‹ Histoire populaire de la peintureChapitre 89 sur 119 · M011EI · texte numérisé non relu

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l'IET.V.

brusque séparation d'avec son maître et quelles qu'aient élé les circonstances. On dit aussi que le Tintoret, lorsqu'il eut quitté Titien, s'enferma seul, avec des moulages de l'antique, et aussi des réductions par Dàniele da Volterra de certaines œuvres de Michel-Ange ; qu'il travailla dans cet isolement, sans relâche, peignant dans le jour, et le soir dessinant d'après ses plâtres; et enfin qu'il avait tracé sur les murailles de son atelier, ces mots qui étaient une règle de conduite, un rappel permanent de bul à atteindre, et peut-être quelque sourde ironie à L'adresse de son maître d'un moment de qui il aspirait à devenir le rival : <> Le dessin de Michel-Ange e1 le coloris de Titien. » 11 va sans dire que cela n'était pas un programme d'éclectique tel que celui qui rendit si ridicule et si \eule. au siècle suivant, l'école bolonaise. Les peintres bolonais crurent

El OLE ITALIENNE.

de lionne foi qu'on pouvait essayer d'emprunter à différents maîtres, el d'une façon littérale, leurs qualités caractéristiques, et par ce moyen faire infailliblement des chefs-d'œuvre. Tintoret ne voulail point dire qu'il lui fallail imiter

la façon de dessiner de Michel-Ange el copier les harmonies de Titien, mais simplement qu'il s'agissail de ne sacrifier ni le dessin ni la couleur el d'atteindre

au plus haut degré d'harn ie et de force. Il chercha, après ces laborieuses

éludes, à donner sa mesure dans celle oem re, une de- plus éclatantes el des plus

fortes de toutes, \&Miracle de saint Marc (Académie de Venise) et qui est bien d'un dessin puissant autant que d'une couleur admirable. Mais auparavant, il avait exécuté maints travaux dans Venise, prenant ce qu'il rencontrait, découvrant des surfaces à peindre dont on ne s'était pas a-\isé, sollicitant de décorer, pour l'honneur, les coins qui restaient. En cela aucun esprit d'intrigue, mais seulement le besoin d'un homme au tempérament puissant et impérieux, de dépenser ses forces, de donner du mouvement à ses ressorts intellectuels et matériels. A de tels tempéraments il n'est pas de compression ni de dérivation possibles : il faut produire.

Ce Miracle de saint Marc est en même temps une des pages les plus soutenues de ton de son œuvre et des plus exceptionnelles; la peinture admirable en elle-même n'est pas celle qui caractérise le mieux le Tintoret et donne le plus complètement l'idée de sa manière. Elle est dans une harmonie chaude, où dominent les rouges les plus puissants, tandis que dans le plus grand nombre des œuvres de Tintoret, la tonalité principale est donnée par le noir et par le bleu, tandis que le jaune et le rouge n'apparaissent que pour éclater en rehauts, en sonorités inattendues: et le bleu de Tintoret est particulier, reconnaissable entre tous, un bleu à la fois clairet sourd, comme vert-de-grisé, d'une distinction égale à sa puissance. La gravure que nous avons ici du Miracle de saitil Marc peut bien donner une idée de l'ordonnance générale, du mouvement des figures, mais comme toutes les gravures de ce genre elle ne renseigne pas sur l'exécution qui est si riche et si forte ; seule la photographie pure renseigne un peu mieux, mais bien qu'elle soit naturellement plus fidèle, elle ne prépare pas à la surprise du tableau. Le mouvement du saint, fondant du haut du ciel pour délivrer l'esclave, paraît encore plus foudroyant, la foule est plus remuante, plus haletante, la vie tout entière sort de l'œuvre avec un indicible bouillonnement; comment les mots rendraient-ils cela, puisque la copie quelle qu'elle soit ne le rend guère plus? Les proportions de l'œuvre semblent elles-mêmes changer avec les dimensions.

D'ailleurs l'expérience serait encore plus sensible avec une des très grandes compositions de Tintoret, le Paradis, par exemple, qui occupe tout le fond de la salle du Grand Conseil. Le croquis le plus exact comme effet, ou même une photographie infiniment détaillée, ne donneraient en aucune façon l'impression de l'œuvre elle-même qu'il faut voir sur la muraille où elle fut appliquée. Ces peintures appartiennent à la catégorie de relies qui ne se réduisent ni se transposent : tout leur effet es1 en elles, en leurs dimensions, en leur matière, en leur aspect propre, qui semble conserver le souille même, le souffle enflammé de l'artisan.

C'est pour cela que l'on ne connaît pas Tintoret, tant qu'on ne l'a pas vu à Venise. Rembrandt, Titien, Léonard, un grand nombre des maîtres précieux

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que nous avons étudiés, sont tout entiers dans L'endroit qui possède d'eux un morceau excellent ; on peu! dire que le Louvre renseigne sur eux de la façon la plus complète, quelle que soit la mesure où ils sont représentés. Le Tintoret ne peul s'expatrier : si belles que soient certaines peintures de lui que nous avons à Paris : la Suzanne, un morceau de nu admirable, la prodigieuse Esquisse du Paradis, ou quoique nous offre soil la collection encore beaucoup

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