‹ Histoire populaire de la peinture (volume 2)Chapitre 61 sur 90 · ASSOMPTION · texte numérisé non relu

ASSOMPTION

la virtuosilé pure, où le goût sévère se perdait, aussi bien dans la société que chez les artistes. Malgré ces conditions défavorables, il n'apparaît pas moins comme supérieur à la moyenne des peintres de sa génération, plus génial même peut-être ([ue Murillo. Né à (lordoue, il avait étudié à l'atelier d'Antonio del (laslillo, qui lui avait transmis son goût impétueux et son sens réaliste, puis il lit un séjoui- à ralelier de Zurbaran, et enfin se ti\a à Séville, où il subit comme malgré lui et passagèrement rinflucncc de Murillo, avec qui il se trouva en fréqu(Mit antagonisme, comme d'ailleurs avec plus d'un de ses confrères.

Parmi ses œuvres les plus importantes sont ce lugubre tableau du gentilhomme et de l'évèque dans un puurrissoir; V Exaltation de la Croix; à la cathédrale de Séville, la Flagellation et Saint llde/onse rcrec(uit la chaxiihle; au

ÊCOLK ESI'ACNULI;.

miiséedc Madrid, la Présen/adu/i de la Vierge; à Loinlrcs, une très belle A.v.mw//tio/>, etc. Valdès Leal a élé aiii^si un graveur de talent ; sa couleur esl pleine

UEliUEnA LE JEUNE. — TRIOMI'UE UK SAINT H E R M K.N E G I L D E.

d'originalité, avec de curieux contrastes de noirs et de blancs ; et ses toiles ont un accent qui ne peut laisser indifTérent. 11 eut des élèves assez nombreux,

entre autres l'alomino (1053-1725) de qui le suffisant titre à la postérité est son ouvrage plein de renseignements des plus importants sur toute l'école espagnole. \e31tfseo Pictorko.

En dehors de ces peintres en vue, il en est encore quelques-uns à citer sans liens entre eux, et qui ne manquent pas de valeur. A Valence, Jeronimo de Espinosa (1600-1680) ; àiMurcie, Mateo Gilarle, originaire de Valence, condisciple d'Espinosa chez Hihalla ; à Valence encore, Pedro Orrente (1644), imitateur du Bassan ; Estehan Mardi (1598-1060), peintre de batailles assez énergique.

Enfin le dernier beau peintre du xvii° siècle, Claudio Coëllo (1623-1694) et un autre ])einlre qui a du moins laissé une toile très saisissante, José Antolinez (1639-1076). Ce dernier peintre, né à Séville et mort à Madrid, était le neveu et l'oncle de Francesco Hizi ; la toile dont nous parlons est une Extase de sainte Madeleine : la pénitente est enlevée au ciel par des anges, et les mains croisées, les yeux levés, elle écoute des anges joueurs de luth. Cette peinture (hms une harmonie particulière et très raffinée, de gris, de bleus, de roses et de violets, appartiendrait presque pourtant à l'art agréable, n'était l'admirable tête de la sainte, à linouldiable expression d'un ravissement qui succède à de longues douleurs, visage ravagé, d'une laideur belle, visage maigre et bruni, populaire, d'une sorte de gitane. L'artiste qui a fait cela a au moins eu son heure de haute inspiration. La Pinacothèque de Munich possède aussi de lui deu\ bonnes toiles, une Lnmacnlée Conception et un Saint Jérôme.

Pour Claudio Coëllo, il fut également élève de Francisco Rizi tout d'abord, puis il avait connu Carreno de Miranda, ce qui lui avait peruiis de recevoir aussi complètement que possible la meilleure tradilion de Velazqucz. Avec un élève de Carreno, José Ximenes Donoso, il exécuta des travaux de décoration dans les palais royaux; en 1084 il fut nommé peintre du roi, et deux ans après il succédait à Carreno dans sa charge à'Aposentadur. Son œuvre la plus considérable est le grand tableau d'autel dit de la Santa Forma; il représente, par un assez curieux caprice, la perspective même de la vaste sacristie de l'Escorial dans le fond de laquelle cet autel se trouve érigé; la famille royale, les plusgrands personnages, le prieur de l'Escorial assistent à la bénédiction donnée avec l'hostie miraculeuse conservée en ce lieu. L'ceuvre est riche et pomjieuse ; on ne saurait la dire émouvante, mais elle est parfaite comme technique, et las portraits ont une belle tenue. La faveur, les travaux nombreux (notamment les portraits qu'il fit très beaux) que celte œuvre immédiatement célèbre valut à Coëllo, furent brusquement interrompus par le succès remporté, en 1692, pai' Luca Giordano, appelé d'Italie par Charles II et qui répandit dans l'Escorial le déluge de sa peinture insignifiante, faussement grandiose, aux foules immenses de personnages éclosantavec une ccanirante facilité. Coëllo, blessé d'une disgrâce imméritée et de préférences indignes, laissa peindre le /v^yvreiVo, el mourut dans l'isolement.

