L ENQUETE DU LIEUTENANT-COLONEL PICQUART
La famille du condamné en avait la certitude morale.
Cette certitude, elle l'avait toujours eue, même le lendemain de la condamnation de Dreyfus.
Et, non seulement, la famille de Dreyfus avait eu foi entière dans l'innocence de l'un des siens; mais l'avocat du condamné, Me Démange, l'avait professée également.
Chose digne de remarque, le commandant Forzinetti, directeur de la prison militaire du Cherche- Midi, n'avait jamais dissimulé au général de Boisdelfre d'abord, au gouverneur de Paris ensuite, l'opinion que son prisonnier était innocent, que l'instruction du procès Dreyfus avait fait fausse route et que le conseil de guerre l'avait condamné sur des apparences trompeuses.
Bref, la lettre de Picquart était une prophétie.
Cette prophétie, Picquart la formulait le 8 septembre 1896, en termes d'une netteté parfaite.
Ses arguments étaient d'ailleurs de premier ordre.
Chef du service de l'espionnage, entendant à merveille sa mission, il savait exactement par les rapports de ses agents que le moment allait être critique.
Picquart voyait juste.
Le général Gonse fit la réponse suivante à la lettre mentionnant le « fait grave » :
Deuxième lettre du Général Gronse»
Cormeilles-eu-Parisis (Seine-et-Oise), 10 septembre 1896.
Mon cher Picquart,
Je vous accuse réception de votre lettre du 8. Àprèl y avoir réfléchi, malgré ce qu'elle contient d' « inquiétant », je persiste dans mon premier sentiment.
Je crois qu'il est nécessaire d'agir avec une extrême circonspection.
Au point où vous eu êtes de votre enquête, il ne s'agit pas, bien entendu, d'éviter la lumière, mais il faut savoir comment on doit s'y prendre pour arriver à la manifestation de la vérité.
Ceci dit, il faut éviter toute fausse manœuvre et surtout se garder de démarches irréparables.
Le nécessaire est, il me semble, d'arriver en silence, et dans l'ordre d'idées que je vous ai indiqué, à une certitude aussi complète que possible, avant de rien compromettre.
Je sais bien que le problème à résoudre est difficile, qu'il peut être plein d'imprévu ; mais c'est précisément pour cette raison qu'il faut marcher avec prudence. Cette vertu ne vous manque pas ; je suis donc tranquille.
Songez donc que les difûcultés sont grandes et qu'une bonne tactique, « pesant à l'avance » toutes les éventualités, est indispensable.
J'ai l'occasion d'écrire au général de Boisdeffre ; je lui en touche quelques mots dans le sens de ma présente lettre.
Prudence ! Prudence ! voilà le mot que vous devez toujours avoir devant les yeux.
Je rentre le 15 au matin; venez donc me trouver de bonne heure à mon bureau, après que vous aurez vu votre courrier.
Je vous serre la main, mon cher Picquart, bien affectueusement.
Le général Gonse répondit: «Prudence! Prudence! », au moment ou la crise menaçait, au moment décisif où son collaborateur lui criait : «Solution immédiate ! Pas un instant à perdre! »
Le général Gonse remettaitprudemmentlasolution au 15 au matin.
C'était cinq jours perdus !
Un chef avisé se serait rendu à Paris de sa personne.
Il aurait conféré avec Picquart.
Le soir même, Ësterhazy aurait été mis en état d'arrestation.
Les raisons ne manquaient pas pour cela, en dehors même des soupçons de livraison de documents
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à l'étranger, qui étaient le but principal de l'arrestation immédiate.
Voici d'ailleurs la réponse que le colonel Picquart fit à la deuxième lettre du général Gonse.
Deuxième lettre du colonel Picquart.
Paris, 14 septembre 1896.
Mon général,
Le 8 septembre, j'avais l'honneur d'attirer votre attention sur le scandale que certaines gens menaçaient de faire éclater sous peu, et je me permettais de vous dire qu'à mon avis, si nous ne prenons pas l'initiative, nous aurons de grands ennuis.
L'article de l'Eclair, que vous trouverez ci-joint, me confirme malheureusement dans mon opinion. Je vais rechercher avec soin qui a pu lancer la bombe.
Mais je crois devoir affirmer encore une fois qu'il faut agir sans retard. Si nous attendons encore, nous serons débordés, enfermés dans une situation inextricable et nous ne trouverons plus les moyens « d'établir la vérité vraie ».
Qu'était cet article de Y Eclair, signalé au général Gonse par la lettre du lieutenant-colonel Picquart ?
C'est un document capital au point de vue de l'histoire des intrigues, nouées contre le condamné de l'île du Diable.
Il n'occupe pas moins de douze pages de « Dreyfus? » Nous renvoyons à ces pages (1) le lecteur, curieux de connaître les mensonges perfidement accumulés dans cet article, intitulé «LeTraître. »
Quel fut l'auteur de ce document ?
Selon certains ennemis de la vérité, ce fut précisément le lieutenant-colonel Picquart.
Un magistrat, parlant au nom du gouvernement, • a osé proclamer cela, le 21 février 1898.
(l) Voir Dreyfus? pages 231 ;t 247.
Voici dans quels termes :
« Le document venait de ceux qui Pavaient et qui avaient intérêt aie produire » (1).
Selon ce magistrat, nommé Van Gassel, « ceux qui avaient intérêt », c'était Picquart, de connivence avec madame Dreyfus.
