TÉNIERS. — TENTATION DE SAINT ANTOINE
amusé les autres, d'avoir tiré de sa propre nature une très jolie formule quitte
à larépéterà satiété), pour l'appliquer au retapage de très vieilles histoires, enfin de sauver le manque d'invention et de conviction véritables parla touche la plus étincelante, la plus séduisante et la j>Ins légère que l'on puisse imaginer. Voici qui est un Téniers plus ressemblant, moins flatté, il est vrai, que le Téniers grand peintre de mœurs. Nous ne disons pas que Téniers n'ait pas été un observateur des objets : il faut les observer très bien pour les si bien peindre ; mais l'observation est un luxe, et noire peintre a été vraiment bien honnête de se
TtMEBS.
LESKAST PRODIGUE.
l'offrir, quand il pouvait si aisément s'en passer. Parcourez les campagnes flamandes : les costumes ont changé, mais le type des races ne s'altère guère à la si brève distance d'une couple de siècles. Vous verrez de grands el beaux gaillards, des femmes solides et diaphanes en même temps : vous verrez aussi des êtres gris et unis, guère plus dégrossis que le bloc de charbon ou la molle de terre. Vous aurez encore le ravissement de rencontrer la Vierge au front bombé, à l'œil clair, à la lè\ re roulée qui semble avoir descendu paisiblement d'un cadre de Memling pour nous rappeler que pas plus que les laideurs humaines, les humaines beautés ne changent sous les apparences de mode, vite dissipées pour l'esprit généralisateur. Vous rencontrerez dans la rue ou à travers le
ECOLES FLAMANDE ET HOLLANDAISE, pays la répétition bourgeoise des anciens grands personnages,
à la (ière
ADIIIAN BROUWKR. — LE J OU L l H DK VIO
stature, au regard hardi, au front cane an menton volontaire, nobles sans titres et héros sans occasions, et celle apparition ne vous fait que trop \ ivement
souvenir que l'âge du parapluie a depuis longtemps succédé à l'âge de l'épée. Mais nulle part vous n'apercevrez la systématique assemblée de macaques de Téniers. L'on conçoit assez aisément que Louis XIV. qui était fort connaisseur en hommes, n'ait vu en eux que des « magots ». Toutefois comme le roi n'était. pas aussi bon connaisseur en peinture, il poussait la critique trop loin. Nous ne nierons pas que les paysans de Téniers soient des magots, mais nous demanderons qu'on ne les décroche pas, car ils sont souvent délicieux.
In très bon Téniers, c'est-à-dire pas un de ces Téniers de commerce, une de ces faibles répétitions ou même de ces évidents pastiches qui infestent les
A D R 1 A N BROC W S I! . — I, o R M K i: R .
musées, un très bon Téniers comme la Chasse au Héron du Louvre, ou la Tentadon de saint Antoine du musée de Bruxelles, ou encore la Kermesse flamande n H,., du même musée, voilà des fêtes pour wu\ qui aimenl la bonne peinture, spirituellement touchée, el qui semble pétrie de pâles d'ambres multicolores. Celle Chasse auhéron, d'une harmonie grise si fine, d'une si large composition, avec ses oiseaux qui sont dignes des meilleurs moments de Jan Fyt, son paysage que Rubens ne refuserait pas de signer, ses chasseurs si justes de mouvement, si bien à leur action, c'est un tableau excellent. On l'a placé du côté sacrifié de la galerie et le public le néglige volontiers pour les toiles où pour lui réside le seul Téniers qu'il connaisse, celles où l'on bourre des pipes et où l'on expulse sans effort et sans cérémonies la boisson non assimilée. Mais
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ce serait la toile qui nous mettrait au contraire sur la trace du vrai Téniers, du peintre très distingué, grand seigneur, sceptique, et fort indifférent dans le fond mais non pas à la bonne matière de peinture.
C'est par cette finesse de matière qu'un tableautin de lui, même lorsqu'il est né-
gligemment barbouillé du bout du pinceau, el peinl par cœur, se -aine encore : mais ce ne sont pointlà deschoses don) il faille faire trop de cas ;Ie rire desbadauds a plus fait pour leur célébrité qu'un arl véritable, et il est bon de faire un grand choix dans cette profusion. Lorsqu'on tombe en revanche sur des toiles comme
celles que nous avons citées, ou encore comme la grande Kermesse de Munich, autrement dit la Foire de Tlmpruneta, ou bien comme le fin et un peu archaïque
A I) Il I A N B B 0 U W E H . — Il D V E 1RS.
tableau des Œuvres de la Miséricorde, du Louvre, ou encore, à Dresde, comme tel pelit tableau gris délicieux, le Corps de garde, je crois, c'est un régal bien plus grand que celui du comique assez médiocre en somme et fort à Heur de
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scène qui a tant fait pour la réputation universelle du peintre. Comment ! étant infiniment moins philosophe que le grand Jan Steen qui va bientôt être étudié, étant même plat et superficiel à côté de lui, il esl malgré cela, ou à cause de cela,
heaucoup plus populaire. 11 est vrai qu'on le voit infiniment plus abondant el qu'il n'est rien de tel que de produire. De Téniers vraiment comiques, c'est-àdire d'un comique observé, humain, profond, nous n'en connaissons guère, mais nous en connaissons en revanche quelques-uns de fort drôles, et de tous le plus, l'étonnant Charlatan ou Dentiste (n° 1080 du musée de Dresde.
Au reste, chacun peut choisir suivant son humeur dans le vaste « assortiment » qu'a laissé le peintre, de Kermesses et d'Intérieurs de cabarets, de Corps de garde et de Tentations de saint Antoine, saint Antoine tenté seulement par les sorciers septuagénaires et les animaux bizarres, ou encore par la même troupe, renforcée de la jeune et dangereuse créature élégante et burlesque qui se rencontre entre autres dans le tableau de Bruxelles. Enfants prodigues ou Cinq sens, et jusqu'aux toilesmoins heureuses où, comme dans la série de la Gérusalemme liberata du musée de Madrid, il s'est essayé à l'histoire ou à la grande fantaisie, c'est toujours la même absence de toute humanité véritable et la même merveilleuse
F . Ll U C H A T E L .