‹ Histoire populaire de la peintureChapitre 94 sur 119 · JACOPO PALMA. — SAINT ETIENNE · texte numérisé non relu

JACOPO PALMA. — SAINT ETIENNE

d'inclination pour la peinture, il fui placé auprès d'un oncle peintre, Antonio Badile. Bientôt il se faisail remarquer, acquérait à Vérone une assez grande réputation, grâce à quelques tableaux d'église, pour qu'à l'âge de vingt-trois ans, il se vît confier d'importants travaux : il s'agissait de décorer la villa de la famille Soran/i. prés de Castelfranco ; il lit ce travail en collaboration avec Giambattista Zelotti, son camarade, son sosie artistique, toutes proportions gardées, et qui devint par la suite son très peu important rival. Les peintures de cette villa représentent des personnages et des scènes mythologiques,

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et déjà le Véronèse se fail pressentir par sa facilité et son aisance noble.

Le moyen employé était la fresque, el cela vaul particulièrement la peine

d'être noté. De tous les grands peintres de rende vénitienne, Véronèse esl relui

qui a le plus souvent et le plus largement employé la fresque nous ne parlons

pas encore de Tiepolo el ce n'esl pas i les plus négligeables explications de

la qualité particulière de son coloris comparé à celui de Titien, et de tous ceux

qui avaient été élevés dans la pratique presque exclusive de l'huile. Même en peignant à l'huile, le Véronèse sesouvinl qu'il avait une éducation de fresquiste. Sculpture et fresque, n'étaient-ce pas là les éléments d'une formation toute différente de celle des artistes purement vénitiens et devant aboutir à des résultats différents, quand on songe que ces artistes étaient fort peu portés vers la sculpture? <'est bien un peu un ressouvenir de ses premières études qui lui faisait placer dans ses ouvrages quantité de statues exécutées, non point en trompel'œil, mais dans un esprit et avec un modelé très sculptural. Et c'est bien plus évidemment encore l'habitude de la fresque qui donnait à sa peinture cette transparence, celle riche sobriété et cette étonnante sûreté, cette légèreté, cet aspect de premier coup.

Après avoir travaillé à Mantouc, le Véronèse se rendit aussi à Trévise et dans les localités environnantes, où il multiplia les décorations, et accrut sa réputation. Travailler à Trévise, c'était se rapprocher de Venise, car, en bien plus grand nombre que Vérone, Trévise a fourni à Venise quelquesuns de ses meilleurs peintres. Mais c'est en 1555 que se décidait la destinée du Véronèse. Il était appelé à Venise par son ami le Prieur Torlioni, pour décorer l'église de San Sebastiano.

San Sebastiano fut et est demeuré par excellence l'église de Paul Véronèse. Il y a débuté dans son incarnation vénitienne, il y a travaillé à plusieurs reprises; elle est enrichie de quelques-uns de ses plus beaux et de ses plus fins ouvrages, et par un assez notable phénomène, de ceux peut-être qui sont le plus profondément vénitiens; enfin c'est là qu'il fut enterré. Oui, vraiment, il semble qu'en arrivant à Venise, le Véronèse ait tout de suite, fortement, été conquis et acclimaté (nous avons vu cette prise de possession chez tous les autres . quitte à se ressaisir ensuite, et à se rappeler qu'il était Véronais et peintre de fresques. Mais ici, les peintures de San Sebastiano lutteraient véritablement de chaleur et d'éclat avec celles de Titien, et peut-être sont-ce celles où la plus grande richesse est précisément obtenue par les tons les plus simples, avec un concours moins abondant d'étoffes extraordinaires, de brochés, brocards et brocatelles. Mais on entend bien (pièce n'est qu'une sobriété des plus relatives, et que le Couronnement de la Vierge, tout aussi bien que l'Histoire d'Esther, les deux principales pages de celle décoration, c'étaient pour le Véronèse, des femmes aux plantureuses beautés, aux robes magnifiques, des hommes en armures ou en costumes de cour, des palais et des portiques si' découpant sur le ciel, des escaliers de marbre permettant d'échelonner dans des perspectives encore plus compliquées, tous les personnages de ces assemblées, et de superbes lévriers ou épagneulsse faufilant, très à point pour faire de belles taches blanches el feu, parmi les jambes des acteurs de ces drames, si tant est qu'il y eût là le moindre drame el que le- ligures semblassent se douter qu'elles y jouaient un rôle. Mais le-

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Véronèse était déjà là tout entier : il n'avait jamais jusque-là raconté une autre histoire et il n'en devait jamais raconter d'autre.

Quoi <iu'il en soit, le succès était et devait être prodigieux. Cet étalage de

splendeur était l'ait pour plaire et plut. Les temps héroïques de l'art vénitien étaient passés, ou du moins Titien et le Tintorel seuls les prolongeaient en leur personne, mais les temps magnifiques subsistaient encore el trouvaient en I'aolo leur plus parfaite expression. Quoique le contemporain des deux

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maîtres, devant survivre à peine dix ans à Titien et riaottrir une demi-douzaine d'années avant le Tintoret, il paraissait un homme d'une époque nouvelle et d'un art différent. C'était l'aveu superbe, mais l'aveu, de la frivolité de Venise, et dans les nations très prospères, la frivolité est le premier indice de la décadence, et elle survit à la grandeur véritable.

