Histoire populaire de la peinture
Idée gL'iH'rali' de ci' vi.hiiiu'. — Lrs mailres inilis[iensal)les à cniiiiaUre et les ai-lisles de second [dan. — Roiiiiiirt des écoles entre elles. — Un mot sur l'évolution de chacune.
Ce volume cuiiiprendra plutôt trois esquisses que des histoires en règle des écoles : .Mlemande, Espagnole et .Vnglaise. Cela pour plusieurs raisons.
La division même de l'ouvrage, arrêté de concert avec l'éditeur à quatre volumes, ne permettrait guère de traiter en un volume ces trois écoles avec les développements les plus minutieux. L'espace manquerait alors : nous ne pourrions ([ue faire un précis très sec et nous devrions renoncer à étudier un peu ù fond les grands artistes qui dominent chacune de ces écoles.
Or, l'étude de ces grandes ligures est justement ce à quoi nous tenons le plus, car c'est elle qui donne le caractère à cet ouvrage et qui justifie son titre. Comme ce n'est pas un livre d'érudition, mais plutôt d'excitation à la sympathie et à l'admiration pour les vrais et importants artistes, portraitistes et porte-paroles de chaque race, les figures de second et de troisième plan disparaissent presque complètement, et celles qui ne sont que matière à discussion ou à contestation en dehors de l'art ne sauraient même nous arrêter.
Le reste a peu d'importance pour celui qui cherche avant tout les jouissances d'art et de pensée quand il a bien étudié et aimé, dans l'école allemande, quelques primitifs, Martin Schoen, Cranach, Diirer et Holbein ; dans lécole espagnole, le Greco, Velazquez, Murillo, Ribera, Goya; dans l'école anglaise, Reynolds, Gainsborough, Constable, Turner. Voilà les très grands artistes, ceux qu'il importe de connaître le mieux qu'on peut, car on ne les connaît jamais assez. Chaque fois qu'on revient devant leurs œuvres, on y découvre une signification, des beautés, des profondeurs nouvelles. .Après eux, viennent des artistes dignes de toute estime, suggérant même parfois, suivant le tempérament, le goût de chaque spectateur, les sympathies les plus vives. Mais ils peuvent sans inconvénient être l'olqet de moins de développement ; il suffit de mettre à
même, par une ou deux indications, de les apprécier et de poursuivre leur étude dans le sens que chacun voudra. Enfin, il est quantité d'autres figures pour lesquelles une date ou un mot suffit; elles sont dignes d'intérêt, mais elles suivent à trop de distance.
Ainsi entendue, notre histoire populaire s'efforce de bien mettre chaque figure à son plan, ce qui est tout à fait indispensable pour bien comprendre l'ensemble des écoles et leur importance relative. C'est pourquoi nous donnions tout à l'heure le nom d'esquisses aux trois études renfermées dans ce volume. Nous ayons essayé d'user de ce procédé qui consiste à préciser, à arrêter dans les détails les plus saisissants, la tête, les mains, d'un portrait et à laisser le reste à l'état d'indication sommaire. C'est ainsi que le portrait, sans cesser de demeurer vrai, prend le relief et la vie. Le lecteur pourra alors, soit compléter ce (jui manque par ses propres recherches, soit par les travaux ultérieurs que l'auteur consacrera peut-être à tel personnage, à telle époque, signalés seulement en passant.
Les trois écoles étudiées dans ce volume n'ont, d'autre part, aucun lien entre elles. Nous voulons dire aucun lien immédiat, car on pourrait, à l'analyse, retrouver en chacune des éléments semblables, mais assimilés et combinés de façon absolument différente. De toute fac;on elles n'ont, ceci est certain, exercé aucune action les unes sur les autres. Elles n'ont de rapports qu'avec les écoles étudiées dans les deux volumes publiés ou avec celui qui reste à publier. C'est même ce dernier qui rappellera les origines de toutes, car l'Italie s'est reflétée à des degrés divers sur toutes les écoles qui sont le sujet de cet ouvrage. Nous savons quelle influence elle exerça sur le style français ; nous avons vu quelle assimilation se produisit dans l'école européenne la plus originale de toutes, c'est-àdire l'école hollandaise, et quels liens secrets on pouvait retrouver entre Rembrandt et tels grands Vénitiens. Voici que nous allons retrouver, plus ou moins détournée, mais réelle, la même action sur trois écoles extrêmement éloignées les unes des autres.
