‹ Histoire populaire de l'affaire DreyfusChapitre 38 sur 67 · L'article du Matin · texte numérisé non relu

L'article du Matin

Plus tard, arriva un second incident encore plus désagréable pour moi à ce point de vue-là : ce fut la publication du fac-similé du bordereau parle Matin (i).

Il a quelque cbose qui m'a frappé dans la publication de ce fac-similé, que l'on m'a attribué également, du reste; c'est qu'on avait bien publié le fac-similé du bordereau luimême, mais qu'on n'avait pas publié le fac-similé des quelques lignes écrites par Dreyfus sous la dictée du colonel du Paty de Clam.

On avait bien mis au-dessous du fac-similé du bordereau le texte imprimé de ces lignes, mais la reproduction de l'écriture n'y était pas, et je crois que, si elle y avait été, cela eût fait une impression défavorable — je dis défavorable pour ceux qui auraient voulu attribuer le bordereau à Dreyfus.

3. — L'interpellation Castelin.~De Paris à Tunis. — 16 novembre 1896 au 13 janvier 1891. — Relations cordiales de Picquart avec ses chefs.

Je dois dire qu'après la publication du bordereau par le Matin, ou vers cette époque, Eslerhazy est venu à Paris où son attitude a été extraordinaire.

Quelqu'un l'a vu, le lendemain, je crois, de la publication, courant comme un fou dans les rues, sous une pluie battante.

Le témoin est connu ; on aurait dû l'entendre : on ne Ta pas fait.

Avant l'interpellation Castelin,M. Weil, ami d'Esterhazy, a reçu une lettre anonyme, lui annonçant que lui et son ami allaient être dénoncés à la tribune comme complices de Dreyfus.

Il paraît qu'Esterhazy a reçu une lettre anonyme conçue dans le môme sens... mais je ne puis certifier le fait que pour M. Weil.

liref, ces divers incidents avaient amené pour moi une certaine gêne, et je sentais que je ferais peut-être bien de ne pas continuer.

(1) L'article du Matin a été reproduit dans DrtpfUt? pages

Sur ces entrefaites, arriva l'annonce de l'interpellation Castelin.

Je reçus l'ordre de partir en mission l'avant-veille de cette interpellation, c'est-à-dire le 16 novembre 1896.

Je ne m'étendrai pas sur les diverses péripéties de ma mission.

Parti de Paris le 16 novembre, je suis arrivé à Tunis le 13 janvier, en passant par les Alpes et par beaucoup d'autres endroits.

Jusque-là, mes relations étaient restées parfaitement cordiales avec mes chefs ; je recevais des lettres du général Gonse dans lesquelles il me serrait toujours la main très affectueusement.

4. — Le courrier à l'adresse de Picquart est décacheté. — Observation sur une lettre authentique du 20 novembre 1896 aussi décachetée. — Observation sur une lettre du 15 décembre 1896, aussi décachetée, qui était fausse, et un piège.

Mais il faut que je dise une chose qui s'est passée pendant que j'étais absent, que je n'ai sue qu'ici, lors de l'enquête du général de Pellieux... Je crois qu'il sera plus clair de parler de cela immédiatement.

Après que j'eus quitté Paris, — c'est le général de Pellieux qui me l'a appris, — on décachetait mon courrier à mon ancien bureau.

Gomme je ne devais dire à personne où j'allais, j'avais dit chez moi qu'on adressât toutes mes lettres au ministère de la guerre.

Gela faisait que tout mon courrier passait par le ministère, que toutes mes lettres étaient décachetées.

M. le général de Pellieux m'a montré la copie d'une de ces lettres.

J'avoue à ma honte que je ne m'étais pas aperçu qu'elle avait été décachetée*

Cette copie paraît bizarre. La lettre émane d'un brave garçon que j'aime beaucoup, que j'ai mis comme secrétaire chez une dame dont il a été parlé ces jours-ci, mademoiselle de Comminges.

Cette lettre parle d'un demi-dieu, parle d'un Cagliostro, d'un tas de choses qui sont très simples par elles-mêmes, mais qui semblent extraordinaires quand on a l'esprit prévenu.

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J'expliquerai quand on voudra ce que veulent dire les termes de cette lettre.

Mais ceci n'est rien. On m'a montré en outre une lettre que je n'avais jamais reçue ; la copie dont je viens de parler est des environs du 2J novembre ; la lettre dont je parle maintenant est du 15 décembre.

Le général de Pellieux me l'a montrée, c'est chez lui que je l'ai vue pour la première fois.

Je ne sais pas pourquoi on ne me l'a pas réexpédiée; car, autant que je m'en souviens, elle avait été ouverte suivant le procédé du cabinet noir, c'est-à-dire de façon à pouvoir, au besoin, être refermée.

Quand le général de Pellieux m'a montré cette lettre, je lui ai dit : « Je ne sais pas de qui elle est. » Il m'a répondu : « Regardez la signature. » — C'était Speranza.

Quand j'ai lu cette lettre, j'ai compris, ou je me suis rappelé beaucoup de choses qui m'étaient arrivées auparavant... Je donne à peu près le texte de cette lettre :

« Votre brusque départ nous a mis tous dans le désarroi; l'œuvre est compromise » — ou quelque chose comme cela. — « Parlez, et le demi-dieu agira. »

On avait pris ce mot demi-dieu dans la copie du 20 novembre, sans se douter que c'était un sobriquet que je donnais à un officier de mes amis.

