LE VIEILLARD MALADE
jeunes sifflent », ainsi que disent le proverbe et le titre; et dans ces réunions plantureusement patriarcales, il a aussi représenté sa femme. Margaretha Van Goyen, qui était une belle et accorte personne, et aussi leurs enfants, et leurs vieux parents, et la voisine, et le chat, et le chien. Tous tiennent leur partie dans
ÉCOLES FLAMANDE ET HOLLANDAISE
le-concert, tous les êtres raisonnables font de leur mieux, bourrenl des pipes les femmes aussi, cela va de soi) sifflent, flûtent, entonnent. Les enfants parfois sonl
JAN STEEN. — LA l'EIlHCCHE.
houspillés, comme dans la Fête de Saint Nicolas ce petit nigaudinos déjà grand qui redoute les taloches devant qu'elles ne soient lancées. Mais vous serez plus prudent de ne voir dans tout cela qu'une conception et non pas une confession do Jan Steen. Molière, pour le reprendre une dernière fois, taisait les plus ré-
jouissantes folies sur la scène, les « charges » les plus bouffonnes; cela ne l'emp.êchait point dans la ^\^\ d'être le Contemplateur, l'homme un peu triste que Boileau ne reconnaissait plus sous le costume de Scapin. La scène d'un grand peintre du comique, qui se prend et prend son entourage pour modèles et prétextes largement interprétés, ce n'est pas sa vie, c'est son tableau.
A côté de ces admirables peintures de la vie, telles que, au musée d'Amsterdam la Fête du Prince, la Fête de Saint Nicolas, le Charlatan, la Danse du chat, la Joyeuse famille; à La Haye, la Famille de Stcen et les Mangeurs d'huîtres, un des plus rares de couleur; à Bruxelles les Raccoleurs, la Fêle des Rois, l'Offre galante ; à Anvers, la délicieuse Noce de village dans une auberge ; à côté de bien d'autres pages de ce genre, toutes abondantes en épisodes amusants, en mouvements justes et en accessoires aussi bien touchés que les ensembles sont logiques et cohérents, on rencontre des pages d'une comédie tout à fait fine et pénétrante, et même une ou deux d'attendries, puis des tableaux d'histoire, mais d'histoire comprise à la Steen!
Parmi les pages délicates d'un comique très légèrement indiqué et d'un aloi exquis, on ne saurait rien citer de meilleur que les deux Jeunes malades, des musées de la Haye et d'Amsterdam. L'intéressante malade que celle de La Haye, couchée languissamment, et. jolie dans sa camisole rose! Le médecin assis près d'elle, se retourne vers la mère qui lui apporte nue lampée de vin blanc dans un beau verre. Il est flatté de celle attention, el lui qui n'est pas malade — pas plus que n'est peut-être sa jeune cliente — cela va le mettre en verve pour dicter une belle ordonnance. Et la futée patiente que celle du musée d'Amsterdam (ancienne collection Vander Hoop)etle joli tableau, régal de couleurs exquises et de fines expressions: la jeune fille en jupe de suie jaune et corsage de velours gris violacé, bordé d'hermine, est assise dans un grand fauteuil rouge, la tète appuyée sur un oreiller que supporte la table. Le médecin, vêtu de noir, campé et magistral ni plus ni moins (pie le Philippe IV île Vélasquez, soitdil sans offenser le moins du monde Sa Majesté, mais sans flatter exagérément le peintre hollandais, tâte le pouls, réfléchit et disserte. Si vous voulez savoir comment Steen atteint le comique le plus subtil, voyez les yeux brillants et malins de celle élégante el fiévreuse petite personne, l'air demi-philosophique et demi-pédant de l'homme de l'art. Cela procède par nuances imperceptibles el ne se définit pas.
Souvent, sur ses chères petites pancartes humoristico-morales, Steen inscril cette devise: « A quoi sert ici la médecine? c'esl le mal d'amour. » Parfois il remplace la sentence, lorsqu'il dépeint ces sortes de consultations, par un tableau allégorique accroche à la muraille et faisant partie du mobilier, mais indiquant assez clairement à quoi rêvent ses jeunes tilles. Dans la peinture de La Haye, c'esl un bel Enlèvement de Déjanirel
La note gracieuse et tendre se rencontre aussi chez Jan Steen, disons-nous,
et à la façon dont il l'a traitée, on a le droit de penser que ce moqueur devait avoir de bien jolies réserves de sentiment, pour lui et ceux qu'il aimait bien. Qu'il ait eu le sens de l'élégance, cela ne fait pas de doute lorsqu'on regarde la petite malade du musée d'Amsterdam, ou la Leçon de musique de la National Gallery, une chose aussi raffinée qu'un Ter Borch, ou que le plus fin Metzu, et éclairée, soit dit en passant, aussi bien que par Pieter de Hooch lui-même. Quant à la tendresse, elle se lit à livre ouvert dans la toile si belle du musée de La Haye, la Ménagerie, ou pour mieux dire, la Basse-cour, où l'on voit parmi ses poules, ses canards, ses pigeons, ses deux vieux serviteurs dont un vieux nain bancal, une fillette vêtue de blanc éblouissante et mignonne, une sorte de petite reine, assise sur les marches de la villa, et faisant boire un agneau, ('."est bien une peinture qui compte parmi les plus doucement intimes et les plus caressantes de cet art d'intimité.
Mais quoi, n'avons-nous pas à Londres, vu l'an dernier à l'exposition des maîtres anciens à la Royal Academy, un Steen pieux et simple, le Bénédicité de la collection Charles Morrison, un Steen à la couleur austère, au sentiment élevé et vraiment touchant, où l'harmonie est de noir, de brun et de gris, sauf une toute petite note rouge. Une femme est assise à table avec son enfant sur les genoux, et son homme est là aussi, le chapeau à la main: à la muraille est la pancarte coutumière avec une petite prière très bien tournée, qui demande simplement, l'amour de Dieu, point d'excès de richesse, et une vie sans tache; et tout cela est aussi simple, aussi sérieux et aussi attendrissant. — que bien peint.
Étonnez-vous donc que Steen ait aussi, dans son universalité d'esprit, dans sa mobilité d'impression, abordé parfois quelques tableaux d'histoire et s'en soit tiré avec beaucoup d'intérêt, comme dans le Renvoi d 'Affar, ou les Noces de Cana, à Dresde; le Samson prisonnier des Philistins, au musée d'Anvers, avec sa foule huilante et grimaçante, ameutée contre le héros prodigieux. Sans doute ce n'est pas là le Steen qui nous arrêterait le plus longtemps, mais il contiendrait encore plus d'une révélation.
Ils sont nombreux, depuis Reynolds jusqu'à Thoré, ceux qui ont contribué à le montrer sous son jour véritable et non comme un plaisantin bien doué. .Mais il arrête les plus simples parmi les passants et il les ravit sans qu'ils s'en rendent compte, par sa couleur rare, son fort dessin, son esprit varié et dominateur jusque dans l'extrême bouffonnerie. Et pourtant la foule se défie ordinairement de ceux qui ont de l'esprit; elle croit volontiers qu'ils se moquent d'elle. On va à Steen sans penser à cela, on rit toujours, sans démêler toujours la leçon, et en subissant l'ascendant de l'art, qui est parfait.
Considérez donc Jan Steen non pas comme un homme très amusant, mais comme un très grand homme, et vous serez dans le vrai.