TOCQUÉ. — LOUIS, DAUPHIN DE FRANCE
école si honorable de portraitistes dont le Louvre, Versailles, les musées de province, les collectionneurs, les grandes familles, conservent de beaux morceaux : Robert Tournières (1068-1732); Geuslain (1683-1763); Valade (1709- 1787);Duplessis (1723-1802).
Haoux (1677-1734) peut être considéré comme peintre d'iiistoire et aussi de genre ou comme peiulre de portraits; mais il vaut mieux pour lui-même de ne pas trop s'occuper du peintre d'histoire. Qui connaît et surtout qui apprécie, sauf quelques amateurs, le curieux et aimaMe poi'trait de Marie-Françoise Perdrigeon, dame Boucher, velue d'une rol)e de satin blanc à la taille de guêpe et à l'ample jupe? Cette jeuiu' et charmanle femme, aussi peu naturelle que possible, est figurée en Vestale, à supposer que les Vestales eussent des robes de satin blanc aussi serrées à la taille et avec des jupes aussi bouffantes. Tel qu'il est, ce tableau est d'une affectation parfaite, et d'un goût délicieusement faux; à
M A r, I r - F n A \ r. Il 1 S k p i: r. n ii i c f o \ .
tout prendre une o'ini'c Irrs ]»i(|uante de Técolc fr;nu:aiseet (Jui^aul mieux que la relégation à N'ersaiilcs.
Aved (1702-1700) a fait également de bons porti'aits, ne fût-ce que celui du marquis de Mirabeau au Louvi'e, mais il en est de lui de bien secs dans les musées de Hollande. Ihimoiit le Uomain, au(|U('l nous nous sommes plutôt gardé de nous arrêter comme peintre d'Iiisloire, nous intéressera avec son consciencieux et cui'iciix liiijjcau de la Nnarrire de Louis XV, madame Mercier, entourée de sa faniillf.
Enlin, car il faut bien pa^ser des portiailistes à autre ciiose, l'histoire du portrait au wiii" siècle pouvant à lui seul servir de matière à un gros volume, nous clorons la revue sur- deux artistes qui, à la mérité, correspondent à une époque toute dillciciilc, iiinis (jui continuent sous Louis XVI, sous la Révolution
et jusque dans nno paiiio do nntro siccle. le goût et la grâce du xviii* le plus pur. Nous parlons d'abord de Vestier (1740-1824) dont il faut goûter le beau et aimable portrait de la femme de l'artiste, dans la salle Française, et surtout, dans la salle La Gaze, le mignon portrait de jeune femme, cheveux blonds légèremeut poudrés, fichu jeté sur le corsage de mousseline blanche, un des plus exquis portraits « d'inconnues » de notre école, pas assez célèbre, cl (jui dit avec une
LA LECTtr, E.
persuasion et une douceur spirituelle, que le peintre l'ait ou non voulu, tout le charme le plus fin de la femme française.
De madame Yigée Le Brun (1755-1842) il a été si amplement et si flatteusement écrit, on connaît si bien la faveur dont l'honora Marie-Antoinette de qui elle fit le portrait, puis son émigration en Italie, ses voyages à travers l'Europe, ses belles relations, ses succès ; enfin ses tableaux brillants, tendres, souriants et à la célébrité desquels contribue pour beaucou]) la galanterie, et
HISTOIRE POPUL.MHK DK LA PEINTURE.
aussi le goût du piililic pour le » joli », quo nous n'en saurions diro ici rien de bien essentiel. Ouoi qii il en soit, on retrouve en elle, avec peut-être un peu plus de savoir el de fernielé cjne n'en montrent d'ordinaire les femmes ai'tisles, quehjuc
MVIUME Vir.ÉK LR B T; Ll N . — L\ It K 1 NK ,M A U 1 K - \ \ TO 1 N E T T E ET SES ENTANTS.
accent de la grâce et de la dignité aisée qui hrillenl chez les maîtres que nous venons de voir.
