CHAPITRE VII
Les conlemiKirains et les successeuis de Durer et d'ilollieiii. — lUirgkiiiair, Schaiifeleiii, etc. — Vn grand artiste: Cranai'li. — La lin de l'Erole. — Éclipse lutale. — Lu inni sur le xix" siècle.
Une fois Durer et Holbein étudiés, il n'est plus guère que quelques peintres de leur temps et traAaillaiit pour la plupart sous l'influence de Durer, puis un délicieux artiste, très à part, ti'ès personnel, très dilTérent de tous, qui puissent désormais nous retenir un peu. Ces peintres, nous allons les passer en revue à l'instant, et cet artiste attrayant, c'est Lucas Cranach. Mais cela au, nous serons tentés d'arrêter net l'histoire de la peinture allemande à la fin du wi' siècle, tant nous nous trouverons en présence de quelque chose d'inférieur, et d'indifférent à la pensée du monde, que nos maîtres du xv" et du xvf siècle ont au contraire si profondément captivée. C'est pourquoi il n'y aura presque aucun lien entre le commencement et la fin de ce court chapitre. Il nous suffira, dans les dernières lignes, d'indiquer un vice général pour ramener l'histoire de trois siècles à une brève énuméralion.
Mais nous sommes encore en des temps tout différents, où règne itiic fièvre d'activité et de création vraiment nationales, quelles que soient d'ailleurs les influences de l'extérieur et les réciprocités au sein même des écoles. Puis, le métier est toujours admirable, et c'est par lui que des artistes même troublés par des admirations ou des éducations, manifestent encore de puissantes personiuilités, à rencontre des temps à venir, où l'originalité des esprits pourra être plus laborieuse, mais le métier neutre, ce qui, en peinture, annule tout le reste.
Après les peintres que nous avons examinés dans l'école souabe, il reste un certain nombre de maîtres qui contribuent à la gloire de cette école. L'un des plus originaux et des plus riches, est llans Burgkmair. beau et puissant tempérament de peintre, à l'imagination féconde, au sens de la mise en scène et du décor, dessinant et peignant avec sûreté et largeur.
Contemporain de Durer, né à .Vugsbourg en 1 472, Burgkmair a été comme lui
lîCOLE ALLEMANDI'.
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(Ml lt;ili(> (1508) et comnir lui, il en a fraiicliomoiit siilii cl importé l'iiifluenco, mais Iciiit eu sadianl (iciiR'uirr un ailisic ronciôrcment gormaiii(|ii('. 1/iiilluence italienne se couslate dans (iii('i(inesformes,dans quelcpies conventions (lillrrcnlcs
HANS BUnOKMAlR.
BURGKUAIR ET SA KESIME.
des vieilles traditions allemandes que Hans Burgkmair avait reçues de son père Thomas Burgkmair, grave et consciencieuxpeintre d'Augsbourg. Mais ces formes, par exemple telle prédilection architecturale, contrastent vivement avec l'esprit qui règne dans les'parties les plus importantes du tableau, dans les personnages,
dans le drame même; et c'est par cet esprit que Burgkmair demeure fidèle à sa race. Au musée d'Augsbourg sont quelques-unes de ses plus belles œuvres dans la première manière, entre autres le grand retable de 1501 représentant le Christ et la Vierge adorés par les saints, et les tableaux de la série des Basiliques que nous avons cités déjà à propos d'Holbein le vieux : les Basiliques de Saiiit- Pierre, de Saint-Jean et de Santa-Croce. Ce dernier tableau contient, sur les volets, le Marli/re de sainte Ursule, mais le même sujet est traité dans un triptyque du musée de Dresde avec une telle perfeclion qu'il faut dire un mot de cette œuvre, une des plus connues et des plus belles de Burgkmair. Ce Martyre de Sainte Ursule n'est pas de même essence que celui de Memling, qui nous arrêta longuement dans le précédent volume. Il n'en a point le charme frais, la délicatesse extrême de pétale de fleur; son ingénuité est plus lourde, mais elle est encore d'une bonté et d'une élévation parfaites. Quel que soit le nombre des personnages qui animent la composition, le principal demeure celui de la sainte : elle est si paisible, la jeune sainte, dans le navire, assise au pied de la croix qui est comme le grand mât ; elle a la gorge transpercée d'une flèche qui est restée dans la blessure, mais elle demeure paisiblement contemplative, souriante, isolée de ce qui se passe. Les flèches volent autour d'elle. Au fond se voit la ville ; au premier plan, c'est un entassement de bourreaux et de victimes, des soldats égorgeant les vierges douces et résignées; un terrible reître tirant l'épée, et à gauche un autre exécuteur, une espèce d'ogre des contes fantastiques. Ainsi Burgkmair, quoique plus compact que Memling, rivalise avec lui et l'emporte peut-être par le drame. 