CHAPITRE X L'Empire anli-chrétien de Mahomet
Aux yeux d^une philosophie éclairée, l'histoire de rhumanité n'est autre que celle de la lutte entre deux cités, entre le bien et le mal, Dieu et Satan, l'Eglise et le monde. Le g'énie de saint Aug'ustin a illustré cette philosophie et l'a développée mag-nifiquement dans la Cité de Dieu. Commencée dès l'origine du monde, cette lutte s'est successivement adaptée à tous ses états, et du jour où la cité de Dieu prend la formé d'une organisation publique, on voit constamment se dresser contre elle une organisation ennemie. A chacun de ses développements correspond quelque grand conflit. Le peuple de Dieu en formation sous Moïse est opprimé parles Pharaons, qui veulent l'exterminer. Introduit dans la Terre promise, qui semble lui promettre la sécurité et les délices de la paix, il est sans cesse harcelé et menacé de servitude par la race de Chanaan. Quand l'Eglise sort de Jérusalem pour conquérir le monde, elle se heurte au colossal empire de Rome idolâtre. Au moment où cet empire s'effondre, et où la protection des princes chrétiens devrait lui assurer un libre développe-
nient, Ihérésie se lève, et, pendant trois siècles, s'acharne à la désorganiser. Aujourd'hui qu'elle a converti les peuples barbares, qu'elle dispose de la puissance sociale et que, sous sa direction, va scconstituer une société nouvelle, toute chrétienne, moulée en quelque sorte sur elle, voici s'élever en face de cette société une société rivale en tous points, qui sera tout ensemble une immense hérésie contre la doctrine de l'iii^lise et une immense puissance opposée à la société politique sortie de ses mains et presque de ses entrailles. Telle fut, en effet, la société musulmane, qui eut pour fondateur Mahomet. Plus tard, quand l'Islam se sera ruiné par sa propre corruption, quand la résistance org"anisée par les papes aura brisé son épée long-temps invincible, et qu'au début du seizième siècle l'Eglise se mettra à la tête d'un immense mouvement civilisateur inaugurant des temps nouveaux, la « révolution » née de Luther, plus redoutable encore que l'hérésie, plus dévasiatrice en un sens que l'Islamisme, suivra pas à pas sa marche jusqu'à nos jours, accumulant les ruines, tandis que la cité de Dieu, toujours assaillie, ne cessera de réparer ses brèches et de combler ses pertes par de nouvelles conquêtes.
L'Arabie fut le berceau de l'Islamisme. Cette vaste presqu'île était le théâtre le plus favorable au développement d'une puissance conquérante. S'ouvrant au nord sur l'Asie par de vastes déserts, elle se rattache au nord-ouest à l'Afrique par l'isthme de Suez ; à Test, s'étendent devant elle les
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immenses plaines de TAsie Orientale. Vaste pays de cent vingt-six mille lieues carrées, elle contenait un peuple innombrable. L'Europe Teût difficilement atteint chez lui ; en s'ouvrant par un effort l'accès de la Méditerranée, il pouvait jeter ses hordes sur elle. Lorsque Mahomet parut, quatre religions principales se partageaient l'Arabie. Le christianisme s'y était implanté de bonne heure, comme en témoigne la présence de représentants arabes à un concile tenu à Bosra en 244 > sans y être florissant, il ne laissait pas d'y avoir des racines. Les traditions des Arabes ou Sarrasins, c'est-à-dire Orientaux, comme ils furent appelés par les Grecs, rattachaient surtout au judaïsme ces tribus descendant d'Abraham par Ismaël. Le sabéisme (culte des astres) y avait ses adhérents. Le paganisme dominait dans l'Hedjaz , contrée qui s'étend le long de la mer Rouge, et qui exerçait alors la principale influence. L'idolâtrie y avait son centre à La Mecque, dans le temple célèbre de la Caaba, que remplissaient plus de trois cents idoles et où se trouvait la fameuse pierre noire que les Arabes disaient avoir été le noyau primitif du monde, et à laquelle les péchés des hommes avaient fait perdre sa blancheur. Toutes les tribus y venaient en pèlerinage, tellement l'intendance de la Caaba était réputée la plus haute dignité du pays. Elle était le privilège de la tribu des Coréischites.
Mahomet (Mohamed) naquit à La Mecque, en 671, sous le règne de Justin II, dans une des principales familles des Coréischites. Orphelin dès
renfance,etsansfortune, il fat destiné au commerce; son oncle Abou-Taleb le fit voyager avec lui dès Tâge de treize ans. A vingt-cinq ans il entra au service d'une riche veuve, Kadidjah, qui lui confia toutes ses affaires, et finit par l'épouser. Par ce^ mariage Mahomet se trouva Tun des plus riches hommes de La Mecque. Il continua le commerce el fit de nouveaux voyages en Perse et en Syrie. Ei Syrie, il se lia avec Sergius, moine nestorien de Bos« tra, qui lui apprit les mystères du christianisme^ et avec un rabbin juif qui Tinitia aux livres d< l'Ancien Testament et aux inventions des docteuri de sa nation, d'où est sorti le Talmud. Mahomet recueillait ainsi à la haie et sans discernement les notions judaïques et chrétiennes qu'on trouv( entassées pêle-mêle dans le Coran. De bonne heun aussi, il manifesta sa valeur guerrière, prit part une lutte de tribu et s'y fit remarquer par sa bran voure, qui révéla en lui un chef.
Bientôt on le voit rempli de projets de révolu-j lion religieuse, et surtout de domination et d( conquête. Dès GoG, il jouait à l'illuminé et au pro^ phète. Il se retirait dans la montagne de THira ei y passait les nuits en des méditations profondes ses fréquentes attaques d'épilepsie lui servaient contrefaire grossièrement l'extase, et enfin, dam sa quarantième année, il s'attribua ouvertemenj une mission divine. Il s'ouvrit de ses projets et Kadidjah, son épouse, à son esclave, Zeid, et à son ami Abou-Beckre. Il leur dit qu'il recevait de Dieu, par l'ange Gabriel, les versets d'un livre qui serait le livre par excellence {al Coran)^ et il désigna sa
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religion nouvelle sous le nom à^ Islam, qui sig-nifie Fentier abandon à la volonté de Dieu. Ses sectateurs seraient appelés Moslemin^ mot que nous prononçons Musulmans.
Dieu, prétendait Mahomet, lui commandait d'effacer les derniers vestiges de l'idolâtrie et de restaurer la religion véritable, en la dégageant des superfétations que le mosaïsme et le christianisme avaient ajoutées à celle d'Abraham. 11 disait ne vouloir que rétablir celle-ci, essentiellement altérée par les Juifs et les chrétiens. Il donnait donc pour base à son système le judaïsme et TAncien Testament, puis empruntait aux traditions juives ou chrétiennes les contes les plus apocryphes et les plus ridicules. Mais la mission qu'il s'attribuait de prophète envoyé par Dieu pour répandre cette religion dans le monde, et, qui sans doute, comportait dans sa pensée celle de dominer ses compatriotes et de s'élever un empire, ne devait pas tarder à le faire rompre avec le judaïsme et le christianisme, à déclarer aux chrétiens une guerre sans merci.
La femme de Mahomet, son esclave, qu'il affranchit, son ami Abou-Beckre, Ali, son cousin germain et plusieurs autres notables parmi les habitants de La Mecque, furent les premiers disciples de l'imposteur qui les fascinait. Une réponse d'Ali révèle par quel mode se propagera l'Islam. A cette question de Mahomet : « Qui sera mon lieutenant ? — Moi, s'écria-t-il. Prophète de Dieu, je te seconderai, et si quelqu'un te résiste, je lui briserai les dents, je lui arracherai les yeux, je lui fendrai le ventre, je lui casserai les jambes. » La
haine féroce de tout ce qui ne s*incline pas devan rislain sera, en effet, un de ses dogmes. « Combat lez, dit le Coran à ses fidèles, jusqu'à ce que tout religion soit exterminée ; mettez à mort ceux qu vous résistent ; quand le carnage aura affaibli vo ennemis, réduisez le reste en servitude, et écrasez le sous les tributs. »
Bâtissant sur le fond qu'on a vu, Mahomet dé clara la guerre au paganisme et proscrivit Tidolà trie comme le plus grand de tous les crimes. L Coran proclame l'unité de Dieu. Mais, quant à s partie dogmatique, s'il conserve à la nature divin ses principaux attributs, il rejette la Trinité de personnes, comme contraire à cette unité. Avec 1 Trinité, Mahomet nia les dogmes de l'Incarnation de la Rédemption et de la Grâce, ainsi que la divi nité de Jésus-Christ, dont il faisait cependant 1 plus grand des prophètes qui l'eût précédé, san excepter Moïse. 11 admettait la Providence, l'im mortalité de l'âme, une liberté au moins de nom, e un fatalisme réel auquel se liait un décret de prédestination absolue; la résurrection des corps, le ju gement général, un enfer et un paradis; il croyait i l'existence des anges. Il enseignait comme un dcgm( la divinité de sa mission et celle du Coran. Lei Musulmans résumaient ce symbole dans cette for mule : « 11 n'y a point d'autre Dieu que Dieu, e Mahomet est son prophète. » Les afiirmationj dogmatiques du Coran ne sont que d'informes débris des vérités catholiques, unis aux folies talmudiques et aux voluptueuses imaginations de rOrient. Après avoir enfermé l'homme ici-bas dans
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les jouissances d'une vie toute sensuelle^ il ne sait pas relever plus haut, même dans le paradis qu'il ouvre devant lui au sortir de la vie présente: là sont des bosquets, des jardins, des parfums, des festins, des femmes toujours jeunes, enfin tout ce qu'il y a de plus raffiné dans les voluptés terrestres. Cela ressemble, ou peu s'en faut, à la description d'un lieu mal famé.
La partie morale du Coran parle bien de vertu, de l'ordre naturel, de la justice, de la tempérance et autres vertus, mais la principale est l'hospitalité. Mahomet défend l'adultère, mais aussi il en écarte à peu près la tentation : le musulman peut posséder trois ou quatre femmes et les renvoyer par le divorce quand son caprice ou sa luxure veulent trouver d'autres proies; le concubinage est admis. N'y eût-il pourjuger l'Islamisme que l'effrayante dégradation, pire que celle des antiques sociétés païennes, où il a plong-é les populations musulmanes, c'en serait assez pour le déclarer une infâme imposture. Selon le Coran, l'homme est sauvé sans mérites comme sans vertus; la foi, c'est tout pour le salut, ce qui ébranle toute la morale. Le travail était flétri comme une peine ignominieuse réservée aux esclaves.