Je pense qu'on voulait désigner par là un chef du syndicat ou quelque chose comme cela.

Mais, je le répète, je n'ai eu connaissance de cette lettre que par le général de Pellieux, parce qu'on l'avait gardée au ministère.

Maintenant, je suis à me demander pourquoi on ne me l'a pas envoyée ; en la recevant, j'aurais réclamé ou je n'aurais rien dit.

Si je n'avais rien dit, on aurait pu m'en demander compte plus tard, et si j'avais réclamé, on se serait expliqué.

:;. — En Tunisie janvier-juin 1897). — 4 8 mai 1897, lettre un peu vive à Henry. — Réponse significative de Henri/, du 34 mai 1897.

Bref, j'arrive au temps que j'ai passé en Tunisie, c'est-àdire au mois de janvier.

J'avais reçu, depuis le commence n.cnt de l unné <

certain nombre de lettres de personnes de mon service, qui me disaient : « Quandje vais au bureau, on me dit toujours que vous êtes en mission, que vous allez bientôt rentrer.

J'en conclus que l'on ne disait pas la vérité à ces braves gens, et j'épinglai, sur une de ces lettres, une note assez vive, je l'avoue, que j'adressai au commandant Henry, en lui retournant la lettre.

Cette note était ù peu près conçue en ces termes : « Je voudrais bien qu'on dise une bonne fois aux personnes qui viennent me demander, que j'ai été relevé de ce service; je n'ai pas à en rougir, mais je rougis du mystère et des mensonges qui ont entouré mon départ. »

Ceci était écrit le 18 mai.

Au commencement de juin, j'ai reçu du commandant, qui était précédemment mon subordonné, une lettre que j'ai sur moi, dans laquelle il dit qu'après son enquête on peut expliquer le mot mystère par les faits suivants : 1° Ouverture d'une correspondance pour des motifs étrangers au service et que personne n'a jamais compris — ceci est une allusion à la saisie de la correspondance du commandant Esterhazy ; — 2° tentative de suborner deux officiers du service, pour leur faire dire qu'un document classé au service, était de l'écriture d'une personnalité déterminée ; — je dois dire tout de suite que ces deux ofiiciers se sont transformés en un seul, je ne sais pas ce qu'est devenu le second ; — - 38 ouverture d'un dossier secret, à la suite de laquelle des indiscrétions se sont produites, pour un motif étranger au service.

Je me rendis compte immédiatement parla manière dont les choses étaient exposées dans cette lettre, par les insinuations, les accusations qu'elle contenait, qu'il y avait là-dessous quelque chose d'extrêmement grave.

6. — Picquart devine une machination contre lui. — Dispositions pour sa sûreté. — Voyage à Paris. — Conseils demandés à diverses personnalités militaires. — Exposé -de la situation à Leblois. — Dépôt entre ses mains de quatorze lettres de Gonse.

Je me doutais bien, depuis longtemps, que j'étais entouré de machinations; je l'avais même dit à un de mes anciens chefs, sans lui rien indiquer de précis, car j'avais toujours

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gardé jusque-là le secret le plus absolu sur tout ce qui s'était passé. Je faisais semblant d'être en mission.

J'avais donc écrit à un de mes anciens cbefs : « Il doit y avoir des machinations ; il y a quelque chose d'extraordinaire. »

Je ne m'étais pas trompé, puisqu'il y avait cette lettre Speranza ; mais mon ancien chef m'avait répondu que je pouvais être tranquille.

Quand j'ai reçu la lettre du commandant Henry, je n'ai plus eu de doute ; la machination était évidente.

Je commençai par répondre au commandant Henry, quoiqu'il ait nié la chose depuis, que j'avais reçu sa lettre du 31 mai, et que je protestais formellement contre les insinuations qui y étaient contenues et contre la manière dont les faits y étaient exposés.

Et puis, ne me sentant pas tranquille, car enfin, je ne savais pas où tout cela allait me mener — cela devait me mener à Gabès où à la frontière tripolitaine —j'ai cru devoir prendre des dispositions pour ma sûreté.

Je suis parti pour Paris, j'ai pris conseil de quelques personnalités militaires, et je suis allé également chez M. Leblois, qui était mon ami, et, pour la première fois, en lui montrant la lettre du commandant Henry, je lui ai appris que j'avais été mêlé à l'affaire Dreyfus et à l'affaire Esterhazy.

Je lui exposai, sur les deux premiers paragraphes de cette lettre, le nécessaire pour ma défense ; mais je ne lui ai pas parlé du troisième, qui me paraissait se rapporter à des choses tout à fait secrètes.

Je remis en même temps, autant comme dépôt que pour servir plus tard à ma défense, je remis à M. Leblois un certain nombre de lettres du général Gonse ; je crois qu'il y en avait en tout quatorze: il y en a deux qui ont été publiées dernièrement dans les journaux, contre ma volonté; il y avait, en outre, mes réponses à ces deux lettres :

Je laissai M. Leblois maître absolu du moment où il aurait à intervenir et de l'usage qu'il aurait à faire de ce que je remettais entre ses mains.

Il a agi comme bon lui a semblé et je l'approuve.

G. — Rentrée à Sousse. — Rappela 'ruais.— Questions posées au m jet du vol d'un document secret par une femme.

Je suis rentré alors à Sousse et je n'ai plus entendu par-

1er de tout cela jusqu'au moment où la presse a fait connaître que M. Scheurer-Kestner s'occupait de la question Dreyfus, et, alors, les péripéties que tout le monde sait se sont produites.

