il ne savait rien; pas plus sur le nombre des voitures que prenait Dreyfus, que sur les relations de Dreyfus avec Reinach qui n'avaient jamais existé.
Mais le moyen de se taire, quand Gassagnac y allait de «l'archi-joueur» des documents «importants » etc., tout aussi inexactement que Riu dans le domaine des voitures et de Reinach.
C'était à qui battrait le record. C'était une sorte de concours entre le général et le journaliste, à qui dirait le plus de bêtises.
Et cela devenait de l'histoire; cela allait faire « matières incendiaires », dans l'immense rJ|âsieroù devait être attaché l'honneur de la France et celui de ses hommes d'État.
Le premier article de Rochefort sur le capitaine Dreyfus. « Le général Mercier va sauver la vie à Dreyfus. »
A cette époque, Rochefort et Drumont étaient à Bruxelles.
Ils avaient cru sage d'échapper ainsi à la vindicte des lois de leur pays.
Rochefort avait subi, en effet, une condamnation par contumace à la déportation, de compagnie avec le général Boulanger et le comte Dillon.
Drumont avait encouru une condamnation par défaut pour un délit de presse.
L'un et l'autre avaient trouvé chez les Belges un asile tutôlaire.
C'est de là que Rochefort écrivit l'article, dont voici la substance :
Casimir- Pc rier, Dupuy, Poincaré, Burdeau ne sont que les huissiers de Rothschild, lequel est le véritable banquier de la Triple-Alliance, puisque tous les intérèts de sa maison, en apparence située rueLaflitte, sont à Berlin, à Vienne, à Naples, et aussi à Lom
Or, il n'y a pas longtemps, Rothschild s'est donné une peine extraordinaire pour faire échouer L'emprunt
russe, contracté par le czar dans le but de mettre son armée sur le pied de guerre et d'en préparer la mobilisation.
Empêcher Alexandre III de l'effectuer au moment psychologique, c'était faciliter de gaieté de cœur l'invasion de nos frontières, et faire échec à l'emprunt, c'était compromettre ou tout au moins retarder la mobilisation des troupes russes.
Eh bien ! comme on n'a vu dans la catastrophe du Panama que des Hugo Obœrndœrfer, des Arton, des von Reinach, tous Allemands de cœur et de patrie, on a constaté que la coalition financière formée contre l'emprunt russe ne se composait que de spéculateurs d'outre-Rhin, tous soutenus par les diverses branches de l'innombrable famille Rothschild.
Même s'ils n'y étaient que médiocrement disposés, nos gouvernants seraient forcés de se soumettre ou de se démettre ; mais, dans cette circonstance encore, les valets sont dignes du maître.
S'ils ont Rothschild d'un côté, ils ont de l'autre Reinach, gendre et neveu du suicidé de Nivillers, Reinach qui est de Hambourg comme son beau-père, et qui a pieusement recueilli dans les papiers de ce mort la liste intégrale des chéquards dont fourmille le Parlement.
Quand un homme, si répugnant et si méprisable qu'il soit, possède un aussi formidable instrument de règne, il faut bien, coûte que coûte, compter avec lui.
Et personne ne l'ignore, Reinach est resté l'humble et fidèle sujet du roi de Prusse, qu'il proposait dernièrement de recevoir sous des arcs de triomphe, s'il prenait à celui-ci la fantaisie cocasse de venir visiter notre exposition de 1900.
Il y a même un scélérat que la mort du czar va tirer d'un pas difficile.
C'est le capitaine Dreyfus, aujourd'hui à la prison du Cherche-Midi pour avoir livré à l'ennemi les secrets de notre défense militaire, et à qui Mercier, son supérieur au ministère de la guerre, va s'empresser de sauver la vie.
En effet, maintenant que le czar est mort et que l'alliance russe va être remplacée par l'alliance allemande, ce Dreyfus est innocent.
D'ailleurs Rothschild, notre seigneur à tous, saurait bien empêcher qu'on fusillât un de ses coreligionnaires.
Cet article parut dans Y Intransigeant du 4 novembre, c'est-à-dire le 3 novembre.
11 mêlait le nom de Dreyfus à celui du général Mercier, à celui du tsar Alexandre III, à celui de Rothschild, à celui du Président de la République et de ses ministres Dupuy et Poincaré.
Sauf cette salade de noms, cet article ne signifiait rien.
Mais cette salade était, à elle seule, un symptôme.
Dreyfus allait, aux mains de Rochefort, devenir l'un des leviers de ce « défaiseur d'Empereur », qui allait devenir un « faiseur de coupable ».
Pauvre Dreyfus ! Infortuné prisonnier du Cherche- Midi ! Il était tombé sous la main fatale du grand « démolisseur ».
Il n'en sortirait que pantelant et broyé, après mille coups furieux qu'il assénerait, marteau involontaire saisi par la main puissante de Rochefort, aux grands de ce monde visés par le terrible polémiste.
Le premier article de Drumont sur le capitaine Dreyfus. Fatalité de la trahison de Dreyfus.