Mahomet compensa par des pratiques extérieures ce qu'il sacrifiait de la morale et de la vertu. Le culte mahométan se réduit d'ailleurs à cinq prescriptions cérémonielles : la purification, qui comprend des ablutions religieuses; la prière, à faire cinq fois le jour, àl^heureoù le muezzin y invite les croyants du haut du minaret de sa mosquée ; le jeûne, qui
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dure tout le mois du Ramadan, depuis i'aurore ju qu'au coucher du soleil; le pèlerinage à La Mecque, que tout musulman doit accomplir au moins une fois dans sa vie ; l'aumône, qu'on doit faire dans la proportion dedeuxet demi pour cent de sa fortune. Mahomet n'établit pas de sacerdoce, mais se» successeurs, pour combler cette lacune, introdui* sirent dans l'Islam une sorte de hiérarchie sacrée: les chéiks ou prédicateurs, les kaibs ou lecteurs du Coran, les imans ou lecteurs des prières publiques; les muezzins chargés d'appeler les fidèles à ces prières, les kaïms, qui veillent à la garde des mosquées ; les ulémas, qui étudient le Coran ; les derviches, ridicule et grossière imitation des moines chrétiens.
Les pèlerinages au sanctuaire de la Caaba, qui avaient contribué à répandre l'idolâtrie dans toute l'Arabie, servirent de puissant moyen à Mahomet pour propager l'Islam. Il se mit à le prêcher aux pèlerins, qui le portèrent dans leurs diverses tribus et lui firent quelques prosélytes, surtout à Yatreb. Mais les Çoréischites craignirent que la nouvelle religion, en proscrivant l'idolâtrie, n'arrêtât les pèlerinages et les richesses qu'ils apportaient à La Mecque. Ils se déclarèrent donc contre le nouveau prophète et ses sectateurs, ils les persécutèrent, et Mahomet lui-même n'échappa à la mort qu'en s'enfujant à Yatreb. Eu mémoire de cette fuite, qui eut lieu en 622, les Musulmans, après la mort de Mahomet, datèrent de cette année leur ère, et l'appelèrent Vhéffire ou la fuite. Les habitants
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d'Yatreb s'étant déclarés pour lui, leur ville reçut en récompense le 'nom de Ville du Prophète, Médinet al-Nabi (Médine).
Dès que Mahomet se vit soutenu par une tribu, l'apôtre de Dieu devint général d'armée, et Tépée remplaça la parole pour propager la nouvelle religion. Le prophète attaqua d'abord les Coréischites, ses compatriotes devenus ses ennemis; il le fit avec des succès divers, et ce ne fut qu'après sept ans de guerre et de combats, que, rendu maître des tribus voisines, il triompha enfin de la sienne. Il entra en vainqueur dans La Mecque, reçut la soumission des Coréischites et leur adhésion à Tlslamisme. Les autres tribus s'étant rendues successivement, Mahomet se trouva le chef politique et religieux de toute TArabie (63 1). L'habile imposteur ne jouit pas longtemps de son étonnante fortune. Médine était devenue le lieu de sa résidence, il y mourut l'année suivante, des suites d'un poison qu'une femme juive, pour sauver sa patrie, lui avait administré trois ans auparavant. Elle avait voulu expérimenter, déclara-t-elle, si le prophète avait, comme il le déclarait sans cesse, la révélation des choses cachées.
Cet imposteur avait du génie. Brave, audacieux, et en même temps affable, fascinateur, exerçant un ascendant irrésistible sur tout ce qui l'entourait par le charme et l'autorité de sa parole, il comprit le génie des Arabes, il connut son époque et la faiblesse des nations voisines. Là est en grande partie le secret de l'immense succès de son œuvre religieuse. L'Islam, avec ses projets, de
conquête, enflammait Tardeur g-uerrière des Ara bes, que son fatalisme, et non moins la licence et les voluptés, consenties en cette vie, promises dans l'autre, exaltèrent jusqu'à un fanatisme délirant. D'autre part, les peuples de l'Orient, déjà amollis et sceptiques de vieille date, devenus de plus en plus étrangers à la règle de foi, de caractère ardent et voluptueux et de mœurs corrompues, se trouvaient livrés en quelque sorte à l'Islamisme. La main de Dieu, qui avait laissé les hordes barbares se précipiter sur le vieil empire romain, pour le châtiment de son épouvantable corruption et de ses persécutions contre le Christ et son Eglise, ne retint pas non plus le torrent dévastateur de l'Islam, dont les sanglants ravages allaient faire expier à l'empire grec ses révoltes contre la foi et l'unité de l Eglise, ses mœurs^ dégradantes, ses bassesses et ses lâchetés.
Mahomet n'avait pas désigné de successeur. Abou-Beckre, qu'il avait chargé deréciter la prière à sa place, fut reconnu Khalife , chef religieux, civil et militaire (63 2). Abou-Beckre institua ensuite la bouillant Omar (634), que lui-même avait gagné au prophète dès le début ; et après Omar, on élut Othman (644)) un autre des premiers disciples, auquel succéda (655) Ali, époux de Fatime, fille de Mahomet.
Les partisans de celui-ci considéraient qu'il avait été injustement dépossédé à la mort du prophète. De là naquit une grande scission. Ali fut le chef du parti des Fatimiles, d'où s'est formée iu secte très
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nombreuse -des Schiites ou séparatistes (les Persans). Les Sunnites ou partisans de la tradition (les Turcs) reconnaissaient comme légitimes Abou- Beckre, Omar et OUiman. Sous Othman, fut jointe à l'édition officielle du Coran la Sunna, qui lui sert de commentaire et se compose de récits sur la vie et les prédications du prophète. Elle n'a d'autorité que chez les Sunnites : les Schiistes la rejettent. Après Ali, le régime héréditaire commence avec les Omrniades.
Cette période (63:i-66i) est celle des grandes conquêtes. Divisées en trois armées, les forces d'Abou-Beckre se partagèrent TOrientet se dirigèrent de trois côtés à la fois ; la première acheva la conquête de l'Arabie, la seconde se précipita sur la Syrie, la troisième envahit la Perse. En Arabie^ il s'agissait d'étoulTer dans le sang les premières révoltes contre la domination de l'Jslam. Plusieurs peuplades refusaient de le reconnaître, d'autres, après l'avoir accepté, en secouaient le joug. De nouveaux prophètes se levaient, qui blasphémaient Mahomet et cherchaient à le supplanter. Le fer et le feu passèrent sur ces résistances et les anéantirent. L'expédition de Syrie mettait le fanatisme musulman en face de l'indolence byzantine. L'empereur Héraclius, naguère vaillant et heureux capitaine, ne montra plus ici que faiblesse et incapacité. Une armée grecque de 70.000 hommes fut défaite à Aïznadin ; Bostra, la clef du pays, fut emportée, et Damas, assiégée, se rendit. Une dernière victoire à Yarmouk livra la Syrie entière aux Musulmans. Les Grecs résisté-
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rent encore et avec moins de mollesse ; ils perdi rent près de cent mille homme (636). La Palestine conquise, Jérusalem ouvrit ses portes, et Omar la souilla de sa première mosquée. Après Jérusalem, ce fut le tour d'Alep et d'Antioche ; Héraciius se retira de cette terre désolée qui échappait désormais au Bas-Empire (638). En Perse, Tinvasion n'était pas moins foudroyante. Gomme TEmpire grec, ce pays n'opposait au fanatisme tout jeune de l'Islam que la résistance d'un peuple en décomposition. Son armée de i5o.ooo hommes est complètement défaite par 3o.ooo Arabes à Gadésiah (636). Une série d'autres victoires soumettent Gtésiphon, Ecbatan, la Perse entière ; le roi Ispahan s'enfuit en Ghine pour chercher du secours, mais meurt assassiné pendant que son royaume passe à l'Islam.
Pendant les mêmes années, les armes mahométanes conquéraient l'Egyte sur l'Empire byzantin (639). Là, comme en Syrie, comme dans tout le Bas-Empire, les divisions religieuses faisaient autant pour lui que le fanatique élan de ses soldats. Alexandrie résista seule à Omar, qui s'en empara après un siège de quatorze mois, et brûla sa magnifique et incomparable bibliothèque. I
L'usurpation de Moav^iah, chef des OmmiadesB (661), qui rendit le gouvernement despotique et fit de Damas sa capitale, fut suivie de discordes où le sang coula à flots durant trente années. Le mouvement de conquête, à peu près suspendu, recommença vers 691, sous Ab-del-Mélek. A l'orient, la Transoxiane, la Sogdiane furent conquises, et
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rinde menacée (707). Du côté de TAsie Mineure et de Coiistantinople les Arabes tentèrent de vigoureuses entreprises et eurent des succès. A leurs armées de terre se joignit une flotte puissante et ils livrèrent à Constantinople un furieux assaut. Un Syrien la sauva une seconde fois en 717, comme il Tavait délivrée en 672, en détruisant les vaisseaux musulmans à Taide d'une effroyable invention, le feu grégois.
L'Afrique était, comme le reste de l'Empire grec, déchirée par les factions et usée de débauches. Ecrasées par les impôts de Byzance, sans patriotisme comme sans foi, les populations de cette terre autrefois si florissante appelèrent d'ellesmêmes les musulmans. Vaincu un instant par celles de la Mauritanie, Ab-el-Melek fît reprendre [)ar son général Hassoun le cours de ses succès.
Tout le littoral africain fut conquis et Garthage détruite. Le colosse musulman se trouva ainsi, pour la première fois, par les colonnes d'Hercule (monts situés de chaque côté du détroit) en face des Barbares du Nord qui venaient d'envahir l'Espagne et d'y fonder plusieurs dominations. En 711, Terik franchit ce détroit, qui prit depuis son nom Djebel-Terik ou Gibraltar. La monarchie des Wisigoths n'offrait plus, sous des princes cruels et débauchés, qu'un édiiice branlant. Les Arabes venaient, appelés par le comte Julien, pour renverser l'un de ces princes, Rodéric, sorlede Néron semblable à l'infâme Witza, qu'il avait détrôné. La terrible bataille de Xérès (712) fît tomber l'empire des Goths et livra l'Espagne aux vainqueurs. Les
seuls courages restés debout se groupèrent autour de l'héroïque Pelage qui, réfugié dans les montagnes Asturies, soutint d'intrépides luttes pour l'indépendance et la foi. En huit années la conquête du reste de l'Espagne était achevée. Les flots de l'invasion vinrent alors battre les Pyrénées et les franchirent. Ce fut, pour la nouvelle société chrétienne qui se formait en Europe, une heure d'inexprimable angoisse.
