‹ Histoire populaire de la peinture (volume 3)Chapitre 108 sur 126 · G . M E T Z U . — MILITAIRE CHEZ UNE DAME · texte numérisé non relu

G . M E T Z U . — MILITAIRE CHEZ UNE DAME

s'y méprendre, rient, pleurent, se mettent en colère, éprouvent de la satisfaction du dégoût ou de la douleur, (l'est là le degré primordial, rudimentaire, d

l'expression, et Van Ostade comme Téniers, Brouwer lui-même, sinon dans ses tableaux supérieurs, dumoinsdanssamoyenne, s'en sont la plupart tenus àcedegré, à cette physionomie des sensations, tandis que le degré plus élevé, la physionomie des sentiments, procède par nuances plus fines et plus complexes. Les Hollandais, excellenls peintres de la vie matérielle, l'étaient-ils autant de la vie morale ? En un mot, étaient-ils physionomistes? La question Valait bien la peine d'être étudiée, elle nous harcelait durant nos voyages en Hollande, nos promenades au Louvre, et nous nous y tenions, bien qu'elle fit ouvrir les grands yeux à tous ceux qui, se contentant des affirmations une fois faites, considéraient en masse tous les Flamands et tous les Hollandais comme les seuls physionomistes du monde.

Il fallaitbien revenir, toujours, à un petit nombre de cas: la jeune fifle de Ter Borch et son innocent (?) maître à chanter ; le gros officier qui regarde la jeune blonde en lui montrant l'or étalé dans sa grosse patte. Voilà des gens de qui le visage en exprimait plus long qu'il n'en dit en propres termes. Puis venait, dans un certain sens, un peu plus restreint, l'admirable Partie de cartes de Pieter de Hooch, où les personnages, tout en disanl au contraire nettement tout ce qu'ils disent, ont encore des choses à dire, qu'on sent fort bien qu'ils se diront tout à l'heure ou ne se diront pas, comme il leur plaira. Mais le paysan de Téniers ou de Van Ostade (répétons que la distinction entre Flamands et Hollandais est ici secondaire), ce paysan qui danse, convoite ou braille, braillera, convoitera, et dansera exactement de la même façon dans trois heures d'ici, et si vous repassez demain ou l'année prochaine, il n'en dira jamais plus long. Dans les autres et rares exemples que nous venons de voir au contraire, l'expression, si finement et si fortement gravée, va changer dans un dixième de seconde. Quoi encore, auLouvre? Encore Ter Borch avec des choses de moindre importance : les deux femmes qui font de la musique et le petit valet lymphatique et moqueur qui leur apporte à boire. Puis enfin, très amples, très magnifiquement débraillés, suants et pantagruéliques les gens qui jouent leur rôle dans ces trois très beaux Steen : la Fête de famille de la salle La l'.a/e, la Mauvaise compagnie, et la grande Kermesse dans une salle d'auberge.

Pour rien au monde nous n'aurions voulu mettre Frans Hais ou Rembrandt en cause dans cesremarques sur le sens delà physionomie. Hais est trop amplement poun u par ses modèles des expressions diverses qui leur sont propres, au delà desquelles il ne pénètre guère, mais qui peuvent donner le change sur ses aptitudes physionomiques. Rembrandt, d'autre pari, est infiniment au-dessus du débat, en ce sens qu'il est plus créateur qu'observateur et que les expressions intenses et sublimes, rayonnantes ou douloureuses, qu'il a données à ses personnages, c'est en fermant les yeux et en regardant en lui-même qu'il les trouva. Or, des trois tableaux de Steen au Louvre, le premier et le troisième sont des Steen en intensité plutôt qu'en acuité, et le second, extrêmement divertis-

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saut, est comme un lever de rideau un un épisode d'une des comédies qui ont le plus exercé la philosophie de notre peintre : la comédie des dupes et jocrisses de l'amour. Ici, cetle comédie est jouée sous sa forme la plus courante et la plus

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élémentaire. Un nigaud s'est profondément endormi après avoir passe le temps en « mauvaise compagnie », comme dit le catalogue avec autant d'ingénuité que d a-propos. Une Dalila qui n'a pas eu I m soin de couper les cheveux à ce médiocre Samson, le berce sur ses genoux, tandis qu'une de ses compagnes Aide cous-

ciencieusement les poches, enlève la bourse, la montre, les breloques, tout ce qu'elle peut trouver, et les passe à une digne matrone qui s'est déjà emparée du manteau et de la rapière. Le type de la fouilleuse, au profil pointu et rusé, aux bras rougeauds et vulgaires, troués d'une étonnante fossette au coude, et le regard échangé avec la vieille ! La précaution de l'épée mise en sûreté était bonne, car deux gaillards sont là, au fond, l'un musiquant, faisant le tintamarre nécessaire pour tenir endormi le sot imprudent (car le silence le réveillerait), et