Le jour même ou Y Intransigeant avait publié le précédent article de Rochefort, le 3 novembre 1898, la Libre Parole avait offert à ses lecteurs l'homélie suivante, signée de son rédacteur en chef:
Dreyfus chargé des crimes de Judas, de Deutz, de Simon Mayer de Naquet, d'Arthur Meyer, de l'officier d'administration Meyer et de Hemerdinger.
L'affaire du capitaine Dreyfus qui cause, même à l'étranger, une émotion si considérable, n'est qu'un épisode de l'histoire juive.
Judas a vendu le Dieu de miséricorde et d'amour.
Deutz a livré la femme héroïque qui s'était confiée à son honneur.
Simon Mayer a arraché le drapeau tricolore de la Colonne Vendôme et Ta jeté sur un lit de fumier.
Naquet et Arthur Meyer ont conduit à sa perte le pauvre général Boulanger.
L'officier d'administration Meyer a aidé le Juif Hemerdinger à fabriquer de faux poinçons.
Les bouchers juifs font manger de la charogne à nos soldats.
Le capitaine Alfred Dreyfus a vendu à l'Allemagne les plans de la mobilisation et le nom des agents chargés du service d'information.
Les Français sont encore plus coupables que Dreyfus.
C'est la fatalité du type et la malédiction de la race.
Ce ne sont pas les Juifs, c'est nous qui sommes les coupables, et ils seraient en droit de nous répondre : « Pourquoi avez-vous rompu avec les traditions de vos ancêtres? Pourquoi n'écoutez-vous pas, pourquoi poursuivez-vous, pourquoi proscrivez-vous les écrivains qui vous préviennent des pièges qui vous sont tendus? Pourquoi confiez -vous vos secrets à ceux qui vous trahiront toujours ? »
Oui, notre jour viendra ; mais, hélas ! il arrivera au milieu de la tempête.
Si quelque défaite se produisait, tout ce que nous avons dit, tout ce qui a été si vite oublié, tout ce qui a excité le rire vénal de la Presse officieuse, tout cela remonterait en bouffées de fureur soudaine à la tête de tous.
Mission divine deDrumont.
Ce mot : « Les Juifs ! Ce sont les Juifs t » reprendra la signification véridique et terrible qu'il avait pour les Français d'autrefois.
Il résumera toutes les indignations. Il justifiera tous les entraînements.
Quelques innocents se trouveront peut-être confondus avec les criminels, qui ont si lâchement abusé de la plus naïve mais aussi de la plus généreuse des hospitalités.
Ceux-là alors comprendront, mais trop tard, que nous avons été suscités du milieu du peuple, non point seulement pour apporter le salut à nos frères de France, mais aussi pour prédire aux envahisseurs de Judée l'effroyable châtiment qui les attendait.
Notre mission, en effet, ne consiste pas seulement à dire aux pauvres serfs de la terre des Gaules, aux ouvriers, aux travailleurs écrasés par les impôts d'Israël, foulés aux pieds par les tyrans insolents d'Israël : « Secouez le joug avilissant qui pèse sur vous ! »
Notre devoir est aussi de dire aux faiseurs de razzias, installés maintenant dans les plus beaux hôtels de Paris, dans les châteaux historiques qui racontent un si glorieux passé : « Vous êtes d'effrontés voleurs et vous serez punis par ceux que vous avez dévalisés. »
La trahison de Dreyfus ne choque guère plus que la présence de Joseph Reinach au Parlement français.
Au risque d'étonner quelques personnes, je déclare que l'abominable action du capitaine Dreyfus ne me choque guère davantage que la présence du neveu et du gendre de von Reinach dans ce Parlement français, dont une majorité de chéquards et de laquais vient de chasser un représentant du peuple.
Il faut être arrivé au point de débilité intellectuelle où sont descendus les Français d'aujourd'hui, pour
admettre une minute que Cornélius Herz ait pu arracher des millions à von Reinach, en le menaçant de révéler qu'il avait donné des chèques à un certain nombre de députés et de sénateurs.
Au-dessous de ce degré d'affaiblissement mental, il n'y a plus que les Berckobas qui, nous apprend Flaubert, se dévoraient le poignet sans s'en apercevoir.
Distribuer des chèques, cela se fait journellement ; cela est de pratique courante, et un député, qui fait quelque bruit en ce moment, disait très simplement, il y a quelques années, à un financier qui me Ta raconté :
« Je viens de toucher un joli pot-de-vin dans les chemins de fer du Sud ; comment me conseillez-vous de le placer?))
Reinach avait tellement les députés dans sa main que le souvenir de cet homme les accompagnait jusqu'à la brasserie.
On me montrait dernièrement des autographes d'hommes publics, zélés partisans de la politique de Casimir-Perier et empressés à voter la « loi scélérate ». L'un d'eux écrivait :
« Voici quelques notes sur le projet. Je suis désolé d'être obligé d'aller rejoindre Lanessan à la brasserie, 6, rue du Faubourg- Saint-Honoré, où je resterai jusqu'à une heure et demie.