11 a lui aussi un type de femme gracieux, simple, mélancolique ; il aime les riches costumerics,les décors mouvementés, et, sauf les œuvres telles (|uc cette Sainte Ursule, où il met un soin particulier, son exécution, soit qu'il peigne, soit qu'il dessine pour la gravure sur bois, est rapide, légère, parfois superficielle. Cependant, dans certains portraits, il apporte une précision voisine de celle d'Holbein. Le musée de Nuremberg possède, de Burgkmair, divers tableaux très intéressants. Vn Saint Séèastien, tout d'iihovà, vraiment allemand de caractère, et d'une grande richesse de facture, très beau avec son grand manteau rouge, sa barbiche blonde et ses longs cheveux qui retombent sur ses épaules, s'échappant de dessous son chapeau de velours rouge, doublé de vert et orné de chaînes d'or. Il tient deux flèches en main, et il apparaît devant l'empereur Maximien, tandis que derrière lui un ange tient une tapisserie brodée d'or. Le nu est très beau, d'un dessin très ferme, et le fond du tableau est formé d'un paysage charmant, au bord d'un lac. Une Vierge, lisant dans un jardin Renaissance, l'enfant .lésus à ses pieds; une exquise figure, une peinture d'une couleur intensément dorée, un tableau qui demeure d'un sentiment bien antérieur à l'époque que rappellent cette ornementation, ce fronton, ce banc de marbre, dans ce beau jardin.
ÉCOLE ALLEMANDE
LV'Culo suuabo nous ollrc ciicoi'f deux fort Ijinuix artistes. L'un, Clirisloplie Ambcrgcr, d'Augsbourg, est un remarquable portraitiste que l'on pourrait égaler presque à Holix'in, si son œuvre n'était pas si (lispcisre cl (Icinouréo si peu noni-
breuse. Amberger, qui a profité des leçons de Venise, figure au musée de Berlin avec un étonnant Charles-Quint d'une vérité impitoyable, avec ses yeux bleus, son nez pointu, son prognathisme accentué; puis avec un Porlrait du cosrnn- (jraphe Sébastian Munster, une des belles œuvres de la peinture allemande ; cette
lor.
tête de vieillard dont la barbe n'a pas été fraîcbement rasée et pousse sur la peau rose d'imperceptibles picots blancs, est peinte avec un fondu, un lumineux des plus rares. La toile éclaire toute la salle à distance, et elle rivalise avec les Holbein voisins, qui ne reprennent leur profondeur et leur force incisive que lorsqu'on se rapprocbe d'eux. D'Amberger, il y a encore un portrait de jeune homme au Stœdel de Francfort, etc.
Le second peintre qu'il nous reste à citer dans l'école souabe est Hans Baldung Grien, mais en réalité il appartiendrait presque autant à l'école de Fran-
HANS DALDUNG. — ALLEfiORlE.
conie par l'influence de Durer qui s'exerce visiblement sur toute sou œuvre. Sa couleur est riche et son imagination active, mais son métier est bien inférieur à celui de Durer, son fantastique est jtlus superficiel et plus forcé. On rencontre pourtant dans les musées de beaux tableaux et de bons dessins de lui et il |fournit beaucoup de besogne aux graveurs sur bois. Le maître-autel de Fribourg-en- Brisgau, avec le Couronnement de la Vierge, et la Vierge à la famille Christophe de Baden, à Carlsruhe, sont deux de ses œuvres les plus importantes. Cette dernière peinture est remarquable par les portraits de toutes sortes agenouillés des deux côtés de la madone, superbe vieux chef de la famille en armure, guerrier, évêque, religieuses, jeunes hommes et jeunes filles, tous sérieusement peints, et
ÉCOr.F. AIJ.EMANDK.
le peintre conscicnl tlf la licauli" et ilc la forco des lypcs. A Bt»rliii, une inlrrcssante Adorc^tion; h Bàle, un très beau lahlrau ihi Chrisl en croix avec les deux
ALDEGnEVER. — JEAN DE LEYDE.
larrons et, au pied de la croix, la Vierge et des saints; puis au même musée des peintures fantastiques et en somme médiocres si l'on pense à Durer, de femmes aux prises avec la Mort; enfm à Nuremberg, à Municli, à Francfort, diverses peintures dont l'étude ne serait pas dénuée d'intérêt.
