ANNIBALE CARRACCI. — PI ETA
Grâce aux Carrache, la vie se concentrait à Pologne, el ce fut le centre d'art el d'enseignement d'où rayonnèrent les peintres sur le reste de l'Italie épuisée.
Ron I Naples furent des centres de production, d'activité et d'intrigue,
plutôt que des centres d'art proprement dits. En réalité, il n'est même plus nécessaire, à partir du xvïi' siècle, de l'aire la moindre distinction d'écoles, puisque toutes les écoles dorénavant se ressemblent, ou du moins ne sont séparées que par des différences tout à l'ait insignifiantes, d'inlérèl parfaitement secondaire.
Les Carrache, par leur naissance, étaient encore des hommes du xm" siècle, et ils l'ont même de très peu dépassé; ils n'ont l'ail que voir commencer le wii', mais en réalité leur art ne représente pas moins la naissance du xviic siècle que l'épuisement du xvi°; c'est donc leur l'aire encore plus d'honneur que de les classer comme les premiers peintres du xvne siècle.
Lodovico Carracci (1555-1619) fut le chef et le fondateur de l'école. Avant lui, les mailics influents à Bologne avaient été Bagnacavallo 1484-1542). de
qui nous avons parlé plus haut, et Prospero Fontana loi 2-1597), et ces artistes secondaires ne laissaient guère alors prévoir la destinée de Bologne. Prospero Fontana était un peintre de pratique, produisant imperturbablement sa quantité déterminée de chefs-d'œuvre par an, et enseignant à ses élèves comment il fallait s'y prendre, ('."est à son atelier qu'entra Lodovico Carracci ; mais il se montra bientôt récalcitrant à cette méthode, et dans un milieu où l'on ne tenait aucun compte de la nature, il se mil à l'étudier du mieux qu'il put, méritant, de la pari de ses camarades, l'ironique surnom de Bœuf, par allusion à sa patience et à sa lenteur. Il quitta l'atelier de Fontana pour se rendre à Florence. Qu'y pouvait-il trouver, sinon encore plus de tendance, chez les imitateurs dégénérés de Michel-Ange, à travailler de chic et d'après des formules faussement formidables? Élève errant, il va ensuite à Panne, puis à Venise. Le Corrige (Hait un modèle dangereux pour un artiste aussi dérouté déjà, car le Corrège a raconté délicieusement ses rève> à pi'Ojws de la nature. el lorsqu'il a peint la nature toute pure, comme dans VAntiope, il est inimitable. Quant au Tintoret, à qui Lodovico eut l'idée de s'adresser, autant prendre des leçons de modération d'un torrent. Car c'était un esprit modéré et respectueux, au fond, que celui de Louis ('-arrache ; ce n'était même que cela. Et il avait encore plus foi dans les maîtres que dans la nature même, dans les grands noms que dans les grands faits. C'est là ce qui explique pourquoi il s'éloigna tant du naturel, tout en ayant voulu ou cru étudier si attentivement la nature. Il la vil à travers la façon dont les maîtres l'avaient vue, et ce fut toute la raison d'être, toute la gloire momentanée de l'école qu'il fonda, et aussi tout ce qui fait à nos yeux la faiblesse et l'inutilité de celle école.
Lodov ico Carracci en retournant dans sa \ ille de Pologne fonda celle célèhre académie des Incaminati des gens en route, des désireux de progrès) pour la direction de laquelle il s'adjoignit ses den\ cousins, les frères Agostino U'i.'iH- 1601 et Annibale Carracci I .'iliU-l un!» . La hase de la doctrine enseignée aux ('■lèves de celle Académie était qu'ils devaient s'efforcer de réunir la puissance de Michel-Ange, la pureté de Raphaël, la \xv\vr du Parmesan, et encore bien d'autres choses. Si c'eût été encore en esprit qu'ils recommandaient ces modèles, tant pis pour ceux qui s'y seraient cassé les reins, mais c'était à la lettre, et dans ces conditions, il devenait aisé de faire un chef-d'œuvre. Il suffisait d'amalgamer les formules. Ou'on imagine un enseignement de nos joins qui nous recommande de dessiner comme Ingres, d'emprunter à Delacroix ses formules de coloris, et de joindre à cela un peu de l'élégance de Walteau. tout en composant à la manière de David, et l'on aura une idée de ce que valait l'enseignement des Carracci, et des fruits qu'il pouvait porter. Mais n'est-ce pas là. tout vif, noire enseignement officiel, et l'Académisme que les Carracci avaient fondé ne s'est-il pas manifesté sous celle forme à toutes les époques :
ÉCOLE ITALIENNE
l'imitation littérale des styles au lieu de l'étude raisonnée el intelligente des méthodes?
Le fondateur de l'école en conservai! la haute direction. Agostino, bel espril, lettré, écrivain, parleur infatigable, faisail des discours el des théories sur
l'art, et Annibale était plus particulièrement chargé de l'enseignemenl du dessin. Nous a\(ins au Louvre quelques dessins de lui très significatifs el que l'on ne saurait trop recommander devoir, non pas pour les prendre comme modèles, mais parce qu'ils sonl curieux en eux-mêmes. Ce sont des Académies » au vrai
sens du mot, degrands dessins de professeur, <[iii se souvient de Michel-Ange, et qui traduit ses réminiscences, avec une main souple et exercée, mais sans âme. Le dessin ainsi compris est une correcte calligraphie, une écriture froide et bannie, qui de maître en élève, et d'élève en élève ne peut plus aller. qu'en s'affaiblissanl el en s'amollissant.
