SON PORTRAIT PAR LUI-MÊME
plus riche de Madrid, avec entre autres la Bataille de Lêpanle, et de magnifiques portraits d'hommes, ce sont des bribes de Tintoret, mais non ses œuvres proprement dites.
Quelle que soit l'idée que vous puissiez vous faire par avance de ces visions, au premier coup d'œil elle sera dépassée et écrasée. Les deux grandes compositions de la Madonna dell'Orto, le Jugement dernier et le Veau d'or, ne se décrivent pas: ce sont des pages foudroyantes : et les compositions qui complètent cette décoration du chœur, quoique moins importantes, ae le leur cèdent pas en puissance. La plus véhémente imagination, la création passionnée
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<lc mouvements et de foules secouées par l'effroi, par la terreur, se son!
donné carrière : et chaque figure dans ce prodigieux ensemble du Jugement
dernier est dessinée et modelée avec une incroyable force de prime saut. Mais la perfection (il faut prendre ce mot dans un sens spécial, relatif à Tintoret, et signifiant surtout la force de l'expression et la vigueur du modelé) qu'on remarque dans les peintures de la Madonna dell'Orlo, et dans le Miracle de saint Marc, est peut-être moins surprenante encore que la fougue qui règne
LES NOCES Ht: CA.NA.
dans cet ensemble indescriptible de la Scuola «1 ï San Rocco. Ici le peintre s'est littéralement battu avec la muraille. Il a eu tout un >aste palais à décorer, à lui seul il y a bien deux ou trois autres peintres, il y a même une œuvre de Titien, mais on les remarque à peine), et là il a fait surgir par centaines ses formidables raccourcis, ses grands gestes >i pleins d'un pathétique, d'une dignité, d'une ampleur qui n'ont rien de théâtral malgré leur lyrisme. Le Massacre des Innocents, la Cène, l'immense Crucifiement avec les foules qui entourent à perte de vue le Golgotha, sonl les pages les plus effrayantes de cet
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ensemble. Los autres compositions, toutes relatives au Nouveau Testament, ,
PAUL VÉnONÈSE. - LE CHRIST Mi fOSIBEAU.
comP«ses de la façon la plus fougueuse el la plus dramatique, font parfois croire clue lu" se trouve en présence, plutôl q lu génie, d'une grande el
quasi monstrueuse facilité. Mais il faut bien se rendre à levidence, cela n'a pas la banalité de ce qui n'est que facile; sans cela l'absurde Luca Giordano qui a couvert en quelques semaines des voûtes immenses, comme celles de l'Escorial ou de la Sacristie de Tolède, de foules innombrables, et d'ailleurs très logiquement agencées, serait l'égal de Tintoret.il règne non seulement un grand tempérament dans ces peintures de San Rocco", mais encore un grand esprit, et si l'exécution est souvenl brutale et sommaire, c'est que pour l'effet elle n'avait pas besoin d'être poussée davantage. L'important était que la composition fui mûrement raisonnée, très profondément calculée, et elle l'est toujours. Aussi, quels que soient le nombre, la prodigieuse accumulation des figures dans ces compositions de Tintoret, la scène est toujours parfaitement saisissante el claire, parce que c'est simplement un dialogue entre deux ou trois grandes niasses, avec le soutien général d'une harmonie toujours parfaite, et la place très logiquement laissée et préparée aux personnages vraiment importants de l'action.
Le Tintoret qui s'est montré si riche el -i puissant à la Madonna deU'Orto, narrateur si épique et si dramatique à San Rocco, vous apparaîtra maintenant au Palais ducal, décorateur princier, ordonnateur de fastes aussi chatoyant que Titien et Veronèse eux-mêmes. On ne saurait, pas plus que du reste, donner une faible idée par les mots de ce que sont ces commémorations, ces allégories, avec les grands doges grisonnants, revêtus de leurs splendîdes vêtements d'or, pieusement agenouillés devant la Vierge ou accueillant gravement les hommages des tributaires. Et l'on commence aussi, dans ces compositions d'apparat, à distinguer encore un autre Tintoret différent en apparence de celui qui a créé toutes les autres grandes pages d'évocation et de furie imàginative, un Tintoret portraitiste, observateur d'humanité, narrateur de caractères aussi grand que le narrateur d'histoires; et qui apparaît avec toute sa force, toute sa sobriété et toute sa profondeur, dans certains portraits, isolés ou collectifs, de l'Académie des Beaux-Arts.
Un type de celte admirable expression de -mi talent peut être cité entre tous: c'est une toile provenant du Magistrato dei Camerlenghi, une Madone entourée i\>^ saints Sébastien, Marc et Théodore, avec trois Trésoriers et leurs serviteurs prosternés à ses pieds. En vérité, cette toile est aussi belle que le plus beau Titien, avec un singulier accent de gravité et de simplicité qui est propre à Tintoret. et que seul un esprit superficiel s'étonnerait de rencontrer dan> l'œuvre de cel impétueux; L'impétuosité en èffel est chez lui dans l'exécution, mais la pensée esi toujours d'une sévérité, pour ne pas dire d'une tristesse profonde. C'est le côté sombre el grandiose de l'exubérance vénitienne, et on ne peu! pas imaginer autrement l'auslérilé de cette ville de fête : il faut qu'elle se dépense en grandeur. Les simples portraits en dehors de tout
Kiil.K ITALIEXNEf. :i::
apparat, prennent! sous' le .pinceau du T.rntoret une: dignité qui n'a jamais éti
poussée plus Loin, el ceux qui abondeni à l'Académie, Marco Grimani, \lvise Mocëniao, Andréa el Antonio Capello, Carlo Morosini, Jacopo Soranzo, Andréa
HISTOIRE POI'L f.AUŒ DE LA PEINTURE.