La primauté de Pierre, instituée par Jésus- Christ, se développe et s'étend à mesure que s'étend l'Eglise elle-même. Ce fut, dès les premiers siècles, une persuasion générale que l'évêque de Rome était le chef universel, le pasteur suprêmedu troupeau. On a déjà vu, dans la période précédente, sa prééminence absolue et son souverain pouvoir spirituel proclamés par d'illustres personnages comme saint Irénée, saint Polycarpe,etc.,ets'exerçant en fait. Du iv« au vu" siècle, les témoignages et les faits concordent pour mettre en évidence cette primauté spirituelle reconnue par tous, en pro- I portion du développement que l'Eglise a pris. I Saint Pacien, évoque de Barcelone, au iv« siècle, 1 loué par saint Jérôme pour sa doctrine et la sainteté de sa vie, dit à propos du pouvoir des clefs conféré à saint Pierre : «Le Seigneur parle d'abord à Pierre seul, pour former l'unité par un seul )>. Saint Hilaire de Poitiers appelle Pierre '< le fondement de l'Eglise... le juge du Ciel prononçant des arrêts sur la terre ». Saint Jérôme- dit : « Un seul est choisi entre douze, afin que par la constitution d'un chef, toute occasion de schisme soit écartée.»
Saint Jean Chrysostome écrit que Pierre « a été établi docteur de Tunivers entier ». Enfin, sans chercher d'autres exemples, saint Ambroise caractérise par un adag-e d'une claire et énergique concision la place que tient l'Eglise romaine en pré sence de toutes les autres ; après avoir rappelé le paroles de Jésus-Christ à Pierre, il ajoute : « Don là où est Pierre, là est l'Eglise » ; et saint Augus tin ferme la bouche aux Pélagiens, en disant :j « On a envoyé au Siège apostolique les actes de deux conciles d'Afrique sur cette question ; il es venu des rescritsde Rome, la cause est finie ».
Il n'est pas étonnant que les Pères du concile d la Palme se soient récriés à l'idée déjuger le pap Symmaque et aient déclaré que « l'évêque de Ro me n'est jugé par personne. » Il n'est jugé pa personne, mais il juge tous les autres évêques C'est ce qu'on voit par les appels faits à so autorité. Saint Cyprien en appelle au pape pou le schisme de Novat ; saint Augustin pour le agissements des donatistes et les perfidies dé Pelage ; saint Jean Chrysostome pour la tyrannie du pouvoir impérial. Les exemples de ce genre abondent. Lorsque saint Athanase, chassé d'Alexandrie par les Ariens, recourt au pape saint Jules l^% le pape, dit dans sa réponse : «Pourquoi, en ce qui concerne principalement l'Eglise d'A-» lexandrie, ne nous a-t-on rien écrit? Ignorez-vous que, d'après la coutume, on doit d'abord nous écrire, et que d'ici on décrète ce qui est juste ?.. hm Le concile de Sardique (347) proclame que l'Eglisdl romaine a le droit de décider souverainement dans
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les affaires ecclésiastiques ; il déclare qu'un évêque déposé par le synode de sa province peut toujours interjeter appel au pape^ et le concile lui reconnaît le droit de confirmer la première sentence, de la casser et de donner de nouveaux jug-es. La primauté de TEglise romaine est représentée, dans les canons de ce concile, comme découlant de sa fondation par Pierre, et partout, en Orient comme en Occident, c'est sur ce titre qu'on rétablit. Il est vrai qu'un canon du concile de Ghalcédoine regarde l'importance politique de Rome comme la raison d'être des privilèges de cette église. Mais on s'explique le but secret de cette interprétation isolée ; le concile se proposait de créer par là un droit analogue pour les évéques de Constantinople, la Rome nouvelle, de s'élever au-dessus des autres patriarches orientaux. On a vu cette prétention rejetée par les papes.
Les papes eux-mêmes, en effet, proclament hautement leur juridiction universelle. Innocent P'" affirme que la papauté est la source de l'épiscopat. Léon le Grand dit solennellement que Rome, le siège de Pierre, règne sur toutes les Eglises de l'univers. Les lettres de cet illustre pontife et celles de saint Grégoire le Grand sont pleines de cette pensée. Le pape Gélase réclame pour le siège de Rome l'universelle obéissance. Tous les conciles, tant particuliers qu'oecuméniques^ ont la même foi et tiennent le même langage. Au concile de Sardique, les Pères appellent le pape Jules I«' « le chef de toute l'Eglise ». On entend dans les autres ces acclamations : Pierre a parlé par la bouche de Léon,
d'Agathon. Au concile d'Ephèse, le légat Philippe! avait dit : « Personne ne doute et tous les sièclesj savent que Pierre a reçu de Notre Seigneur les clefs du royaume des cieux, et que Pierre vit dans ses successeurs ». On verra un peu plus loin quelle ' confirmation éclatante de cette primauté spirituelle du pontificat romain résulte des rapports des papes avec les conciles.
A la puissance spirituelle de la papauté on voit se joindre un pouvoir temporel. Ce genre de pouvoir n'est pas de l'essence de la papauté au même titre et au même degré que sa puissance et ses prérogatives spirituelles, mais il est donné au pontife romain comme pour leur servir de sauvegarde et de garantie. Dieu pourra permettre qu'il lui soit momentanément ravi, mais ce sera un état anormal, violent, et un grand obstacle à la mission des papes. L'Eglise, en effet, a besoin, avant toute chose, pour exercer cette mission, d'être libre, et elle ne peut l'être que si elle possède un domaine respecté. Si le chef de l'Eglise est opprimé, comme cela s'est vu dans l'histoire, la papauté n'en subsiste pas moins, il est vrai, mais l'oppression paralyse son action, la brutalité de la force intercepte ses moyens d'agir et brise les armes entre ses mains. La papauté doit exercer son action parmi tous les peuples et partout également ; à Rome expirent les questions de nationalité. Cette dispensation équitable des biens spirituels devient impossible si le pape, au lieu d'être maître chez lui, n'est plus que le pensionnaire ou le protégé
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d'une puissance particulière. Enfin, il n'a pas seulement à répandre la lumière divine, à prêcher à tous la vérité avec indépendance ; il tient un g-laive, il est constitué gardien de la justice, défenseur de la vertu sur la terre ; il doit reprendre, corriger et au besoin châtier le crime, où qu'il soit. Sa mission exige donc qu'il possède une liberté inviolable.
Visiblement, la Providence achemine la papauté vers cette situation dans la période présente, à raison du rôle qu'elle doit jouer dans le monde chrétien, et les peuples se rangent aux vues de Dieu. Le monde chrétien a connu d'instinct cette organisation providentielle et l'a secondée dès les premiers siècles, dans la mesure possible alors. Durant les persécutions , quand les papes administrant l'Eglise sont le plus souvent retirés dans les catacombes, de larges aumônes leur sont faites, des domaines leur sont offerts, les grandes familles qui se convertissent donnent à l'Eglise leurs palais et leurs villes. Saint Soter est assez riche pour soutenir les églises lointaines ; saint Gallixte fait de grands travaux dans des hypogées qui sont à lui ; dès avant Dioclétien l'Eglise romaine possède dans Rome de nombreux édifices. Non seulement elle était assez dotée pour subvenir à l'entretien des clercs, des orphelins, des veuves et des pauvres, imais elle était déjà riche en domaines qui ne cessaient de s'accroître, malgré les dévastations que les païens leur faisaient subir de temps à autre.
A[rès les persécutions, les empereurs devenus chrétiens lui préparent a\ec zèle un patrimoine, et
les Barbares eux-mêmes rivalisent dans ces largesses avec les Césars qu'ils ont remplacés. LafI conversion de Constantin inaugure une seconde phase de ce développement, en attendant queCharlemagne le consacre par un établissement définitif. Constantin, dès Tannée de sa conversion, fit à FEglisedes dons considérables. Les grands patriarcats d'Orient, les Eglises de Gonstantinople et de Jérusalem furent amplement dotées, mais nulle ne le fut comme celle de Rome. L'Eglise de Latran possédait pour plus de deux millions de vases sacrés ; un revenu de cent cinauante livres servait aux frais du culte ; les biens dont Constantin enrichit cette église produisaient un revenu annuel qu'on chiffrerait par 240.000 francs de notre monnaie. D'autres immenses largesses avaient en richi les églises de Saint-Pierre, de Saint-Paul, de Sainte-Croix, Sainte-Agnès, Saint-Laurent, etc. A ces dons il faut ajouter la restitution de tous les legs et biens dont l'Eglise avait été spoliée. Mais le ioû par excellence que le premier empereur chrétien fit à la papauté fut celui de Bjûhlê même. Des vues politiques entrèrent sans doute dans les motifs de cet abandon, mais si Constantin n'était pas conscient de cette donation. Dieu savait ce qu'il lui faisait accomplir. Au moment où allait se dessiner la mission de la papauté dans le monde chrétien qui se formait, sa providence faisait sortir les césars de Rome pour que les papes y fussent libres et souverains. Aussi, dès lors, cette Rome, convoitée par toutes les ambitions, reste à eux, une main invisible en écarte les envahisseurs. Ce
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n'est pas à Rome, c'est à Milan qu'Honorius place le siège de son empire, les Hërules s'établissent à Ravenne, les Golhs, qui chassent les Hernies, les Lombards, qui chassent les Goths, s'établissent à Pavie, et si les descendants d'Alboïn mettent plus tard la main sur Rome, ce sera pour leur perte.
Dès le temps de saint Grégoire le Grand on voit la puissance temporelle des papes se dessiner avec de puissants contours : l'Eglise romaine possède en Italie, en Afrique, en Sicile, en Sardaigne, en Corse, en Illyrie, en Dalmatie, et jusque dans les Gaules, des patrimoines qui lui viennent soit des empereurs, soit des fidèles . Naples payait une rente au pape dès 690 ; dès la même époque, des troupes à la solde du Saint Siège veillaient à la garde des biens pontificaux. Sur l'Italie, les papes du sixième siècle exerçaient un pouvoir supérieur au pouvoir impérial, ils traitaient avec l'Empire, ils llé^chissaient les barbares, ils se montraient la seule puissance sage, ferme et victorieuse. Gibbon, adversaire haineux de la papauté, frappé de ce spectacle, ne peut s'empêcher d'écrire : « Ce sont les peuples qui ont forcé les papes à régner ». Cette prépondérance leur est tellement acquise, qu'au commencement du vui® siècle le pape Gré- Ivoire 11, pour répondre aux odieuses provocations de l'empereur Léon risaurien,lui dit : «Vous pensez nous effrayer et vous nous dites : J'enverrai à Rome, j'enlèverai Grégoire chargé de fers, comme Constant, mon prédécesseur, fit enlever Martin. Cependant vous devez savoir que les Pontifes sont à Rome comme des arbitres de paix et des mode-
rateurs entre l'Orient et rOccident... Essayez ! vous verrez tous les Occidenlaux prêts à venger les injures dont vous effrayez l'Orient. Une seule chose nous contriste , c'est qu^au moment où les barbares se civilisent, vous, prince d'une nation civilisée, vous retourniez à la barbarie ».