Formulée ainsi sèchement, cette théorie pourrait paraître des plus contestables si les dévelo]»pements qui vont suivre n'amenaient leur contingent suffisant de faits et de preuves. Puis, il faut se hâter d'affirmer, car c'est là l'essentiel, que chaque école n'en conserve pas moins son tempérament, son accent le plus tranché, et c'est cela (|ui constitue le grand intérêt de l'étude (jue l'on peut faire de chacune, et la beauté de ce travail d'assimilation. Hien n'est plus admirable que la diversité des ctlbrts humains, et les résultats dilférents d'opérations très voisines. Que l'on juge, rien que par la variété des aspects de ce petit coin de terre que nous passons en revue, de l'écrasante beauté que présenterait, à l'esprit assez vaste pour l'embrasser, \r. tableau de tout l'art du monde à toutes les époques. 11 faut bien l'avouer ici, iinti'e titre à'JJistoire popfdaire de la pein-
tare n'est que relatif. 11 s'agil spiilement des écoles modenios qui ont fait et font encore le fonds de l'éducalion générale et le plaisir du plus grand nombre. Mais il est encore tout un monde qui échappe à notre cadre : dans l'antiquité, les monuments de la peinture égyptienne, gréco-égyptienne, gréco-romaine; et en dehors de notre race même, dans l'immense et insondable Asie, l'art persan, l'art chinois, l'art japonais, et que d'autres encore mal connus ou tout à fait inconnus.
Devant l'immensité de ce développement du travail humain dans le sens de la réalisation du beau, ne nous étonnons donc plus de retrouver de profondes communautés cachées sous de profondes différences d'accent et de race.
Pour prendre un exemple de ce qu'on est convenu d'appeler l'originalité d'une école, il suffirait de voir ce qui s'est passé en Angleterre en ces dernières années. Le mouvement dit préraphaélite a certes été d'un vif intérêt, à cause du goût et de l'ardeur dépensés par les chefs d'école, et même ne fût-ce qu'au point de vue de l'action exercée sur les esprits et les mœurs. Mais, au fond des choses, certains de ces préraphaélites ont littéralement copié, démarqué, sans même se donner la peine d'y changer quelque chose, des œuvres célèbres des maîtres italiens du xv° siècle. Seulement, ils ont, sans même pouvoir faire autrement, conservé l'accent anglais, et cela a suffi pour que l'école s'imposât et se classât.
11 est une originalité plus réelle et plus profonde : c'est celle que manifestent les écoles et les grands artistes lorsque l'éducation ne conduit pas au pastiche, et lorsque la race prend le dessus sur l'élément presque inévitable d'importation. Nous avons vu ce beau phénomène en Hollande, en Flandre, en France même, à certaines époques et avec certains maîtres. De nouveau, avec autant de force nous allons le constater sous des aspects différents. Durer en .Allemagne, \'elazquez en Espagne, sont de grands hommes entre tous, parce qu'ils ont dégagé la formule de leur race et que l'affirmation de leur propre esprit est devenue comme l'expression de l'àme même de leur patrie. Aussi qui s'aperçoit, à première vue, et sans de nombreuses comparaisons et rapprochements, que Durer a connu et aimé l'Italie et s'est inspiré de ses maîtres ; que Vela/.quez dérive nettement de Venise par le Greco? L'origine devient ici presque uniquement matière à considérations historiciues ou techniques, et c'est la vieille Germanie, l'aristocratique Espagne qui apparaissent tout d'abord dans les œuvres de ces artistes. Pour Holbein, c'est un phénomène spécial : le don dans ce qu'il a de plus rare, secondé par le travail acharné.
