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GOZZOLI. — FRAGMENT DU CORTEGE DES MEDICIS

et s'émancipant : Andréa del Castagno formant l'iero délia Francesca ; celui-ci formant le gigantesque Signorelli qui sera le père auguste de Michel-Ange, et qui sera peut-être moins colossal mais au moins aussi grand; Verrocchio, influencé par Andréa del Castagno, sera le maître non seulement du délicieux Lorenzo di Credi, de Léonard de Vinci, qui jouera un rôle si extraordinaire, si surhumain; mais ce même Verrocchio sera le maître aussi de Pérugin de qui sortira complètement Raphaël; de telle sorte que de ce Florentin émanera tout ce qu'il y a de grand dans l'école lombarde el dans l'école ombrienne. Nous venons de voir que Mantegna avait contracté envers Paolo Uccello une sorte de dette filiale, et à son tour Mantegna exercera une influence considérable dans une grande partie de l'Italie du Nord. D'autres rattachements de moindre por-

lie. mais de curiosité non moindre, pourraient être notés, tel< qui' celui de Botticelli à Filippo Lippi ; de Fra Bartolommeo à Fra Angelico, en passant par Benozzo Gozzoli et Cosimo Bosselli. Mais ces exe m pics pourraient être multipliés à l'infini, et mais risquerions <Ic nous perdre non pas dans des Lhéories, dans des présentations de faits, mais dans les plus délicates nuances d'actions et de réactions.

Pour le moment, ce que nous avons voulu faire comprendre, c'est que nous sommes arrivés à une période décisive, caractéristique et passionnante au plus haut degré, une époque de travail, de bouillonnement, d'ardeur, d'acharnement cl de Force : c'est l'âge fécond où toul ce que l'on Fait porte un caractère de décision, d'intrépidité el de victoire, l'âge conquérant qui n'a plus tout à l'ailla toute première jeunesse, et qui n'est pas encore l'âge mûr. Après son enfance sublime au xiv' siècle, sa jeunesse radieuse dans la première moitié du xv° siècle, l'art italien atteint cet âge avec Gozzoli, Ghirlandajo, Verrocchio, Signorelli dans la seconde moilié. Après cela, tout admirable et toul surprenant qu'il soit en sa maturité incontestable du wi' siècle, il ne pourra plus qu'acquérir de l'expérience tout en perdant des illusions.

Benozzo Gozzoli, sans que nous avons besoin de développer plus longuement ces considérations, en donne la preuve, l'incarnation la plus frappante : c'est un des maîtres qui demeurent le plus heureusement partagés entre la fraîcheur des impressions et le progrès du savoir. Son rôle esl également 1res déterminé en tant que metteur en scène, inventeur de spectacles 1res nouveaux : il introduit dans la peinture une aisance, une animation, un mouvement tout particulier, el il se soustrait, le plus souvent, dans ses grandes œuvres, à la sévère symétrie de ses prédécesseurs et encore d'un bon nombre de ses contemporains. Il n'v a pas ici à rechercher si c'est un commencement d'acheminement vers un art plus anecdotique et par suite une légère diminution d'art, du moment qu'avec lui. par suite de ce parti, ou de celte vision, les résultais sont .1 u ->i entraînants el aussi brillants.

Sa vie esl 1res jolie et très simple; il naît à Florence en I i2o : parmi les maîtres de sa jeunesse est Ghiberti, l'orfèvre et le sculpteur des portes du Baptistère. Notons en passant, cl sans v insister autrement, car le l'ail est maintenant comme classique, cet apprentissage chez un orfèvre, qui sera un traiteommun à la plupart des grands peintres el des grands sculpteurs du w siècle, ou plus exactement l'étroite union de ces trois arts cl au>si le bon voisinage qu'ils entretiennent non moins fréquemment avec l'architecture. Quand on est familiarisé avec celle situation 1res spéciale des artistes, on comprend bien mieux, matériellement, l'art de Donatello, de Verrocchio, de Botticelli, de Ghirlandajo : cela explique la finesse cl la couleur de la sculpture, la précision extrême de la peinture en même temps que le brillant el l'accent du modelé,

ATTRIBUÉ A GOZZOLI. LE f R 1 0 M P II I Dl SAINT TUOMAS DAQL'IN.

la connaissance el l'invention de l'architecture dans les tableaux, enfin toute cette harmonie de Florence, harmonie prodigieuse de toute une ville, de chacun des monuments qui la décorent, de chaque partie d'un de ces monuments, et de chaque détail de ces parties, ou d'un tableau, d'une statue, d'un coffret, d'un bijou, avec la ville tout entière.