Le nouvel ordre de choses met donc en présence deux autorités : la puissance spirituelle du chef de l'Eglise et la puissance séculière du prince, dont les rapports doivent s'harmoniser, se coordonner. Cette harmonie et cette coordination nécessaires apparaissent déjà énoncées dans un mot célèbre de Constantin sur la mission de chacun des deux pouvoirs : « Vous êtes l'évêque du dedans ; je suis Tévêque du dehors ». A l'Eglise, en effet, de gou verner les âmes ; au Prince de seconder et protéger l'Eglise. L'Eglise et l'Empire sont distincts l'un de l'autre ; l'Eglise ne doit pas absorber l'Etat, ni usurper sur son indépendance ; l'Etat ne doit pa empiéter sur l'Eglise. Les deux sociétés sont sou-
veraines chacune dans leur sphère, ayant chacune leur objet propre, leur action propre et leurs fonc tions distinctes. Mais distinction et indépendance ne veulent pas dire séparation. La puissance civil n'a pas plus le droit de divorcer avec l'Eglise qu de l'opprimer. Si elle est le plus ferme appui d\ pouvoir civil, celui-ci, quel qu'il soit, doit la soute nir et la protéger. Constantin a heureusement carac térisé ce rôle en disant : Je suis l'évêque du dehors Plus tard, les papes rappelleront aux princes qu le pouvoir leur a été remij^par Dieu à cette fin.
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Dès cette époque, on les voit préciser cette disinclion, cette mutuelle indépendance, mais en affirnant aussi la supériorité du pouvoir spirituel sur le )ouvoir temporel, aussi manifeste, en effet, que celle le l'âme sur le corps, delà justice de Dieu sur celle les hommes. Le pape Gélase écrit à l'empereur Inastase : « Ce monde, auguste empereur, est;°:ouerné par deux puissances : celle du sacerdoce est l'autant plus grande que le prêtre, au jugement, loit rendre compte à Dieu pour Tâme du roi. Vous avez qu'encore que votre dignité vous lient élevé ru- dessus des autres hommes, vous vous abaissez léanmoins devant le pontife chargé de Tadminisration des choses divines. C'est à Inique vous vous dressez pour être conduit dans la voie du salut, n tout ce qui concerne la dispensation des sacre aents vous reconnaissez que, bien loin de pouvoir ai commander, vous devez lui obéir. Sur tout cela ous dépendez de leur jugement, et vous n'avez pas e droit de les assujettir à votre volonté. Si les milistres de la religion obéissent à vos lois dans tout e qui concerne l'ordre temporel, parce qu'ils saent que vous avez reçu d'en-haut votre puissance, vec quelle affection, je vous prie, devez-vous ibéir à ceux qui sont chargés de dispenser les augustes mystères ? » Le pape Symmaque expose ux mêmes empereurs de Byzance la même fondanentale vérité sur la distinction des deux puisances, et l'impossibilité où est la puissance civile le s'immiscer légitimement dans les affaires de la missance ecclésiastique. « Il y a entre elles autant le différence qu'il y en a entre un administrateurdes
HiSTOine rypuLiRE de l'égiise. I. — 2n
choses de la terre et un administrateur des chose d« ciel. Vous, prince, vous recevez du pontife le baptême et les sacrements, vous lui demandez des prières, vous réclamez sa bénédiction, vous rec vez de lui la pénitence. En un mot, tandis que vo n'avez soin que des choses humaines, il vous di pense les biens du ciel. Sans doute nous obéisson aux puissances de la terre quand elles se tiennent à leur place, et qu'elles n'opposent point leur volonté à celle de Dieu. Si toute puissance vient de Dieu, celle qui est établie pour rég^ler les choses divines en vient à plus forte raison. Respectei Dieu en nous et nous le respecterons en vous. »
En vertu de cette harmonie, les lois ecclésiastiqu devenaient le plus souvent des lois de TEmpir tout au moins les décrets de l'Eglise étaient reco nus et observés par l'Etat, La grande loi du repo dominical fut depuis Constantin loi de l'Empir Léon pr obtint de Tempereur Valentinien II qu toutes les lois émanées du Saint-Siège auraient fore de loi au même titre que les décisions des tribunau: Un article remarquable des lois impériales disait* « Dans tous les cas où la loi civile serait en conti diction avec la loi ecclésiastique, elle devrait être moj difiée dans le sens de cette dernière. »0n verra pluj bas le privilège du for compétent pour les procès dn clercs. L'empereur Justinien P'", dans son Cod« exhorte les évêques à s'informer de ce qui se paî dans les cours civiles, et à réprimander les juge.*^ négligents ou iniques. L'une des interventions les plus précieuses accordées à la puissance ecclé* siastique était celle qui conférait aux évêques H
droit « d'inlercéder ». On ne saurait dire combien d'abus, de violences et de crimes la papauté et Tépiscopat firent cesser en l'employant.
Les immenses bienfaits dont l'antiquité chrétienne était redevable à la papauté ne furent sans doute pas la vraie origine de la puissance à laquelle on la voit s'élever, car elle ne lui vient pas d'une cause naturelle, mais ils furent la voie par où la Providence disposa le monde chrétien à s'incliner devant elle et à la saluer avec bonheur. Les papes, par leur intrépidité en face des persécutions, par le martyre qu'ils subirent en grand nombre, avaient sauvé l'humanité de la dégradante tyrannie des césars païens. Ils avaient créé une race d'hommes libres, qui brisa leur puissance sans se révolter contre elle. Dans la période suivante leur fermeté doctrinale, soutenue avec une égale intrépidité, délivrale monde des tyrannies théologiques de Byzance, non moins fatales que les persécutions des césars et qui, souvent, d'ailleurs, les rappelèrent. vSans Topposition des papes aux caprices des princes, à leur manie de dogmatiser, à leur fureur d'imposer des croyances, la révélation du Christ eût été mise en lambeaux. Les conciles mêmes, terrorisés par l'empereur ou trompés par la fourberie des hérétiques, chancelaient parfois ; les papes seuls eurent la force de faire triompher l'orthodoxie. Enfin, au milieu du bouleversement général causé par les invasions des Barbares, ils furent les sauveurs universels.
Sous l'autorité des papes, les conciles exercent
un rôle dont on a vu Timportance et les résultats. Ce n'est pas que les conciles, même œcuméniques, à plus forte raison les conciles particuliers, soient un élément constitutif de l'organisme surnaturel de l'Eglise. Cet organisme n'est pas fondé sur les bases du régime parlementaire ; ce n'est ni une démocratie, ni une aristocratie; sa forme est essentiellement monarchique, le monarque étant Pierre et chacun de ceux qui se succèdent après lui sur le siège de Rome. Si l'on veut dire que les conciles sont d'institution divine, cela doit s'entendre seulement en ce sens que le corps épiscopal avec et sous le pontife romain est la contination voulue par le Christ du collège apostolique ayant Pierre à sa tête, et que le concile œcuménique est une expression parfaite, la plus éclatante, du corps épiscopal. Il est d'ailleurs évident que des assemblées universelles ou partielles de ce corps pré-j senteront souvent de grands avantages et fourni-j ront,en général, un appoint considérable, un complément très utile aux moyens dont l'Eglise dispose pour l'accomplissement de sa tâche.
On a vu dans cette période six conciles œcumé-j niques : celui de Nicée (SaB), où fut condamm Arius ; le premier concile de Gonstantinople (38i), célèbre surtout pour avoir solennellement affirmé,] contre iMacédonius, la divinité du Saint-Esprit le concile d'Ephèse (43 1), dont le mérite caractéristique est d'avoir défini, contre Nestorius et ses partisans, l'unité de personne dans le Christ, et, conséquemment,le dogme de la maternité divine de Marie; le concile de Chalcédoine (45i), qui s(
présente comme un complément du concile de Nicée, et confond également l'eutychianisme et le nestorianisme ; le deuxième concile de Gonstantinople (553), où furent condamnés les Trois Chapitres; le troisième concile de Gonstantinople (680), qui anathématisa le monothélisme.
La convocation, la présidence des conciles et la confirmation de leurs décrets donnent lieu à des remarques importantes.
Au pape seul, à l'exclusion de toute autre personnalité, soit ecclésiastique, soit séculière, appartient proprement et en soi le droit de convoquer un concile œcuménique. Ceci est un corollaire immédiat de la doctrine sur la distinction des deux pouvoirs et sur la primauté romaine. Cependant on voit les empereurs convoquer les conciles. Non seulement ils les convoquent, mais en le faisant, ils déclarent remplir un devoir et user d^un droit inhérent à leur charge. Bien plus, ce droit semble leur avoir été reconnu par le clergé contemporain , par les évêques, par les papes mêmes.
Mais il y a lieu de distinguer ici entre la convocation matérielle et la convocation formelle. Les empereurs de Constantinople ont eu assurément une grande part dans la convocation des conciles, et cette part, résultante nécessaire et inévitable des circonstances de temps et de lieu, ils l'ont, d'ailleurs, souvent élargie à plaisir et avec excès. C'est que, tout d'abord, les premiers conciles ne comprenaient en somme que des évêques de diocèses renfermés dans les limites de l'Empire, ou du moins les autres évêques n'y furent jamais qu'en très petit
n ombre. On conçoit que, dans ces conditions, les empereurs se soient habitués à ne voir dans la convocation des conciles généraux qu'une atïaire de leur ressort propre^ tout comme d'autres souverains prirent parfois l'initiative de conciles nationaux ou provinciaux. Puis, ils étaient peut-être les seuls qui disposassent d'une autorité effective assez forte et de ressources assez étendues pour réunir un concile universel et soutenir les charges de son entretien. Sans doute, les pontifes romains pouvaient ordonner en droit aux évêques de toute la chrétienté de s'assembler en un même lieu, mais leur voix serait difficilement parvenue à se faire obéir, en mainte circonstance, et ils n'auraient pu triompher des obstacles à surmonter : distances très grandes à franchir, insécurité des routes, frais considérables, dangers causés par l'état de trouble violent des milieux orientaux où s'agitaient des erreurs qu'il s'agissait de condamner, des controverses et des discussions à apaiser. En outre, les réunions nombreuses étaient interdites par la législation de l'Empire ; une dispense aurait été nécessaire pour celle d'un concile.
Il ne faut donc pas trop s'étonner de voir les papes laisser aux empereurs le privilège de la convocation matérielle. Ils abandonnaient aux mains du pouvoir séculier ce pour quoi ils se sentaient impuissants, se bornant à cette part d'intervention qui ne pouvait venir que d'eux et que résume l'expression de convocation formelle. Elle signifie que, si les empereurs ont rendu possible, s'ils ont procuré et parfois imposé le fait de la réunion des
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évêqiies en un lieu et à une date déterminée, les papes, en s'associant à leurs vues, en les inspirant ou les agréant, en contribuant de plus à leur réalisation par l*envoi de délégués chargés de représenter leur personne, en conférant ainsi aux évêques réunis Tautorité que seuls ils pouvaient leur donner pour délibérer et statuer sur les intérêts généraux de l'Eglise, transformaient rassemblée de fait en assemblée juridique et conciliaire. Les mêmes raisons qui justifiaient, qui rendaient même nécessaire Tintervention du pouvoir civil en d'autres affaires expliquent pourquoi les pontifes romains s'en sont long-temps accommodés dans celle-ci sans protestation, en allant même jusqu'à fermer les yeux sur ce qu'elle pouvait avoir d'excessif.