Dandolo, et divers sénateurs inconnus, ou encore cet admirable tableau, dans le même genre que la Madone aux Trésoriers, représentant sainte Justine avec trois autres trésoriers, Giustinian, Soranzo et Badoer et leurs secrétaires, forment une galerie qui n'a d'analogue dans aucune école et chez aucun maître. Les portraits de Titien, plus- ou moins, s&ufYHorrime au gant, ont soit un arrangement de fête, soit un luxe de couleur ; ceux de Raphaël, pourtant si fermes et si beaux, paraissent des miniatures de primitif auprès de ces graves et sommaires, mais complètes etvhantes effigies du Tintoret. Lorsque nous pensons à ces portraits nous avons un regret d'avoir écrit tout à l'heure que notre maître n'a pas été
p A i: L VERONESE.
un inventeur. Qui avait auparavant l'ait ainsi en quelques louches apparaître une fière et digne silhouette, des yeux attentifs et penseurs, rendu le maintien d'un homme de race ou de situation, le caractère du personnage ('prouvé par la vie, absorbé par les préoccupations d'affaires ou d'Etat, indiqué le tempérament même dans de sommaires mais décisives nuances, et tout cela par des moyensaussi simples, aussi sûrs, et aussi intenses? Personne en vérité, et c'est pour cela que ne fût-il considéré que comme portraitiste, le Tintoret occuperait une des premières places entre les plus grands.
.Mais quoi ! je ne puis quitter cette salle de l'Académie des Beaux-Arts, où pourtant le Véronèse rayonne mais où 'tintoret le domine de toute sa gravité et de toute sa sobriété ; je regarde certaines autres toiles dont ou ne parle pas tant i[iie du Miracle de saint Marc, de notre Esquisse du Paradis, de la décoration de
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liV.l
San Rocco, cl pourtant qui me t'ont croire que je n'ai encore rien dit d'essentiel sur l'artiste. Il me semble que sa poésie âpre et attristée, son pathétique souvent déchirant, et ton juin- saisissant, devraieni être expliqués ici à nouveau, ou plutôt que le Tintoret est un peintre d'autani plus grand qu'il esf impossible de l'expliquer. La Crucifixion! La croix est érigée dans ce paysage de rocs el
PAUL VERONBSE.
i. iniidki.it i: .
de nuées, d'harmonie à la fois stridente <■[ s de, comme dan- nu orchestre le
timbre étrange des nn-s bouchés;- au pied de la croix les saintes femmes se pressent autour de la Mère pâmée, <■{ autour de ce groupe pitoyable, un fracas d'hommes d'armes, des piaffements de chevaux, le- chausses rouges d'un soldat, des claquements de bannières dans le vent tumulteux, cl plu- loin encore îles spectrales et livides figures, qui semblenl mêler leurs sanglots aux plaintes
des éléments; La Déposition delà Orôixl d'une extraordinaire puissance, et plus tragique. encore que l'autre tableau : la Vierge; lenant encore sur ses genoux le corps du crucifié, a complètement perdu connaissance èi l'on ne saurait dire quelle mort et quelle prostration dans ce tableau lugubre ai po'ighanl aux gigantesques figures. On croirait volontiers que les accents les plus passionnés de la douleur humaine et divine ont été trouvés par le Tintoret, la douleur cette fois non pas exprimée par des moyens éclatants et semblables à ceux des fêtes, comme chez Titien, ou comme chez Rubens qui avait vu et senti cela comme pas un peintre du Nord, mais par de vrais moyens de terreur, des ombres tragiquement projetées sur des corps pantelants, des paysages entrevus dans une déchirure de lumière aigre el blafarde, plus terrifiante que les ténèbres. C'est ce peintre-là qu'avait étudié, senti, profondément aimé le Greco, et c'esl son exaltation qu'il emporta avec lui dans la sombre Espagne, où elle se tanna et se mortifia. Les gens de sens froids, et de jugement timide, sont toujours déconcertés, pour ne point dire choqués par de tels transports, et de telle* grandeurs. De même, ils chercheront au nom de je ne sais quelles règles de « goût » à faire méconnaître la beauté de certains morceaux admirables comme notre Suzanne du Louvre, qui donne bien le côté lumineux et plantureux du Tintoret, et surtout comme l'Adam et Eve, aussi à l'Académie des Beaux-Arts, une peinture infiniment chaude et voluptueuse, d'un modelé parfait et qui soutiendrait la comparaison avec la toile de Titien au musée de Madrid ! Ainsi ce maître a donné toutes le< noies, et les plus belles; il a été simple et humain dans le portrait, chatoyant et fulgurant dans les festivités, tragique et trempé de larmes vraies dans le* grands drames, lyrique el splendide dans les spectacles de gloire et les chœurs célestes, metteur en scène incomparable, et inventeur de coupes toujours saisissantes, comme dans les toiles si fortes et si injustement décriées de San Giorgio Maggiore, ou dans celle Découverte du corps de saint Mure qui est une des toiles les moin* célèbres et les jdus grandioses du musée de Milan.