L'école de Franconie ne nous offrira jikis que des artistes absolument inféodes à Diirer, et pourtant manifestant souvent des tempéraments originaux et vigoureux malgré cctle hantise. Il suffit presque de nommer sans commentaires Hans von Kulmbacli, un peintre puissant et riche ; Georg Pencz, plus remarquable comme portraitiste que comme peintre de sujets; Albrecht Altdorffer, un des plus curieux peintres allemands du xvi° siècle, qui a un sens extraordinaire du décor compliqué, du lambrequin, de la banderole, et qui s'entend à merveille à retracer d'une touche précise, d'une couleur vive et claire, des foules immenses, grouillantes, telles la surprenante Bataille d'Issus, où les innombrables combattants, les Macédoniens comme les Perses sont magnifiquement vêtus de brillants costumes de Landsknechten de son propre temps; mais quel mouvement, quel entrain et quels amusants épisodes! Et pourtant le même peintre offre, au musée de Nuremberg, un Crucifiement d'une composition très simple, presque moderne d'arrangement. Aldgrever est aussi un des peintres qui ont le plus consciencieusement étudié et adopté l'extériorité de Diirer. Enfin les Beham, Barthel et Hans Sebald son neveu, sont non moins directement élèves du maître de Nuremberg. Un des plus importants tableaux du premier est une superbe Déposition de croixt théâtrale et seigneuriale, à la vérité, et reflétant la Honaissance allemande dans ce qu'elle a à la fois de riche et d'impassible. Peut-être la sincérité typique des portraits d'hommes, la beauté, un peu froide pourtant, des figures de femmes, rachète-t-elle tout ce que l'œuvre trahit d'absence d'émotion vraie ; l'ingénuité des vieux temps n'est plus, ne peut plus se retrouver, se sentirait dépaysée parmi ces palais italiens, dans ces magistraux portraits de bourgeois, de femmes bellement attifées, avec une préoccupation de style à la Ghirlandajo, mais sans le charme mélodique des grandes peintures italiennes. De Hans Sebald Beham, une seule peinture a été conservée : c'est cette curieuse table à compartiments représentant la Yie de David, au Louvre, et qui est pleine d'épisodes curieux et ingénieux, rappelant par certains côtés les enluminures des manuscrits. Hans Sebald a une œuvre de gravure importante et variée.
Hans Léonard Scbaufelein est un (empérament plus attrayant, plus naïf, que la plupart des précédents. Ses peintures de la cathédrale et de l'hôtel de ville de Nordlingen indiquent un brillant coloriste, aux harmonies chaudes et dorées. Au musée de Nuremberg il est assez largement représenté par des peintures tantôt unpeu lâchées, comme le Christ en croix, tantôt superbes de conception et d'un dessin excellent, comme la Sainte Briç/itte. A Berlin, à Munich, Scbaufelein peut être aussi étudié en de nombreux tableaux. Enfin, on citera comme type de sa facture, une touchante composition du C/irisl et Madeleine; lui, est en sorte de jardinier; elle, les mains jointes, à genoux, est magnifiquement vêtue, coiffée d'un vaste hennin, ou tout autre édifice des modes du temps, et de grosses larmes roulent sur ses joues.
ÉCOLE ALLEMANDE
Mais nous arrêterons là ce qui a trait à lécolc de Franconic; nous n'y trouverions pas un trait nouveau que Durer ne nous ait fourni. 11 nous reste à parler de l'école saxonne, et elle tient à la vérilé toul entière dans un seul
maître, le délicieux Cranacli, qui disparu, ne laissa, et encore pour très peu de temps, que de littéraux imitateurs.
Cranach est une des natures les plus à part de tout l'art allemand, et pas de la même façon qu'Holbein. Si celui-ci est en dehors de son temps et de son
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pays par uno science profonde, des préoccupations d'esprit différentes, Cranach demeure au contraire très de sa race et de son temps, mais il ne ressemble à aucun des artistes que Ion pourrait citer. 11 dillèrc d'eux tous par la naïveté, par une originalité à lui, par une écriture absolument personnelle, qui n'est point systématique, mais innée, qui ne sort pas d'une école ou d'une rencontre, mais d'une façon de voir et de sentir. On peut à la rigueur trouver des analogies et des parentés dans les types de femmes adoptés par les peintres que nous avons étudiés, et je dis les plus grands, Diirer lui-même, mais Molbein excepté, qui lui ne créait point mais décrivait. Chez Cranach au contraire, les femmes sont des