J'avais déjà reçu l'ordre de me rendre dans le Sud, lors- ' qu'on m'a appelé à Tunis, où l'on m'a posé des questions qui m'ont semblé assez singulières.

On m'a demandé, d'abord, si je ne m'étais pas laissé voler un document secret par une femme.

Il m'a été très facile de répondre que je n'avais jamais emporté de documents chez moi, et qu'il n'y avait aucune possibilité qu'une femme me prît un document de ce genre.

8. — Lettre Esterhazy. — Télégramme Speranza. Télégramme Blanche.

Ensuite, il est arrivé une chose très curieuse. J'ai reçu, à peu près le même jour : 1° une lettre du commandant Esterhazy; 2° un télégramme signé Speranza; 3o un télégramme signé Blanche.

La lettre du commandant Esterhazy me disait en substance : « J'ai reçu ces temps derniers une lettre dans laquelle vous êtes accusé formellement d'avoir soudoyé des sousofficiers pour vous procurer de mon écriture. J'ai vérifié le fait, il est exact. »... Je ne sais pas comment il l'a vérifié, on n'en a pas parlé aux enquêtes... « On m'a informé aussi du fait suivant : Vous auriez distrait des documents de votre service pour en former un dossier contre moi. Le fait du dossier est vrai, j'en possède une pièce en ce momentci. » Alors, une longue phrase pompeuse : « Je ne puis croire qu'un officier supérieur de l'armée française soit allé jusqu'à pratiquer... », etc. « Une explication s'impose. »

En même temps, je recevais un télégramme signé Speranza me disant : « Arrêtez Demi-Dieu, tout est découvert, affaire très grave. »

Ce qui m'a semblé très grave, à moi, ne l'a pas semblé à l'enquête ; c'est curieux 1

On n'a pas été frappé du fait que le commandant Esterhazy écrivait mon nom, Piquart, sans c, et que sa lettre était adressée à Tunis, alors que le télégramme portait même adresse et même faute d'orthographe à mon nom.

Pour moi, j'ai fait un rapprochement entre les deux choses.

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Le télégramme signé Blanche, différait sensiblement du premier.

D'abord, l'orthographe de mon nom était exacte ; ensuite, ma garnison était bien indiquée, Sousse ; et, enûn, la personne était très certainement au courant de mes recherches sur Esterhazy, car ce télégramme était ainsi conçu : « On a des preuves que le bleu a été fabriqué par Georges... » Le

bleu , j'ai immédiatement pensé que c'était le bleu qui

m'avait mis sur la trace d'Esterhazy. Le tout était signé Blanche.

9. — Demande de voir le général. — Visite au général. Demande d'enquête.

Ayant ces trois pièces entre les mains, je n'ai pas hésité une seconde : j'ai télégraphié à Tunis pour demander l'autorisation d'aller voir le général.

J'ai été lui porter la copie des trois pièces avec une lettre au Ministre, lui disant : « Je viens de recevoir ces trois pièces ; cela vient du commandant Esterhazy ou de quelqu'un de son entourage ; je demande une enquête. »

La lettre est partie ; cela n'a pas empêché le commandant Esterhazy de dire qu'il m'avait écrit une lettre dont je ne me vanterais pas auprès du Ministre.

10. — Divination de la Libre Parole des 15, 16, et 17 décembre 1897.

Il y a un fait qui m'a frappé plus tard, parce que la lumière ne s'est faite que peu à peu dans mon esprit, c'est que, ayant reçu ces deux télégrammes et cette lettre le 10 ou le 11 novembre, la Libre Parole des 15, 16 et 17 novembre a parlé de cette affaire en termes très clairs.

Or, télégraphier au général, aller à Tunis, écrire au Ministre, tout cela m'a pris jusqu'au lundi 15; ma lettre n'a pu arriver à Paris que le vendredi 19.

Ainsi donc, les lundi 15, mardi 16 et mercredi 17, on publiait à Paris ce qui ne pouvait y parvenir, de mon chef, que le vendredi 19.

11. — Plus de lettres de famille. Lettre anonyme adressée à Piquai — Estampille du bureau de la Bourse.

— Le Jour fait allusion û saisie de lettre ainsi estampillée.

Il y a encore une chose qui m'est arrivée : je n'ai plus reçu du tout de lettres de chez moi.

Alors, je me suis dit qu'il fallait se méfier uq peu : j'avais recommandé à ma famille de prendre une précaution qui est bien simple : mettre les lettres sous double enveloppe et gommer fortement l'enveloppe intérieure sur toute sa surface, de sorte que, quand on ouvre les lettres, il n'y a plus moyen de les recacheter, on est obligé de les garder.

Eh bien ! c'est ce qui m'est arrivé ; il y a deux lettres de mon beau-frère qui ne me sont jamais parvenues ; elles avaient été fermées de cette façon-là.

Je ne recevais pas de lettres de ma famille, ni de mes amis, mais j'ai reçu une lettre anonyme.

J'ai brûlé la lettre, cependant, j'en ai gardé le contenu dans la mémoire ; elle était adressée à M. Piquart (sans c), à Tunis ; l'adresse seule était en écriture cursive, la lettre elle-même était en caractères d'imprimerie.

Cette lettre ne m'est arrivée que le mardi 1G, les autres m'étant arrivées le vendredi 11.