Aussi bien nous faut-il niainlenaiit, après avoir parlé de ces paysages humains que sont les portraits, passer à ces portraits de nature que sont les paysages. Portraits? pas toujours; avec certains maîtres du xviii" siècle, évocation ou
arrangement sont peut-être des termes plus exacts : reportez-vous à ^^'atleau. Mais arranger ainsi, c'est faire vivre. Dégager les sensations générales que donne la nature et rendre ces sensations d'après le S(Milinient que l'on en a.
MADAME VIOÉE LE IIRUN. — LA TENUnESSE MVTERNELLE.
le tempérament que l'on possède, devient le meilleur moyen de faire le portrait de cette iXature, sur le nom de laquelle on s'est tant disputé. Avoir dit que le xviii" siècle ne connaissait pas la nature, ou qu'elle ne lui a été révélée que sur le tard par Rousseau, c'est se montrer impertinent à l'égard de Watteau,
de Lancret, de Boucher, dOiidiv, et de laiil d'aiilres qui connaissaient tout aussi bien et peut-être un peu mieux que les gens qui sont venus après Housseau, les bois, les champs, les eaux et le ciel. Je me promène avec ravissement dans un
LE r.AT ET l'Éléphant.
parc (le Watteau, et j'y respire à pleins poumons un air sublilet léger; j'y sens parfaitement le vent, qui fait bruire et scintiller les feuilles, venir caresser ma joue et m'apporter jusque de l'horizon la fraîcheur des lacs et le parfum des
fleurs. Alors, n'est-ce pas là une impression de nature, exacte, profonde, en même temps que créée, ce qui est le propre de l'œuvre d'art? Ce parc de Watleau, et même ce jardin bleu de Boucher, ce jardin de fond de tapissei'ic, ou encore
ces champs jaunissants de \El6 de Laucrd, me donnent i)eaucoui» p'^s la sensation, m'apportent Jteaucoup plus vif le souvenir des parcs, des jardins, des maisons ({ue je traversai, que ne feraient les plus minutieuses photographies d'un vrai jardin, ou d"iui authcnli(|ue boulingrin. Et, par piiolograpliie, j'entends
286 HISTOIRE POPULAIliH DE LA PEINTURE.
tout aussi bien le paysage exact, copié posément, par un liomin(,' qui s'est assis devant (|ne](pie recoin ou que1([uo ctentlue de terre, en s assignant la mission de nous iiijipdilcr un signalement très véridi(iue du temps (pi'il taisait ce jour-là.
Que l'on cesse donc de nous rabâcher qu'il n'y avait pas de paysagistes au xviii" siècle. Le paysnge est partout dans heuvre de ces |M'intres ; il s'agit seulement de savoir l'y trouver : ils en faisiiient le cadre l'accompagnement de leurs iuM'ulions, au lieu de se gbirilicr de r.i|i|)iul('r sur leur dos, à la lin de la iourn(''e, un |inn de niihii'e (b'conpi', <-oinnie on ai'iMclie un landie;ui de papier de tentni'c i'i une iniir.iille.
iN'ous considérerons donc W'atleau, Boucher, Oudry, i'aiei' etLancret comme les premiers paysagistes de leur temps, et non les moins origiiuiux de notre école. Ite l'un (!'(mi\ nous n'avons pas encore parlé. Oudiy (l()8()-17.joi fut un brave artiste, |)arl'aitenM'id l'iluiini'' pai- Largillière, el (pii u laissé une abondante production. Ce sei'ail nn maiire de |ireniier (udre s'il a\ait ('ti'- un peu moins sage. Ke grain de folie lui nian(|ne, el la passion de la matière pictui'ale, ipie |ioiiilanl auiaient dii lui coniniuuiipiei' un |)eu sou muîtri^ et aussi ses conti'm|iorains Walleau el (.lianlin. Mais il com|)ense l'absence de ce pétillement d'esprit el de celle succulence de |)einlure par beaucoup d'iugéniositc'', d'inNenlion, d'aclix ih', |iai' lanl de -asoii' el de goiil, par un si beau respect de sou UK'lier' (jn il faut pai'Iei' de lui a\ec une pi-(d'omle eslime el faire bon accueil à ses (eu\res.