De belles et riches pléiades entourent ces grands seigneurs de l'art, et elles constituent l'ensemble des écoles dans leur solide originalité, (les écoles d'.A.llemagne, d'Espagne et d'Angleterre, grâce à l'originalité que nous venons de définir, ont exercé de vives séductions. Elles sont si tranchées, si attrayantes ou si
émouvantes que des fanatismes spéciaux de collectionneurs, de critiques, de simples dilettanti se sont exercés, suivant les goûts, à l'égard de chacune d'elles. C'est encore un des phénomènes et des bienfaits de l'art, que ces prédilections qu'il suscite. 11 en résulte toujours une émulation féconde. L'école anglaise en a bénéficié tout récemment ; n'est-ce pas fort heureux? Les œuvres augmentent de valeur parfois dans des proportions inattendues, et même, cela s'est vu, un peu démesurées, mais il n'en reste pas moins vrai que l'attention est éveillée sur des maîtres qui étaient ou bien oubliés, ou mal appréciés.
Quelquefois encore, cette passion produit des réhabilitations, des découvertes dans des écoles célèbres. En fait d'art espagnol, il y a un demi-siècle, Murillo et Ribera étaient certainement plus connus et plus admirés que Yelazquez, et ce n'est que depuis ce temps qu'on a peu à peu reconnu la supériorité de ce peintre admira])le. Mais qui connaissait le Greco? Certains historiens d'art, et encore prenaient-ils volontiers, sur la foi de légendes et, il faut le dire, de leur propre goût, cet artiste puissant, inventif, génial, pour une sorte de malheureux fou.
Il n'y a pas à craindre qu'après ces justices rendues à de tels maîtres, le caprice de nouveau les abandonne. Ce sont des conquêtes définitives, et si la mode est venue par surcroît de les admirer, ce n'est qu'un accident sans importance.
Les trois écoles, si diverses dans leurs manifestations, ne le sont pas moins dans leur évolution. L'Allemagne a enfanté une longue suite d'artistes, mais les origines sont encore bien obscures et des œuvres difficiles à classer ; mais il y a une période admirable, fertile entre toutes, et la plupart des grands artistes produisent presque en même temps leur œuvre complète. Puis tout s'arrête brusquement. La guerre ruine et dessèche tout pour des siècles; et c'est à peine si la prospérité actuelle du pays a pu engendrer quelque chose qui ressemble vraiment à une école.
En Espagne, l'art delà peinture est florissant à peine pendant deux siècles; puis un long et semble-t-il éternel silence succède, interrompu uniquement par l'apparition d'une sorte de météore, Goya.
Enfin l'Angleterre voit naître très tard chez elle une école formée rapidement d'apports étrangers, non moins rapidement assimilés, et sans interrujtlion, avec des tendances très diverses, elle produit les plus curieux artistes. A l'heure actuelle, elle est encore une des rares nations qui aient une école dans le vrai sens du mot, et toute appréciation à part.
On voit la diversité des questions que nous allons avoir à étudier. Aussi ces remarques ne sauraient-elles comporter pour le moment de conclusions. Elles n'ont été placées ici que pour avertir de l'indépendance complète des parties qui composent ce troisième volume.
ÉCOLE ALLEMANDE
CHAriTRE PREMIER
Les délnils (le l'art allemand. — Son caractère original. — L'art byzantin. — Les nianusrrils. — Les |irimilif> jusqu'au xiv" siècle. — L'école de Cologne. — NVilhelin de Heric.