» M. de R... vous recommande de ne pas voir Rouvier avant d'avoir tout arrêté avec Charles de Lesseps. »
Quel usage Reinach a-t-il fait de cette puissance, au moment du voyage de Ferdinand de Lesseps à Berlin ?
Qœ s'est-il passé, à l'époque de l'affaire Schnœbelé?
Voici ce qu'il serait d'un intérêt capital à connaître pour la France.
FJourens, qui est le seul ministre des Affaires étrangères, patriote et clairvoyant, que nous ayons eu depuis vingt ans, me disait à moi-même :
« Ce point m'a toujours préoccupé autant que vous. J'ai tout fait pour savoir la vérité : je n'y suis jamais parvenu. »
C'est la connaissance de ce mystère qui permettait à Cornélius Herz de, faire ce qu'il voulait de Reinach.
Il est évident que si on avait perquisitionné de suite chez Reinach, on aurait tout découvert; mais Quesnay de Beaurepaire, le vertueux magistrat, ayant forfait à son devoir et refusant de poursuivre pendant trois ans, le commissaire Clément jugea hon de suivre un tel exemple en petit.
Il suffit d'ouvrir l'Enquête Parlementaire sur le Panama pour se rendre compte de ce fait.
La commission rogatoire nommée par M. Prinet pour saisir les papiers de Reinach, et sur laquelle le juge d'instruction avait écrit le mot urgent, est du 5 septembre 1892.
Elle ne fut exécutée, ni ce jour-là qui était un sa-, medi, ni le lendemain qui était un dimanche, ni le surlendemain lundi.
Ce ne fut que le mardi, à neuf heures et demie du matin, que Clément se décida à agir, alors que Joseph Reinach avait eu le temps d'enlever tous les papiers avec lesquels il mène la Chambre aujourd'hui.
M. Brisson, le président de la commission d'enquête, qui a de belles parties d'honnête homme auxquelles nous avons toujours rendu justice, serait bien aimable de nous dire pourquoi il n'a pas exigé' la révocation d'un commissaire qui avait refusé d'exécuter les ordres qui lui avaient été donnés.
La loi a été violée, car Dreyfus a été écroué au Cherche-Midi sous un faux nom.
Le même fait s'est produit pour le capitaine Dreyfus.
Quand un malheureux catholique a commis un délit quelconque, on communique à la presse les moindres détails de l'affaire.
On a tenu l'arrestation de Dreyfus secrète pendant quinze jours, et l'on a, paraît-il, écroué le misérable au Cherche-Midi sous un faux nom, ce qui est absolument contraire à la loi.
C'est l'ensemble de toutes ces circonstances qu'il faut examiner, lorsqu'il s'agit d'une affaire d'espionnage à laquelle les Juifs se trouvent mêlés.
On comprend l'émotion qu'a soulevée Pignominieuse action de Dreyfus ; mais, là encore, le public n'aperçoit qu'un des côtés de la question.
Que pouvait cet homme, à côté d'un vonReinach qui disposait du Parlement, qui savait ce qui se passait dans toutes les commissions de la Chambre et qui, en réalité, y faisait ce qui lui plaisait?
Ce sont des hommes comme celui-là, qui sont les vrais chefs de l'espionnage allemand en France.
Les Juifs comme Dreyfus ne sont probablement que des espions en sous-ordre, qui travaillent pour les financiers israélites ; ils sont les rouages du grand complot juif qui nous livrerait pieds et poings liés à l'ennemi, si l'on ne se décidait, au moment où la guerre deviendra imminente, à prendre des mesures de salut public.
Il n'était question de Dreyfus que dans un petit nombre des alinéas de cet article, savoir : i° Dans la première partie: « Le capitaine Alfred
Dreyfus a vendu à l'Allemagne les plans de la mobilisation et le nom des agents chargés du service d'information. »
2° Dans la seconde partie : « Au risque d'étonner quelques personnes, je déclare que l'abominable action du capitaine Dreyfus ne me choque guère davantage que la présence du neveu et du gendre de von Reinach dans le Parlement français. »
3° Dans la cinquième partie : « On a tenu l'arresta" tion de Dreyfus secrète pendant quinze jours et l'on a paraît-il, écroué le misérable au Cherche-Midi sous un faux nom, ce qui est absolument contraire à la loi. »
4° A la fin de la cinquième partie : « Les Juifs comme Dreyfus ne sont probablement que des espions en sous-ordre, qui travaillent pour les financiers israélites. »
Tels sont les quatre principaux traits de cet article, où Dreyfus était mis directement en cause.
Il convient de retenir seulement le premier de ces traits, l'affirmation péremptoire de la vente par Dreyfus des noms des agents du service d'information en outre des plans de la mobilisation.
En effet, les trois autres traits n'ont, en réalité, pas d'importance et ne présentent d'ailleurs aucune vérité : ils se bornent à ressasser des inexactitudes déjà publiées.
Ce sont des racontars du genre de ceux du général Riu, précédemment examinés. La suite des événements le démontrera péremptoirement.