Largillière dècouviil la V(''rilable ^()(■ali(lll d'()inlr\, i|ui a\ail l'ail d(\jà ses preuves c(unme porirailisie, en lui disant un Jour |)iaisammenl : " \a, tu ne seras jamais (|u"uu peintre de chiens. " La le(;on, d'ailleurs all'ectueuseun'nt faite, se coni|ib lail du conseil de coulinuer à peindic les fruits, les animaux (|ne son élè\e réussissait si bien dans les porirails on il aimait à les placer comme accessoires.
()udr\ sérail peulndic |)arli pour la l!iissiea\ec Pierre L' si le duc d'Aniin ne ra\ait pas su retenir en {''l'ance eu lui couiniandaul les cartims pour le:. tentures des C/iasxe.s ili/ roi. ('."est vraiment le point de di'part de sou œuvre originale et consiib'i'able. ( '.liasses, porlritih de cbiens de noble race, beaux paysages enca<lrant ces biàllanles cliienneries, <( amusenu'ids cliainpéti'es », natures mortes, etc., tout C(da smlil sans relâche de l'abmulanl et savant pinceau de J.-B. Oiidrv pendant de longues ann(''es, el jamais cela ne sentit la fastidieuse redite, ni le lâché. 11 illustra les Fables de I^a Fontaine, comme on sait, très noblement et avec quelque gravité liche, sans doute d'un esprit un peu dépourvu de la naïveté malicieuse du iMudiomme ; mais quel artiste a jusqu'à présent illustré La Fcuilaine?
Beauvais, les (iobelins (pi'il fut appelé à diriger, furent i)ar lui amplement
ÉCOLE FRA^XAISE.
fournis tle modèles, el l'on ne songerait point à critiquer ces établissements s'ils avaient toujours travaillé, après Lebrun, pour des décorateurs comme Oudry et Boucher. Nous nommons encore Boucher parce que ce l'ut lui qui succéda à
Oudry lors(|u"un contlit célèbre se fut élevé entre celui-ci et son personnel des Gobelins. Happelons que les tapissiers lenuient pour le <( coloris de tapisserie » c'est-à-dire pour rin(('i|ué(ation des modèles d'après les méthodes et les
288 HISTOIRE l'OPULAIRK DE LA PEINTURE.
siniplilicalioiis de leur art, tandis qu'Oiulry voulait les aslroindrc à rcprodiiiro exaclemeiit k's ellcls de la peinture, ce en quoi il se trompait de façon fondamentale et se montrait moins intelligent des ressources de la tapisserie que créateur de beaux et vai-iés modèles. Mais ceci sort un peu de notre sujet, et nous devons répéter en terminant que ce fui un paysagisie qu'on ne saurait dédaigner : sans énumérer les onn res que possèdent de lui les musées, il suflit d'appeler l'attention sur la Ferme du Louvre, cette belle et bonne ferme française avec ses paysans si bien activés, et surtout cette grande échappée de pays à droite, collines verdoyantes, qui montre très sul'tisamment que des peintres tels qu'Oudry auraient été capables de se IJArci' au paysage tout pur, si tel avait éti' leur goût, et s'ils avaient eu de la luiture une conception moins panthéiste et moins vague que la ncMre.
Sans doute l'on sourira, l'on déclarera ([ue nous sommes bien vite au bout de notre rouleau, et au besoin l'on nous demandera si nous ne nous contredisons point (juand nous dirons (|u'après les maîtres cités comme paysagistes, nous n'avons plus ([ue des exemples isolés, ou des personnalités quelque peu systématiques, ou encore des arrangeurs de nature suivant les théories académiques du siècle précédent. Mais d'abord ce serait déjà beaucoup d'avoir ce que nous venons d'étudier, et de plus, on va voir que nous avons encore d'autres noms à mettre en valeur.
