‹ Histoire populaire de la peinture: école françaiseChapitre 32 sur 51 · D AU 1)0 LIN. — MANETTE ET MUIN · texte numérisé non relu

D AU 1)0 LIN. — MANETTE ET MUIN

liste non sans UM'iltc; lliiiiire, élève de Le Prince, dont le Louvre a exhumé il y a peu de temps deux agréables panneaux, la Lecture et la Musique. Mais, en deliors des maîtres comme Watteau, Chaidin, Greu/.c, Lancret et Pater, si l'on a eut MMÎtablement trouver la vie, la vie vivante et fourmillante du xviii" siècle, ce n'est pas tant dans les peintures qu'il la faudra chercher que dans les dessins, a(juarelles, gouaches, estampes des petits maîtres et

grands artistes qui ont eu la sagesse de ne pas faire de peinture : Chardin ou Watteau ne peuvent, Jeaurat ou Lépicié dédaignent. Laissant l'huile aux académiciens ou aux maîtres, ils croquent et gritTonnent, racontent et inter-

prètent. Fêles et caprices, inventions pour illuslror les onivres des conteuis, des romanciers et des poètes, scènes prises sur le fait, au bal, dans la rue, en promenade, dans les maisons, dans les pays de rêve, partout enfin, ils cnre-

gistrent ca souriant, gravent avec joie, lavent ou gouachent avec une exquise fureur. On les rencontre dehors le crayon et le calepin à la main et on les retrouve à l'atelier penchés sur le pupitre de l'aquafortiste ou du buriniste. Si nous ne nous étions pas spécialement proposé pour étude l'évolution de la peinture proprement dite, et non celle de Vart du xvm" siècle, comment ne consacrierons-nous pas de longs chapitres à Moreau le Jeune (1741-1814), à Gravelot fl 609-1 77:3), à Cochin (1715-1790), à Eisen (1720-1778), aux Saint-

LA llE.Mii\DE ACCOr.UEE

Aubin, surtout à Gabriel (1724-1780), ce merveilleux griffonneur, à Debucourt, eniiu, qui continue le xviii" siècle en pleine Hévohition. (l'est là que nous saisirions le siècle sur le fait, en feiiillelunt mille et mille estampes, en visitant dans les collections privées, Groult ou Concourt, les dessins rehaussés, pleins de ciiiiricc cl de vitIIc' en même Iciiips. Ih'las ! il nous faut imoncer à cette étude, et renvoyer les lecteurs aux notices de .J. et E. de Goncourt; au reste, les lecteurs ne n'en plaindront pas. Nous ne pouvions toutefois omettre des noms qu'on serait inexcusable de ne pas citer en parcourant le xvnr siècle, mais

qu'il faut citer sèchement si on n'est pas décidé à parler de tels arlislcs avec tout le développement nécessaire.

Le portrait vient adoucir nos regrets de saluer si sommairement des maîtres

sans pri\ (jui lujus liniiciil par lu manche. .Même aprùs Lu Toui', on peut se garder du plaisir en réserve, car voici défiler devant nos yeux un essaim de jolies princesses, au teint animé et charmant, aux yeux pleins de douceur, vêtues de leurs robes ù immenses paniers, rohes de velours et de satin, simples et à

falbalas, robes de ville et robes de cour et robes ([uasi mythologiques; eufin toutes les gentilles princesses que Nattier et T()C(iU('' ont portraiturées et ([ui dorment maintenant dans une indigue poussière au uiusée de Versailles, sous des toits, mourant de chaleur pendant IVMi', trempées d'humidité pendant l'hiver, sans égard pour leur rang, leurgi'àce et leurs si bons peintres.