ÉCOI.K i:SI'.\(iN()Li:. 269

(".t'Ilc fois rinlliionrc ('Iranurn- l'Iail falalc itdiir IVcoli". Nous coiiiuiissoiis le

HERHEKA LE JEUNE. — SAINT FRANÇOIS S ELEVANT AUX C I l: U X .

phénomène, rencontré déjà dans les autres écoles : l'Italie du xv' et du xvf siècle les enrichit après le travail d'assimilation, l'Italie décadente les pourrit sans

270 HISTOIIIK l'OPULAlRE DE LA PEINTURE.

retour. Après le mauvais art italien, ce fut l'art français qui fil son entrée en Espagne sous Philippe V.Houasse, lîanc, Michel Van Loo sont les maîtres. Quant aux peintres espagnols, autant ne les point nommer; puis c'est une Babel d'autres étrangers, allemands tels que Raphaël Mengs, italiens comme Tiepolo, et de pires encore. Ce que l'Espagne engendre de plus remarquable, c'est un faux Lancret, Luis Paret y Alcazar, et lorsqu'arrive le dernier grand peintre que cette malheureuse école devait produire, Goya, celui-ci ne pourra pas, quel que soit son génie, échapper à quelques-unes des débilités de son temps.

Goya, cependant, a été un artiste plein de flamme, une nature de rare trempe, et vraiment de la lignée des plus grands prédécesseurs. Mais son œuvre se ressent de l'époque bâtarde où il vécut : elle tient par sa première partie aux élégances musquées du xviii" siècle, et par sa dernière au tourment, à l'inquiétude un peu affolée de ce siècle-ci. Les grandes époques d'art ont pour caractère un souverain calme ; elles offrent l'accord de la sûreté d'esprit avec la perfection du métier. L'époque de Goya n'est point telle. Goya est le grand artiste d'un pays et d'un temps épuisés.

On ne peut le considérer, malgré ce que dit le catalogue du musée de iMadrid, comme « el regeneradorde la escuela naturalista espanola ». 11 n'a point régénéré l'école, puisque la fête de peinture qu'il a donnée n'a pas eu de lendemain, et il a été beaucoui) moins souvent un peintre naturaliste qu'un peintre de verve et de caprice sur des thèmes, naturalistes il vrai quant au fait, mais transformés par sa vision. C'est un météore à la marche capricieuse, qui éblouit, fascine, mais pour garder cette comparaison astronomique, est-ce un astre dans le firmament où brillent le Greco, Zurbaran et Yelazquez?

La première fois que l'on se trouve en présence des œuvres de Goya en Espagne, il vous surprend et vous attaque de tant de façons différentes que l'on se sent incapable de raisonner avec lui, de le discuter et de voir autre chose que du génie jusque dans ses faiblesses. Ce sont les grands portraits royaux, barbouillés de si impertinente façon et si spirituelle ; ce sont les petites toiles dramatiques, prestigieuses ébauches enlevées avec une verve diabolique ; parfois au contraire des portraits de femmes d'une élégance neuve, sans banalité, d'une richesse et d'une délicatesse sans fadeur, d'un fini sans fatigue ; et encore l'ensemble des grands carions pour les tapisseries de l'Escorial, œuvre dont l'on ne se rend pas un compte bien exact, et qui déconcerte autant qu'elle amuse ; enfin la merveilleuse décoration de la petite église de San Antonio de la Florida, qui, elle, enthousiasme sans restriction, comme une des pages les plus aisées et les plus sommaires, les plus simples et les plus spirituelles que l'on ait pu voir sur cette terre d'Espagne. Puis il faut dire que l'on est arrivé ici tout imbu de l'idée que Goya est le plus grand artiste espagnol, après Yelazquez que l'on connaît mal ou point chez nous. Lui, on le connaît un peu déjà, par toute la