On trouverait d'abord à citer des succédaiKS dOudi'v, de Boucher et de Greuze tout à la fois, dans les llud, peintres d'animaux et de scènes rustiques. On passerait, sans y attacher beaucoup d'importance, devant des paysagistes comme Allegrain (1053-1730), Lantara (174o-l 778), encore moins en peusanL auv paysages de Watteau, et plus du tout en pensant aux paysagistes hollandais. On croirait de confiance que Bruandet (mort en 1803) le légendaire Bruandet de (pii Louis W'I disait : '< iNous n'avons aujourd'hui rencontré dans la buèt que des sangliers el itiuandct >■, Bruandet enfin, mérite sa réputation de précurseur du paysage moderne, du paysage exécuté en plein air, — si nous connaissions assez de ses œuvres pour en dresser un catalogue moins [)lato nique.
Maison s'arrêterait avec lieaucoup jjIus d'attention devant les deux singuliers petits paysages de Louis-Gabriel Moreau (1 740-1800), le frère du célèbre Moreau le Jeune. Nous disons singuliers pour la noie fort iuallciulue ([u'ils apportent au Louvre dans la salle de l'école française du siècle dernier. En vérité rien de plus imprévu pour l'époque, et rien aussi qui nous donne plus à penser; ces deux petits paysages, d'une coupe, d'un sentiment si vraiment modernes, et d'une exécution qui parait d'hier, sont peut-être les épaves de toute une école de paysage du wiu" siècle, aujourd'hui coniplèlenuMit anéantie par suite des dédains et des négligences des connaisseurs, des brutalités des révolutionnaires
de l'école de David, enfin par la volonté des artistes eux-mêmes qui auraient donné cette note. Voici quelle serait l'iiypothèse : les paysagistes du xviu" siècle depuis Watteau jusqu'à Vernet, auraient couramment pratiqué le travail en plein
ait\ d'après nature, et auraient même multiplié ces travaux, mais, ne les considérant que comme des renseignements, des notations très transitoires pour se souvenir d'un effet à employer et à varier dans un tableau voulu et fait à
l'atelier. Alors de deux choses l'une, ou bien, à l'atelier, ils auraient recouvert ces notations fugitives d'une peinture arrangée suivant les idées du temps, et poussée à souhait, ou bien, après usage et consultation, ils auraient détruit ces documents ou les auraient laissé détruire, n'ayant jamais pris la peine et s'étant même bien gardé de les signer, et les amateurs n'y auraient pas ajouté plus d'importance qu'eux. Si au contraire beaucoup de dessins sont conservés c'est qu'ils étaient l'idée définitive de tout ou partie du tableau, et prenaient dès lors plus d'intérêt et de valeur que de simples notes de couleur jugés sans la moindre invention personnelle.
Nous n'insistons pas outre mesure sur cette fantaisie d'un paysage ignoré, d'un paysage (|ui « aurait pu » exister. Mais ce ne seraient pas les deux petits paysages en question : la Vue des e/Hurons de /*«/'« avec Vincennes dans le fond, et la Vue des coteaux de Aleudon, vraiment simples, lumineux, et remarquablement peints, qui nous démentiraient quand nous disons que les paysagistes du xvui' siècle connaissaient et sentaient la nature aussi parfaitement que possible. Il est d'ailleurs vraisemblable que Gabriel Moreau avait vu les paysages des maîtres hollandais et qu'il en avait été frappé, car ces deux tableaux sont tout à fait dans leur style et de leur qualité, (le n'en serait pas moins d'un grand intérêt car à ce moment, sauf Louis XVI qui collectionnait les grands paysagistes hollandais dans la société desquels sa nature de brave homme devait se complaire (et il avait la main fort heureuse) (1), on parait s'être bien moins préoccupé ou même avisé de cet art qu'il le méritait.
Joseph ^'ernet, type, au xvm* siècle, du paysagiste aussi exclusivement paysagiste que possible, peujuit beaucoup d'après nature, la logique et les nécessités mêmes du métier l'anirment quoique ses biogra])hes l'aient nié. D'autre part il n'est pas un seul tableau de lui que conservent les musées ou les collections qui n'ait été exécuté d'un bout à l'autre à l'atelier, pas même une tempête. Et si les éludes de Vernet n'ont pas été conservées, notre hypothèse ne parait-elle pas déjà beaucoup moins paradoxale?