\près avoir été chez Ghiberti, Benozzo Gozzoli entre comme collaborateur dans l'atelier de Fra Angelico, donl il devient l'élève préféré, et qu'il accompagne et seconde à liome et à Orvieto. lia même, lorsque Fra Giovanni renonce à achever la décoration d'Orvieto, la velléité d'achever son œuvre et il fait une demande en ce sens ; mais la fabrique repousse ses offres: l'élève est alors trop semblable au maître, el par suite parait inférieur. Pourtant il ne se décourage pas. car l'enjouement, la confiance, un heureux tour de caractère, sont des traits essentielsde sa personnalité, el il trouve à Montefalco, dans l'Ombrie, un premier travail vraiment important el digne de lui : la décoration de l'église de Saint-François, où il retrace en douze fresques la vie de ce saint, dans une manière encore très voisine de celle de son maître (1450-1452).

Après ce premier succès, ce ne sera plus (pie triomphes, ou plutôt trois œuvres triomphales qui occuperont tout le reste de sa Aie: la décoration de la chapelle des Médicis au palais Riccardi, à Florence; la Vie de saint Augustin à San Gemignano : les peintures du Campo Santo de Pise. La dernière partie de sa vie, qui se termine en 1498, n'offre plus d'oeuvres de cette importance; mais après en avoir accompli de telles, on peut bien dire que l'artiste a mérité le repos.

Au palais Riccardi. ce n'est qu'une simple et peu spacieuse chapelle, un oratoire pour mieux dire, maisdont les murs sont couverts, de façon ininterrompue, du plus lin, du plus pimpant, gracieux cl joyeux spectacle, qu'ait produit l'ait florentin. Ici. Benozzo Gozzoli s'est entièrement dégagé de toute ressemblance avec son maître. Il est lui-même, c'est-à-dire un esprit délicat, gai. original, épris de fêtes luxueuses dans des décors dénature. Ce n'est pas Fra Angelico qu'il continue, bien que dans ses délicieuses figures d'anges il se montre aussi pur que lui, tout en étant toutefois un peu plus terrestrement séduisant. C'est Gentile da Fabriano, dont il semble qu'il ait rapporte d'Ombrie la tendance gracieuse et festivale, le goût des paysages accidentés, des costumeries luxueuses, des animaux spirituellement mêlés à l'action des hommes. Gentile da Fabriano ilniil il nous semblerait avoir encore accru la grâce el la richesse, si nous en jugions par ['Adoration des Mages de celui-ci. comparé au Cortège des Mages de notre Benozzo, sujet de la chapelle des Médicis; mais sur ce point ne devonsaous pas nous montrer un peu réservé, puisque l'œuvre la plus importante de Gentile a péri, et que c'esl celle-là qui aurail été le vrai terme de comparaison. Ceci n'esl pas puni' diminuer le mérite de Benozzo, car il n'y a pas à discuter

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contre sa séduction, (icntile n'a pas pu d'ailleurs agencer cortège plus ample et plus varié, créer paysage plus accidenté, plus ravissant, plus imprévu, incroyable promenade dont nous ne saurions nous lasser, dont nous ne saurions épuiser les surprises, si gaiement observées, si ingénieusement créées, décor à la fois capricieux et vrai.

