Les secrétaires d'Esterhazy. — Interrogatoire de Mulot
Je continue maintenant dans Tordre d'idées que j'ai abandonné tout à l'heure.
J'ai dit que, conformément aux ordres donnés par le général Gonse, j'avais tâché de savoir si les secrétaires employés parle commandant Esterhazy avaient copié des documents figurant au bordereau, ou bien figurant parmi ceux qu'indiquait l'agent dont je viens de parler.
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Je n'ai pas continué longtemps dans cette voie.
J'ai vu qu'il était impossible de continuer sans sortir de la discrétion où je m'étais toujours tenu, quoi qu'on en ait dit ; et je me suis arrêté.
Je me suis arrêté au premier des secrétaires d'Esterhazy ; c'est un nommé Mulot, qui a figuré du reste comme témoin au Conseil de guerre, et qui m'a dit qu'on lui avait fait copier dans des livres, — je ne crois pas que ce soit le Manuel de tir, — des choses insignifiantes.
Ge récit très clair des diverses phases par lesquelles la découverte du « petit bleu » fit passer l'esprit très avisé du lieutenant-colonel Picquart, montre que finalement cet officier croyait à l'innocence de Dreyfus, aussi bien qu'à la culpabilité d'Esterhazy, en ce qui concernait la livraison du fameux bordereau à l'un des agents d'une puissance étrangère.
Gela, dès l'époque marquée par le cinquième moment de son enquête, celui où Bertillon et du Paty de Glam reconnaissaient absolument l'écriture du bordereau dans les spécimens de l'écriture d'Esterhazy, fournis au colonel Picquart par le colonel du régiment où Esterhazy était chef de bataillon.
Correspondance du colonel Picquart et du colonel Gonse. Scandale prévu. — Scandale constaté.
A partir de ce moment, Picquart avait la certitude morale de l'identité d'Esterhazy avec le livrancier du fameux bordereau : il s'efforçait de réunir les preuves juridiques suffisantes à justifier la mise en accusation de l'auteur véritable du bordereau, de celui à la place duquel Dreyfus avait été condamné le 23 décembre 1894.
Mais cette mise en accusation ne faisait pas l'affaire de tout le monde.
Les supérieurs hiérarchiques du lieutenant-colonel Picquart paraissaient bien avoir pris leur parti de la mise en accusation d'Esterhazy.
Pour le général Gonse, cela résulte de ce que raconte le lieutenant-colonel Picquart, au neuvième moment de son récit.
Pour le général de Boisdeffre, cela résulte implicitement de l'approbation donnée par lui à cette enquête qu'il connaissait; cela résulte également d'autres éclaircissements apportés par le lieutenantcolonel Picquart, au cours des incidents d'audience qui suivirent sa déposition au procès Zola.
Quant au général Billot, alors ministre de la
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guerre, il résulte implicitement de la connaissance qu'il avait de l'enquête de Picquart, qu'il ne professait pas de parti pris contre la mise en accusation d'Esterhazy.
Cette particularité de l'approbation du lieutenantcolonel par ses divers supérieurs hiérarchiques est d'une importance capitale.
Pour la préciser, les lettres échangées entre Gonse et Picquart sont précieuses.
Voici, d'abord, une lettre du général Gonse.
Elle a été écrite le 7 septembre 1896, de Cormeilles en Parisis, où le général était en villégiature.
Première lettre du général Gonse.
Mon cher Picquart,
J'ai reçu votre lettre du 5 (septembre) et, après avoir réfléchi à tout ce que vous me dites, je m'empresse de vous faire connaître qu'il me paraît utile de marcher daus cette affaire avec une grande prudence, en se méfiant des premières impressions.
Il serait nécessaire, maintenant, d'être fixé sur la nature des documents. Comment ont-ils pu être copiés? Quelles ont été les demandes de renseignements faites auprès des tiers ?
On peut répondre que, dans cet ordre d'idées, il est assez difficile d'arriver à un résultat sans faire quelque bruit. Je le reconnais ; mais, à mon avis, c'est le meilleur moyen de marcher sûrement.
La continuation de l'enquête au point de vue des écritures a le grave inconvénient d'obliger à prendre de nouveaux confidents dans de mauvaises conditions, et mieux vaut, il me semble, attendre encore que l'on soit fixé, pour continuer dans cette voie assez délicate.
Je rentre le 13 septembre et c'est verbalement que l'on peut le mieux s'entendre dans une affaire de cette nature.
En rétamé, mon sentiment est qu'il est nécessaire de lier avec une extrême prudence.
Je vous serre la main, mon cher Picquart, bien affectueusement.
Cette lettre du général Gonse manifeste : 1° Le désir d'être fixé au plus vite sur la nature des documents livrés à une puissance étrangère par Êsterhazy et copiés préalablement par ses secrétaires ; 2° l'intention de ne pas poursuivre la comparaison de Yècriture-Esterhazy avec Y écriture-bordereau .
Le lieutenant-colonel Picquart fit à cette lettre du général la réponse suivante :
Première lettre du colonel Picquart.
Paris, 8 septembre 1896.
Mon général,
J'ai lu attentivement votre lettre et je suivrai scrupuleusement vos instructions. •
Mais je crois devoir vous dire ceci :
De nombreux indices et un « fait grave » dont je vous parlerai à votre retour, me montrent que le moment est proche où des gens qui ont la conviction qu'on s'est trompé à leur égard vont tout tenter et faire un gros scandale.
Je crois avoir fait le nécessaire pour que l'initiative vienne de nous.
Si l'on perd trop de temps, l'initiative viendra d'ailleurs, ce qui, faisant abstraction de considérations plus élevées ne nous donnera pas le beau rôle.
Je dois ajouter que ces gens-là ne me paraissent pas informés comme nous le sommes, et que leur tentative me paraît devoir aboutir à un gâchis, un scandale, un gros bruit qui n'amènera pourtant pas la clarté.
Ce sera une crise fâcheuse, inutile, et que l'on pourrait éviter en faisant justice à temps,
Quel était le « fait grave » mentionné par la lettre de Picquart?
Rien ne permet de le préciser.
On a dit que ce fait grave se rapportait aux manœuvres de la famille du condamné, en vue de faire éclater l'innocence de Dreyfus.
Cette innocence était un fait.