On voit des empereurs faire eux-mêmes suffisamment la distinction entre ces deux formes de convocation, malgré leur habituelle tendance à s'ingérer plus que de raison dans le domaine religieux. Dans une lettre adressée à Dioscore, en vue du concile tenu à Ephèse en 449» Théodose remarquait que a le soin de la religion, de la vérité et de l'orthodoxie dans la foi appartient pleinement aux évéques » ; et, antérieurement, en députant le comte Candidien au troisième concile œcuménique, pourj veillera l'ordre extérieur, il lui avait expressément défendu toute participation aux délibérations touchant le dogme, parce que « à ceux qui ne sont pas évêques il est interdit de s'immiscer dans des débats ecclésiastiques ». Les empereurs réunissaient donc l'assemblée conci-
liaire, sans prétendre Tinvestir de son pouvoir; et c'est au contraire parce que les papes savaient être la source propre de rautorité des conciles qu'ils s'attribuaient le droit d'en limiter et d'en régler souverainement l'usage. Saint Célestin P^, en envoyant ses légats au concile d'Ephèse, leur trace, ainsi qu'aux autres Pères, une ligne de conduite obligatoire, et il enjoint à tous de se cor™ former aux décisions déjà prises par lui. Au sur^j plus, ce qui est relatif à la présidence des conciles va mettre ce point plus en relief.
Le pape, qui, seul, investit le concile œcuménique de sa mission, en est nécessairement le président. Cependant, ici encore, il y a lieu de distinguer une présidence effective et une présidence de protection ou d'honneur. La présidence effective ou d'autorité consiste à gouverner les débats, en leur imprimant, en leur imposant même une direction et une forme déterminées. El il y a une présidence de protection, qui, sans ingérence dans les débats, se borne à assurer la possibilité des délibérations, à en faciliter le succès, en maintenant la tranquillité au dehors et l'ordre au dedans ; c'est le droit de police extérieure et intérieure. La présidence d'honneur comporte simplement, pour celui qui l'exerce, des égards et des attentions de pure forme, par exemple le privilège d'occuper la première place.
Les empereurs ont rempli dans la célébration des conciles un rôle correspondant à ce qu'on appelle ici présidence de protection ou d'honneur ; ils l'ont rempli personnellement ou par leurs représentants
de même que les papes pouvaient yexercer la présidence effective par leurs légats ; mais Tune n'a jamais été confondue avec Tautre. Cela est très clairement exprimé, par exemple, dans la relation officielle que les Pères de Ghalcédoine adressèrent au pape saint Léon : « Par ceux que votre bonté a envoyés tenir votre place, disaient-ils, vous gouverniez les évoques à la façon dont la tête gouverne les membres; quant aux empereurs fidèles, ils présidaient pour le bon ordre, et, comme d'autres Zorobabels, ils exhortaient à la reconstruction dogmatique de l'Eglise, qui est comme une autre Jérusalem ».
La présidence exercée par les papes est une présidence tellement effective que les Actes de plusieurs conciles orientaux attestent en plusieurs occasions une consigne obligatoire envoyée de Rome et exécutée parle corps épiscopal. On a déjà fait allusion à celle du pape Gélestin P'', avant le Concile d'Ephèse. Les instructions écrites qu'il remit à ses légats portaient : « Nous ordonnons que l'autorité du Saint-Siège soit respectée.., Si quelque discussion se produit, vous devrez, non vous soumettre à la discussion, mais juger les opinions émises ». Cette consigne fut comprise et strictement observée. Dans une lettre au concile de Chalcédoine, saint Léon marque qu'il entend bien exercer la présidence d'autorité, car il indique impérativement les décisions qu'on devra prendre. « Que votre Fraternité en soit persuadée, écrit-il, je présiderai votre concile dans la personne de mes frères les évêques Peschasinus, etc. Vous ne serez
donc pas privés de ma présence, puisque je suis au milieu de vous par mes remplaçants... Ainsi, ne pouvant ignorer ce que nous croyons, vous ne pouvez non plus douter de ce que nous désirons. » Et le pape intime que sa lettre à Tévêque Flavien explique « la vraie et la pure croyance touchant le mystère de rincarnation de N. S. J.-C. ». Saint Agathon agit de la même manière en envoyant aux Pères du VI« concile sa profession de foi contre le monothélisme ; et il est si bien compris que le concile, dans sa réponse, écrit au pape : « Pour ce qu'il y a lieu de faire, nous nous en rapportons à vous, évêque du premier siège de l'Eglise universelle; à vous qui êtes établi sur le ferme rocher de la foi; et nous avons anathématisé les hérétique.*^, conformément à la sentence que vous avez portée antérieurement par votre lettre vénérée ».
La confirmation d'un concile œcuménique par le pape est «n acte du pape donnant définitivement aux décrets régulièrement portés dans l'assemblée la valeur ferme, absolue, de décrets souverains et universels. Il n'est pas douteux que cette confirmation soit nécessaire, mais il est clair aussi qu'elle se trouve donnée par avance et n'a pas besoin d'être renouvelée, quand un concile ne fait que se rallier à une décision ferme, transmise par le pape à l'assemblée des évêques comme règle obligatoire de leurs conclusions et de leurs décrets. On vient de voir des exemples de ce cas. On peut en dire autant du cas où le pape, même sans présider personnellement le concile, a fait connaître clairement à l'assemblée des évêques, par ses légats ou autre-
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ment, son s^niimenl sur les objets soumis à leur assemblée et où ce sentiment a été fidèlement suivi par elle. Cet accord précis et explicite équivaut à une décision prise conjointement par le pape et le concile. Cependant un acte exprès d'adhésion ou de confirmation pontificale peut être utile, voir rendu nécessaire, à raison des circonstances extrinsèques, pour mieux affirmer Tunion du corps épiscopal avec son <.>bef, et dissiper les doutes dont elle serait Tobjet. C est ce qui se produisit après le concile de Chalcédoine, à cause des subterfuges auxquels recouraient les eutychiens.
Mais si, au lieu de Taccord précis et explicite entre eux et le pape, dont on vient de parler, des décrets avaient été portés par le concile sans Tassentiment ou contre le gré du pape ou contre celui de ses représentants, un acte subséquent du souverain pontife serait alors absolument requise pour valider une décision juridiquement inexistante. On en a un exemple célèbre dans le 28* canon du concile de Chalcédoine relatif au privilèg^e du patriarche de Constantinople, voté malgré les réclamations des lég^ats romains. La lettre synodale des Pères du Concile, les lettres du patriarche Anatole et de l'empereur Marcien au pape saint Léon les montrent considérants comme ratifiés les décrets portés conformément à ses instructions, et sollicitant, pour ce canon seulement, une validation que, d'ailleurs, ils ne devaient pas obtenir. La lettre synodale concluait par ces mots l'exposé des décisions doctrinales : a Voilà ce que nous avons fait, aidés de vous, qui étiez présentavec nous en esprit,
qui daigniez vous associer à vos frères, et que la sagesse de vos représentants nous rendait pour ainsi dire visible ». La seconde partie de cette lettre est bien différente; elle débute ainsi : «Nous vous indiquerons aussi quelques autres points que nous avons tranchés dans Tintérêt du bon ordre, de la paix et de la stabilité des règlements ecclésiastiques, et nous sommes persuadés que Votre Sainteté, les apprenant, les approuvera et les confirmera ». Elle expose ensuite l'objet de ce canon, et elle conclut : « Nous vous en prions donc, honorez de votre assentiment le décret porté par nous ; et de même que nous nous sommes rangés dans le bien à Tavis de notre Chef, que notre Chef, à son tour, accorde à ses enfants ce qui convient... » L'empereur Marcien écrit : « Ainsi tous les points de foi ont été définis selon les désirs de Votre Sainteté.. ^ Tor^hodoxie a triomphé, et, conformément à la règle tracée par le message de Votre Sainteté, tous ont donné leur assentiment à la formule imposée par la vérité... Mais, comme il a été statué en outre qu'après le Siège Apostolique, la première place appartiendrait à l'évêque de notre très magnifique ville de Gonstantinople, la nouvelle Rome, daigne Votre Sainteté donner aussi son consentement à cette partie, à laquelle se sont opposés ceux qui tenaient sa place au concile. »
A côté des conciles œcuméniques ou universels se tiennent, nombreux, des conciles particuliers, qui, dans cette période, sont surtout des conciles provinciaux, assemblées délibérantes des évoques
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d'une province sous la présidence de leur mëtropolitain. L'origine de ces conciles est antérieure au concile de Nicée, mais celui-ci en prescrivit la réunion deux fois par an. Cette prescription fut renouvelée par le concile de Chalcédoine. Ce sont là des conciles proprement ecclésiastiques, délibérant et légiférant sur des questions doctrinales ou disciplinaires qui ressortissent au domaine religieux. Ils sont à distinguer des réunions mixtes, connues dans l'histoire sous le nom de conciles royaux^ qu'on a vus s'établir en Espagne au milieu du vii^ siècle, et dont l'usage passa en France. A ces conciles prenaient part, outre les évêques et les prélats ecclésiastiques, des comtes, des ducs, les princes séculiers en général, et tous y édictaient,d'un commun accord et sous la direction du souverain, des mesures d'ordre tant civil que religieux.
A considérer les évêques en tant que membres d'un même corps, et quant à la plénitude du sacerdoce, à la substance de Tautorité qui résident en eux, ils sont tous essentiellement égaux entre eux, ainsi que le notaient saint Cjprien et saint Cyrille de Jérusalem. Seul, le pape est au-dessus de l episcopat, parce qu'il tient la place de chef et de prince des évêques. Mais le gouvernement de l'immense empire çles âmes ne peut être convenablement exercé si tous les évêques du monde entier ne forment au-dessous de leur chef qu'une masse uniforme. Il faut que ce chef distribue son action par des intermédiaires qui soient ses aides
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et ses lieutenants, appelés par lui, non à participe à la plénitude de sa puissance, mais à une part d sa sollicitude. De là, l'institution d'une hiérarchi de juridiction, qui se rattache aux temps aposto liques, et qui se développe dans cette période, proportion des besoins du g'ouvernement ecclésia tique.
Saint Léon le Grand, dans ses lettres, rappell ce « sage et grand règlement, dans lequel il a et établi que, en chaque province, un évêque aura 1 première autorité, et que, semblablement, dansl plus grandes cités, d'autres recevront une solli citude plus étendue, afin qu'ils fasseni confluer tout le soin de l'Eglise universelle vers Tunique chaire de Pierre, et qu'aucun membre de ce gran corps ne puisse jamais se séparer en rien de son chef ».Tel est le fondement des sièges patriarcaux et métropolitains, déjà confirmé précédemment par un canon du concile de Nicée, et auxquels s'ajoutent, se superposent même des délégations spéciales de pouvoir données par les papes. Cette communication d'autorité n'émanequed'eux seuls; patriarches et métropolitains ne tiennent pas la leur de leur élection par les évêques et le clergé de leur région, et ils ne sont à l'égard de ceux-ci que des organes et les ministres du pape.