Elle était ainsi conçue : « A craindre toute l'œuvre découverte, retirez-vous doucement, n'écrivez rien. »

Gomme il est bon d'examiner toujours tous les détails des choses, j'ai regardé le timbre de la poste, et j'ai vu que cette lettre avait été mise à la poste le 10, c'est-à-dire le même jour que les télégrammes, place de la Bourse.

Or, à mon arrivée à Paris, j'ai parcouru les journaux, et j'ai vu dans un journal, — je ne sais plus si c'est le Jour ou un autre, enfin j'ai vu dans un journal ami d'Esterhazy — que, dans une perquisition faite chez moi, on avait pris une lettre mise à la poste à la place de la Bourse.

Je vous donne cela pour ce que ça vaut ; néanmoins, je crois qu'il y a là une indication.

12. — Questions posées à Picquart, à Tunis, sur communication faite à Leblois.

Vers la même date, j'ai eu à répondre à de nouvelles questions.

On m'a demandé si je n'avais pas communiqué des pièces de mon service à des personnes étrangères à l'armée.

J'ai indiqué ce que j'avais communiqué à M. Leblois, c'est-à-dire qu'à la réception d'une lettre de menaces de telle date, j'avais remis à l'avocat, chargé de ma défense, un certain nombre de lettres du général Gonse.

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Le lieutenant-colonel Picquart ne se trompait pas dans ses appréciations sur l'opinion de certains personnages du ministre de la guerre, au sujet de l'attribution à «ses alentours» des communications perfidement apportées à Y Éclair et au Matin.

Les insinuations de 1896 contre Picquart, comme information de VEclair et du Matin, deviennent, en août 1898, la base d'une instruction criminelle contre Picquart. — Fragilité de cette base.

Pour qui savait la haute moralité du lieutenantcolonel et sa prudence professionnelle, pareil soupçon était de la folie. Mais la folie tendait alors à devenir contagieuse, et ce ne fut pas sans peine que Picquart put faire reconnaître en août 1898, par un juge d'instruction, commis à cet effet, que les soupçons et les imputations dont il avait été l'objet étaient sans fondement.

Preuve : la déclaration suivante, parue dans Y Aurore du 13 août 1898, et signée «Bernard Lazare»:

Quels sont, jusqu'à présent, les témoins entendus sur ces poifits spéciaux par M. Fabre?

Ce sont MM. Sabatier, directeur du journal l'Eclair ; Mathieu Dreyfus, Buneau-Varilla et moi.

Quelle a été la déposition de M. Sabatier ?

La voici.

M. Sabatier a déclaré à M. Fabre qu'au mois de septembre 4896, un journaliste, attaché à un grand journal parisien, lui avait apporté des renseignements relatifs à l'affaire Dreyfus, et qu'à l'aide de ces renseignements, un de ses collaborateurs, M. Georges Montorgueil, je crois, avait écrit les articles parus dans VEclair des 10 et 15 sep-

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tembre 1896. M. Sabatier, lié par la parole qu'il avait engagée à celui qui lui avait communiqué les faits que son journal avait le premier rendus publics, a refusé de donner son nom.

M. Fabre lui a alors demandé s'il pouvait supposer que ces indications aient pu indirectement venir du lieutenantcolonel Picquart.

M. Sabatier a loyalement répondu que rien ne pouvait lui permettre de supposer une chose semblable.

Il est donc établi que c'est un journaliste appartenant à un grand journal parisien qui est l'auteur des révélations de l'Eclair sur la pièce secrète.

Peut-être, jusqu'à aujourd'hui, ce journaliste ignorait-il qu'on attribuait à un autre — et cela pour le condamner — l'indiscrétion commise par lui.

Je ne connais pas cet homme, je veux croire qu'il a une conscience, de la loyauté, de la bonne foi ; ne doit-il pas se nommer, paraître devant le juge et revendiquer la responsabilité de ses actes ?

11 peut d'autant mieux le faire qu'il le fera impunément, et ainsi, sur ce premier point, la lumière sera faite.

Donc on accusait faussement, je viens de le montrer, le lieutenant-colonel Picquart d'avoir inspiré l'article de YEclair.

Cet article révélait l'existence d'une pièce secrète, ignorée de Dreyfus et de Me Démange, et soumise au conseil de guerre.

D'après l'Eclair, cette pièce secrète était : « une lettre chiffrée, au chiffre de l'ambassade d'Allemagne... elle était relative au service d'espionnage à Paris et contenait cette phrase : « Décidément, cet animal de Dreyfus devient trop exigeant. »

Cette information était erronée.

Dans la brochure que je publiai en octobre 1896, et dans la seconde édition parue en novembre, je déclarai que cette pièce secrète était bien une lettre, mais qu'elle était écrite en français, en langage clair, et non chiffré au chiffre de l'ambassade d'Allemagne; enfin qu'elle « ne contenait pas le nom do Dreyfus, mais seulement l'initiale D... »

Après avoir soupçonné le liciitenant-colonel Picquart ■ ir communiqué à YEclair les renseignements fantaisistes et en partie erronés dont il s'était servi, on le souu-

çonna de m'avoir transmis des renseignements nouveaux pour rectifier l'article de l'Eclair.

On l'en accusait encore hier, et c'est pour cela que j'ai été appelé chez le juge d'instruction.

M. Fabre ne m'a posé qu'une question, en me disant aimablement, ce qui était une invite un peu grossière, qu'il savait bien que je ne pourrais lui répondre :

« Qui, m'a-t-il demandé, vous a dit qu'il y avait sur la pièce secrète l'initiale D. et non le nom de Dreyfus? »

Il a encore ajouté que j'allais certainement ne pas nommer mon informateur.