On commandait à Vernet (1714-1789) lorsqu'il fut en grande vogue, des tenipêles, des calmes^ des coups de veni, des clairs de lune, des brouillards, des heures du jour. Il les composait de son mieux pour satisfaire l'humeur des amateurs, mais à la condition que, le thème étant donné, « on le laissât faire » et qu'on ne lui demandât pas d'esquisse préliminaire, « où il aurait jeté tout son feu w, ce qui aurait été cause que « le grand tableau en deviendrait froid », ainsi qu'il l'explique dans une lettre àM. deMarigny. Mais de ce qu'il « composait sur la toile le tableau qu'il devait faire, et le peignait tout de suite pour profiter de la chaleur de son iuuiginaliun », doit-on forcément conclure qu'il n'a jamais
(1) l>eaucoa|) (l(^ nos ])lus beaux Ruysdael, du nos plus beaux Cuyii, de nos |ilus beaux Van Geony, des Van der lleyden, des Van Oslade, elc., elc, sont de la colleclion de Louis X\'l.
fait d'études, de morceaux séparés? L'échelle 'de tons et de teintes dont il se servait pour noter rapidement les efléts qui le frappaient n'avait pas été établie toute de calcul et sans expériences préalables.
La carrière de Joseph Yernet ne présente rien qui puisse nous arrêter particulièrement, ni d'autres dates importantes que celle de son retour en France
en 1753 après un séjour de vingt ans en Italie. Ses œuvres sont nombreuses au Louvre et l'on y constate non seulement un observateur très exact des effets « locaux », des heures, sites et états de temps qu'il combine, mais encore un joli peintre de genre avec les personnages de toutes sortes dont il anime ses compositions; enfin deux petits tableaux de la salle Française, le Château Saint-Aiige et le Ponte liotto^ clairs, lumineux, délicats, moelleux, sont
d'une qualilé de ]>ein(iirc supérieure à plus d'un de ses grands tableaux.
Il faut Unir le xviii" siècle ])aysagislc sur Hubert RoJicrt (1733-1808), de qui l'existence est mouvementée et romanesque, l'œuvre d'une abondance extrême, et invariablement souriante, spirituelle et moussue. C'est en somme un parti pris de décoration tout à fait charmant que ces ruines, authentiques ou de fantaisie, et en tous les cas toujours aiTangées par le caprice du jieintre. Le joli décor et comme il serait dommage de ne pas en apprécier la verve, la clarté, l'insouciance et comme le plaisir de vivre! Songez que nous n'avons plus beaucoup de ces choses à savourer, car nous touchons à la fin d'un art. Les Romains et les Spartiates s'approchent avec un grand bruit de cuirasses et de casques. Les sabres des Horaces font entendre leur glacial cliquetis ; et nous pouvons nous promener encore quelques instants, des instants volés, parmi les ruines enguirlandées de lierre par ce spirituel Uoltert, cependant que lui-même est retenu dans les prisons révolutionnaires, où il ne « gémit » point, mais bien égayé ses compagnons de captivité, et finit par obtenir la permission de peindre comme chez lui.
Maintenant, en ferons-nous l'aveu? Si nous n'avons ]ias encore parlé d'un certain autre peintre bien supérieur en séductions, en grâce la ])lus capiteuse, d'un des plus fins et des plus nerveux charmeurs du xviii' siècle, de Fragonard, enfin, de qui nous aurions dû nous occuper déjà depuis longtemps, c'était que nous tenions à finir cette période, non point sur les froids académiciens, prédécesseurs de David, mais sur un artiste qui résume et incarne le mieux le tem]is des sourires, des élégances, des folàtreries. Nous ne voulions point demeurer sur une impression d'ennui et de momification après avoir passé en revue l'époque la plus amusante et la plus vivante.