C'est d'ailleurs une chose assez étrange, cela peut être remarqué en passant, que, depuis plusieurs aunt-es, toutes les fois (|u'iiii Xattici' ligure dans ([U('l(|uc vente on qutd([ue exposition l'élrosperlive, il atteint de très haut prix ou obtient un des plus vifs succès, et que, d'autre part, un Etat qui en possède toute une collection et de la première importance, les laisse exposés aux ravages des intempéries, dans les salles les plus dél'eclueuses d'un de ses musées.

La raison en est peut être que ce goût très vif pour les peintures de Nattier est d'assez fraîche date relativement, et qu'il faut |)lus de temps aux administrations pour ecuitirnier des justices depuis longtemjis rendues; et il arrive ((ue cette sanction a souvent lieu trop tard.

Jean-Marc Nattier (168o-1706) était fils d'un peintre de portraits et d'une miniatuiiste élève de Le Brun; Jouvenet était son parrain; il aurait joué de malheur si tout cela ne lui avait servi de rien. A (piinze ans il remportait le prix de dessin à l'Académie ; puis on voulut le faire partir en I 709 pour Home, où une place se trouvait vacante à l'Académie. Occupé à dessiner les Hubens de la galerie de Médicis, il refusa. Mais on 1715 il lit le voyage d'Amsterdam et de La Haye pour y peindre l'impératrice Catherine, et plusieurs personnages de la cour de Russie ({ni se trouvaient à ce moment-là dans les Pays-Bas avec le czar Pierre le Grand. Ce fut le seul voyage (ju'il fit, et il refusa même départir pour la Russie où on le demandait, ce qui le nn't mal avec le c/.ar. Nattier eut un lits, qui avait commencé la ]>eintiire et (|ui se noya dans le Tibre à l'âge de vingt-deux ans ; une de ses filles épousa le peintre Louis Tocqué.

L'éducation de Nattier fut toute française, car les copies dessinées de Rubens dont nous avons parlé, étaient, au dire des ciuitemporaius, fort éloignées de l'espiit des originaux, et n'eu donnaient (|ue la lettre ; on ne saurait donc conclure à une inilucuee llainande, pas plus (|u"à une iniluence hollandaise à l'occasiou de son voyage. Son talent est français dans tonte l'acception du terme : il est clair, d'une grâce facile, nette et tranipiille. 11 ne va certes point « au fond de ses modèles et ne les remporte pas tout entiers à leur insu», mais il peint des portraits d'un grand agrément, d'une parfaite distinction, d'uiu' harmonie souvent très forte et très simple, enfin toujours d'une belle tenue.

Nattier aime les tons larges et simples. Il ne sera jamais |ilus à l'aise que s'il a à peindre quelque belle et ample robe unie, d'un bleu riche et caressant, relevée de fourrures noires, ou bien d'un rouge rubis chatoyant et chaud.

OU même d'un éclatant bouton d op qu'il saura présenter sans l'afladir ni sans le faire non plus criard. 11 y a de l'esprit dans cette touche pourtant [unie et fondue; il y a surtout un sentiment très fin, très tlatteur, mais sans afTectalion,

dans ces tètes qui semblent menues, à cause des petites coifTures unies ou à peine bouclées qui donnent au visage féminin un si joli dégagé un peu garçonnier, succédant aux arrangements plus compliqués et j)lus majestueux du siècle de Louis XIV. Elles sont aussi relevées d'une pointe de faid, ces jolies têtes des

