XIII. Mise en scène d'une personne admirablement informée
Nous parlons d'après une personne admirablement instruite de tout ce qui s'est passé et qui nous a dit hier encore :
XIV. Série inouïe de fables, sortant de la bouche de cette personne admirablement informée. — I. Fable de la longue surveillance qui précéda V arrestation de Dreyfus. — 2. Fable de la surprise de Dreyfus, dans le lieu même où il accomplissait son forfait. — 3. Fable du piège tendu à Dreyfus par ses camarades. — 4. Fable de l'aveu seul à seul avec un officier des bureaux. — 5. Eloge dudit officier des bureaux, dépositaire dudit aveu. — 6'. Fable de la conversation de Dreyfus partant pourCayenne, avec un officier de ses amis qui lui offrit d'atténuer le mal de sa trahison, en en précisant V étendue. — 7. Fable de lamenacc de Dreyfus aux « imbéciles qui l'avaient laissé prendre ». — 8. Fable de la mensualité reçue de l'Allemagne par Dreyfus. — 9. Fable des sommes variables dont s* augmentait cette mensualité. — 10. Fable de l'irritation et des propos irrités des camarades de Dreyfus. — 11 Fable de ï Allemagne informée par Dreyfus des forces exactes de la mobilisation et de leur . disposition. — 12. Fable de V Allemagne pourvue par Dreyfus de « l'horaire des troupes ». — 13. Fable des millions que l'indiscrétion de Dreyfus a coûtés à la patrie. — /4. Fable des plans et des horaires refaits. — 15. Fable des travaux de défense refaits . — 16. Fable du travail poursuivi en septembre 1896, pour réparer les désastres de la trahison de Dreyfus.
Il n'y a que la générosité enthousiaste et irréfléchie de quelques-uns qui puisse un seul instant supposer que Dreyfus n'est pas coupable. Il n'a été pincé qu'après une longue surveillance, à la suite de petits faits qui le démasquèrent évidemment. Il n'a pas été dénoncé du dehors : c'est dans le lieu même où il accomplissait son forfait qu'il a été pris, tombant dans le piège que ses camarades lui avaient tendu.
Charavay comme Bertillon ont attesté l'authenticité de la pièce qui leur a été soumise et qui dénonçait manifestement la main de Dreyfus dans un rapport d'espionnage.
Mais cette pièce n'est pas le seul témoignage invoqué contre lui,
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Il y a plus, pour établir sa culpabilité, qu'un autographe.
Seul à seul, avec un officier des bureaux, dans un premier moment d'égarement, il a avoué, puis s'est reconquis. Et cet aveu, sans tiers, est un témoignage insuffisant. Mais celui qui a reçu l'aveu, est un homme loyal, à toute épreuve, et sa parole n'est mise en doute par aucun de ses camarades.
Lorsque Dreyfus partit pourCayenne, un officier qui avait été de ses amis lui parla de la patrie qu'il avait trahie. Il lui offrit d'atténuer le mal qu'il lui avait fait, en disant quelle était son étendue, en le délimitant en toute franchise. Quels secrets avait-il livrés qu'on ne savait pas encore? Dreyfus se borna à rugir, montrant du poing des complices invisibles : «Ah! si j'étais libre, une heure seulement, et que je les tienne, les imbéciles ! » Les imbéciles, c'étaient ceux qui l'avaient laissé prendre.
Mais il se reconquit et ne laissa plus tomber de ses lèvres un seul mot qui pouvait sembler un aveu.
On ne saura jamais ce qu'il avait vendu à l'Allemagne contre la mensualité qu'il recevait, laquelle s'augmentait de sommes variables pour toutes les pièces d'importance dont il donnait livraison.
Il avait fini, ayant livré tout ce qu'il savait par les relations journalières de son service, par s'entourer de nouveaux éléments d'investigation.
Il feignait une activité méritoire et courait de bureau en bureau, s'intéressant atout ce que faisaient ses camarades, avec une insistance qui, depuis longtemps, paraissait extrêmement suspecte.
Il en était arrivé à irriter ceux-ci, au point qu'à son approche on cachait les dossiers : « Ah ça, est-ce que ça le regarde? disait-on. Qu'est-ce que Dreyfus a besoin devenir fouiner par ici ? »
C'est qu'il avait besoin «le se tenir au courant des incessantes modifications qui sont apportées au travail de mobilisation de la dernière heure.
Car c'était ça qu'il vendait.
Par lui, l'Allemagne a connu les forces exactes dont on disposerait aux premiers jours d'une guerre et comment on les disposerait.
Elle a eu par lui l'horaire des troupes.
Eq sorte que nous croyant forts en plaçant par exemple 5,000 hommes sur tel point déterminé, l'adversaire nous écrasait en portant contre ce point une armée numériquement double.
