LE PÉRUGIN. — ASCENSION DE J ES US-CHRIST
el colonnes. Cela pourrai! paraître vide m l'artiste n'avait pas avec tant d'habileté fait usage de la lumière et modelé la clarté. Dans l'arcade du centre s'érige la croix, el au pied de ce crucifix est agenouillée, les main-, jointes, .Madeleine velue de bleu et d'un manteau rouge doublé de vert. Mans l'arcade de droite sont sainl Jean debout, vêtu de violet et de rouge, relevé de vert, et saint Benoit, agenouillé ; dans celle de gauche sont, symétriquement par rapport à ce
groupe, la Vierge debout, e »ir el violet, et saint Bernard à genoux comme
saint Benoîl el connue lui dan- sa robe de moine. Toutes ces ligures sont peintes en Ions clairs, comme sciaient de véritables tons de peinture à l'eau, car même la robe noire de la Vierge a une transparence telle qu'elle ne semlde guère plus sombre que les autres tons: or toutes ces silhouettes claires s'enlèvent sur le paysage d'une étonnante variété et légèreté qui représente un lac aux alentours accidentés, des arbres aux grêles et lins panache-, une ville construite sur la rive. Le merveilleux lac Trasimène que Pérugin ne pouvait ne pas aimer, el avait souvenl étudié pour la beauté de ses aspects, les riches et délicats jeux de lumière qu'il offre avec tant de variété' le malin et le soir, peut avoir fourni le thème ou les réminiscences de ce paysage. Ainsi le Pérugin est excellemment doué comme coloriste clair, comme maître en la perspective aérienne. In autre Ire- bel exemple, mais à ce point de vue seulement, car pour le reste le dessin offre au contraire un échantillon <\r> défauts de noire artiste, esl ce Saint Sébastien récemment entré au Louvre, d'une forme el d'un caractère si maniérés, mai- -e détachant en clair sur un paysage et un ciel d'une -i parfaite limpidité.
I.e triptyque de la National dallerv achèvera de nous renseigner sur d'autres séductions du Pérugin, les séductions personnelles de -on écriture et de son expression. La Vierge adorant V Enfant Jésus l'orme le panneau central: un ange présente l'enfant a la mère en adoration, et trois anges chantent dan- le ciel: sur le- deux ailes -oui peints, d'une part, l'archange Raphaël avec Tobie, de l'autre l'archange saint Michel. Ce triptyque, où domine une harmonie bleue, d'un bleu intense, doux, profond, comme velouté, est un de ceux où s'affirme le mieux le don -i raie que possède Pérugin : celui d'avoir inventé \\\\ type de grâce ci de pureté qui ne -oit poinl banal, el que personne m' puisse plus reprendre sans plagiat. Te n'est pas un type de beauté peut-être, que celui de
ces \ isages r I-, au front légèremenl bombé, aux veux écartés du ne/ court et
lin. à la bouche petite et arquée, au menton Ires arrondi, aux pommettes larges, mais c'esl un type d'agrémenl sans contredit, et type qui, si souvent répété qu'il soit, fait penser plutôt à un cachet qu'à uni' monotonie. VA le Pérugin, pour ces figures, varie imperceptiblement mai- toujours avec beaucoup d'élégance, des attitudes gracieuses, des tète- qui -e penchent tendrement; des attentions aimables et sérieuses fixées sur vous; des mains qui se joignent par
LE PÉROGIN. — ASSOMPTIO
le bout des doigt-, ou <[iii tiennent, enlacent, avec de délicates précautions; des jambes graciles et bien campées, comme celles de ces Archanges et de ces Saint Georges; des élans fervents de jolis anges marchant dans les nuages, enfin toute une séduisante spontanéité dans la douceur et dans le sourire discret des yeux et des bouches, dans l'abandon des mouvements. Il est difficile de définir cela, de dire pourquoi cela charme, car ici ce n'est plus la science seule qui est mise en œuvre, c'est le don.
Aussi arrive-t-il que lorsque l'œuvre est trop hâtivement ou trop indifféremment exécutée, et qu'il n'en demeure que ce charme, il peut devenir superficiel, fatigant comme une formule ; mais quelque parti pris que l'on ait contre lui «'est une simple question de goût personnel et de tempérament), l'on ne peut nier qu'il reprenne toute son intensité et tout son prix dès que l'attention du peintre a été excitée, et que son amour est revenu.