J'ai eu le regret de le contrarier et de lui dire que je ne faisais aucune difficulté à reconnaître que je tenais ce renseignement de M. Mathieu Dreyfus.

Cette déclaratiou a paru, à ma grande confusion, désobliger M. Fabre.

Il m'a demandé si M. Mathieu Dreyfus habitait Paris.

Je me suis fait un plaisir de lui donner son adresse et M. Fabre a fait citer devant lui M. Mathieu Dreyfus.

« De qui, lui a-t-il dit, tenez-vous le renseignement que que vous avez communiqué à M. Bernard Lazare? »

M. Mathieu Dreyfus a répondu en nommant les personnes desquelles il avait appris, dans le premier semestre de 1895 et dès le 21 février de la même année, l'existence d'un dossier secret sur lequel avait été condamné son frère, et la présence dans ce dossier de la pièce « cette canaille de D... »

Il a notamment affirmé savoir ce fait de Me Demange> lequel le tenait (comme il l'a déclaré dans une interview publiée par le journal le Matin du 7 lévrier 1898) de M. Trarieux, alors garde des sceaux.

Il est donc établi que le lieutenant-colonel Picquart n'a jamais communiqué à M. Mathieu Dreyfus ou à moi, ni directement ni indirectement, le renseignement qu'il était accusé de nous avoir transmis.

Nous n'avons pas reproduit cet article pour ajouter quelque chose à la renommée de l'olficier correct, loyal, qui est le lieutenant colonel Picquart. Ce n'est pas, en effet, la moralité équivoque d'un juge d'instruction, tel que celui dont les agissements ont

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été cités plus haut, qui peut ajouter ou retrancher quelque chose à la moralité de l'officier modèle que s'est constamment montré Picquart.

Notre but est tout autre. Ainsi que nous l'avons démontré plus haut de la façon la plus évidente, ce n'est pas à Picquart, c'est à du Paty de Clam qu'appartient la paternité des communications faites à l'Éclair le 8 septembre 1896, aussi bien que des communications faites au même journal en octobre

11 a fallu ou inconscience ou immoralité du juge d'instruction, opérant sous la direction des soutiens officiels de du Paty de Clam, pour mettre en cause Picquart à ce propos, ne fut-ce qu'une heure. Mais l'appareil de la vindicte des lois une fois mis en branle contre Picquart, au sujet de la publication par YÉclair et par le Matin des articles criminels qui ont fait l'objet de ladite instruction, comment admettre, sans manquer à l'équité, que l'appareil des lois soit désarmé, quand il s'agit de du Paty?

Voilà ce que nous tenions à signaler, parce que l'iniquité de la justice française poursuivant Picquart innocent, fermant les yeux sur du Paty de Clam coupable, aide à comprendre la monstruosité de la condamnation de Dreyfus innocent et aussi le paradoxe de l'acquittement d'Esterhazy coupable.

Esterhazy et du Paty de Clam, les deux font la paire : ce sont deux criminels, et pour en trouver d'aussi infàrnes, il faut remonter plus haut que Bazaine, plus haut que la génération qui a vu les désastres de 1870 et les infamies de 1871.

Au contraire, Picquart et Dreyfus sont deux militaires corrects. Ils ont accompli l'intégrité de leurs devoirs professionnels : ils ont révélé dans l'épreuve terrible de condamnations imméritées des âmes

aussi pures et aussi vaillantes que les plus nobles parmi celles qui ont illustré de leurs noms les vaisseaux de guerre de notre flotte et les casernes où la jeunesse française se soumet au dur apprentissage de la discipline et de l'honneur.

Monstrueux témoignages d'amitié prodigués par le général Gonse au lieutenant-colonel Picquart au moment où il approuvait que la correspondance de celui-ci fût saisie comme celle d'un espion.

Reprenons le récitdes iniquités accumulées contre Picquart par ses ennemis, devenus les piliers des mensonges émis par du Paty de Clam, et par les adversaires irréconciliables de la vérité.

Discutons la déposition de Picquart, depuis son départ de Paris, disgrâce dissimulée, provoquée par la publication de l'article du Matin, jusqu'à son retour à Paris, un an plus tard, en accusé que les» ennemis de la vérité seront acharnés à perdre.

Est-il rien de plus contraire à la loyauté militaire que le double jeu du général Gonse?

Il conserve avec son subordonné Picquart toutes les apparences delà cordialité ; et, dès le lendemain du départ de celui ci, il approuve la saisie des lettres qui lui sont adressées, il transforme en traquenard la confiance amicale qu'il paraît avoir toujours en Picquart.

Et, duplicité honteuse ! Gonse avait conservé à Picquart sa confiance, non seulement en apparence* mais en réalité !

Lui-même en a fait l'aveu, sous la foi du serment, le 14 février 1898.

Yoici le compte rendu sténographique de cet aveu :

Me Labori. — Je voudrais bien poser une question à M. le général Gonse. Voudrait-il nous dire pourquoi on ne s'est pas aperçu plus tôt de tous les faits dont il est question aujourd'hui avec tant de vivacité, et pourquoi on n'a pas fait plus tôt des reproches à M. le colonel Picquart ?

M. le général Gonse. — Parce que je ne les connaissais pas complètement.

Me Labori. — Pardon, monsieur le Président, M. le général Gonse connaissait-il à ce moment-là tout ce que M. le colonel Picquart avait fait à propos du petit bleu et qu'estce qu'il en pensait?