Apres avoir exécuté les premières décorations [tour San Sebastiano il devait encore jusqu'en 1570 travailler par intermittences pour cette église), Çagliari ne retourna que pour peu de temps à Vérone, et vint bientôt se fixer à Venise. Sa

llil.NIF AZIO VENEZ1AN".

place était déjà toute marquée entre les plus importantes : Titien avait accueilli ses débuts avec la plus chaleureuse courtoisie; il était bientôt classé comme un des grands peintres, comme un des hommes indispensables à toutes les grandes

fêtes d'art que de ait la sérénissime République en son propre honneur. Sa \ie

ne devait plus être qu'une série de bonheurs et de triomphes, une incessante moissop de gloire et de fortune. En 1562 il commençail à travailler au Palais ducal ; il recevait la commande pour San Giorgio Maggiore des Noces de ('(ma el les livrait l'année suivante. En 1565, il était emmené à Rome par son protecteur le cardinal Grimani, ambassadeur de Venise.

On admet que ce voyage a Rome eul quelque influence sur le peintre et l'on en croil trouver des preuves dans certaines altérations de son sl\le. Il faut avoir

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grande] envie de voir l'action de Michel-Ange el de Raphaël un peu partout pour la retrouver jusque chez le Véronèse. 1] a pu, rien n'empêche de le >u|>poser, avoir envie de se faire un style plus sévère, mais comme cela lui était

absolument impossible, il n'\ a pas à lui tenir compte des intentions qu'on lui attribue. A son retour de Rome, il passa par Vérone el il j épousa, en 1566, la fille de son ancien maître Vntonio Badile, de qui il eul deux fils, Gabriele et

Carletto, cl ces lils furent peintres, ("est Cartel Lo qui produisit le plus, et comme il s'était fort assimilé la manière de son père, un bon nombre de Carletto courent le monde et les musées dont l'on se garde bien de ne pas se glorifier comme étant des Paolo.

En 1566 le Véronèse exécuta aussi, peu de temps après son mariage, les fresques de la villa Barbaro à Masera, près de Trévise, une de ses œuvres les plus célèbres, un de ses ensembles les plus variés et les plus harmonieux. Enfin en 1377, après l'incendie du Palais ducal, qui avait détruit ses œuvres commencées en 1562, il se remit à la décoration de l'édifice, plus amplement el plus luxueusement encore; sa mort eut lieu en 1588, par suite d'un refroidissement pris en suivant une procession: il disparaissait plein de santé et de force et n'ayant pas eu le temps de sentir si légèrement que ce fût les atteintes de la vieillesse.

Voilà à peu près toutes les dates intéressantes de sa vie; les autres ne seraient que des dales d'œuvres, et si importantes qu'elles soient, elles n'auraient guère d'utilité puisqu'il est fort difficile d'établir une chronologie exacte d'un grand nombre, et impossible ici de les mentionner toutes; ce serait un trop long et trop aride catalogue. Cependant il y a encore une date à citer, celle de 1573, année où le Véronèse fut appelé à comparaître devant l'Inquisition! On s'étonne de voir un artiste avoir affaire au Saint-Office en un temps et dans un Etal où la foi n'avait plus rien de farouche. Mais il se trouve que le tribunal religieux a élé ce jour-là le plus amusant et, il faut bien l'avouer, le plus judicieux critique de l'œuvre du Véronèse. On aimerait à reproduire l'interrogatoire tout entier, tant il est « pittoresque »; chacune des parties} lient admirablement son rôle, et si ses juges lui posent quelques questions très sensées, Véronèse \ répond en peintre, mais surtout y dévoile très ingénument son inspiration el sa méthode. 11 s'agit d'une Cène peinte dune façon extrêmement brillante mais pas absolument orthodoxe.

« Qu'avez-vous peint dans celle Cène'.'' demande le tribunal après les questions préliminaires. — D'abord le maître de l'hôtellerie, Simon, puis au-dessous de lui un écuyer tranchant, que j'ai supposé être venu là pour son plaisir et pour voir comment vont les choses à la table. Il \ a d'ailleurs beaucoup de figures que je ne me rappelle point, vu qu'il \ a déjà longtemps que j'ai fait ce tableau. — Que signifie la ligure de celui à qui le sani; sorl par le ne/? — C'est un serviteur qu'un accident quelconque fait saigner du nez. — Que signifient ces gens armés cl habillés à la mode d'Allemagne, tenant une hallebarde à la main? — Nous autres peintres, nous prenons de ces licences, que prennent les poètes et les fous, et j'ai représenté ces hallebardiers, l'un buvant, l'autre mangeant, au bas d'un escalier, tout prêts d'ailleurs à s'acquitter de leur service, car il m'a paru convenable el possible que le maître de la maison, riche et

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magnifique, selon ce qu'on m'a dit, dût avoir de tels serviteurs. — Quelles sont.

TARIS UO II Do NE. — LAN NE AD DE SAINT MAUC.

vraiment, les personnes que vous admettez u\uir été à celte Cène? — Je crois

qu'il n'y eut que le Christ et ses apôtres; mais lorsque dans un tableau il me reste un peu d'espace, je Vorne de //// ures d'invention. — Est-ce quelque personne qui vous a commandé de peindre des Allemands, des bouffons et autres pareilles ligures dans ce tableau? — Non, mais il me fut donné commission de l'orner selon que je penserais convenable : or il est grand el peut contenir beaucoup de figures. — Est-ce que les ornements que vous, peintre, avez coutume de faire dans les tableaux, ne doivent pas être en convenance et en rapport direct avec le sujet, ou bien sontrils laissés à votre fantaisie, sans discrétion aucune et sans raison? — Je

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