Histoire populaire de la peinture
Ainsi Michelet, dans une admirable formule, a caractérisé les deux génies qui semblent le mieux incarner la peinture flamande et la peinture hollandaise à leur aboutissement.
Cette belle formule, si nette, si lumineuse, si complète (sauf peut-être en ce qui concerne Rubens, comme nous le verrons), est tellement séduisante, qu'on serait tenté de l'étendre, de l'appliquer aux deux écoles en général. Ces deux tendances opposées paraissent dominer l'ensemble de ces deux écoles sœurs, pourtant si différentes;
En Flandre, pays conquis et cour fastueuse, ce qui brille, au premier aspect, c'est le tumulte <les couleurs, l'éblouissemenf îles chairs, la \ie théâtrale el représentative. En Hollande, pays affranchi par ses propres efforts et mœurs grises de républicains, ce qui attire et relient, c'est la vie intime, la vie renfermée, les longues conversations dans les intérieurs, entrecoupées de longs silences ; ce sont les méditations dans l'ombre, sur les Ecritures, ou sur les subtilités des philosophes. Ici, c'est la vie intérieure; là c'est la vie organique.
En un mot, opposant le Jugement dernier ou la Kermesse de Rubens, aux Pèlerins oVEmmaùs ou aux deux pelils Philosophes de Rembrandt, quelle première impulsion l'on aurait de dire : « Ceci est la Hollande et cela esl la Flandre ! »
Mais quand on entre dans l'analyse plus attentive, quand on se préoccupe de converser avec tous les maîtres qui disparaissenl d'abord dans la lumière de ces deux Maîtres, quand on interroge, et avec combien d'émotion ! vfux qui les ont
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précédés et pour ainsi dire engendrés, les classifications deviennent malaisées, pour ne pas dire impossibles, à tout esprit scrupuleux. Inutiles, pour celui qui veut uniquement jouir de ces talents multiples, infiniment délicates à fixer, pour celui qui cherche à retrouver le lien qui rattache ces talents les uns aux autres, pour celui qui lente une fois de plus l'esquisse d'une histoire.
Les deux écoles, alors, malgré les nuances décisives qui les séparent, apparaissent comme un organisme complet et complexe, dont il est téméraire de détacher la moindre parcelle. Il est, en physiologie, de ces organes que l'on nomme des parenchymes, et qui contiennent toutes sortes d'éléments vitaux, des veines, des nerfs, du tissu musculaire, des vaisseaux sanguins et des vaisseaux lymphatiques, tout cela si profondément, si intimement mêlé et entremêlé que cela se dérobe à la définition laconique. Les deux écoles, flamande et hollandaise, peuvent être comparées, dans leurs adhérences comme dans leurs séparations, à un ensemble de cette sorte. Les origines se mêlent, se confondent; on croit parfois pouvoir signaler une bifurcation, et l'on s'aperçoit bientôt que c'est un parallélisme. Des influences communes amènent des résultats différents; des influences différentes produisent des effets analogues.
Si l'on veut s'en tenir à cette profonde distinction entre la vie intérieure et la vie organique, comment l'appliquer, dès les premiers pas? La Flandre, la vie organique? Mais voici, à l'aurore, Van Eyck, puis Loger van der Weyden, puis Memling, qui ont été si ingénument émus par la vie, qu'on pourra discuter pendant des siècles s'ils ont été des idéalistes ou des réalistes. Matsys lui-même. malgré l'exagération déjà plus moderne de sa mimique, conserve encore des simplicités et des repliements tels qu'en ont traduits les artistes les plus cloîtrés.
La Hollande, la vie intérieure? .Mais au \vi' siècle, contre sa propre nature, lait hollandais se livre aux plus superficielles exagérations. Et plus tard, à la belle époque, comment qualifier de vie intérieure les ébaudissements des rustres de Van Ostade, les pavanements et les prises d'armes des fringants cavaliers de Frans Hais? Et plus loin encore, comment dire que les « conversations » de Ter Borch, de Pieter de llooch, de Vermeer, appartiennent à la vie purement méditative? L'est encore la vie organique, bien qu'étudiée entre les murs. Les comédies merveilleuses de Jean Steen participent de la vie organique, par les ripailles, de la vie intérieure aussi, et Lien profondément, par la pénétrante observation de l'humanité.
H v a plus, dans liuhens lui-même, si formidable de musique, si magnifiquement entasseur d'images, si riche organisateur de spectacles triomphaux, il y a parfois, et souvent, des impulsions de drame, des trouvailles de pathétique, qui ne peuvent émaner que d'une intérieure contemplation, durât-elle un très court moment.
Quoi qu'il en soit, l'exclamation île Michelet demeure admirable et vraie dans
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son ensemble. Dans son ensemble aussi, elle peut s'appliquer à tout ce qui marche aux côtés de Rubenset de Rembrandt. .Mais nous avons voulu, «les le commencement, avertir que ce ne sont là que des vérités relatives, qui surtout ne peuvent servir de base, de moyen d'appréciation, pour une histoire générale de l'art dans les Pays-Bas.
