JAN STEEN. — L OFFRE GALANTE
Pour dire encore un mot de cette différence cuire les deux manières assez tranchées du peintre, sans nous étendre plus longtemps sur la discussion, on pourrait peut-être en trouver uni' meilleure raison dans si m éducation même
que dans sa supposée intempérance. Steen n'avait pas été seulement à l'école de la Leyde de Gérard Don, mais aussi à celle de la Haarlem de Frans Hais, et tout en restant toujours Steen, il pouvait se complaire à s'adresser tantôt à un système tantôt à un autre. Lorsqu'il voulait faire du Leyde, il châtiait sa facture comme dans les admirables tableaux du Ryksmuseum, ou du Mauritshuis, et il demeurait cependant vigoureux et puissanl comique; lorsqu'il voulait faire du Haarlem, avec une liberté dont son beau-père lui avait donné l'exemple, il jetait sur la toile de grands camaïeux (ou presque tels) comme celui du Louvre ou celui du baron Steengracht, et il était toujours le même vigoureux comique et le même puissant peintre.
La variété qui se trouve dans sa peinture se retrouve dans sa pensée, et c'est ici qu'il faut reparler de l'esprit comique dont nous avons un instant interrompu l'analyse. Ce comique comporte Ions les tons et toutes les nuances et il va même jusqu'à pouvoir évoquer en nous, comme le faisait tout à l'heure VOfi/ie, des pensers qui confinent au tragique. On ne saurait s'en étonner si l'on songe que la mort a été une des plus riches sources pour Molière, et si l'on se l'appelle que le Malade imaginaire est construit sur la ridicule peur de la mort et tout rempli d'épisodes funèbres.
11 y a d'ailleurs plus d'un point de contact entre Jan Steen et .Molière. Notre vieillard amoureux, personnage terriblement comique mais plutôt inquiétant que vraiment gai, estime sorte de Sganarelle du Nord. .Jan Steen comme Molière s'intéresse aux amoureux de tout âge, aux héroïnes languissantes et rouées, aux maris trompés, enfin aux médecins tout particulièrement. Molière et Jan Steen se sont-ils connus, j'entends d'oeuvres? Voilà un grand service que nous rendrait l'érudition si elle trouvait trace de réponse affirmative. Pourquoi pas? Nous avons déjà des dates qui ne rendent pas la supposition si paradoxale. Molière naît en 1621 et meurt en 11)73, Steen naît en lC>2o' et meurt en 107!». Ils sont rigoureusement contemporains, et comme Steen, ayant étudié es lettres de l'université de Leyde, était un esprit cultivé, distingué, autant qu'un vrai philosophe, — on n'a pas besoin d'autre document que ses œuvres pour une certitude à cet égard, — il parait impossible que la réputation de Molière ne soit pas venue jusqu'à lui.
11 est tout à fait temps de renoncer à celle grossière supposition des peintres hollandais vivant de la vie de leurs modèles, étant cahareliers et buveurs, rushes et inconscients. La Hollande était un pays de belle et raffinée culture ; un artiste, apprécié ou non, ne saurait être une brute quand il est de la trempe de Jan Steen, et les peintres hollandais doivent avoir été de fort honnêtes gentilshommes. Le poitrail de Steen, fait par lui-même, et que possède le musée d'Amsterdam, est tout à fait significatif. On y voil un homme de bonne mine et de bonne mise, vêtu correctement et sévèrement de noir, avec un rabat bien
ÉCOLES FLAMANDE ET HOLLANDAISE
blanc; un visage 1res bon et quelque peu narquois, avec des veux d'une grande finesse, un demi-sourire qui ne cache pas quelque mépris pour les hommes, el
JAN STEEN. — LA DANSE DU I. Il I l I
à tout prendre l'aire! l'allure d'un homme qui juge de très haut les choses et les gens. Quant aux déformations caractéristiques qu'amènenl le rire, la fureur, la béatitude, et autres expressions physionomiques sur lesquelles Steen lai-ail mille variations quand il se logeait lui-même dans quelque coin de ses tableaux,
il faut être bien naïf ou bien peu raisonneur pour les considérer comme des portraits révélateurs et des documents sur ses propres mœurs. Sans doute Steen s'est représenté dans ses réunions joyeuses où « comme les vieux chantent, les