M. le gé.nral Gonse. — Je ne le savaispas du tout.

Me Labori. — Au mois de novembre 1896, M. le général Gonse ne le savait pas 1

M. le gÉinéral Gonse. — Je l'ai su après.

Me Labori. — Pardon. A quelle date?

M. le général Gonse. — Dans le courant de l'automne.

Me Labori. — De quelle année?

M. LE GÉNÉRAL GûNSE. — 4896.

Me Labori. — Pourquoi alors, postérieurement à cela, le général Gonse a-t-il écrit les lettres si affectueuses et si pleines d'encouragement, on peut le dire, qu'il adressait à M. le colonel Picquart, et comment explique-t-il le contraste qu'il y a entre l'attitude qu'il avait au cours de cette correspondance et l'attitude que nous lui voyons prendre à la barre aujourd'hui?

M. le général Gonse. — Parce que je ne connaissais pas tous les faits qu'on a reprochés au colonel Picquart.

Me Labori. — Quels sont ces faits?

M. le général Gonse. — Je n'avais pas fait d'enquête; je ne savais qu'une chose : c'est que le colonel Picquart n'avait pas suivi complètement toutes les instructions que je lui avais données. Je savais aussi qu'il était pour ainsi dire hypnotisé par cette question Dreyfus- Esterhazy.

Je lui avais toujours dit de ne pas suivre cette piste dans les conditions qu'il indiquait.

Il ne faisait pas complètement son service.

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Il était absorbé par cette affaire, et, comme vous l'a dit ici le chef d'Etat-major, on l'a envoyé en mission pour chercher à rectifier son jugement.

C'est dans cet ordre d'idées que je lui ai donné des indications à cette époque, car c'était un officier qui avait très bien fait son service jusque-là, et qui est susceptible de le très bien faire dans l'avenir, s'il le veut.

Je n'avais jamais voulu proposer une mesure exagérée contre lui ; on l'a donc envoyé en mission, et, après sa mission, on l'a, conformément aux ordres du ministre, attaché au 4' tirailleurs, de façon à ce que, après avoir changé le cours de ses idées, j'espérais, et nous espérions tous, qu'il se mettrait au service des troupes, comme je le lui ai écrit, qu'il reprendrait pied et redeviendrait ce qu'il avait'été toujours, c'est-à-dire un bon officier.

Lorsque cette campagne à laquelle nous assistons aujourd'hui est devenue si active et si virulente, nous avons cherché de nouveau dans quelles conditions tout cela s'était passé, et c'est à ce moment-là — je ne sais pas exactement la date, attendu que je n'ai pas fait d'enquête judiciaire ni aucune espèce d'enquête officielle — que j'ai recherché d'où pouvaient provenir toutes les responsabilités.

C'est à ce moment-là que j'ai appris tous les faits relatés ici ; quant aux dates, je ne puis pas vous les dire.

Me Laburi. — Je désirerais que M. le colonel Picquart s'expliquât sur la première partie de la réponse de M. le général Gonse et sur la nature exacte des rapports qui ont eu lieu entre eux au moment où s'échangeait la correspondance que la Cour et le jury connaissent.

Je voyais tout à l'heure M. le colonel Picquart qui me semblait éprouver le besoin de dire certaines paroles lors de diverses explications que donnait M. le général Gonse.

C'est ce qu'il voulait dire à ce moment-là que je le prie de dire maintenant.

M. li colonel Picquart. — Voici : le général Gonse disait qu'on m'avait chargé d'une mission et qu'on pensait qu'à la suite de cette mission, je pourrais rentrer dans la troupe.

Il disait que cette mission était faite pour m'arracher à ce qu'il appelait l'hypnotisme qui me hantait, selon lui.

Je ne puis pas entrer dans les détails de mon service, il ne m'appartient pas surtout de l'aire ressortir quelles sont

les améliorations qui y ont été apportées à l'époque dont parle le général Gonse; mais il y a des choses très importantes et des résultats extrêmement importants qui ont été obtenus justement pendant la période durant laquelle je ne m'occupais que d'une affaire unique, paraît-il!

Ensuite, le général Gonse dit que, pour changer le cours de mes idées, on m'avait envoyé en mission.

Je sentais si bien que je n'étais plus en communauté d'idées avec mes chefs, et qu'il fallait changer tout à fait de direction, que j'ai supplié le général Gonse, dans une lettre du mois de janvier, de me faire passer entièrement dans la troupe et de ne plus me donner de mission, puisque, à seè yeux, je n'étais plus capable de remplir un service d'Etat-Major.

Le général Gonse ne l'a pas voulu.

Dans une lettre très affectueuse, comme toutes celles qu'il m'a écrites, il me disait qu'après ma mission, je rentrerais dans la troupe, mais qu'il fallait continuer ma mission.

Je l'ai continuée toujours et la continue, je crois, encore, puisque j'ai comparu devant le Conseil d'enquête comme attaché provisoirement au 4e tirailleurs.

Il résulte de cet aveu de Gonse que, dès le lendemain du départ de Picquart en mission, les lettres adressées à cet officier ont été saisies, avec l'approbation de Gonse, comme celles d'un Esterhazy !