Voilà donc à grands traits analysés la carrière et les mérites trop méconnus du Pérugin. Cette carrière, quoiqu'elle soit mélangée de commerce et d'art. offre assez d'art pour qu'on la juge des plus belles, puisqu'elle a produit d'aussi importantes œuvres, et rien n'empêche de dédaigner le reste pourvu que l'on maintienne au premier rang ce qui y a droit. Nous n'avons signalé en somme que très peu des œuvres où le Pérugin s'est montré sous son plus excellent aspect, car nous voulions simplement à travers elles rechercher les caractères de son talent. Mais pour n'être pas trop incomplet, il faudrait au moins ajouter encore une courte liste :
La décoration du Cambio à Pérouse forme une œuvre très à part, séduisante et caressante comme ensemble de fresques, d'un caractère élégant. chevaleresque, passablement maniéré, d'un goûl décoratif parfois un peu pauvre el grêle, mais contenant en somme, parmi toutes ces ligures de héros, de prophètes, de sibylles, ces médaillons allégoriques des Planètes, quantité de morceaux charmants. Parmi les tableaux, au palais Pitti, la Descente de croix, non moins importante que celle que nous avons analysée : à l'Académie des Beaux-Arts, la grande et riche Assomption, le Christ au jardin des Oliviers; à la Pinacothèque de Pérouse, un superbe Couronnement il/' lu Vierge, avec les dou/e apôtres dans le bas du tableau, puis un Saint Jean prêchant, entre ipiatre saints : enfin des Madones non moins remarquables, à la cathédrale de Pérouse. à la Pinacothèque de Bologne, au musée du Vatican, aux musées de Munich, de Londres, de Berlin, de Vienne, nous montreraient, avec de riches couleurs. de belles trouvailles, les hauts mérites que nous avons cherché à faire reconnaître au Pérugin. Dans toutes on verrail le peintre savant, le paysagiste habile ei varié, l'artiste très souvent supérieur au triple point de vue du coloris, du modelé et île l'expression sinon toujours de la grandeur du style, et cela peut bien faire oublier les Madones trop redites, ou les tableaux trop négligemment
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peints comme ce Combat de la Chasteté et de F Amour, d'ailleurs si curieux, que nous avons au Louvre, el dont Isabelle d'Esté reprochait vivement à l'artiste
l'exécution hâtive. De vrai, >i on compare ce tableau aux deux allégories de Mantegna, ou même au tableau de Lorenzo Costa que nous possédons aussi, et
lu
qui formaient avec lui la décoration du cabinet de travail de cette illustre princesse, on doit avouer qu'il leur est franchement inférieur en facture sinon en invention. Et pourtant il demeure si amusant, si indicatif d'un goût d'époque,
PINTUIUCCHIO.
PICCOLOili.M PRESENTE AU ROI JACQUES D ECOSSE.
si prestement fait, qu'il parait difficile de croire que le Pérugin n'ait pas pris plaisir à le peindre et à le laisser comme il est.
Lorsqu'on ^isilc pour la première fois les musées de Florence et de Pérouse, il esl impossible de n'être pas frappé de la considérable dette contractée envers le Pérugin par Raphaël; celle impression est si forte, si \i\e qu'il faut plus tard beaucoup de réflexion et d'attention pour distinguer ce que l'élève apporta personnellement, et les traits par lesquels il fut lui-même. L'on ne commence vraiment à s'en rendre compte que devant les fresques du Vatican, mais n'est-ce
PINTDRICCHIO. — , NICA.
à lui qu'on pense le plus souvent à travers son grand élève? Le Pérugin n'est pas encore une preuve de l'importance du rôle joué par le maître, puisque c'est plus absolument un peintre du xv" siècle ; il ne demeure de cette époque que par certains côtés; mais il est déjà presque un peintre de la Renaissance dans le sens restreint et académique du mot. Ce n'est pas, il est vrai, ce côté qui nous le fait aimer davantage.
Parmi les très nombreux élèves du Pérugin, nous ne ferons que mentionner même les plus remarquables, sauf Pinturicchio dont nous allons avoir à parler
P1NTUII KICCUIO. — FRAGMENT DES P El NI U II ES DE SIENNE.
