BLEU
ElOUGE - VEUT BLEU
De plus, il y a une harmonie, très serrée, de lignes, qui accompagne cette rigoureuse harmonie de couleurs, que l'on ne pourrait d'ailleurs analyser qu'en présence du tableau même ou d'un schéma dessiné de ce tableau, ce que nous regrettons vivement de ne pouvoir l'aire. On verrait un autre exemple parfait du
balancement des masses, de l'ordonnance des belles lignes dans l'extraordinaire Juyement dernier, de l'Académie des Beaux-Arts, qui est, dans ses dimensions modestes, dans les proportions réduites de ses figures, figurines plutôt, hautes de quelques centimètres, une œuvre aussi importante, aussi grande que les plus grandes œuvres que nous avons vues et qui nous restent à voir, que le Paradis d'Orcagna, ou que le Jugement dernier de Michel-Ange. La division générale de cette immensité qui tient dans quelques pieds carrés est la suivante : Au centre et en haut le Christ au milieu d'une couronne d'anges ; à droite les sainls. à gauche les apôtres ; au-dessous un espace terrifiant en partie occupé par des tombes qui s'entr'ouvrent, en partie par la confusion commençante des damnes, qui se continue jusqu'à l'extrémité droite du tableau par la lutte avec les démons et l'enfer béant de flammes ; tandis que dans la partie gauche, la solitude bientôt fleurie et peuplée se change en une Jérusalem Céleste où les anges forment de délicieuses rondes, où les élus montent avec ravissement vers la Cité. Aucune mièvrerie dans tout cela, aucune douceur puérile, mais chaque personnage tellement grand en lui-même, chaque type si attrayant, si intéressant, que tout artiste peut les contempler isolément pendant de longs instants, puis revenir, étonné, à la beauté d'équilibre de l'ensemble.
Là-dessus une couleur soutenue, puissante, avec des délicatesses inouïes; en un mot, un des plus précieux tableaux du monde. EtFra Angelico en a produit ainsi des centaines qui sont conservés pieusement dans la plupart des grands .Musées : à Paris où se trouvent, outre notre œuvre capitale, les deux charmants panneaux du Martyre des sai?its Corne et Da?7iien,etde Salomé devant Hérode; à Berlin; à Londres qui possède un admirable Paradis', enfin aux Offices et a l'Académie des Beaux-Arts, où Florence ne peut compter ni estimer ses richesses!
Mais songez seulement à ce qu'on pourrait tirer des méditations et de leçons de nos trois œuvres du Louvre! Dans le Couronnement, nous n'avons même pas parlé des petits tableaux formant le gradin, la predella, où se révèlent comme en se jouant, la grandeur de style et le cœur exquis du bon peintre.
Nous aurons plus loin des occasions de revenir sur la symétrie des couleurs chez les Italiens du xv° siècle, et pour Fra Angelico, nous ne pouvons insister plus longuement sur ce point, tant il nous reste de choses à effleurer pour n'être pas avec lui trop incomplet. Mais comment oser même faire un choix .' Fst-ce sur les tableaux admirables de l'Académie des Beaux-Arts qu'il faut s'appesantir? Est-ce sur le cycle grandiose du couvent de Saint-Marc ? .Mais que nous resteraitil à dire d'Orvieto et de Rome? En "U'iité, lorsqu'on cherche à récapituler tout ce qu'il y a d'important dans cette œuvre, on demeure confondu et comme écrasé d'une bienfaisante stupeur. On est surpris également que pendant de si longues années, un pareil colosse, égal à Signorelli, égal à Raphaël, égal à
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Michel-Ange, n'ait été considéré que comme un doux et naïf enlumineur! C'est que les hommes, en général, sentent moins la grandeur dans la douceur que dans l'énergie.
One de réflexions vous ferez, que de sensations vous aurez, à Florence, en contemplant la partie triomphale de ce Jugement dernier que nous avons si brièvement signalé. Mais parmi plus de soixante peintures que possède l'Académie des Beaux-Arts, peut-être choisirez-vous pour sujet de vos admirations les plus hautes, outre ce Jugement dernier, la grande Deposizione, la Mise nu tombeau et les petits tableaux de la Vie de Jésus.
