Spécimens, de VécHtwe d* Esterhazy
Il y aune chose que nous faisons généralement, lorsque nous avons affaire à quelqu'un dont les allures peuvent paraître suspectes.
Nous prenons un spécimen de son écriture et nous le comparons avec certains documents que nous possédons.
De cette comparaison peut résulter une confirmation ou une infirmation des soupçons qui pèsent sur la personne.
Je me préoccupai donc de l'écriture du commandant Esterhazy, et, contrairement à ce qui a été dit souvent, notamment dans une lettre que m'a écrite le comman-
dant Esterhazy, je pris pour cela des voies tout à fait régulières.
Avec l'assentiment de mes chefs, j'allai trouverle colonel du régiment auquel appartenait le commandant Esterhazy.
Je lui demandai des spécimens de son écriture ; il mêles remit, sous forme de lettres ayant trait au service.
4. — Ressemblance de «l'écriture Esterhazy» avec «l'écriture bordereau » .
Dès que j'eus ces lettres entre les mains, une chose me frappa d'une façon étonnante : ce fut la ressemblance de cette écriture avec cjlle du fameux bordereau dont on a tant parlé; mais je n'avais pas le droit, n'étant pas expert en écritures, de m'en fier âmes seules impressions.
C'est pourquoi je fis faire des photographies de ces pièces de service en faisant, comme on l'a dit dans une déposition que j'ai lue dans les journaux, cacher des mots tels que mon colonel, ou bien la signature, ou bien des indications qui pouvaient mettre sur la trace de la personne de qui venait cette lettre; et je montrai les photographies ainsi obtenues à deux personnes parfaitement qualifiées pour se rendre compte de la chose.
L'une était M. Bertillon, l'autre le commandant du Paty de Clam.
M. Bertillon dès que je lui eus présenté la photographie, me dit : « C'est récriture du bordereau. »
Je lui dis : « Ne vous pressez pas ; voulez- vous reprendre cet échantillon et l'examiner à loisir? »
Il me répliqua : « Non, c'est inutile; c'est l'écriture du bordereau; d'où tenez vous cela? »
« Je ne puis vous le dire. »
« Enfin, c'est d'une époque antérieure... »
Je lui répondis : « Non, c'est postérieur. »
Alors, M. Bertillon me dit textuellement ceci :
« Les juifs font depuis un an exercer quelqu'un pour avoir l'écriture du bordereau. Ils y ont parfaitement réussi > c'est évident. »
Je laissai deux jours la photographie de la lettre du commandant Esterhazy et une photographie du bordereau entre les mains de M. Bertillon.
Au bout de ces deux jours, M. Bertillon arriva en me
l'enquête DU LIEUTENANT-COLONEL PICQUA.RT 249
disant identiquement la même chose qu'il m'avait dite deux jours auparavant.
La seconde personne à qui je montrai un échantillon de l'écriture du commandant Esterhazy fut le colonel duPaty, alors commandant.
Je ne le lui laissai que quelques minutes, cinq minutes, je crois, et il me dit : « C'est l'écriture de M. Mathieu Dreyfus. »
Il faut vous dire, pour expliquer cela, que le colonel du Paty prétendait que, pour écrire le bordereau, Alfred Dreyfus avait fait un mélange de soa écriture avec celle de son frère.
Eafin, l'indication était précieuse pour moi.
5. — Renseignement d'un agent secret. — Un officier supérieur espion. — Nature des documents livrés par le dit. — Identité avec /es documents spécifiés par le camarade d' 'Esterhazy.
Il y avait encore autre chose qui pouvait attirer mon attention sur le commandant Esterhazy, et j'y reviendrai au moment où je parlerai des enquêtes.
Un agent avait dit qu'un officier, — je ne sais plus si c'est un officier supérieur ou un chef de bataillon, je ne veux pas préciser, n'étaut pas tout à fait sûr, — mettons que ce soit un officier supérieur, lequel était âgé d'environ cinquante ans, — fournissait à une puissance étrangère tels et tels documents.
Or, tels (d. tels documents étaient précisément ceux dont m'avait parlé le camarade auquel je m'étais adressé, lorsque j'avais découvert la carte-télégramme. "
Je viens de vous exposer la question des écritures.