lilles de Louis W, ou des princesses de sa cour; mais ce fard est peut èlre un peu posé de complicité avec le peintre ; en tous les cas on le constate indispensable et parfaitement seyant. Nattier n'est pas moins captivant lorsqu'il revêt quelqu'une de ces grandes dames de la tunique de Madeleine au désert, tunique de satin sortant de chez le meilleur faiseur, et qu'il enlace autour de ses jambes de délicieuses banderolles; ou bien encore lorsqn'il remplace la tunique soyeuse de la pénitente (et quelle pénitente, qui se garderait d'oublier ses mouches!) par la peau du tigre et le carquois de la chasseresse. Tout cela est aussi faux qu'on le peut rêver, et pourtant d'une grande simplicité. Arrangez cela si vous pouvez. ]>'ailleurs Nattier a résolu une bien autre diflicullé : « 11 faisait, dit (lasanova, le portrait d'une lemnie laide, il la peignait avec une ressemblance parfaite et, malgré cela, ceux qui ne voyaient que son portrait la trouvaient belle alors que l'examen le plus minutieux ne faisait découvrir dans le portrait aucune infidélité. » Nous n'aurons pas l'imperlinence de dire que ce talent de Nattier nous a transmis très charmantes les lilles de Louis XV; mais enlin on peut le prendre en llagrant délit quand il peint Marie Leczinska, car la femme de I^ouis XV n'était pas belle et ses séductions étaient médiocics : Nattier la fait pourtant ressemblante — et Uattée.

Le Louvre ne posséda pendant longtemps, de Nattier, qu'mw DJadc/cine, mais elle était, dans le genre suave et minulienx, une chose tout à fait exquise; on lui a adjoint dans la salle Française (après que La Gaze eut apporté trois délicieux portraits, ce grand sauveur d'épaves du xviu" siècle), un portrait de Madame Adéluidi' vn robe bh'ue, avec nn cahier de musique sur ses genoux et un l)ichon à ses pieds, farfouillant dans d'autres papiers de musi(|ue, répétition en nn peu moins fin d'un portrait identi<iue à Versailles. Allez le voir, ce portrait de la princesse à la grande robe lih'ue, et aussi celui de la [uincesse à la belle robe jaune, et celle au violoncelle, et toutes les autres, et dites après les avoir longuement regardées si en tout autre pays, on nv ferait pas grand fête à un peintre coninu' Nattier. 11 n'y aurait d'ailleurs (ju'à passer la Manche pour prendre une de ces salutaires leçons d'orgueil.

Louis ïoc(iué (1696-1 772), gendre de Nattier, est encore un excellent portraitiste, de moins d'invention personnelle sans doute, de moins de saveur, mais plein de savoir, de simplicité et d'agrément. En vérité tous ces gens-là étaient de fort bons maîtres, connaissant admii'ablement leur métier et l'exerçant avec autant de conscience que de goût. Lorsqu'on les examine avec l'attention (jue tout Français délicat devrait apporter à l'art de son pays, on s'élonne du reste de froideur (pii subsiste toujours dans les esprits lorsqu'il s'agit d'une telle école. Si l'on était vraiment juste, elle marcherait, dans l'enseignement, tout à l'ait l'égale des plus célèbres. Mais en y pensant bien on trouve

ÉCOLE FUANCAiSE.

peut-èti'c la raison de ce demi-dédain dans ce fait, que les circonstances, le tapage fait autour de certains noms, les écrivains s'en mêlant, et le public

LE PKINCE. — I.K CORPS DE GII'.UR.

adoptant à la légère leur jugement, ce sont souvent nos plus mauvais peintres qui ont alleiut la plus haute céh'lirilé. Or, cduuiie il y ii Idujijius une certaine

HISTOIUE l'OPULAlKE DE LA PEINTURE.

logique dans l'^s jugcmenls faux des hommes, on s'est aperçu à la longue que ees brillantes réputations n'étaient pas tout à fait méritées et l'on en a conclu — c'est ici que le raisonnement pèche, — que les artistes dont personne ne parlait devaient valoir encore moins que ceux dont on parlait trop.