Cette base commode, ce qualificatif d'ensemble, tels que le lecteur aimerait à en trouver de tout mâchés pour la conversation, comment les déterminer et les formuler? Eh bien, on ne le peut faire qu'après avoir passé en revue tant de phénomènes successifs, qu'après avoir étudié tant de personnalités différentes. Nous nous garderions de substituer une formule à celle de Michelet, nous ne voudrions pas non plus qu'avant d'avoir passé en revue l'art flamand et hollandais, on la prit trop au pied de la lettre.
Dire également quelle méthode sera suivie pour celle étude, c'est risquer de s'engager, de se préparer un itinéraire dont on serait obligé à chaque instant de s'écarter. Dans cet art, en effet, tout est logique, niais tout est surprise. Les personnalités sont si fortement marquées, que l'impression qu'on a sur l'école varie avec chacune d'elles. Peut-être la vraie manière serait-elle de consacrer à chaque peintre une notice séparée, sans se préoccuper de raccorder les chapitres, ou à peine, par quelques dates, puis de laisser au lecteur lui-môme le soin de conclure. Plusieurs écrivains ont fait ainsi ; pourtant nous essayerons de procéder différemment, mais en récompense, on nous permettra de ne pas inscrire dès les premières lignes une idée préconçue.
Rien que les grands artistes flamands et hollandais apparaissent comme une collection de phénomènes isolés, souvent sans lien apparent, de telle sorte que l'on ait pu dire qu'il n'y avait pas d'école hollandaise proprement dite, ces peintres ont apporté dans l'art moderne quelque chose de neuf et de considérable. On commencera déjà à s'en rendre compte à la lin de ce volume: on le comprendra encore mieux quand on aura pu comparer entre elles, à la fin de l'ouvrage, les diverses écoles.
Nous pouvons sans danger, dès maintenant, indiquer (pie si on se tien! au sens strict du mot peinture, à sa matérialité, les Flamands et les Hollandais peuvent être considérés comme peintres par excellence. Ce sont eux qui, indépendamment de toute idée philosophique ou de toute considération graphique, ont tiré des combinaisons de la matière pure, les ressources les plus variées el le- plus complexes. Tandis que d'autres écoles, ou bien dédaignent la matière. ou la tiennent en respect, préoccupées axant tout, >oii d'une idée, soil d'une forme, nos peintres, au contraire, l'épousent franchement pour elle-même, se complaisent en elle, mettent en elle toute leur prédilection et presque toute leur pensée. Cela ne les empêchera pas d'aller parfois au delà, mais jamais, pour ainsi dire, avant d'avoir demandé la permission à leur métier.
Il est certain que les Flamands et les Hollandais, avec cette passion commune. et avec de grandes analogies de nature, présentent des différences de tempérament beaucoup plus tranchées qu'on ne le croyait naguère 11 n'y a pas de si longues années, la critique les confondait tous sous le nom de « flamands » et même de ■< petits flamands ». C'était à peu près aussi exact que de confondre, sous le nom commun d'accent français, l'accenl marseillais et l'accent parisien. Depuis, un a plus justement perçu les nuances, grâce à l'étude passionnée de chacun des maîtres.
Cette étude, elle est à la fois extrêmement aisée et extrêmement difficile. Extrêmement aisée si Ton veut se contenter de connaître un homme par ses œuvres, de converser en toute liberté, en toute affection, avec elles. Il n'est guère de peintres qui se laissent plus facilement approcher et avec plus de charme et de bonhomie, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, jusqu'à Rembrandt lui-même.
D'autre part, l'étude est malaisée, si l'on veut expliquer chacune de ces œuvres et chacun de ces hommes par des documents déterminés. 11 n'est pas de peinture plus parlante et d'histoire plus énigmàtique.
Tout ce que l'érudition moderne a pu faire, et cela ne diminue pas le gré que nous lui devons savoir, c'a été de préciser quelques dates, d'arracher à des registres d'état cix il, quelques secrets de naissance, de parenté, de séjour. Sans doute, ce sont là des indien (ions forl utiles en ce qui concerne la charpente de le ni' histoire, mais bien rarement cela jette une lumière sur les ho m m es en eux-mêmes. Faut-il le dire? Plus d'une fois, nous nous réjouirons de cette incertitude. Nous aimerons d'autant mieux nos petits maîtres que nous nous serons efforcés de les deviner. Nous les connaîtrons d'autant mieux qu'ils sont demeurés inconnus.
Chose curieuse, dans d'autres écoles, nous ne chômons pas d'explications, de renseignements complets sur les idées, le caractère, les habitudes de peintres qui parfois ne présentent pas toul L'intérêt que pourrait faire supposer tout ce luxe de détails. Avec les Hollandais, particulièrement, les plus charmants sont souvent les pins mystérieux. San- doute il \ a très peu d'obscurités désormais dans la vie de Rembrandt. .Mais les autres! Ou bien l'ombre épaisse, ou bien des fables ridicules, que le sentiment autant que le bon sens foiil repousser cl que l'on s'étonne d'avoir rencontré quelque créance : l'ivrognerie de Frans liais, la débauche de Jean Steen ! Cela vaul l'avarice de Rembrandt.