Les deux principales institutions destinées à distribuer l'action du chef des évêques dans l'Eglise sont celles des patriarches et des métropolitains.
Le patriarcat est la plus haute de ces représentations. Les premiers sièges patriarcaux avaient
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été institués par saint Pierre. C'étaient ceux de Rome, d'Alexandrie et d'Antioche. Saint Pierre s'était réservé l'Occident, et, sans préjudice de sa souveraineté sur l'Eglise universelle, il avait attaché à son siège, sans lui donner de patriarche particulier au-dessous de lui-même, les contrées de l'Europe latine et barbare, l'Afrique latine et la péninsule grecque appelée plus tard diocèse d'Illyrie. Le concile de Nicée fit une loi conciliaire de cette antique institution, sans toutefois rien statuer relativement au patriarcat de Rome, et constatant seulement qu'il avait toujours eu la primauté. « Le gouvernement et tout l'étatde l'Eglise repose sur ce siège, observe à ce sujet le pape saint Boniface I*^; les ordonnances du concile de Nicée n'attestent pas autre chose, tellement que ce concile n'osa entreprendre de rien établir à son sujet, voyant bien qu'il ne pouvait rien lui conférer qui ne fût au-dessous de ses droits, car il savait que la parole de Dieu lui avait tout donné ».
Les grandes régions auxquelles présidaient les . patriarches se divisèrent en provinces ecclésiastiques présidées par les évêques des villes métropoles. Les métropolitains, dans un degré inférieur, tiennent à leur tour et avec une autorité plus limitée la place de saint Pierre au milieu de leurs frères. Jusqu'alors les |circonscriptions métropolitaines avaient correspondu assez exactementauxdivisions politiques de l'empire romain. La fondation d'une nouvelle Rome, de Constantinople, devait amener des modifications à cet état de choses. L'évèque de cette capitale fut élevé au rang de
patriarche ; et l'on a va quels efforts, vains à cette époque, furent tentés par les évêques de Byzance, avec l'appui des empereurs, pour faire décerner à leur patriarcat un rang et des privilèges au-dessus des autres. L'évêque de Jérusalem, quoi qu'il eût le quatrième rang d'honneur dans l'Eglise, relevait du métropolitain de Césarée. Juvénal, évêque de la cité sainte, obtint du concile de Chalcédoine, comme patriarche, la juridiction sur toute la Palestine, après s'être fait octroyer par Théodose II la suprématie sur la Phénicie et l'Arabie. Les sièges patriarcaux furent donc plus nombreux, ceux de métropolitains le devinrent bien davantage.
De bonne heure, les patriarches furent amenés à créer dans les vastes circonscriptions qui dépendaient de leurs sièges des charges intermédiaires entre eux et les métropolitains. Ce n'étaient, à cette époque, que de simples délégations. On voit, en Occident, le pontife romain confier à un évêque investi de sa confiance la mission de le représenter dans une région comprenant elle-même plusieurs provinces et plusieurs métropoles ; ces régions s'appelaient généralement des diocèses. Tel fut, par exemple, le diocèse d'illyrie, sous la direction des évêques de Thessalonique. Des délégations ou vicariats semblables se voient, dans les Gaules, pour les évêques d'Arles, puis de Vienne et de Sens. C'était d'ailleurs un mandat personnel, renouvelable, rév^ocable. Dans la suite, ces délégations devinrent insensiblement une dignité quasipatriarchale, qu'on appela primatiale. Ce ne fut
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pas sans donner lieu à des compétitions de droits entre primats et métropolitains. En Orient, les patriarches avaient aussi leurs délégués ou vicaires, qui, dans cette partie de TEg-lise, furent d'assez bonne heure assimilés aux patriarches. Plusieurs patriarcats des rites orientaux tirent de là leur origine.
L'élection des papes se faisait, selon la tradition, par le concours desévêques et du clergé, avec Tacclamation des magistrats et du peuple. Odoacre commença à prétendre exercer sa souveraineté sur elle. Après lui, Théodoric P"^ accentua cette prétention, et abusa de sa grande puissance pour imposer au siège romain un droit de confirmation; il poussa même une tyrannie devenue simoniaque jusqu'à exiger du nouvel élu, pour le siège de Rome, et aussi pour les autres, une somme d'argent. Depuis lors, les Ostrogoths et les empereurs byzantins prétendirent au droit de confirmer l'élection pontificale. Le grand effort des papes sera d'en assurer l'indépendance. Saint Grégoire le Grand, parlant de ces interventions dans les élections ecclésiastiques, après avoir rappelé qu'il avait usé de tous les moyens de persuasion, ajoutait : « S'il le faut, j'y mettrai le fer » . Dès 668, l'empire grec laissait élire librement les papes Léon II et Benoît II, sans qu'on attendît la confirmation de l'empereur ou de l'exarque de Ravenne. La tyrannie de Léon l'Isaurien et l'oppression des Lombards ne marqueront qu'un court temps d'arrêt dans cet affranchissement.
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Le mode de recrutement du corps épiscopal ne subit pas de modification profonde. On voit quelques évêques essayer de désigner eux-mêmes leurs successeurs, mais ces tentatives se heurtent à Topposition des synodes qui maintiennent le droit d'élection appartenant à la communauté. En Orient, la part qu'y prend le peuple est réduite par Justinien P''. Le chang-ement le plus considérable se produit en Occident, dans le royaume des Francs. A plusieurs reprises déjà, le pouvoir royal avait mis fin à la vacance du siège par simple nomination, quand, en 549, ^^ synode d'Orléans^ tout en consacrant la procédure ordinaire de l'élection, in-j vestit le roi du droit de confirmer Télu. En EspaJ gne, chez les Wisigoths, le choix des évêques esi confié au roi et à l'archevêque de Tolède par h synode de cette ville, en 684. Mais tous les évêj ques, et aussi bien les patriarches et les métropoH litains, n'exercent pouvoir et juridiction qu'ai vertu de l'institution qui leur est donnée par Id pape, ainsi qu^on l'a déjà vu dans la période pr( cédentedans les « lettres formées », qui établissenj l'évêque par la communion du Souverain Pontife]
Le recrutement et l'éducation du clergé restent] au fond, les mêmes qu'autrefois. Cependant, d'hei reuses améliorations y sont apportées. Saint Ai gustin et saint Eusèbe de Verceil réunissent ch< eux les clercs de leurs églises respectives, pour leur faire mener la vie en commun ; par le fait ils instituent presque des séminaires. En Espagne, on fonde des établissements analogues. En Italie, des prêtres de la campagne recueillent chez eux de
jeunes clercs pour s'en faire des successeurs capables. Cette coutume se propag-e ensuite au loin ; elle est introduite dans la province d'Arles par le synode de Vaison. Enfin les écoles épiscopales se multiplient sous l'influence de saint Grégoire le Grand, et, d'autre part, les cloîtres deviennent des pépinières du clergé ; beaucoup d'évêques même en sont tirés, ou du moins y ont séjourné quelque temps. Pour faciliter aux clercs l'accomplissement de leurs devoirs, Constantin le Grand les affranchit de l'obligation de remplir les fonctions municipales. Constance les exempta, eux, leurs familles et leurs g"ens, des impôts extraordinaires. A ces immunités s'ajouta bientôt dans l'empire romain le privilège du for compétent. Déjà le troisième concile de Carthnge (397) oblig-e les clercs à porter leurs plaintes devant le tribunal ecclésiastique, et le concile de Chalcédoine renouvelle cette disposition, du moins pour les difficultés s'élevant entre les clercs. D'autres synodes admettent que les clercs comparaissent pour ces sortes de procès devant les tribunaux séculiers, mais à condition que l'évêque y consente. Les laïcs voulant poursuivre des clercs ne furent pas d'abord soumis à ces règlements disciplinaires. Ce fut Justinien qui les contraignit à intenter leurs accusations devant les tribunaux de TEglise, et qui accorda aux clercs le privilège du for compétent. Les évêques devaient connaître désormais de tous les procès des clercs, et les métropolitains et les patriarches de ceux des évêques. Dans les causes criminelles les ecclésiastiques devaient être jugés par leurs supérieurs, et, après
dégradation de leurs ordres, livrés à la puissance séculière qui prononçait la peine. En Occident, les privilèges de l'Eglise furent moins étendus quant au for. On y adopta un système moyen. 11 n'y eut que les évêques qui furent régulièrement jugés par les synodes, depuis le vie siècle, et la pénalité civile, encourue pour les crimes, fut remplacée par une peine ecclésiastique.
D'autres causes que celles des clercs étaient apportées au tribunal de l'Eglise. La recommandation véhémente faite par saint Paul aux Corinthiens de ne pas porter leurs différends aux tribunaux païens, mais de les terminer entre eux, avait créé pour les chrétiens la coutume de s'en rapporter à l'arbitrage de l'évêque. Constantin la consacra ; il décida que, sur la demande de Tune des parties, et malgré l'opposition de l'autre, la cause serait dévolue au tribunal ecclésiastique pour en connaître (33 1). Les empereurs Arcadius et Honorius supprimèrent ce privilège en SgS et 4o8, mais les évêques continuèrent à remplir le rôle d'arbitres, aussi longtemps que dura l'empire romain.
Loin de fortifier la discipline de la continence pratiquée par le clergé, le canon du fâcheux concile Ouinisexte in Trullo, que TEglise romaine re^ fusa de ratifier, lui portait gravement atteinte, en n'obligeant que les évêques à l'observer. Sans doute, la loi du célibat ne fut pas gardée par tous les clercs, ni appliquée partout d'une manière uniforme, au milieu des troubles et des controverses qui remplissent cette période, mais il s'en faut bien
LA. CONSTITUTION DE l'ÉGLISE 597
que son online soit postérieure à cette époque. Elle remonte à la plus haute antiquité. Le concile Ouinisexte interprétait mal les canons apostoliques. Trois siècles avant ce concile, Tertullien écrivait que les Apôtres avaient renoncé au mariage et à l'usage du mariage. Longtemps aussi avant ce concile, saint Jérôme, si versé dans la tradition, écrivait : « Les Apôtres furent ou vierges ou continents ». Saint Clément d'Alexandrie l'affirme également. Origène, comme saint Basile le Grand, constate la loi de la continence. « Avant toute chose, dit cet illustre Père, un prêtre, qui est sans cesse à l'autel, doit avoir la chasteté en partage. » « La décence, écrivait Eusèbe de Césarée, exige que ceux qui sont occupés au saint ministère et au culte de Dieu s'abstiennent de tout commerce avec leurs femmes. » Saint Epiphane établit dans son histoire des hérésies (376), que Jésus-Christ n'a élevé à l'apostolat que des hommes vierges ou continents après un mariage unique ; que Jésus-Christ a voulu que son exemple, en cela, servît de règle à ses Apôtres et à leurs successeurs ; que les Apôtres érigèrent effectivement en loi cet exemple de leur Maître. Après saint Epiphane, la discipline de la continence est constatée par saint Ambroisf*, par saint Jérôme, par le pape Syrice, par saint Cyrille de Jérusalem. Le second concile de Carthage, tenu en 3go, atteste que la discipline qui interdit aux évèques, aux prêtres et aux diacres l'usage du mariage, vient des Apôtres et a été observée de toute antiquité ; et l'on voit d'autres conciles, comme celui de Néocésarée, tenu entre 3x3 et 319, le cin-
quième de Carthag'e en 398, interdire de leurs fonctions les diacres, prêtres ou évêques qui violent cette loi. La discipline qui prévalut en Orient fut extrêmement préjudiciable à son clergé.