11 suffit de rappelerquele Palais, depuis en possession de la famille Riccardi, avait été construit pourCosme de Médicis, et que c'est celui-ci qui commanda le travail à Benozzo Gozzoli et fut comme le héros de cette fête de peinture qu'il

BOTTICELLI. — VIBItGB ET J E S U S .

se donna. Ce Cortège des Mages est en efiel plulôl un cortège de la famile Médicis, Cosme, Laurent, splendidement vêtus et montés, entourés d'une suite immense, non moins splendide. Mais à quoi bon décrire cela? Comment dire la grâce des anges agenouillés de chaque côté delà fenêtre qui éclaire la petite chapelle, anges délicieux, exceptionnelle mélodie picturale, que Gozzoli avait peints, pour son plaisir d'abord, puis pour entourer une Nativité de Filippi Lippi ? Ces anges à eux seuls sonl une des créations les plus séduisantes el originales de l'art florentin ; ils en sont comme le sourire. Les exquis rehauts d'or qui de çà et de là viennent l'aire resplendir un costume, des bijoux, des armes, nimber les anges, pailleter leurs robes claires, sonl une grâce déplu- et

7i) HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTURE.

donnent à l'œuvre, en même temps que du précieux, on ne sait quelle gentillesse d'archaïsme et de joie.

Les fresques de cette chapelle avaient été peintes en I i59 et le succès en fui grand. Parmi les travaux que ce succès allai! lui valoir, viennent presque aussitôt les fresques de San Gemignano, commandées à Benozzo Gozzoli par un habitant de cette Aille Domenico Strambi, pour le chœur de l'église de San Agostino.

Ici la manière de Benozzo est sensiblement différente, ou sinon sa manière, l'esprit dans lequel l'œuvre es I conçue. Elle est devenue plus sobre et plus grave, el je ne sais si l'on peut attribuera l'atmosphère même de l'admirable petite Aille une telle et si visible modification de ce talent.

San Gemignano est comme Orvieto, Sienne. Assise, \re//o, Cortona et cinq ou six autres petites \illes. un des grands lieux saints de l'art italien, que ne recherchent pas avec avidité les touristes, mais devant lesquels s'inclinent plus pieusement, où méditent plus profondément les vrais fidèles... La petite ville, perchée sur la hauteur au milieu des belles et accidentées campagnes qu'elle domine de ses multiples et multiformes tours, de ses belles fours, San Gemignano aile belle torri, est demeurée telle, ou bien peu s'en faut, que du temps de liante, que du temps où Lippo Menimi traçait son admirable fresque dans la grande salle de son palais public, où Barna d'une main furie et naïve peignait les scènes de la Passion sur les bas côtés de sa cathédrale. Gozzoli, Ghirlandajo y passèrent et y travaillèrent plus tard, et la ville n'axait pas encore changé; et de noire temps elle a conservé son aspect de a ille du moyen à-e. avec ses restes de remparts, ses tours dont quelques-unes ont pourtant disparu ou se sont écrétées ; bienheureusement préservée du chemin de fer, de l'électricité, des modes, elle continue, au milieu de ses collines plantées de vignes el d'oliviers, à garder son grand air de simplicité' et de tristesse, de résignation plutôt. Les femmes, jeunes ou vieilles, descendent en causant vers la citerne à la porte de la ville; le soir les chariots rentrent traînés par les grands bœufs blancs haut encornés : les Ions s'empourprent anxieux du soleil qui se couche derrière les plus grandes hauteurs couvertes de sombres forêts; le dimanche, les hommes se rassemblent sur la place dans une loggia moins décorée que celle de Florence, mais d'un beau caractère d'âpreté rustique dan-, son absolue nudité'; ou bien encore ils demeurent à genoux à la porte des églises pendant les offices, à la porte de la collégiale où Benozzo Gozzoli peignait un colossal Martyre de saint Sébastien, à la porte de ce San Agostino où il inventait les tableaux delà Vie de saint Augustin. Ces hommes, ces femmes, regardez-les, puis regardez les peintures de Benozzo: ce sont les mêmes, ils n'ont pas changé : el les peinture-, à travers les ravages pourtanl relativement cléments des siècles, n'ont pas changé non plus, les fresques de Gozzoli semblant laites d'hier, les hommes

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robustes ël tranquilles à qui vous vous mêlez semblanl avoir été peints il \ a quatre siècles.