Quanta la peinture de Louis ('.arrache, elle est ce qu'on doit attendre d'une école où se font de tels dessins, souple, savante el affectée. Étudiez, si vous en avez la bonne volonté, ses plus célèbres œuvres, sa Nativité de saint Jean- Baptiste, à la Pinacothèque de Bologne, les peintures dont il a couvert des plafonds de palais, des murailles de monastères, les tableaux que possèdent la plupart des musées étrangers, notamment celui de Dresde qui en est tort riche (Y Assomption, des Saints, etc.); toujours, ce sera la même sensation : vous constaterez que ce professeur savait parfaitement peindre, cela ne peu! être contesté, et c'est pour cela que ces peintures ne seront jamais complètement condamnées, et même qu'on y reviendra de temps en temps, mais qu'il ne savait pas émouvoir, que son expression était pauvre, parce que forcéje el factice. Aussi, pour nos yeux d'à présent, et pour nos esprits qui n'épousent plus les luttes oubliées d'écoles, les maniéristes, auxquels s'opposaient les éclectiques de l'atelier des ('.arrache, ne diffèrent guère de ceux-ci.
Nous en avons dit assez pour ne pas analyser plus longuement l'école bolonaise et entrer dans de détaillées biographies et des énumérations d'œuvres. \-oslino Carracci l'ait moins grande ligure, comme peintre, que son cousin et que son frère, mais c'est un artiste intéressant, et un graveur remarquable. Tout comme les anciens florentins, il lit en partie son éducation chez un maître des arts du métal, puis chez Prospero Fontana, et chez des artistes aujourd'hui bien oubliés, Domenico Tibaldi, Cornélius l'.orl, et c'est chez ce dernier qu'il devint habile graveur. N'est-ce pas un titre de gloire, plus important que bien des tableaux discutables, que d'avoir gravé la Crucifixion du Tintorei de façon à mériter l'approbation Aw maître lui-même? Agostino est un type fort curieux d'artiste universel, mais non plus à la façon des grands hommes que nous avons vus au w et au xvi' siècle : son universalité s'exerce moins dans le sens technique et scientifique, que dans le sens littéraire : il est écrivain, poète, musicien. L'art commence à se complaire dans les théories el dans les mots.
L'Académie des Carracci avait été ouverte en 1589. En 1600 Annibale fui appelé à Rome par le cardinal Odoardo Farnèse pour décorer sou palais. Agostino l'aida dans ces travaux, mais bientôt ils cessèrent de s'entendre et \gostino se fixa à l'arme, où il avait été appelé par le frère du cardinal, le du Ranuccio, et où il mourut. Outre la part importante qu'il prit à la décoration du palais Farnèse, et autres grands ensembles, il a produit bon nombre de
DOSIENI 0 ZAMPIERI. — COMSIC.NION DE SAI.NT JKHOS1K
peinture dont la plus appréciée est une Communion île saint. Jérôme, au musée de Bologne.
Beaucoup plus abondant que les deux autres a été Annibale, et par certains côtés encore aujourd'hui, très séduisant. Après tout, ils sont charmants ces deux tableaux de la Pêche et de la C 'huxxe que nous avons au Louvre. Le paysage en est fort varié et les personnages divertissants, bien peints, galants avec une certaine lourdeur, mais tout cela fait un ensemble « de genre » que l'on peut goûter à la condition de le prendre pour ce qu'il est. D'ailleurs les paysages d'Annibale Carracci ont trouvé grâce, et c'est bien le moins. Mais ne sont-ce pas aussi deux choses pleines de saveur que ces deux mythologiades rehaussées d'or, que possède la National Gallery ? Un peintre de Pompéi les eût signées. Et nous noterons en passant qu'il y a plus d'une analogie entre ces deux décadences, entre les peintures pompéiennes et les bolonaises. Il y aurait même de fort intéressants et piquants rapprochements à faire, mais le sujet n'est pas de mise ici ; contentons-nous de le signaler, soit qu'il tente quelque curieux, soit que nous ayons un jour le loisir de le reprendre.
Annibale se forma surtout par l'étude des œuvres du Corrège, mais lui aussi se régla sur le maître de Parme par les côtés que nous admirons le moins ; puis il alla à Venise; mais Titien était mort et la décadence était née. Les peintures du palais Farnèse furent son œuvre capitale, et elles ont engendré en grande partie la peinture décorative française du xvir" siècle. Après ces grands travaux, où il fui assisté, comme nous l'avons dit, par Agostino, puis aussi par un élève, alors tout jeune, de l'Académie bolonaise, le Domenecchino, il ne produisit plus que fort peu. En résumé, on ne peut se passionner pour les Carracci mais il est imprudent de les condamner au moins sans les connaître, et de toute façon ce sont des types fort intéressants, et qu'il serait amusant pour un historien de faire revivre, après qu'ils ont si longtemps passé pour morts.
De leurs innombrables et médiocres élèves nous ne retiendrons que le pinpetit nombre possible, de ceux que l'on ne peul complètement omettre. Guido Reni est un des premiers en date (1575-1642). Les Carracbe recommandaient à leurs élèves de réunir en leur personne plusieurs grands peintres simultanément. Guido Reni les réunit bien, mais les uns après les autres. Son œuvre fut une série de changements, et l'on peut lui reconnaître au moins trois manières bien différentes. Dès qu'il \ a dans un musée trois tableaux de celui qu'au wii siècle on appelait avec grand respect le Guide, ce sont trois tableaux de styles différents. Voyez, au Louvre nous avons un 1res beau Saint Sébastien, une ligure parfaitement peinte et modelée, dan- ce style vigoureux que le Guide emprunta à un peintre dont nous parlerons plus loin, le Caravage. Unis ce sont diverses toiles qui semblent du Raphaël affadi, fatigué et énervé. Enfin,
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viennent des imageries vraiment insupportables, pour nos yeux du moins, par