Cette grande Déposition de la croix est peut-être le tableau où le savoir du Fra se voit le plus à découvert, car les figures en sont grandes (à peu près la deminature), peintes avec un soin infini, et placées tellement de plain-pied avec le spectateur qu'il est dans la scène même, comme un assistant. C'est un triptyque libre, un de ces triptyques déguisés, où la division n'est indiquée à peine que par l'architecture supérieure du cadre. Au centre, c'est la Descente de croix proprement dite, les disciples descendant avec précaution le corps meurtri; à gauche, c'est la lamentation des femmes, Marie joignant les mains dans une douleur simple, des saintes préparant le linceul, Madeleine agenouillée et baisant le bout des pieds : à droite, c'est la douleur grave des hommes, contemplant debout virilement le supplicié, s'apitoyant sur la souffrance qu'on! pu lui causer la couronne d'épines, les énormes clous; seul un jeune disciple s'est précipite à genoux, tout près du tout jeune Saint Jean, presque un enfant, figure touchante au possible, quoique bien inutile secours aux robustes porteurs de son maître. Le paysage est, d'une \ ille crénelée dans la partie gauche, d'une campagne accidentée dans la partie droite, vrai et parfait paysage florentin, avec ses grands exprès et les multiples ondulations de ses collines; dans le ciel remplissant la partie ogivale, sont deux petits groupes d'anges affligés. Le corps du Christ, abandonné de vie, tout marbré des coups de lanière des tourmenleurs, est à lui seul une merveille d'exécution. Personne n'a mieux peint, plus exactement, plus savamment comme modelé et comme dessin, et on ne saurait trop faire ressortir devanl un tel morceau, que la nature et le métier n'avaient aucun secret, aucune difficulté pour ce peintre. Son savoir admirable, qui fait que rien ne l'arrête, qu'il est à même de rendre à son gré tout ce qu'il veut, les mouvements les plus audacieux, les plus naturels, les plus impétueux, les plus calmes, ce savoir, dis-je, est encore surpassé par la bailleur de la volonté, qui a créé une écriture, un style, aussi inimitables et aussi captivants.
Le modelé des têtes n'est pas moins extraordinaire; la punie du profil de Madeleine égale la ligne la plus pure de la plus belle statue grecque : les draperies sont d'une simplicité et d'un rythme non moins grands.
Enfin rien ne peut donner une idée de la couleur, que l'on pourrait aussi
ramènera une symétrie cachée de grandes sonorités, par exemple le bleu central de la robe du Saint Jean et les deux rouges de Madeleine et du disciple agenouillé. Mais quoique l'exécution soit éblouissante, on ne se sent presque pas le courage de relever des notes techniques, lorsqu'un aussi intense sentiment de draine domine dans un aussi riche décor.
De semblables remarques pourraient être faites à propos de cet autre chefd'œuvre, la Mise au tombeau, un tableau composé lihreinent.de la coupe à la fois a[ oins giottesque et la plus moderne, où la douleur est profonde, intense, mysbrieuse, s'échappant comme chuchotée, des yeux, des bouches, des poitrines d'une quinzaine de personnages tous agenouillés et penchés vers le corps raidi du Christ, étendu au pied de la croix, et cela dans un paysage incroyablement simple, une campagne solitaire et un long mur crénelé de ville.
Mais c'esl à chaque pas que de semblables beautés abondent dans celte suite modeste el sublime de la Vie du Christ, qui n'était autre que la décoration dune armoire de sacristie, el qui est une des images les plus poignantes du grand drame chrétien, uniquement poignante à cause de sa parfaite simplicité. On voudrait les énumérer tous, depuis celle Fuite en Egypte si humble et si pittoresque, la Vierge bleue montée sur l'âne au pas. el suivie do Saint Joseph en tunique jaune, portant le chétif bagage, jusqu'à ce Christ parmi les docteurs qui a servi de modèle pour le tableau d'Ingres au musée de Montauban ; depuis l'apitoyant Massacre des Innocents, jusqu'à la Cène ou au Lavement des pieds d'une grande force dramatique.
En toute occasion Fra Angelico montre cette sublimité, qu'il peigne un petit panneau comme ceux-ci, un grand tableau comme la Deposizione ou leCouronnement de la Vierge, ou enfin qu'il couvre une muraille comme il le fait à San Marco. Ou plutôt, il esl toujours à l'aise dans le sublime, et toujours grand dans les plus petites choses, il donne aux artistes d'à présent, si ambitieux, si bruyants, si \ ides, une terrible leçon de modestie, ou prononce sans le vouloir. leur terrible ef irrévocable condamnation..
La paix que l'on rencontre dans ce couvent de Saint-Marc est maintenant une paix de tombeau vide. Ce n'est plus qu'un musée après avoir été une ruche, un squelette après avoir été un organisme. Mais dan- les cellules (pic ne remplissent plus la prière ardente et le modique mobilier des moines, dans ces cloîtres et ces réfectoires qui ne connaissent plus que les allées et venues, souvent indifférentes et effarées, «les étrangers, demeure du moins le suprême témoignage de la vie laborieuse et contemplative de l'Angelico : sur les murailles est restée la parure des peintures, la finir de vie céleste qui par les couleurs el les lignes, sur le plâtre frugal, apparaît maintenant telle qu'elle apparaissait jadis. Là, dans le réfectoire, surgi! cette grandiose fresque du Calvaire. Vision inattendue pour celui qui n'avait jusqu'alors connu que les peintures de petite ou de moyenne
ECOLE ITALIENNE
dimension. C'est FraAngelico fresquiste, le Fra dessinanl d'une main vigoureuse
des ligures plus grandes que nature, et chacun de ces personnages faisant sa partie dans un concert de douleur déchirante, et cela toujours par les mêmes moyens, une couleur claire, un dessin d'une sérénité qui point ne se dément,