Il a si peu vendu une partie des secrets de la mobilisation, il est si innocent de tout ce qu'on lui impute, que tout le travail a été refait et que l'on peut dire que le crime de Dreyfus a coûté à la patrie à cette heure des millions — vous entendez bien, des millions !
On a refait les plans, refait les horaires et refait des travaux de défense.
On travaille encore à réparer les désastres que ce misérable a essayé de causer à ce qui était sa patrie.
XV. Convenance de publier les bases irréfutables sur lesquelles s'est appuyé le conseil de guerre. — Clôture des confidences dé la personne admirablement informée.
Si le doute en faveur du traître devait s'accentuer, on pense, même dans le monde militaire, qu'il conviendrait de mettre les points sur les i et de très franchement avouer sur quelles bases irréfutables s'est appuyé le conseil de guerre pour déclarer traître à la patrie l'homme qui semble béoéficier trop largement d'une inexplicable pitié et d'un doute qui paraît plus généreux que perspicace.
XVI. Mise en cause de Chautemps, ancien ministre des colonies. — Allusion à V article de Calmette, publié par le Figaro.
On a prétendu que ce doute avait gagné M. Chautemps, quand il était ministre des colonies.
« Il n'y a eu de la part du gouvernement qu'une seule démarche en faveur de Dreyfus, dit le Figaro d'hier matin dans un long article très ému dû à la plume généreuse de M. Calmette. Elle émane de M. Chautemps, sous le ministère Ribot. M. Chautemps, ministre des colonies, désirant adoucir le sort du déporté, a adressé à cet effet un télégramme au gouverneur de la Guyane, le priant instamment de voir s'il serait possible d'autoriser madame Dreyfus à rejoindre son mari. Le gouverneur de la Guyane, craignant des complications ou des tentatives d'évasion, câbla un refus tellement formel qu'aucune autre démarche ne fut faite à ce sujet par son ministre.
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» L'affaire en est restée là. »
Nous avons télégraphié à ce propos à M. Ghautemps et voici la dépêche que nous avons reçue :
« Pas un mot de vrai, démentez éncrgiquement; j'examine si je dois poursuivre. — Chautemps. »
Une seconde dépêche suivait :
« Prière ajouter ceci : les mesures de rigueur que j'ai prises contre Dreyfus et quelques-uns de ses amis expliquent que je sois l'objet d'une aussi odieuse calomnie dans un article trop bienveillant pour le traître. — Chautemps. »
XYIL Mot de la fin. — II est plat. — Reprise dans le mode mineur du complot signalé à grand fracas au début de V article.
Que nos confrères se méfient : leur générosité pourrait être surprise.
Un complot savamment ourdi est machiné par l'entourage de Dreyfus.
En ce moment, on tente d'établir à quel degré d'audace et d'impudence on a osé atteindre.
Si Dreyfus est encore au bagne — le traître contre qui on n'a pas porté une seule accusation non justifiée — ce" n'est pas la faute de ceux qui habilement préparent la double évasion : l'évasion qui tend à le faire croire innocent, et celle plus réalisable qui l'enlèvera à ses gardiens.
La quinzième articulation de cet article contient l'avant-goût du document, qui sera publié le 14 septembre, par le même journal.
« Il conviendrait de très franchement avouer sur quelles bases irréfutables s'est appuyé le conseil de guerre pour déclarer traître à la patrie... »
Le document du 14 septembre n'était autre que la « base irréfutable » annoncée par cette phrase.
.L'informateur de V Eclair de 1896. — Opinion du générai Mercier sur l'informateur de l'Eclair de 1894.
La menace de la bombe précéda donc de cinq jours juste son explosion.
C'est d'ailleurs dans la bouche d'une «personne admirablement instruite », parlant la veille du 9 septembre, c'est-à-dire le 8 septembre, au rédacteur de cet article, M. Montorgueil, qu'avait été placée l'annonce du document du 14 septembre 1896, « base irréfutable » de la trahison de Dreyfus.
Quelle était cette personne admirablement instruite?
Etait-ce le lieutenant-colonel Picquart?
Cela semble le comble de l'absurdité.
Etait-ce un affldé du lieutenant-colonel Picquart?
Cela semble encore invraisemblable, car le lieutenant-colonel Picquart était persuadé de la légitimité des recherches sur l'innocence de Dreytus.
Sa conscience lui dictait-elle un acte aussi contraire à ses devoirs professionnels qu'une communication à la presse ? Non.
Admettons cependant un instant cette hypothèse de l'avocat général Van Cassel.
Le lieutenant-colonel eûtril grevé cette faute pro-
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fessionnelle par l'échafaudage d'une série de mensonges?
C'est tout à fait absurde.
Car, en mentant aussi impudemment, ce n'est plus seulement au devoir professionnel qu'il manquait, mais au devoir social, au devoir de l'homme d'honneur; ce qui est infiniment plus grave et de nature à disqualifier l'officier qui s'en est rendu coupable, à le mettre sur le môme rang moral que le criminel de droit commun.