W Dans les premiers temps de cette seconde pé- ! riode on continua d'administrer le baptême à peu ! de chose près, comme dans la précédente. Aussi 1 longtemps qu'il restait des païens à convertir, on devait avoir de nombreux adultes à baptiser. Il ar- I rivait fréquemment, alors, que, même les enfants de parents chrétiens ne recevaient le sacrement qu'à un certain âge. Cependant la coutume de baptiser les petits enfants, déjà introduite précédemment, devint tout à fait générale au v^ siècle. Plus tard, les conciles de Tolède, de 698 et 694, font même une loi de les baptiser dans les trente jours après leur naissance, excepté pendant la Quarantaine avant Pâques. Le catéchuméiiat, comme les usages primitifs touchant le baptême, disparaît donc graduellement, maisjau lieu d'être supprimés, la plupart des anciens exercices préparatoires au baptême se transformèrent en rites symboliques qui firent partie intégrante de la cérémonie.
La liturgie demeure aussi, dans ses lignes principales, ce qu'elle était dans la période précédente. L'usage de baptiser les petits enfants et les clian-
gements de la discipline pénitentiaire font disparaître la coutume de renvoyer les catéchumènes et les pénitents après la partie didactique de l'office,! ou lui font perdre de son ancienne signification." Au IV® siècle, la liturgie du Saint Sacrifice a pris sa forme complète, qui ne diffère pas, quant à lal substance, de celle que saint Justin décrivait auj second siècle. Elle commence par le chant d'uni psaume {Introït) ; on y joignit bientôt les invocations : Kyrie eleison et le Gloria in excelsis, puis! Poraison appelée collecte. L'évêque, assis sur son] trône, écoutait la lecture d'un fragment des Epîtresi et ensuite de V Evangile, puis il prononçait une al-j locution sur le texte sacré. Alors, les fidèles ap-j portaient à l'autel les dons du sacrifice (Offertoire).] Puis l'évêque présentait à Dieu l'oblation sainte, exhortait les fidèles à élever leur cœur à Dieu Sursum cordai La préface introduisait à cette] partie principale et solennelle que déjà l'on appelait! y action. On récitait comme aujourd'hui les prières] du canon, qui se disaient à voix basse dans un re-l cucillement mystérieux. La Consécration s'accom-j plissait dans le silence. La prière pour les morts, le Pater chanté au nom de toute l'assistance, i VAgnus Dei et la Communion achevaient le saint] sacrifice.
La longueur des prières usitées en Orient amena] saint Basile le Grand et saint Jean Chrysostome à! abréger cette partie de la liturgie. Des réformes^ analogues furent entreprises en Occident par les papes Damase, Gélase, Grégoire P'^ et l'évêque d< Milan, saint Ambroise. Il en résulta une diversité]
plus grande de liturgies. A Jérusalem et à ADlioche on suivait celle de saint Jacques, à Alexandrie celle de saint Marc. A Gonstantinople, celle de saint Jean Chrysostome était le plus ordinairement employée pendant Tannée ; celle de saint Basile, réservée à certains jours de fêles. On désigne les liturgies latines d'après les noms des principales Eglises, Rome, Milan, et des principales régions, Gaule, Espagne, Bretagne, Irlande.
La communion, dans les premiers temps de la période, était encore fréquente. Saint Augustin parle de la réception de l'Eucharistie comme étant quotidienne pour les uns, hebdomadaire pour les autres. La révolution politique accomplie sous Constantin, ayant amené à l'Eglise des adhérents nombreux, mais plusieurs peu fervents, cette pratique devint moins générale. Plusieurs Pères s'en plaignent. La table sainte étant moins fréquentée, l'usage s'introduisit de distribuer aux fidèles qui assistaient à Toflice sans y communier des pains bénits, ou eulogies. Ces eulogies provenaient des offrandes des fidèles, sur lesquelles on prélevait tout d'abord la quantité de pains à consacrer pour la communion. De là, l'usage du pain bénit, qui s'est perpétué daiis l'Eglise grecque, et qui existe encore dans certaines parties de l'Occident, et surtout en France.
Le chant ecclésiastique servant à rehausser l'éclat du service divin était cultivé avec soin. Déjà le pape saint Silvestre (33oj, avait fondé à Rome une école spéciale de chant. Un peu plus tard, sous l'influence de saint Ambroise, un chant d'une
mélodie plus variée et d'un rythme plus marqué fut mis en honneur. G^est le chant ambrosien. Enfin^ saint Grégoire le Grand créa le plain-chant et inventa pour l'écrire une notation nouvelle^ les neumes.
Toutes les réunions des fidèles n'ont pas pour objet de célébrer l'Eucharistie. II est d'autres offices qui tiennent une g-rande place dans la liturgie ; ils consistent dans la récitation des heures canoni' ques. Ces prières comprennent le chant des psaumes, la lecture de l'Ecriture sainte et des oraisons* Cette liturg-ie psalmodique existait déjà dans la période précédente, mais elle prit plus d'importance quand le christianisme se produisit au g'rand jour. La récitation des heures canoniques se divisaiten plusieurs parties. Elle n'était pas seulement pour les clercs et les moines, mais était regardée comme partie intég-rante du service divin, et, jusque dans le vi® siècle, les fidèles y prirent part. Ils assistaient tout au moins à l'office du matin et à celui du soir.
La pénitence publique était une institution encore florissante au rv® siècle dans l'église grecque. Mais elle passa par une crise qui en amena la chute. La confession publique des péché.s était une source de scandales à Gonstantinople; le patriarche Nectaire en prit occasion de supprimer la chargée de pénitencier (vers Sgo). Les autres ég^lises d'Orient suivirent l'exemple de la capitale. Avec cette charge disparut la distinction des classes de pénitents. La confession publique cessa et la pénitence publique tomba en désuétude. La confession fat
désormais toujours secrète, et la pénitence abandonnée au zèle personnel des pécheurs repentants. En Occident, la pénitence publique restait en vigueur, là où elle existait déjà, mais on se garda de rintroduire chez plusieurs peuples récemment convertis, comme les Anglo Saxons. La confession publique fut supprimée en Occident par une ordonnance du pape Léon I^"".
Avant Constantin les fêtes de l'Eglise n'étaient célébrées que par la société privée des fidèles et pour ainsi dire à l'intérieur des temples; mais ces solennités allaient devenir bientôt des fêtes publiques. L'empereur Constantin décida que les tribunaux suspendraient leurs séances et que tout travail public cesserait le dimanche. L'interdiction de donner, ce jour-là, des spectacles et autres jeux publics suivit de près, et fut étendue par Théodose II aux grandes fêtes et à tous les jours depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte. Les travaux des champs, que Constantin n'avait pas défendus, ne tardèrent pas à être interdits par les synodes, et les jours de fête eux-mêmes à être multipliés.
Parmi les fêtes du Sauveur on trouve, dans l'église latine, la fête de l'Epiphanie, qui, dès le troisième siècle, était assez répandue en Orient. Mais l'objet n'en est plus tout à fait le même. En Orient, l'Epiphanie commémorait surtout le baptême de Jésus-Christ; en Occident, elle solennisa plutôt la vocation des gentils, la manifestation du Rédempteur au monde païen. Une autre signification de cette fête disparut pour devenir Tobjet d'une fête spéciale, c'est la fête de Noël. Elle exis-
tait de bonne heure à Rome, et, de là, elle gagna, de proche en proche toutes les églises. L'empereur Justin pr(5 18-627) en prescrivitla célébration dans tout Tempire. Depuis le v® siècle, et particulièrement dans l'église franque, on se préparait à la fête de Noël pendant les six semaines qui la précédaient, en jeûnant trois fois la semaine. Enfin le jour de TOctave de Noël, la fête de la Circoncision acheva le cycle des solennités de la naissance du Sauveur.
Deux fêtes nouvelles sont instituées au iv^ siècle pour le temps pascal : le dimanche des Rameaux, huit jours avant Pâques, pour rappeler la dernière entrée du Christ à Jérusalem, et la fête deTAscension, quarante jours après Pâques, pour honorer son entrée dans le ciel. Du reste, tous les jours de la Semaine Sainte et de la semaine de Pâques sont des jours de fête, si Ton entend par là des jours officiels de repos où Ton célèbre le service divin. Mais le Jeudi-Saint et le Vendredi-Saint, entre tous ces jours, sont des solennités particulières. Au v*' siècle, saint Mamert de Vienne (vers 470), afin de préparer les fidèles à la fête de TAscension, institue trois jours de prières ou Rogations.
Le temps de jeûne précédant Pâques est appelé, dès le commencement de la période, Ouadragésime. Ce carême était de six semaines en Occident, de sept en Orient ; mais le nombre des jours déjeune était presque partout de trente-six, car en Orient on défalquait, outre les dimanches, les samedis, qui n'étaient pas des jours déjeune. Les pratiques
ai
variaient d'ailieurs d'église à ég-lise dans les commencements.
On voit s'établir quatre fêtes de Marie. Les deux plus anciennes sont l'Annonciation et la Purification, la première vers l^f\o, la seconde rendue universelle par Justinien en 542. Plus tard, l'empereur Maurice (582-602), fit célébrer la fête de TAssoraption de la Vierge Marie. Enfin au vu® siècle, on rencontre la fête de sa Nativité. Ces fêtes sont d'origine grecque, et passent peu à peu en Occident.
Outre les nouvelles fêtes du Sauveur et de sa très sainte Mère, plusieurs fêtes des saints furent instituées. D'abord, les fêtes de certains martyrs, célébrées jusqu'alors au seul lieu de leur sépulture ou de leur supplice, devinrent des fêtes de l'Eglise universelle. Telles sont en particulier les fêtes de saint Etienne, des saints apôtres Pierre et Paul. Enfin on ajouta au dies natalis des martyrs celui de quelques autres saints très célèbres, comme Tévêque de Tours, saint Martin. Pour saint Jean-Baptiste on célébra aussi le jour de sa naissance. On mit encore sur les autels de simples confesseurs, d'une vertu éprouvée, surtout des ermites, des moines, des évêques.
