CHAPITRE HUITIÈME
Le second article de Rochefort. —Pluie d'outrages sur le général Mercier.
Gomme on l'a vu, ces deux articles de Rochefort et de Drumont ne contenaient rien, touchant Dreyfus, qui s'adressât à la raison du lecteur.
C'étaient des phrases pleines de passion ; elles escomptaient la culpabilité de Dreyfus comme un fait constant, archi-démontré.
On ne réfute pas la passion. Par conséquent, ces dires n'étaient pas susceptibles de réfutation.
Ces articles n'étaient d'ailleurs que des escarmouches, des combats d'avant-garde, où les deux polémistes tâtaient leur adversaire plus encore qu'ils ne l'attaquaient.
Dans l' Intransigeant paru le 4, daté par conséquent du :> novembre, Rochefort prit à partie le général Mercier, dans ces termes cruels:
Dreyfus a fait U'< plu- compléta iwuv. — Mercier veut lui
appliquer une peine dérisoire.
Le traître Dreyfus, étant à la fois le protégé de Rci-
nach, de Mercier et de Rothschild, a parfaitement raison d'être rassuré sur son sort.
Il n'a pas hésité, en effet, à faire les plus complets aveux, sachant que les Allemands qui nous gouvernent sont résolus à lui appliquer une peine dérisoire, bientôt suivie d'une grâce complète.
Déjà Mercier, obligé d'avouer le crime qu'il tenait soigneusement caché, a fait déclarer par ses agences qu'il y avait contre un officier français, qu'il se gardait de nommer, « présomption » de vente de documents «peu importants » à une puissance étrangère.
L'incurie, la bêtise et la mauvaise foi de notre ministre de la guerre faisant de celui-ci le quasi complice du traître, il est clair qu'il s'attachera à démontrer le peu d'importance des documents, bien qu'il lui soit impossible d'en connaître la nature ni le nombre, attendu qu'après les avoir communiqués à l'Allemagne, le Dreyfus les replaçait mystérieusement dans leurs cartons.
. Or, si les pièces étaient sans conséquence pour notre mobilisation, il est évident que la Triple Alliance, à laquelle il les vendait, n'aurait pas été assez naïve pour les lui acheter.
Dreyfus est joueur. — S'il n'est pas joueur, c'est un Allemand détaché dans l'armée française par l'empereur Guillaume.
Le gouvernement qui, dans cette affaire comme dans toutes les autres, va se fourrer du mensonge jusque là, fait répandre le bruit que ce ne peut être l'appât du gain qui a fait agir le capitaine Dreyfus, attendu que celui-ci est riche et n'avait aucun besoin de recourir aux subsides de l'étranger.
Cette imposture est bien digne des flibustiers qui la mettent en circulation.
D'abord le capitaine Dreyfus n'est pas riche : il est joueur, ce qui n'est pas du tout la même chose, aucune fortune ne résistant à des pertes réitérées de deux ou trois mille francs par soirée.
En second lieu, si effectivement il est riche et que ce ne soit pas par cupidité qu'il ait livré à l'ennemi les secrets de notre défense nationale, ce serait donc par haine de la France et par le désir de la voir envahie de nouveau.
En ce cas, ce Dreyfus serait simplement un Allemand entré dans notre armée pour la désorganiser, et au ministère de la guerre pour y pratiquer l'espionnage au profit de Guillaume II son empereur.
Mercier serait alors encore plus coupable et plus ignare que nous ne le supposions, le premier devoir d'un ministre qui attache des officiers au service de l'état-major étant de savoir d'où ils viennent.
Le Ramollot de la guerre est bon à réformer.
A moins que le Ramollot de la guerre n'ait tellement conscience de sa nullité qu'il ait le droit de qualifier de « sans importance » les travaux auxquels il feint de collaborer dans le but de recevoir l'ennemi au cas où il se présenterait.
Si cette affaire de haute trahison était examinée à fond et étalée dans toute son horreur sous les yeux du public, il serait facile d'établir que le Mercier s'occupait si activement de priver la circonscription de Reims de son député en incorporant Mirman, qu'il ne lui restait plus une minute pour serrer ses papiers, qu'il
laissait traîner sur toutes les tables, où le premier capitaine venu pouvait en prendre connaissance.
Vous comprenez le tort que cette constatation désastreuse ferait à son panramollisme.
Il n'y aurait plus qu'à réformer ce ministre pour infirmités contractées à la tribune.
Dreyfus sera jugé à huis clos, car les officiers ne se fusillent pas entre eux.
C'est pourquoi, il fera comparaître son Dreyfus à huis tout ce qu'il y a de plus clos, devant un conseil de guerre qui n'autorisera aucun indiscret pékin à pénétrer dans la salle d'audience et qui frappera l'accusé d'une modeste réprimande : les officiers ne se fusillent pas entre eux.
Anastay n'a eu qu'un tort : c'est d'avoir attendu, pour assassiner une « pékine», qu'il fût en congé régulier, c'est-à-dire passible de la cour d'assises.
Dreyfus, lui, est en pleine activité de service et n'aura pas affaire à ces mauvais jurés civils, à qui la magistrature donne de si vertes leçons en condamnant tout de même les journalistes qu'ils acquittent.
Mercier est le chef de l'armée. Condamner Dreyfus, ce serait condamner en même temps Mercier et toute l'organisation de l'état-major.
Ce second article de Rochefort était plus outrageant que le premier à l'égard de Mercier et des « officiers qui ne se fusillent pas entre eux » : mais il ne contenait rien de plus sérieux que le premier, sur le fond de la question.
L'affirmation de Rochefort : « Dreyfus a fait les plus complets aveux » était un mensonge.
On en eut d'ailleurs la preuve manifeste, quelques jours plus tard, par une déclaration des plus nettes du ministre de la guerre.
Mais mensonge pour mensonge, celui-là ne différait que du petit au gros de celui de « Dreyfus archijoueur » ou des « pièces de grande importance », qui constituaient l'argument de sa trahison.
Après le mensonge audacieux des « complets aveux de Dreyfus », venait le paquet de Mercier : « incurie, bêtise, mauvaise foi ».
Ce « paquet » était lui-même l'occasion d'une nouvelle invention du vaudevilliste contre Dreyfus, qui « replaçait mystérieusement dans leurs cartons les documents communiqués par lui à l'Allemagne », ce qui empêchait Mercier d'en connaître la nature et le nombre!
Rochefort faisait flèche de tout bois.
N'importe quelle calembredaine qui lui venait à l'esprit lui paraissait une preuve de la culpabilité de Dreyfus pour le lecteur français.
C'est ainsi qu'il affirmait ensuite que Dreyfus était joueur, ce qui d'ailleurs n'avait pas le mérite de la nouveauté, puisque Gassagnac l'avait imaginé deux jours plus tôt.
Mais Rochefort glissait seulement là-dessus, comme sur un hors-d'œuvre: il émettait, aussitôt après, l'idée que Dreyfus était un agent allemand, (( pratiquant l'espionnage au profit de Guillaume II, son empereur ».
CUte trouvaille, Itochefort devait la développer trois années plus tard, et publier à l'appui des lettres autographes de Guillaume II.
Le i novembre 1894, Rochefort y voyait un prétexte commode pour taper sur le général Mercier, pour le traiter de Kamollot.