Et cela, quand Gonse affirme sous la foi du serment « que Picquart était un officier qui avait très bien fait son service jusque-là, et qui est susceptible de le faire très bien dans l'avenir, s'il le veut. » Cette saisie de lettres était d'ailleurs une saisie, dans toute l'acception du terme; elle n'était pas seulement un décachetage, puisque la lettre du 15 décembre 1896, signée « Speranza », fut saisie six semaines après le départ de Picquart pour sa mission, en pleine période de la confiance de Gonse en Picquart, et ne fut montrée à Picquart que onze mois plus tard, comme un argument de sa culpabilité !

l'enquête du lieutenant-colonel picquart 291

Cette lettre était un faux. Elle était une œuvre de du Paty de Clam, de même acabit que les infâmes mensonges publiés par cet officier dans YÉclai?* en 1894 et en 1896 !

Et Gonse eut le front de consentir à lasoustraction de ce faux, que, dans sa candeur, il admettait être une lettre authentique !

Gonse favorisa ainsi les manœuvres du faussaire : il aida celui-ci à enlacer Picquart dans le réseau de faux, que les ennemis de la vérité tendaient autour de lui.

Oh ! la belle cordialité ! la fidèle amitié ! Baiser de Judas !

C'est le lieutenant-colonel Henry qui saisissait la correspondance adressée à son ancien chef; et cela dès le lendemain du départ de celui-ci en mission. Oh ! l'honorable personnage!

C'est cet officier délicat, qui osait expliquer au lieutenant-colonel Picquart le mot « mystères » par cette impudente accusation :

Ouverture d'une correspondance pour des motifs étrangers au service et que personne n'a jamais compris!

En lisant les mensonges accumulés par du Paty de Clam dans ses confidences à l'Éclair, on se demandait de quelles immondices était pétrie cette âme d'officier.

La môme question vient sur les lèvres, en face de cette impudente interprétation attribuée par un officier, à la saisie des lettres d'Esterhazy, dans les conditions dont Gonse avait reconnu la parfaite correction.

Il avait, en effet, décerné à Picquart ce certificat de parfaite correction : « officier qui avait très bien

fait son service jusque-là, et qui est susceptible de le faire très bien dans l'avenir. »

Gomment être surpris, qu'en présence d'une pareille mauvaise foi, Picquart ait dû se prémunir contre les machinations frauduleuses par lesquelles il se sentait visé.

Ah ! les honnêtes gens qui lui en font un crime !

Ah ! les loyaux officiers, qui ont répondu « oui », quand un général leur a demandé si, en ayant eu cure de son honneur, Picquart leur collègue, avait manqué au devoir !

Puis, les faux vont s'accumuler le 11 novembre 1897, contre Picquart. Deux télégrammes lui parviennent à la fois : les fameux faux Blanche et Speranza, et, par-dessus le marché, une lettre d'Esterhazy l

Ordonnance du juge d'instruction, Bertulus. — 11 se déclare compétent pour instruire sur les faux imputés au lieutenantcolonel du Paty de Clam.

Gomment ces faux avaient été perpétrés d'après les indications du lieutenant-colonel du Paty de Clam, on en a des indices précis par une ordonnance du juge d'instruction Bertulus, datée du 28 juillet 1898.

Cette ordonnance a été publiée par la Libre Parole du 30 juillet 1898.

Son début éclaire la position de la^uestion entre le juge Bertulus, obéissant à sa conscience, et le procureur de la République Feuilloley obéissant aux protecteurs officiels de du Paty de Clam, Cavaignac et consorts.

Voici ce début : il montre le terrain du duel entre Picquart et du Paty, Bertulus étant juge du camp :

Le faux télégramme « Blanche », considéré isolément. I. — Nous, Paul Bertulus, juge d'instruction au tribunal de première instance du département de la Seine ;

Vu le réquisitoire de M. le Procureur de la République, en date du 27 juillet 1898, tendant à ce qu'il nous plaise nous déclarer incompétent pour instruire sur la plainte de M. Picquart contre le lieutenant-colonel Du Paty de Clam;

Attendu qu'il n'est pas douteux, en droit, que le crime de faux est absolument distinct du crime d'usage de faux ;

Que si M. Georges Picquart reprochait seulement au lieutenant-colonel Du Paty de Clam la fabrication du télégramme du 10 novembre 1897 faussement signé Blanche, prénom de mademoiselle de Comminges, nous ne serions pas compétents pour informer contre le lieutenant-colonel Du Paty de Clam, celui-ci étant en activité de service le 10 novembre 1897, et, par suite, justiciable des tribunaux militaires, s'il était môme établi qu'il fût l'auteur de ce faux...

La suite de l'ordonnance montre que non seulement du Paty de Clam est présumé par Picquart être le fabricateur du faux « signé Blanche », mais qu'en outre il est présumé complice de la « fabrication et de l'usage » des faux « signés Speranza », savoir : 1° la lettre du 15 décembre 1896; 2° le télégramme de 10 novembre 1897.

Les trois faux «Speranza ». et « Blanche » considérés ensemble.

II. — Attendu toutefois que M. G. Picquart reproche encore au lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été le complice des auteurs et de l'usage frauduleux de la lettre du 15 décembre 1896 signée faussement Speranza, du télégramme du 10 novembre 1897 adressé à Tunis au colonel Picquart, signé faussement Speranza, et du télégramme du 10 novembre 1897 adressé à Sousse, signé faussement Blanche, en fournissant les indications nécessaires pour leur fabrication et leur usage; que s'il est vrai qu'il ne soit pas, en l'état actuel de la procédure, prouvé que Walsin- Esterhazy et la fille Pays soient les auteurs de la lettre du 15 décembre 1896 faussement signée Speranza, il existe cependant charges suffisantes contre la fille Pays d'être l'auteur du télégramme faussement signé Speranza et contre Walsin-Esterhazy d'avoir sciemment fait usage du faux

télégramme Speranza et du faux télégramme Blanche, et aussi de s'être rendu complice de la fabrication de ces deux télégrammes faux. ..