l'autre, ruinant avec mélancolie, et songeant à la dure obligation où il \a se trouver, de jeter poliment à la porte cet inconvenant ivrogne, qui se permet de s'endormir chez les gens quand il n'a plus d'argent sur lui. Ce philosophe si contristé par le spectacle des faiblesses de la jeunesse, est d'ailleurs de mine à estrangouiller proprement son homme s'il l'ait résistance. C'est du fort joli Sieen, joli de matière, g;ii de couleur, sans être des plus précieux comme certains, mais dans la qualité moyenne, de l'ami Metzu, ce qui esl déjà quelque chose, et excellent pour vous mettre sur la voie. Ter Borch n'aurait pas plus agilement dessiné ce corps endormi et prostré, ni mieux fait sentir sa lourdeur. Mais le triomphe du genre, dans ces variations sur les débauchés «pie l'on plume, «'est au musée d'Amsterdam qu'il le faut voir. C'est l'admirable tableau de la collection \ an der Hoop, VOrgie, ou le Vieillard libertin, comme on voudra l'appeler, un des |>lus tiers eldes plus grandioses de dessin (on a le droit d'employer ces mots

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sans exagération avec certains maîtres comme Stcen et pour un tableau qui n'a pas un mètre de large et dont les ligures ont à peine trente centimètres; cela peut

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être grand comme une colossale figure de Michel-Ange;, un des plus beaux de couleur et de matière, un des plus hardis de sujet, en un mot une des œuvres les plus importantes de tout l'art hollandais, [ci Jan Steen a exploré la plus basse

débauche, dépeint, en s'en tirant net et intègre comme font tous les grands moralistes, qui sont les réalistes les plus terribles, la plus dévergondée crapule, li semble qu'il y ait là comme une paraphrase de cette pensée que Molière mit en scène et que La Bruyère formula de cette façon laconique : « La plus grandi' difformité dans la nature est un vieillard amoureux. » Ce vieillard est abominablement pris de a in; assis sur un banc dans une chambre misérable, il lève son verre et chante ou tient des discours sans suite l'œil brillant et fou, la bouche tordue d'un rictus, le teint congestionné, le costume à la débraillé, les bas rabattus sur les talons. 11 a vaincu sa partenaire, ce vieux drôle; elle est toute étendue ronflante, en travers de lui, dans une attitude qui a frappé tous les artistes et que tous ont justement comparée à celle des plus belles bacchantes soit de l'art antique, soit de celui de Titien ou de notre pur et austère Nicolas Poussin. C'est un tableau jovial et effrayant, puissant et comique pourtant, la puissance étant dans l'ensemble et le comique dans les détails. Car, pendant que se déroule cet audacieux et émouvant spectacle, on entend comme une chanson pointue, ironique et sautillante, la chanson de l'esprit de Steen. L'artiste a épingle dans un coin du tableau une de ces petites pancartes où il inscrit d'ordinaire quelque moral et moqueur emblème et aphorisme : c'est un hibou avec une paire de besicles, et près de lui un chandelier, et la légende en deux petits vers dit plaisamment : <i A quoi serrent chandelle ci lunettes puisque le hibou ne veut pas voir? Voilà qui est bien dit, et d'un irrécusable bon sens sous la forme saugrenue Nous ne perdons pas de vue que ces « beautés morales » ne sont pas le principal objet du tableau. La leçon nous entre par les yeux, avant tout, sous le couvert d'une superbe image. Le dessin fait surgir des formes et des mouvements créés par une main bien forte, et la couleur est chaude et intense comme celle du plus riche coloriste, dans son harmonie de brun et de noir avec le rouge et le violet comme notes vives. Le brun du costume du vieillard, — le violet du corsage défait, et les jambes chaussées de rouge de la gourgandine, — le noir des accoutrements de la vieille et des deux mauvais drôles que nous connaissons (à quoi bon en chercher d'autres, ils savent si bien leur métier!). Cette fois ils dérobent derrière le dos du vieux son manteau probablement bien garni, du \ieux hibou tout éveillé et tout éinerillonné. Ah ! malgré les chandelles et les lunettes de l'âge, vieux hibou humain, tu ne vois pas le vol, et bien d'autres choses encore; tu ne \ois pas non plus la mort qui entrera peut-être par la porte même par où vont s'esquiver les trois sacripants, et le saisissant à la gorge, fera succéder, presque sans modulation, à la chanson le dernier râle!

— Voilà pour un joyeux, pour un bon vivant, une morale bien austère et vous y ajoutez encore du funèbre! — Qui vous a dit que Steen fut toujours un joyeux? — Il peint surtout des gens qui bon eut et qui festoient. —

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Excellente raison. — Et qui vous a dit qu'il fui un bon vivant? — Les livres.

Les livres ont commis à l'égard deSteenbien d'autres erreurs et bienjl'autres

injustices encore. Mais la légende qui l'ait de lui un pilier d'auberge, un Don

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