Quels hommes ont été Hobbema, Ruysdaël, Pieter de Hooch, Van der Meer de Delft? Leur vie, leurs entretiens, leurs pensées, les Ira ils même de leurs x i sages? Ou encore, commenl se sont-ils formés, comment peut-on les grouper? Que de questions encore sur ces hommes qui naissent, travaillent et m cure ni sans laisser d'autre souvenir que leur œuvre (et c'est bien assez! , tous presque à la même époque.
ÉCOLES FLAMANDE ET HOLLANDAISE
Ce <[ui fait l'attrait de cette peinture et de ces peintres, c'est que toutes ces hypothèses el toutes ces énigmes, tous ces éternels sujets de discussion, laissent libre cours à notre fantaisie. .Mais, entendons-le bien, celle fantaisie ne saurail être déréglée ; elle est toujours subordonnée à l'appréciation des œuvres, limitée et contrôlée par elles. En ce qui concerne les Flamands, nous aurons des routes plus sûres, mieux tracées. Mais avec les Hollandais, notre plan sera d'aller un peu à l'aventure, tantôt méthodiquement, tantôt interrompant toute méthode.
Une des meilleures façons de goûter certains maîtres, c'est de rei :er aux
recherches savantes et de tenter d'éclairer les œuvres par des sensations de pays; elles sont encore, à l'heure actuelle, un commentaire toujours vivant. Pour d'autres artistes, au contraire, plus de précision historique sera possible et même nécessaire. La làdie terminée, on sera peut-être surpris que tant de variété, tant de confusion apparente nous laisse une impression générale parfaitement claire.
C'est en effet le caractère même de l'école que nous allons étudier, que cet organisme si complexe, celle réunion de talents si variés, si opposés, si isolés les uns des autres, forme yu\r harmonie irréprochable. Telle l'humanité ellemême.
Il resterait, pour terminer ces indications générales, à dire en quelques mots la place que la peinture dans les Pays-Bas peut revendiquer par rapport aux autres écoles. Nous avons pu des les premières pages du précédent volume réclamer une place éclatante pour l'école française, et nous pourrions l'aire de même pour celle-ci. Mais ce sérail une répétition, une banalité et une insuffisance. Nous pourrons avec plus de fruit porter im jugement motivé quand nous aurons étudié toutes les autres écoles.
Cependant, nous pouvons dès maintenant dire laconiquement que les écoles flamandes et hollandaises ont, à leur origine, d'étroits rapports avec les écoles d'Allemagne. Pendanl leur développement et leurs tâtonnements, elles opèrent avec l'Italie de curieux (''changes, lions ou mauvais, suivant le point de \ ue auquel on se place el le maître qu'on étudie. Ce que l'Italie a do uni- à la Flandre et à la Hollande, à Rubens et à Rembrandt, n'a jamais été bien nettement indiqué; nous nous efforcerons tout au moins d'appeler l'attention sur ce point, et de montrer que ce n'est pas seulement au \\i" siècle que l'Italie a exercé son influence. Pour la période de décadence, il n'y a pas de discussion possible : l'italianisme a été fatal. Ce n'est pas le seul exemple d'une nourriture qui est salutaire ou nuisible suivant la façon dont on se l'assimile et suivant la mesure. Malgré ces rapports, tantôt lointains, tantôt étroits, mais qu'il ne sciait pas lovai de passer sim- silence, il va de soi que le génie flamand ri le génie hollandais sont profondément originaux, et cette originalité, nous ferons tous nos efforts pour lu faire ressortir. Les Pays-Bas ont exercé une profonde influence sur l'art
français et n'en ont reçu de lui presque aucune. Ils ont (''gaiement poussé en Angleterre de profondes racines, quelque aspect spécial que le climat, la terre, aient pu donner à ces rejetons.
Bref, înnis nous trouvons en présence d'une région favorisée, luxuriante, dont les produits ont excité l'admiration de Ions ceux qui méditent et de tous ceux qui ressentent finement. Nous assistons à l'évolution complète d'une magnifique récolte, à l'ensemencement, à la germination, à la floraison, à la maturité. Quel spectacle ! Qu'il a de grandeur et de simplicité! Qu'il apporte d'enseignements et de consolations !
Ici devronl se borner les rapides avertissements préliminaires que neus devions donner avant d'entrer dans le détail des œuvres et l'étude des hommes. Certainement ces indications générales paraîtront d'abord bien sommaires et bien vagues. .Mais on s'apercevra, une fois le livre fini, qu'elles n'étaient pas sans utilité pour mettre le lecteur dans la disposition d'esprit que nous croyons la plus convenable pour bien goûter cet art varié, simple et profond.