plus longuement. Lo Spagna imita textuellement les types et les dispositions péruginesques, mais, par tempérament, ajouta à ses tableaux un accent encore beaucoup plus suave: Lo Spagna peint souvent des choses charmantes, d'une couleur claire et transparente, mais tout à l'ail dépourvues de la fermeté que possède le Pérugin. Puis viennent, Tiberio d'Assisi, Eusebio di San Giorgio, Giannicolp Manni, Benedetto Caporali, Gerino da Pistoja, Domenico Alfani. et surtout l'original el nerveux décorateur Francesco Ubertini, surnommé le Bacchiacca, auteur entre autres des célèbres tapisseries des Mois, qui appartiennent tout à l'ait à l'art du \\r siècle. Tous ces peintres, plus ou moins littéralement péruginesques, ont laissé des œuvres intéressantes, mais trop peu caractérisées pour que nous les (''ludions ici en détail. Elles font nombre dans
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un souriant ensemble, à une époque où la peinture était abondamment mêlée à la vie, et où depuis longtemps tout le monde sachant admirablement son métier, on n'avait plus à craindre, ou à espérer, de voir renaître les puissantes
naïvetés, les éloquentes hésitations des temps de Giotto el d'Orcagna, ni même
la jeunesse intrépide de Fra Angelico el la splendide maturité de Signorelli.
Bernardino di Betto, ou le Pinturicchio 1454-1513 esl à la fois l'élève, le
lu
collaborateur el l'émule du Pérugin. Il représente les côtés brillants, agréables, superficiels, de la peinture ombrienne, comme Lo Spagna les côtés élégants et
PISTURICCniO. — /E.NEAS SYLYIUS REÇOIT LE I. \IMIIEH POÉTIQUE.
tendres, Signorelli les côtés forts el grandioses. S'il n'avait pas existé, nous \ perdrions sans doute beaucoup d'oeuvres séduisantes, pittoresques, de riches
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et mouvementés défilés décoratifs, mais pus une seule page indispensable, pas une seule dont l'absence créerail une lacune dans l'évolution artistique. Est-ce à dire qu'il faille pour cela mépriser ce facile et abondant metteur en scène, cet aimable donneur de spectacles sur commande? Non certes ; l'importance matérielle de ses œuvres, à elle seule, le préserve du dédain et de l'oubli : mais il esl bon de prévenir les constructeurs de piédestaux inédits, qu'il sera difficile de l'air»1 du Pinturicchio un 1res grand nomme.
Le Pinturicchio fut le cadet el le condisciple du Pérugin à l'atelier de Bonfigli. mais le Pérugin exerça sur lui par l'ascendant de l'âge el du talent une action décisive, et le pril comme collaborateur notamment dans les travaux de la chapelle Sixtine. .Mais bientôt c'est le Pinturicchio, on serait tenté de le croire, qui donna l'exemple au Pérugin de la production facile, multiple, el qui n'a aucun mérite d'être « infatigable » puisqu'elle se fait dans des condition- qui ne sauraient fatiguer. Tout au moins, s'il, ne lui donna pas cet exemple, il n'en eul pas de mauvais à recevoir de lui.
Parmi ses œuvres les plus importantes, il faut citée les décorations de Santa Maria del Popolo, à Rome, une de ses séries les plus soutenue- : puis les très brillantes décorations des appartements Borgia au palais du Vatican, un ensemble décoratif d'une grande richesse et variété : la chapelle de Santa Maria Maggiore, à Spello : el enfin et surtout son cycle capital, l'histoire du pape Pie II. .Kuea Silvio Piccolomini, dans la Libreria de la cathédrale de Sienne. C'esl de beaucoup l'œuvre la plus pittoresque el en même temps la plus large d'exécution du Pinturicchio. Cortèges, ambassades, conciles, assemblées, cérémonies nuptiales, préparatifs de croisade, tout cela, se déroulant dan- de belles architectures, dans des paysages des [dus variés, avec un besoin d'éclat, de parure, d'opulence qui se traduit jusque dans les incrustations de clous d'or, de bijoux, d'ornements en relief parmi la transparence de la fresque, constitue avant tout un spectacle pour le plaisir des yeux. Le dessin évidemment n'en esl pas des plu- serrés, et les types ne sont pas du caractère le plus élevé et le plus saisissant, mais il y a de l'entrain, de la jeunesse, de la grâce aimable, du mouvement théâtral, et tant de dons ne sont pas à bannir.
11 y a moins de tableaux de moyenne dimension du Pinturicchio qui méritent l'attention : un lin et souriant tableau de jeunesse au Palais public de San Gemignano, une Vierge glorifiée, dans un fort séduisanl paysage péruginesque; les compositions légères et vives du Retour (TUlyxse une fresque transportée sur bois) et de V Histoire de Grhelidis, à la [National Gallery, voilà ce qu'on peut citer de plus attrayant et de plus significatif. Ces tableaux, comme |e> fresques plus importantes de Borne el de Sienne, sonl pour nous confirmer dans l'idée que Pinturicchio occupe, parmi les artistes italiens du commencement de la Renaissance, le rang du premier des illustrateurs.