A S NE DE C L E V E S
doute jamais ; mais il reste des hommes que Ton regarde et qui nous regardent, et qui à travers les temps perpétuent le mystère d'art et suggèrent au passant la longue émotion et le trouble des belles images.
De même encore le portrait de Christine de Milan, plus important que celui (XAnne de Clèves, d'une tenue égale à celle des Ambassadeurs, d'une harmonie plus sévère que VÉrasme ou le Kralzer, d'un fini plus parfait que le Moretto de Dresde ou le Georg Giesze de Berlin. En vérité, une peinture qui dépasse les mérites divers de chacune de ces peintures-là, paraît une invraiscmblancer
OU notre appréciation immodérée, et cependant cela est. Il n'est pas dans toute la peinture d'image plus soignée, plus aristocratique, plus expressive, et d'une plus belle matière que ce portrait en pied d'une jeune femme sérieuse et fine, toute vêtue de noir, robe et longue pelisse de soie, les mains croisées à la ceinture, cette grave et élégante figure se détacbant sur un fond bleu sombre. L'œuvre appartient au duc de Norfolk qui depuis quelques années l'a prêtée à la National G aller y.
Le Moretto nous a permis de recueillir, à Dresde, une indication importante, mais ce n'est pas encore l'œuvre la plus célèbre du musée. On a longuement et savamment controversé sur la question de savoir si la Yicrge au bourgmestre Meijer qui se trouve là est un original d'ilolbein, l'i-plique de l'incontestée Vierge au bourgmestre Meger, de la collection de la princesse de Hesse, à Darmstadt, ou bien si c'est une copie par un liabile flamand. Il faudrait en effet qu'il fût singulièrement habile, le copiste qui oserait introduire des variantes dans le tableau d'un tel maître, changer par exemple les proportions du fond ornemental par rapport auxpersonnages, tout en conservantl'allure et l'harmonie et les traits saisissants de toute l'œuvre, et ses meilleures qualités. Quoi qu'il en soit, cette peinture produit à Dresde une profonde impression. Quant à l'exemplaire de Darmstadt, il est la perfection même. Est-ce, à vrai dire, la perfection dans le sentiment religieux? Non. Quelque cluume el quebjue pureté qui soient dans la figure de la \'ierge, la plus gi'ande ])eauté de peinture est surtout attachée aux personnages agenouillés en groupe autour d'elle : le bourgmestre, ses enfants, sa femme, une autre femme, sœur ou belle-sœur. Le sentiment religieuv n'est pas absent de l'œuvre, il s'en faut, mais Holbein l'a mis dans ceux qui prient plus que dans celle (pii est priée : celle-ci est une figure douce et pure, mais traitée déjà classiquement, tandis que rol)servateur qui avait si bien défini chez Érasme l'expression de la méditation et du fin satirisnie, a ici avec autant d'intensité étudié et rendu l'expression de la ferveur ; et c'est en cela que consiste l'esprit religieux de cette belle peinture.
11 faudra encore citer, à Dresde, le superbe double portrait à mi-corps de Thomas Godsalve et son fils ; à Munich, le marchand Derich Born et Sir Drgan Tuke ; à Berlin, le marchand Georg Giesze, prodigieux de lumière el de fini dans le rendu des accessoires, de finesse dans l'ensemble de la peinture; à Vienne enfin, John Chambers, médecin de Henri Mil, Frédéric If le Sage, et Geryck Tgbis, et surtout cette délicieusement affinée Jane Seymour, autre reine de Henri VIII, peut-être à la fois aussi llaltée el véridique que notre Anne de Clèvcs, mais inoubliable avec ses yeux noirs el vifs, son ovale pointu, son menton mince, sa bouche rapetissée et serrée, ses mains jointes, sa riche coiffure de structure losangée, son décolletage, sesjtcrles, une figure de petite femme ambitieuse, au jeu serré, à la douceur froide.
ÉCOLE ALLEMANDE. 101
Mais quoi, toutes les œuvres (l'ilolheiu seraient prétextes à analogies et à Mcii plus coniplèles analyses physionomiques, et nous n'avons presque parlé, sommairement, que des peintures, ne faisant qu'allusion aux dessins de Windsor, la plus riche collection (|ui pernietle de suivre, autant (pie cela se peut, les rapports d'inie ligne de crayon avec une direction d'âme. 11 faudrait les citer tous : Anne Holcyn, simple ; IJrooUe lordColtham, aux traits durs; le père de Thomas Morus, vieillard gai ; Thomas Morus lui-même, largement étudié, avec un caractère de volonté ; lady Hatcliff, avec ses yeux clairs et écartés; enfin tant d'autres, types de race et d'esprit, nommés on inconnus, tous monuments d'humanité. Cela demeure le rare mérite d'Ilolbein et c'est ce qui lui crée sa place exceptionnelle, en fait un artiste, presque un phénomène, en dehors d'une école déterminée. Il est le type de l'observateur précis, de l'historien au métier parfait, à la méthode sûre; mais ces qualités d'ouvrier sont rehaussées par des qualités de pensée, semble-t-il, qui généralisent le morceau exécuté et lui donnent une durée humaine supérieure encore à l'intérêt histoiique.
Nous disons : semble-t-il, car il se pourrait après tout que ra:;uvre tut si haute uniquement parce qu'elle est exécutée avec un soin parfait, une connaissance impeccable du tracé et de l'accord des lignes, et de l'emploi de la matière. Mais d'où viendrait alors que des portraits aussi impeccables, exécutés par les plus parfaits flamands, n'olTrent pas cependant un caractère aussi saisissant et aussi grand quoique tout aussi vivant, si Holbein n'avait pas pensé encore plus fortement et mieux qu'eux? 11 est visible d'ailleurs que c'était à l'occasion un homme d'imagination riche et productive, ainsi que le montre, au musée de Bâle, à côté de portraits crayonnés de la qualité de ceux de Windsor, la nombreuse série de ses dessins historiques, allégoriques ou ornementaux. Ici, Holbein suit le style de son temps sans trop se préoccuper d'innover, mais il dispose admirablement, jetant sûrement et avec fougue à grands traits de plume rehaussés de lavis, des scènes religieuses pour des verrières, des décorations de maisons, des modèles de bijoux ou d'armes. Cela sent la même certitude, la même aptitude.
Holbein ne vous transporte pas d'extase ou de tendresse, comme les primitifs italiens, il ne vous émeut pas par un trait poignant, il ne vous écrase pas par un coup de foudre comme Rembrandt, il ne parle même pas à votre imagination, à votre sens du rêve comme Durer, il ne vous violente pas comme Grûnewald, ou ne vous fait point sourire cordialement comme Cranach. Il est véridique et puissant ; il attire toute votre attention sur le problème de l'homme; il l'a résolu, lui, en grande partie, ou tout au moins il l'a dominé, mais il ne vous aide pas à le résoudre, car par sa véracité extraordinaire, il met de nouveau l'homme devant vous, et vous dit : « Cherchez à le comprendre comme je l'ai compris. »