Sur ce point, il ne saurait y avoir de doute.
Mais, indépendamment de la moralité du lieutenant-colonel Picquart, il y a son intérêt.
Son intérêt était-il de faire publier par YEclair la série de mensonges qui précède? Était-il d'envoyer un de ses affidés à YEclair, le 8 septembre 1896, avec cette belle mission?
Non! et je dis plus : le pire ennemi de Picquart seul pouvait ne pas reculer devant une pareille manœuvre.
Quel était cet ennemi?
Cet ennemi, c'est l'article même de YEclair qui va nous aider à l'identifier.
La neuvième articulation de cet article donne, en effet, la fiche anthropométrique de cet ennemi passionné de Picquart.
C'est l'officier qui a foulé aux pieds en 1894 le devoir professionnel, c'est l'officier qui a pris sur lui de combattre dans YEclair la politique ministérielle, et qui s'est vanté d'avoir rendu au ministre de la guerre d'alors le service de trahir ses collègues.
Il n'y a pas deux traîtres au ministère de la guerre, répondant à ce signalement ; il n'y a que le lieutenant-colonel du Paty de Clam.
L'indiscret de 1894, c'est l'indiscret de 1890.
Et quand je dis l'indiscret de 1894 est un traître, je ne dis rien de trop fort.
Jugez plutôt :
Le général Mercier déposa, en effet, sous la foi du serment, le 9 février 1898, au sujet des indiscrétions publiées par YEclair des 30 et 31 octobre 1894, dans les termes suivants :
Ces publications ont été faites en dehors du ministère de la guerre, et, si vous me demandez mon opinion, elles ont été faites tout à fait contrairement aux intentions du ministre de la guerre » (1).
Voilà qui est net, et, à moins de supposer que Mercier ait été parjure sur ce point, il faut convenir que le personnage défini par la neuvième articulation de YEclair avait manqué non seulement au devoir professionnel, mais encore au devoir social.
Non seulement il avait été indiscret ; mais il avait trahi le ministre de la guerre, son chef. Le ministre de la guerre, lui-même, l'affirme sous la foi du serment.
Le général Mercier a, du reste, proclamé cette trahison une seconde fois et sous une forme encore plus énergique, à l'audience du 9 février 1898.
Invité par Me Labori à dire si, comme ministre de la guerre, il avait « une notion quelconque sur la personne ou les personnes auteurs de cette communication »,
Il fit cette réponse singulièrement hardie (2): « Cette publication pouvait venir de la famille Dreyfus ».
Ainsi, aux yeux du général Mercier, la publication de YEclair était si contraire à ses intentions comme
(1) Voir Le Capitaine Lebrun- Renault? page 416, alinéa 4.
(2) Voir Le Capitaine Lebrun- Renault^ page 417, alinéa 2,
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ministre, qu'il n'hésitait pas à l'imputer aux affiliés du «syndicat de trahison», pour employer l'expression que l'Éclair lui-même, la Libre Parole et l'Intransigeant ont adoptée.
Il est merveilleux que l'inspirateur de M. Montorgueil, dans la mémorable journée du 8 septembre 1896, ce personnage « admirablement instruit », ait ainsi son propre signalement anthropométrique, mentionné au seuil de son interwiew. En effet, que vient faire cet interlocuteur?
Forcer la main à ceux qui cherchent le moyen d'établir l'attribution à Esterhazy du bordereau qui a été l'instrument de la condamnation de Dreyfus, c'est-à-dire au général Billot, aux généraux de Boisdeffre et Gonse, et au lieutenant-colonel Picquart. On peut appliquer à cet inspirateur de Montorgueil, mot à mot, tous les traits moraux de son devancier du mois d'octobre 1894. Coïncidence merveilleuse!
Le traître du 8 septembre 1896 est arrivé à ses fins, tout comme le traître d'octobre 1894.
De même que son indiscrétion de 1894 avait été imputée par le général Mercier à la famille Dreyfus, son indiscrétion de 1896 fut attribuée par l'avocat général Van Gassel à la même famille Dreyfus. Comble d'ironie ! ce magistrat ajouta que, le 8 septembre 1896, la famille Dreyfus avait été documentée par le lieutenant-colonel Picquart.
Ce ne fut pourtant pas de la faute de ce dernier, si cette monstrueuse erreur put se produire.
Les publications de l'Éclair et du Matin attribuées aux « alentours de Picquart. » — Mission de Picquart en Tunisie. — Manœuvres frauduleuses contre Picquart.
En octobre 1894, Mercier avait omis de faire une enquête sur les indiscrétions de YÉclair,
Cette fois, Picquart réclama une enquête. Voici, en effet, en quels termes, il a poursuivi sa déposition sous la foi du serment, au sujet de ses actes consécutifs au fameux article de Y Éclair :