Certes le bon Louis Tocqué, à l'occasion de qui cette petite digression vient si naturellement, serait peut-être le premier surpris d'en être l'occasion et le sujet, mais comme c'est un fort bon peintre, elle ne fait pas hors-d'œuvre. La vie de Tocqué est exempte d'aventures : il se gouverna sagement comme il peignait. 11 lit le voyage de Hussie, que son beau-père avait naguère décliné.

et en revenant passa par la Suède et le Hanemark. Après son retour il fut conseiller à l'Académie et logé au Louvre. Sa clientèle fut nombreuse ; on aimait sa sincérité, son attenlion, le (aient ([u'il avait de bien |)eindre les étoires les plus riches, rharmouie sidjre et tlatleuse de sa couleur, et on se faisait volontiers portraire par lui, bien i\u"i\ n'eût point le goût, comme Nattier, des déguisements mylbnl()gi([ues, ni le sens de cette ilatterie sincère qu'avait si l)ien prali(|uée l'aimable peintre des filles de Louis XV.

Le Louvr(; possède de lui un grand portrait de Marie Leczinska que l'on trouvera cei-laiiienient supérieur à celui de \'an Loo, puis un du dauphin, lils de Louis XV, et d'autres, de madame de Grafligny, de Lemoyne, et de divers inconnus, exceUenles efiigies, (jui sentent le lion peintre et le modèle de bon ton.

Quand le modèle est soûl inconnu, la curiosité soûle se trouve déçue; mais quand c'est le peintre, il y a (luehiue dommage artistique. De ce xviii" siècle nous est parvenue plus d'une attrayante et mystérieuse image, destinée à demeurer toujours une énigme pour l'iiistorien, ce qui est certes regrettable, mais

un excellent sujet de méditation et de sympathie pour le passant rêveur, ce jui fait une compensation. C'est un grand plaisir de les interroger, de chercher à reconstituer leur histoire morale. Le plaisir, avec l'école très nombreuse de portraitistes du siècle dernier, est d'autant plus grand que ces artistes peignaient bien et observaient fortement quelles que fussent la grâce et la finesse

IIISTOIIiK POPUL.MHK DE I> \ PEINTURE

qup lo goût du tom|K liii-iiirmc leur doniiail, cl qui, vraimont, somblaient dans ratnios]ili(''i-o.

On était La Tour cl l'on avait du génie; on était l'crionnoau, cl Ton avait assez de talent pour porter omljrage à La Tour. Le souvenir nous est conservé du malin procédé do ce mauvais diable de La 'Wnir se faisant peindre par son rival et collègue (l'errouiicau (''lait alors agréé à l'Académie) mais se faisant peindre dans un moment de licvre et d'insomnies, puis exposant à côté de ce portrait, un La Tour par lui-même, Itiillant de bonne humeur et de vivacité. « Du reste Perronneau s'en releva, disent les Goncourt. Contrairement à l'as-

T 0 C Q II f. .

Il- PEINTR R r, AT. r. or. H E.

serlidU des biographes Ai' La Tour, son coni m rciil ne s'expatria pas en Danemarck. 11 resta en France cl les Salons de IT.'il, IT.i.'i, de 1753 nous le montrent avec une réputation vivante. Il semble le pciiilrc ofllciel des demoiselles de rOpéra, des denioisi/lous à noms amoureux cl \agucs: Mademoiselle Uosalie, mademoiselle Silanie. En mcnu' temps, des princesses comme la princesse de (londé, lui donnent la préférence sur La Tour. Enlin, des académiciens tcds que Lcmoyne, Adam, Ouilry, contiiuu'ut à demander à ses crayons leurs portraits ou ceux de leurs femmes. El Ion aurait tort de faire, à côté de La Tour, si petile tlgTire de son émule; dans ce portrait qui nous reste de lui au Louvre, d'un homme en habit gris, le ragoût des petites touches, le modelage dans le tapotage, le travail artiste, léger, spirituel, le verdàlre corrégien des demi-teintes d'où s'élèvent des tons de santé et le rose frais du front, du nez, des pommettes,

du menton, l'animation riante de toute la tèto. nous montrent un artiste que La Tour a eu raison de redouter, et (lui en marchant derrière lui, a souvent dû

l'atteindre. »

Sans entrer dans le détail de leurs œuvres, il faut au moins citer dans cette

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