Le génie du Nord s'oppose nettement au génie latin ilès l'origine de l'art allemand, ou plutôt le génie latin n'a jamais eu pleine prise sur son rival. Les Romains n'ont jamais pu conquérir la Germanie, et lorsque l'empire romain s'est écroulé, elle continue à se développer normalement. Si ce n'est pas absolument du Nord que vient alors la lumière au reste du monde, du moins cette lumière règne; elle a son éclat particulier, puissant, non emprunté. Les formules plus ou moins traditionnelles ne sont rien, tant la race les emploie d'une façon qui lui est propre et avec un accent qui n'appartient qu'à elle.
Ce qu'elle retrouve, ce qu'elle importe ou ce qu'elle iiuite mèiue, elle le transforme. Lorsqu'elle croit profiter d'une leçon, elle ne manifeste pas moins vivement son originalité. Enfin, si elle cherche des modèles, son instinct la portera à trouver ceux qui lui permettent de se développer dans le sens de sa propre nature. C'est ainsi que lorsque l'Allemagne du moyen âge s'inspire visiblement de l'art byzantin, elle garde une pleine conscience d'elle-même, et elle conserve tout son caractère.
L'Allemagne, sous l'ère carlovingienne, montre déjà toute la vigueur de sa pensée, toute la fraîcheur de son sentiment. Elle n'a point entièrement perdu de vue le passé, mais elle se donne encore plus à l'avenir. En même tempe elle est dotée par les circonstances politiques de formules puissantes, de techniques admirables. Le tempérament germanique, qui n'a jamais voulu ou pu s'accommoder de l'art romain, accepte au contraire une alliance et se découvre des affinités avec l'art byzantin, et il naît de cette alliance un art expressif et fort.
Les relations de Charlemagne avec l'impératrice Irène sont un des faits significatifs de cette évolution. Les monuments qui ont survécu de cette époque : la chapelle du palais à Aix-la-Chapelle, diverses églises à Cologne et dans la ré-
gion, montrent une frappante analogie avec les édifices de Constantinople, avec Saint-Vital de Ravenne, etc. Au x° siècle, il y a des faits non moins décisifs ; les artistes byzantins et les artistes allemands sont en rapports directs, incessants, sur le sol même de l'Allemagne. La princesse Théophano, fille de l'empereur grec Romain II le Jeune, s'établit à Cologne après la mort de son époux l'empereur allemand Olhon II, et elle y attire de nombreux artistes ses compatriotes.
Pendant toute cette longue période, l'art de la peinture fleurit sous diverses formes : la peinture murale, son expression la plus logique et la plus complète, puis la miniature, le vitrail et l'émail.
Les deux derniers arts nécessiteraient une histoire spéciale, et on ne peut
MINIATURE POLYCHROME DO c( CODE.X .\UREOS )) DE LA BIBLIOTHKQUE DE SAIN'T-GALL
ils" siècle).
ici qu'indiquer les éléments qu'une étude approfondie en dégagerait pour l'appréciation de la peinture elle-même.
Quant aux monuments de la peinture murale, ils ont malheureusement disparu, et ce n'est ([u'une indication historique que l'on peut donner de l'importance qu'elle avait, entre autres, dans la décoration du palais de Charlemagne à Ingelheim.
11 reste cependant avec la miniature de quoi se faire tout au moins une idée de cette école riche, forte et ingénue. L'Allemagne doit même être considérée comme prééminente en cet art.
L'Évangéliaire de Charlemagne et la Bible de Charles le Chauve en sont les monuments les plus vénérables. Dans les manuscrits romains les plus anciens,
ECO LE AL LE M AN ni'. 9
les figures vigoureusenieiit silliducllées se détachent souvent sur un l'oiul plal. Lorsque l'art byzantin commence à exercer son intlnence, celle-ci se l'ait sentir nettement dans la miniature, à laquelle elle apporte de nouvelles et riches ressources. Les couleurs sont à la fois plus éclatantes et plus harmonieuses, mais la vigueur et la simplicité germaniques se font jour à travers les conventions hiératiques qui font que. par exemple, la barbe et les cheveux des personnages sont