Et ce magistrat ajoutait :
Us ont l'habileté de faire cette communication à un journal qui croyait en tirer argument utile contre le condamné (2).
Cette version, avait été dictée à l'avocat général Van Gassel par les bureaux du ministère de la guerre (3) : elle mérite d'être réfutée.
(1) Voir Le Capitaine Lebrun-Renault? page 205, alinéa 6, pour le contexte de cette citation.
(2) Voir Le Capitaine Lebrun-Renault? page 206, alinéa 7, pour le contexte de cette citation.
(3) Voir, à ce sujet, Le Capitaine Lebrun-Renault ? page 207, alinéa 5 et page 208, alinéas 2, 3 et 4.
Article de YEclair du 10 septembre 1896. — Clef des mensonges de YEclair et de la Libre Parole en octobre 1894.
Pour cela, il suffit de lire avec attention un précédent article de YEclair, publié le 9 septembre, qui avait annoncé la production du document qui parut le 14 septembre.
C'est ceque nous allons faire, après avoir eula précaution de faire précéder d'une analyse précise chacune des seize principales articulations qui constituent cet article.
J. Premier mensonge, dénonçant un complot d'évasion imaginaire.
On a cru pendant quelques heures Dreyfus le traître évadé.
Une dépêche nous a rassuré : il est toujours sous le joug du bagne.
Combien de temps durera sa captivité ? Elle n'est sans doute que temporaire.
Des intelligences occultes s'emploient à le délivrer. Cette fois il n'y a pas eu évasion. Mais il est manifeste qu'il y a eu complot.
La nouvelle lancée par un journal étranger n'est pas une simple mystification.
Bile a été délibérée, et elle repose sur un fait certain.
Nous n'en voulons pour preuve que l'émotion qu'elle a causée dans certains milieux officiels.
Qu'on le veuille avouer ou non : on se préoccupe encore de cette nouvelle, en dépit du démenti très formel qui est arrivé de l'île du Diable.
IL Second mensonge, prétendant faire accroire à une enquête imaginaire sur ce complot imaginaire.
Une enquête est ouverte, conduite dans le plus grand secret.
La fausse nouvelle serait l'annonce prématurée d'un fait qui devait s'accomplir, ou elle rentrerait dans un système de défense du traître, organisé habilement par ses proches et ses amis.
En ce moment, on s'enquiert de savoir l'origine de cette fausse nouvelle, pour connaître les auteurs du complot ourdi.
IIL Troisième mensonge, prévoyant la future négation du complot imaginaire .
On le niera ce complot, mais ce sera bien inutilement.
Il est réel que Ton tente dans l'entourage de Dreyfus un nouvel effort- en sa faveur.
Dans les interviews récentes, ne nous a-t-il pas été annoncé?
IV. Le menteur s'embrouille. — Pathos sur deux thèmes également stupides, brodant sur ce fond de vérité : « Dreyfus est innocent. Sa famille recherche les moyens 'de prouver juridiquement son innocence. »
Il y a deux façons de sauver Dreyfus.
En l'enlevant à ses gardiens qu'on nous a montrés gagnés par des discours que l'on tient sans qu'ils lui répondent, ébranlés dans leur conviction, et qui se demandent s'ils veillent sur un coupable ou sur une victime.
Il y a une autre façon de le sauver dans l'opinion : en obtenant que l'on se dise qu'en somme sa culpabilité n'a pas éclaté aux yeux, que l'on n'en a pas fourni des preuves formelles; qu'on n'a pas dit sur quoi l'accusation se fondait.
D'autre part, Dreyfus a toujours protesté de son innocence, ou à peu près toujours ; qu'on n'oublie pas qu'il est intelligent et décidé et qu'il n'avait le moyen d'échapper qu'en se plaçant sur ce terrain de défense.
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V. Racontars saugrenus, dénaturant les renseignements communiqués par la famille de Dreyfus aux reporters en quête d'informations.
Quand la nouvelle de sa prétendue évasion, fut connue on se précipita chez les parents.
C'était là qu'ils attendaient les reporters. La réponse qu'on leur fît était préméditée.
Dreyfus se refuserait à une évasion : il attendrait que la justice mieux éclairée lui rouvrît les portes de la patrie.
Cette fière réponse cornélienne continue à semer le doute dans les esprits, et la simple rumeur d'une évasion profite encore ainsi au prisonnier.
On peut relâcher la surveillance d'un homme qui ne veutrien faire pour la tromper, confiant dans soninnocence et dans son droit.
V. Redite sur le projet d'évasion imaginaire. — Addition d'un racontar saugrenu à cette redite.
Si Dreyfus s'évade, on se bornera à dire que le malheureux avait épuisé toutes les voies pour se faire entendre et qu'il n'est dehors que pour plaider sa cause.
Il ne prouvera rien du tout, mais il sera dehors, bien tranquille, car il n'y a pas contré les traîtres de traité d'extradition.
VU. Retour par voie détournée au complot dénoncé au
début. ^ '
La tactique est donc tracée bien nette.
Le complot ne résiderait-il pas tout entier dans cette rumeur lancée à dessein pour à nouveau s'emparer de l'opinion ? On le pourrait croire.
Mais, d'autre part, on nous a affirmé que l'on cherchait à savoir si le complot d'évasion n'a pas été plus tangible, et si la nouvelle lancée ne cache pas un véritable projet avorté.
Y II l. Série de mensonges impudents, énoncés à propos dudii
complot. — /. Mensonge des complices civils de Dreyfus*