La vie du Tintoret, ce sont ses œuvres ; c'est son isolement jaloux, sa claustration dans l'atelier où il se met longuement dans l'esprit et dans le* yeux le* nioin ements de ses figures volantes, courantes, prostrées, raccourcis prodigieux, dont il se fait un répertoire, et qui après cela sortent en bouillonnant de sa main lorsqu'il est devant la toile, et, en imagination, devant la muraille sur laquelle cette toile sera appliquée. Sa ^ ie. c'est simplement la désespérée joie de peindre, sans autres épisodes que quelques dénis de justice, un voyage à Mantoue, quelques rudes plaisanteries à l'adresse de ses rivaux ou ennemis (par exemple, la mordante vengeance tirée du cupide Arétin emmené à l'atelier sou* prétexte de portrait et mesuré froidement avec un pistoleten guise d'aune), enfin la douleur de survivre à sa fille, consolation de cette sombre et laborieuse
PAUL VÉUONESE. — LA SAINTE FAMILLE, SAINT FRANÇOIS, SAINT JEROME ET -AIME JDST1NE.
vieillesse (1). Que faut-il de plus, avec une telle œuvre, pour que Tintoret apparaisse grand entre les grands?
Sans doute, un tempérament moins superbement effréné, une production moins effervescente (mais alors ce n'était plus le Tintoret) n'auraient Laissé venir au jour que les pages plus serrées et plus châtiées, le Miracle de saint Marc, les grandes Madones aux Trésoriers, les portraits de Uoges, la Déposition et la Crucifixion, Y Adam et Eve; mais tout le reste est si beau, si transportant pour les spectateurs doués d'imagination et de passion, et en même temps si parfaitement clair et logique dans son pullulement et son agitation, qu'il serait dommage après tout que celte nature unique ne fût pas née (elle quelle. Toutefois si cette prédominance de la nature constitue l'homme prodigieux plus encore que le grand homme, il ne faut pas l'opposer trop nettement à Titien de cette manière, car si Tintoret est une grande chose par rapport à Titien qui était un grand homme, il est un grand homme lui-même par rapporl au Véronèse qui, lui, n'est qu'un instinct et une joie, sous un des plus éblouissant aspects qui furent, mais en aucune façon une pensée, ni même une émotion.
Ce n'en est pas moins une très grande et rare chose que la belle peinture, pratiquée et aimée pour elle-même, sans signification profonde, et sans autre bul que le plaisir des yeux. Cette peinture joyeuse, mirifique et sans arrière-pensée, le Véronèse l'incarne plus brillamment qu'aucun autre artiste au monde. Il a exprimé de Venise les aspects insouciants et princiers, comme Titien en avait dégagé la noblesse et le Tintoret la passion ou la gravité. Mais dans Titien et le Tintoret, il y a comme nous l'avons vu mainte autre chose, tandis que chez le Véronèse il n'y a absolument que ce que l'on voit, et c'est bien assez surprenant.- Chose curieuse, si le Véronèse a exprimé de Venise le rêve de luxe et de fasle mieux que tous ses prédécesseurs et ses rivaux, il n'était pas directement préparé à cette lâche ;il n'était Vénitien ni de naissance, ni d'éducation, ni même, pourrait-on dire, de tempérament, ou tout au moins de vision. Son coloris avail gardé jusqu'en mainte œuvre qui chante Venise comme elle ne futjamais chaulée, quelque chose de tempéré et de rompu qui était plutôt le propre de l'école de Padoue, car l'on sait que cette école avait décidé bien plus que Venise des destinées artistiques de Vérone et que Mantegna y avait bien plus régné en maître que les Bellini.
La couleur du Véronèse est dans son ensemble plus argentée (pie réellement chaude et elle ne semble pas avoir été préparée dans les fournaisede Murano ou pétrie de l'or des soleils couchants sur la lagune. Il exprime incontestablement la richesse parce qu'il peint des choses riches entre toutes, mais on ne peul |>as dire que comparé à Carpaccio, à Giovanni Bellini. à Cima,
I Le Tintorel mourul en IS94 el sa Cille en 1590. Il avail égalemenl un fils, Domenico, qui fui son collaborateui cl -mi imilaleur.
ù Titien, au Tintoret même dans ses moments de joie, il peigne richement ces choses riches. D'ailleurs, si on le compare avec Titien, ne suffit-il pas de faire cette remarque : Titien revêt ses personnages, pour la plupart, d'étoffes absolument unies, ou du moins relativement peu ornementées; le Véronèse au contraire prend pour modèles les étoiles les plus bariolées, les plus splendides