ËCOLE ESPAGNOLE.

srrio de ses estampes : les aqiuiliiiU's des Cajiricex^dos Proverbe .s, de la Tauromuchie^ des Malheurs de la Guerre, les lilhograpliies des Courses de taureaux, toutes choses où, par des moyens rapides, su])lils, un peu mvsli'iii'iiv, s'est épanché

le meilleur de sa fièvre. Peut-être même avait-on vu au palais du Trocadéro en 1878, ces peintures de cauchemar qui exécutées par l'artiste pour sa maison de campagne, La 31a?iola, Le pèlerinage à la source de San Isidro, la Fusillade, les Parques, et cette hideuse lutte entre deux hommes à demi enfoncés dans la terre.

pages terrifiantes, de facUire lugubre elemporlée, de caractère trop spécial pour (juc l'on s'arrêtât à l'exécution, qui d'ailleurs ne pouvait être ditrérente, car de telles visions ne peuvent être peintes par un pourlécheur. Tout cela fait que l'on subit le prestige de Goya en arrivant, et (|ue même l'on est à peu près résolu à ne pas le critiquer, à l'accepter tout entier.

C'est peut-être la meilleure façon de le goûter. Mais pourtant lorsque l'on a l'occasion, après quelque temps écoulé, de retourner dans ce pays, attiré de nouveau par Vclazquez, ou pour faire quelque étude spéciale sur les richesses inépuisables du Prado, ou simplement parce qu'on aime l'Espagne, et qu'on n'en peut pas s'être rassasié en une seule fois, alors si l'on regarde de nouveau Goya en homme prévenu, le plaisir que l'on s'attendait à retrouver devant telles œuvres, n'est plus le même ; pour telles autres, il s'est presque complètement évaporé. Il est vrai que des morceaux demeurent qui sont de valables compensations : la Mdja du musée de San Fernando, par exemple, certains portraits de femmes de collections particulières, et toujours cette incomparable décoration de San Antonio de la Florida, qui elle demeure toujouis aussi surprenante, aussi capiteuse (jue les plus belles planches des Capricoi ou de la Guerre, et qui est d'ailleurs, elle-même, comme une immense eau-forte aérienne. Aussi, on ne peut cesser d'aimer Goya, même quand plus à froid et plus justement dans la vérité de l'art, on s'est mis à le discuter. Toutefois on est tenté de faire amende honorable ù ^'elazquez, qui, lui, ne change point, sinon pour grandir encore, de ne pas • s'être aperçu du premier coup que tels grands portraits de Goya n'étaient que la caricature prestement enlevée des durables pages que le peintre de Philippe IV avait douées de tant de mouvement, de distinction et de vie.

La carrière de Goya est d'ailleurs tout à fait belle, noble et fougueuse ; c'est une figure de véritable artiste, passionné pour son métier, et qui, en vrai peintre moderne, jette au vent tout ce (jue son esprit suggère à sa main, le bon comme le mauvais : cela fait à la fois son étrange attrait, et son infériorité par rapport aux grands ouvriers des siècles précédents.

Francisco José Goya y Lucientes était né à Fuentc de Todos dans l'Aragon, et il avait en pour premier maître un peintre de batailles de Saragosse, José Luzan Martinez. De Saragosse, Goya se rendit à Madrid où il retrouva un de ses amis et condisciples, Francisco Bayeu, qui peignait des décorations sous la direction du tout-puissant Uaphaël Mengs ; il devait plus tard épouser la sœur de son ami. Après être resté peu de temps à Madrid, Goya se rendit en Italie oîi il étudia longuement les œuvres des maîtres, mais sans les copier, et seulement en les analysant et en les comparant longuement ; en 1 772 il revenait à Madrid et épousait Josepha Bayeu.

H a fait de son l)eau-père, en habit gris, un délicieux portrait, spirituel au possible, et plein de toutes les grâces de pinceau du xviii' siècle, car Goya est à peu

ÉCOLE ESPAGNOLE

près le conlomporain de Fragoiiard. CVst en pur peintre du xviii" siècle qu'il exécuta à partir do 1770 les nombreux cartons de laj)isserie ([ui sont réunis au

Page 1