Après l'ère des persécutions, Pemploi des images religieuses se généralisa de plus en plus. Du reste, en maint endroit on n'avait pas attendu pour appeler l'art à l'aide de la religion. Déjà les catacombes offraient l'exemple de peintures très anciennes. On estimait les images comme un moyen d'embellir les temples, d'instruire et d'édifier les fidèles. On
les vénérait aussi. Entre autres pratiques, on baisait ces images, on faisait brûler des cierges et de Tencens devant elles. Les exagérations elles abus auxquels ce culte légitime pouvait donner lieu étaient ramenés aux justes limites par ses défenseurs les plus autorisés, comme saint Grégoire le Grand. Du moment qu'on vénérait les saints, on fut naturellement amené au désir de visiter les pays où ils avaient vécu, à aller s'agenouiller sur leurs tombeaux. Mais les sépulcres des saints furent encore moins visités que les lieux sanctifiés par la présence du Sauveur. Il existe des relations de ces pèlerinages palestiniens datant duiv^ siècle.
Pendant les persécutions, les demeures des convertis, les retraites cachées, les catacombes de^ Rome étaient souvent les seules églises ou lieux de réunion des chrétiens. Cependant, à la faveur des édits qui leur procuraient une paix temporaircj déjà s'étaient élevés en grand nombre des édifice! particuliers pour l'exercice du culte. La persécu-1 tion de Dioclétien les avait ruinés pour la plupart. Après la paix de Constantin, [on les releva, mai! plus vastes et plus ornés. Ils se divisent, d'après leur forme architectonique, en basiliques et en édi- . fices de forme circulaire. La basilique est un bâti-l ment rectangulaire, plus long que large, à l'extré-j mité duquel se trouve souvent un autre bâtiment transversal. L'ensemble affecte alors la formi d'unT majuscule ou d'une croix. Des rangées colonnes partageaient le corps principal de la b« silique ou trois ou cinq nefs. En haut, des plafonds'
fermaient les- nefs, mais souvent aussi il n'y avait d'autre fermeture que le toit lui-même, et Ton pouvait voir d'en bas le comble de l'édifice dans toute sa long^ueur. A l'intérieur des ég-lises riches, les murs avaient des revêtements de marbre précieux ; l'abside et les murs des grandes nefs, des décorations, des tableaux peints et le plus souvent des mosaïques. Les édifices ronds servaient surtout de baptistères ou de chapelles funéraires. En Orient, cette forme de co.islriiclioi fat parti clièrement goûtée et employée pour les églises proprement dites. Même quand le plan de ces dernières leur donnait une forme allongée ou carrée, on les surmontait d'une coupole ou d'une série de dômes. Le plus célèbre monument de ce style, dit style byzantin, est Téglise de Sainte-Sophie de Constantinople, érigée par Justinien I*''.
La distribution intérieure de l'édifice répondait aux besoins du culte : au milieu de l'abside, le siège de l'évêque, et, des deux côtés, les places de ses prêtres. En avant de l'abside, l'autel, placé au centre de l'espace réservé au clergé. Au delà de cette enceinte, en avançant dans la nef, un nouvel espace clos destiné au clergé inférieur. Sur le bord de la balustrade qui le fermait, Tambon (gradin), destiné aux chantres et aux lecteurs de la Bible, puis utilisé pour le sermon de l'évêque. Certaines églises avaient môme deux ambons, aux côtés de l'enceinte du bas clergé, l'un pour la lecture à haute voix de l'Epitre, l'autre pour celle de l'Evangile. Dans le reste de la nef, les laïcs, séparés d'après les sexes, se tenaient assis ou debout.
Dans l'église grecque, en Orient, on éleva des] galeries au-dessus des nefs latérales pour les femmes.
Les baptistères étaient ordinairement des édifices spéciaux, construits dans le voisinage deï églises auxquels conduisait une galerie couverte.! On baptisaitdans une piscineà fleur du pavé,oùronj descendait par plusieurs degrés. Quand Tusagej de baptiser les enfants fut général, la cuve baptismale, élevée au-dessus du sol, remplaça la piscine. 1 Dès lors on n'éprouva plus au même degré la nécessité d'une chapelle distincte servant de baptis-i tère et les fonts furent transportés à l'intérieui des temples. Les églises importantes conservèrent,] jusque dans le moyen âge, un baptistère séparé.
L'autel avait primitivement la forme d'une table.î Le souvenir des catacombes et delà célébration desj mystères dans les souterrains lui firent aussi donner dans la suite la forme d'un sarcophage, ou] caisse rectangulaire. Dans les premiers temps, ilj était fait de bois. Plus tard on se servit de la pierre.] Sa surface plane en était recouverte d'une nappe' de lin. Au-dessus de l'autel s'élevait le ciborium, baldaquin porté par quatre colonnes, d'où descendaient par côté de grands rideaux. L'eucharistie était conservée dans un vase en forme de colombe (columbarium), qu'on suspendait sous le baldaquin.
Les deux principaux vases liturgiques étaient le calice et la patène, destinés à recevoir le pain et le vin offerts pour la consécration. Les matériaux les plus divers, bois, argile, verre, or, argent.
étain, servaient à les fabriquer. Il fut prescrit au moyen âge de n'y employer que des métaux. Outre le calice servant au prêtre pour consacrer, il y en avait un autre, parfois muni d'une anse, pour donner la communion aux fidèles sous les espèces du vin. Les vêtements liturgiques ou ornements sacrés n'étaient pas en usage dans l Eglise primitive. A cette époque, le prêtre qui célébrait les saints mystères avait les habits que portaient dans la vie ordinaire, les jours de fêle, les personnes honorables remplissant quelque fonction. Cet habillement comportait, à Rome, au v*^ siècle, la tunique, long vêtement blanc, avec ou sans manches, qui se mettait dessous, la pénule, habit de dessus, circulaire et sans manches, de couleur brune ou violette, et percé d une ouverture au milieu pour laisser passer la tète. De très bonne heure il fut regardé comme convenable de quitter après la cérémonie les vêtements dont on s'était servi. Avec le temps s'accomplirent des transformations : la tunique devint l'aube sacerdotale, et de la pénule vint la chasuble, qui était l'ornement propre pour la messe. On rencontre aussi, dès lors, Torariumou étole, dont des conciles réservent l'usage aux clercs des ordres majeurs, et le manipule. Le quatrième concile de Tolède énumère en outre comme les insignes de l'épiscopat l'anneau et le bâton pastoral. Le pape enfin et ses diacres portaient avec la tunique un deuxième vêlement de dessous, muni de manches, ia dalmatique. En somme les vêlements liturgiques arrivent dans cette période à leur développement principal.
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L'Eg^lise avait exercé une action restreinte sur les mœurs publiques pendant la période de persécution ; son triomphe en ag^randit sing-ulièrement la puissance. Son esprit de charité et de sacrifice, autrefois si g-rand qu'il produisait sur les païens une impression profonde, donne naissance à d'admirables œuvres de bienfaisance : une partie de la fortune de TEglise est régulièrement distribuée en aumônes ; les évêques sont obligés de veiller à la nourriture et aux vêtements des nécessiteux ; il est de règle alors que chaque ville doit subvenir à Tentretien de ses pauvres en proportion de ses revenus ; de nombreux établissements ouvrent leurs portes aux malheureux : hospices, maisons d'enfants trouvés, hôpitaux, orphelinats.
L'esclavage ne pouvait être supprimé d'un co par l'Eglise, parce qu'il était une institution polit que dans l'ancien monde, et que cette suppression exigeait une transformation de la société longue à accomplir. Mais, par son influence, une révolution était en voie de s'opérer. L'Eglise recommandait l'affranchissement des esclaves comme une bonne œuvre, et beaucoup de chrétiens obéirent docilement à ses conseils. Elle travaillait à adoucir la condition des esclaves et à transformer le lien purement juridique qui les rattachait à leurs maîtres en lien moral. Elle ne connaissait pas, en matière strictement spirituelle et ecclésiastique, la distinction de maîtres et d'esclaves. Les uns et les autres recevaient d'elle les mêmes moyens de sanctification personnelle, voyaient s'ouvrir devant eux la même carrière d'honneurs ecclésiastiques, et subissaie^
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la même pénitence pour leurs péchés. Dociles à l'action derEglise,les empereurs chrétiens, principalement Constantin et Justinien, firent entrer dans la lég-islation des mesures favorables au changement plus complet qui se préparait.
Un autre effet de l'esprit chrétien, qui imprègne petit à petit la société, est radoucissement des procédés encore barbares, à bien des égards, de la justice impériale. Les premiers empereurs supprimèrent certaines peines. On ne marqua plus les coupables, au fer rouge, sur le front. Le supplice de la croix cessa d'être infligé. Constantin ordonna de traiter les prisonniers avec humanité. Une loi de 409 chargea les évêques de visiter régulièrement les cachots, afin de veiller à cette prescription. Un autre moyen d'adoucir la dureté de la législation leur fat donné par le droit d'asile reconnu aux églises.
Une œuvre non moins importante, plus étendue, fut celle qui tendait à faire reconnaître la valeur de la vie humaine. Comme elle l'avait déjà fait précédemment, l'Eglise s'opposa, avec plus d'autorité désormais, aux honteuses pratiques de l'avortement et à la coutume sauvage, inutilement combattue par les empereurs, d'exposer ou de tuer les petits enfants. Elle habitua l'opinion à tenir ces pratiques pour ce qu'elles sont véritablement, une monstrueuse iniquité. Il en alla de même pour lé suicide, qui continuait à se commettre avec insouciance et légèreté, comme s'il se fût agi d'une chose permise. Saint Augustin inaugura, avecl'éclat de son éloquence, la réaction contre ce pernicieux
état de l'esprit public. Le christianisme enfin eut raison de la coutume autorisant les combats de gladiateurs. Ces jeux inhumains, détestés par les meilleurs chrétiens dès l'origine, n'avaient pas été complètement interdits par Constantin, il les avait sévèrements blâmés; ce prince leur porta le premier coup par la défense de faire descendre les criminels dans Tarène. Plus tard, quand le moine Télcmaque eut payé de sa vie le zèle qu'il déployait contre ces jeux sanglants, ils furent entièrement, abolis par Honorius.
Les papes, les conciles, les évoques s'appliquaient à relever les mœurs là où elles se ressentaient des vices pour lesquels le monde païen avait eu tant de complaisance, et à élever le niveau de la conscience générale. Non contente de fulminer contre les vices opposés à la nature et contre l'adultère, l'Eglise condamna comme coupables toutes les liaisons formées entre personnes que n'unissait pas le lien du mariage. Déjà les premiers empereurs purent sévir contre les excès les plus grossiers.
Fin du Tome I
TABLES CHRONOLO&IQUES