Cette formule juridique est difficile à comprendre, à simple lecture.

Cependant, malgré cette difficulté, on saisit ce que cela veut dire : tout bonnement que Bertulus prétend caractériser juridiquement certains actes de du Paty, que la grammaire du crime n'a pas classés avec une parfaite précision.

Voici d'ailleurs la suite de l'ordonnance de Bertulus :

Portée morale de la signature « Blanche. »

III. — Que la lettre Speranza du 15 décembre 1896 et le télégramme Speranza du 10 novembre 4897, ainsi que le télégramme Blanche du 10 novembre 1897 constituent des faux ;

Que la signature Blanche répond au nom de mademoiselle Blanche de Comminges, ainsi que le démontre la démarche faite par le commandant Curé chez mademoiselle Blanche de Comminges; que la signature Speranza au bas de la lettre du 15 décembre 1896 et au bas du télégramme du 10 novembre 1897 cherchaient à laisser deviner la personnalité/ de l'auteur de la lettre du 20 novembre 1896, signée seulement par un G, c'està-dire celle de M. Germain Ducasse, secrétaire de mademoiselle Blanche de Comminges, avec lequel M. Georges Picquart correspondait volontiers en espagnol ;

Que l'expression demi-dieu que l'on retrouve dans la lettre du 20 novembre 1896 et dans le télégramme Speranza jette la lumière sur la personnalité derrière laquelle on voulait s'abriter; que dès lors le faux existe en droit, un nom idéal, imaginaire, pouvant constituer un faux d'après la doctrine et la jurisprudence. (Cassation, 18 février 1813, 28 mars 1839, 13 juin 1848, Il janvier 1884, 7 septembre 1876, 23 avril 1887.)

Ces trois alinéas ont évidemment pour objet de justifier la conclusion qui terminera l'ordonnance,

en exposant les caractères du faux imputé à du Paty par Picquart et identifiant ce fauy avec les espèces analogues délibérées par la Cour de cassation.

Voici d'ailleurs poindre la question de fait, dans l'alinéa suivant :

Relations répétées du lieutenant-colonel du Paty de Clam avec le commandant Esterhazy et avec madame Pays.

IV. — Attendu qu'il résulte de l'information que le lieutenant-colonel Du Paty de Clam a eu des relations répétées avec Walsin-E^terhay, la fille Pays et Christian Esterhazy ; que les dires de ce dernier sont formels et corroborés notamment par la carte postale, cotée 27, sous scellé A; que les articles signés « Dixi » de la. Libre Parole des 15, 16 et 17 novembre 1897, inspirés tout au moins par Walsin-Esterhazy, établissent que celui-ci ne pouvait puiser les renseignements qu'il livrait au public, malgré leur caractère essentiellement secret, qu'auprès d'une personne touchant de très près au bureau de la statistique du ministère de la guerre...

Les dires de Christian Esterhazy, corroborés par la carte postale, cotée 27, sous scellé A, et les inductions tirées des articles de la Libre Parole des 15, 16 et 17 novembre 1897, sont les deux arguments de fait invoqués par Bertulus.

11 y joint la critique d'une fable imaginée par Esterhazy pour expliquer ses démarches.

Version de la dame voilée.

V.- Que la version de la dame voilée est inadmissible par ce seul fait que Walsin-Esterhazy serait resté même quelques instants détenteur d'un document aussi important que celui connu sous le nom de document libérateur ;

Que les rectifications de l'orthographe du nom de Picquart, de son adresse à Sousse et non à Tunis dans le télégramme Blanche, postérieur de quelques heures à l'envoi du télégramme Speranza, ainsi que cela résulte de la déposition de Christian Esterhazy, peut permettre d'admettre, en attendant les résultats définitifs de l'information en cours,

que le lieutenant-colonel Du Paty de Clam ne serait pas resté étranger à l'usage qu'en a fait Walsin-Esterhazy, après avoir reçu du lieutenant-colonel Du Paty de Clam toutes les données utiles à la sûre expédition de ce télégramme.

Enfin, le juge Bertulus semble constater que l'expertise en écritures, savoir « écriture du Paty » et « écriture des faux Speranza et Blanche » n'a point été facilitée par la livraison de documents contemporains «de la main de du Paty» au juge d'instruction.

C'est là encore, un élément intéressant.

Difficulté rencontrée pour l'expertise en écritures.

VI. — Attendu que l'expertise en écritures n'a été faite, en ce qui touche le lieutenant-colonel du Paty de Clam, que sur des pièces de comparaison insuffisantes par suite de leurs dates anciennes, qu'elle ne saurait être un élément de preuve offrantles garanties nécessaires, que la complicité de Souffrain ne résulte en aucune façon de l'information ; que les lettres de Souffrain à Walsin-Esterhazy, saisies chez la fille Pays, infirment tous soupçons contre Souffrain.

L'allusion à Souffrain et aux lettres de lui « saisies chez la fille Pays a pour objet d'écarter du procès l'hypothèse de la compliciié de Souffrain. Celle-ci avait, en effet, paru vraisemblable, avant que les progrès de l'instruction n'eussent permis aux juges de préciser le rôle de du Paty.

Voici, enfin, la formule finale de l'ordonnance du juge Bertulus :

Conclusion.

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