On uous excusera d'avoir esquissé cette silhouette de ville, si brève ci si incomplète que soit l'esquisse, alors que tant d'autres villes non moins importantes ue seronl pas même caractérisées d'un mot. Mais il est impossible d'avoir passé par San Gemignano sans conserver pour celle humble ville une particulière tendresse, car elle resplendi! d'art, et les témoignages ne me manqueraienl

lOTTICKLLI. — LA VIEBim; ENTRE DES SAINTF

point des heureux qu'elle a faits. La série de l'église San \gostino esl remarquable surtout par la composition, toujours naturelle et pittoresque, par la vie que le peintre a su mettre dans l'action de toute une scène comme dans celle du moindre épisode. Sainte Monique présentanl saint Augustin enfanl au maître d'école, saint Augustin enseignant la rhétorique à Rome, la morl de sainte Monique, saint Augustin sur la civière, autant d'admirables tableaux, que vient relever toul particulièrement le mérite d'un Benozzo Gozzoli tout spécial, un Benozzo portraitiste précis, merveilleusement physionomiste, el pourtant donnant à huis ces portraits vivants comme la vie, un style de

saisissant bas-relief. Chose étrange, contraste qui prouve mieux que quoi que ce soit la nature vraimenl spontanée, la vivacité d'impression du peintre, c'est que dans celle même église où avec la Vie de saint Augustin, il devance de vingt ans la précision, la noblesse de tournure de Ghirlandajo, il se montre avec la fresque de saint Sébastien intercédant pour la population de San Gemignano et la protégeant de la foudre, peintre naïf autant que savant, aussi naturellement archaïque, qu'au maître-autel il est l'historien exact et mouvementé de son temps. Si délicieuse que soit la chapelle des Médicis, si grave et si variée que soit la décoration de San Agostino à San Gemignano, ce n'était pas encore là que Go/./oli avait donné toute la mesure de sa force et de sa richesse de tempérament. C'est à Pise, dans le Campo Santo qu'il allait se révéler complètement et produire en même temps son œuvre la plus vaste et la plus souple.

Ici, ilreprenait, pour les combine? en une extraordinaire fête de l'œil, toul ce que la chapelle de Florence avait d'enjoué, de festival et de luxuriant, et tout ce que l'église de San Gemignano offrait de net, de solide et de vraiment vivant. Ce ne sont plus, bien malheureusement, et pour la plus grande partie, que ruines, que pâles souvenirs, ces vingt-deux grandes compositions que le biographe italien a pu à bon droit qualifier ftopera terribilissima. d?œuvre pour mettre en fuite toute une légion de peintres. .Mais quelles expressives ombres, quelles ruines éloquentes! Les lignes principales des compositions subsistenl tant bien que mal, des groupes admirables surgissent avec une vie toujours intense; le paysage, le décor, montagnes, treilles, vergers, villes, est un des plus beaux exemples de nature habitée qu'ail créé l'art d'aucune école.

La Vie de Noê, la Tour de Babel avec les Médicis assistant à la construction, et tant d'autres scènes si célèbres ne l'ont pas à coup sûr pâlir les grandioses fresques antérieures de Spinello d'Arezzo, d'Orcagna (si c'est lui), d'Antonio Veneziano, et des autres sévères peintres du xiv" siècle. Mais ce que l'on peut dire, c'est qu'à côté du toujours poignant et écrasant Triomphe de lu mort, les fresques de Benozzo Gozzoli demeurent comme un splendide Triomphe de lu vie!

Benozzo, partie telles œuvres, n'a pu manquer d'exercer une influence considérable sur l'art de son temps, que l'on juge bonne ou mauvaise celle influence qui pouvait pousser vers l'anecdote et le spectacle superficiel les artistes qui n'avaient pas ses dons abondants e1 son charme tout exceptionnel. Mais il ne semble pas avoir exercé d'influence directe, formé des artistes pouvanl le continuer; il a plutôt exercé une influence diffuse, el parmi ses élèves proprement dits le plus digne d'attention est Cosimo Rosselli, peintre agréable, mais un peu dépourvu «le caractère.

Cosimo lîosselli (I 139-1507) avait été partagé entre renseignement candide, archaïque, un peu routinier des Bicci, et l'enseignement plus entraînant, plus naturaliste de Benozzo. Il ne sut jamais opter complètement pour le second

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couranl qui L'entraîna, mais il ne croyail plus suffisantes les formes auxquelles il demeurail toujours vaguemenl attaché. Ses œuvres les plus franches el les plus importantes demeurent les compositions qu'il exécuta dans la Chapelle

UOTTICELLI.

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