Parlons donc de Fragonard pour finir, de Fragonard le décorateur et l'inventeur de fantaisies, le dessinateur et le peintre, l'improvisateur inépuisable, le l)adineurle plus intrépide et le plus aisé, toujours en veine et jamais faible; produisant sans relâche et ne faisant qu'effieurer les choses, mais avec tant d'esprit, de justesse, et de distinction que ses à-peu-près sont inappréciables.
Fragonard, c'est Walteau en folie ; c'est tout au moins laboutissemenl, à la fin du xvni" siècle proprement dit, de ce que Watteau avait instauré au commencement. Mais lors de Watteau l'on prenait encore son tem])s; maintenant c'est une fièvre ; il faut se hâter d'effeuiller les roses avant l'orage, que tout le monde sent prochain à l'ébullition de sa tète, à la démangeaison de ses nerfs ; il faut sourire et chanter, mais sourire de mille choses et chanter dans le vent. Peu importe que les images soient précisées, appuyées, parfaites à loisir; qui sait ce qu'elles deviendront demain. Et Fragonard répond à merveille à ce besoin; sa gracieuse fureur de production est l'etfet de son tempérament qu'il se garderait
bien de réfréner, et du tempérament de ses contemporains dont il est l'harmonieux écho.
Pourvu que l'indication soit miraculeusement juste et spirituelle, du moment
qu'on l'a comprise et qu'on en a ressenti le plaisir, on le tient quitte d'aller plus avant. Or, une conséquence de ce continuel éveil de la verve, de cette promptitude à ressentir, de cette quasi simultanéité de la .conception, de la com-
position et de l'exécution, c'est que toutes les choses qui sortent de la main de Fragonard sont d'une perpétuelle fraîcheur. Quoique pouvant être considérées comme de pures esquisses, ce n'en sont pas moins des choses parfaitement complètes, et elles ont la faveur de conserver l'exceptionnel éclat du travail sur lequel on n'est pas revenu. Mais cela dit, et affirmé, et admiré, il faut ajouter que seul Fragonard a le droit de le faire; et que presque chez tout autre artisie qui érigerait en principe de se contenter toujours des indications premières pour être plus sûr de plaire et aussi de ne pas fatiguer son œuvre, ce serait vraiment en agir trop à son aise, et d'ailleurs celui-là risquerait fort de n'être qu'un barhouilleur. Car ce qui était le résultat de dons uniques chez Fragonard, deviendrait système chez cet autre, par suite détestable. Puis, il n'y a le plus souvent qu'un seul enfant gâté pour de très longues périodes d'art. j
Fragonard naît à Grasse en 1$32, dans un pays de lumière, de parfums et de friandises. Son père, ruiné par de mauvaises affaires, vient chercher une situation à Paris et place le jeune Honoré comme petit clerc chez un notaire.
Le papier, fùt-il timbré, n'a jamais paru au jeune homme utile à autre chose qu'à dessiner. 11 faut, bon gré, mal gré, le laisser tenter d'être clerc chez un peintre. Roucher, à qui il s'adresse d'abord, lui spumettant ses essais de griffonnages, l'envoie chez Chardin. L'honnête Chardin, qui n'est pas du Midi, et qui considère l'application comme une espèce de bonne foi, ne comprend pas ce tempérament pétulant, et d'ailleurs peut-être son élève n'avait-il pas encore donné parmi les tàlonnements une seule de ces indications saisissantes auxquelles la finesse de Chardin ne se fut pas méprise. Toujours est-il qu'au bout de quelque temps, le maître déclare que Fragonard ne fera jamais i-ieii (|iii vaille.
Tant bien (jue mal Fragonard se débrouille et retourne chez Boucher, qui cette fois lui fait accueil, l'encourage, et le force à concourir pour Rome; il remporte le premier prix; il a, à ce momeul, ((uil juste vingt ans. De ses impressions en Italie, il faut l'ctenir ceci, qui est significatif: » Ij"(''nergie de Michel- Ange, disait-il après son retenir, m'effrayait; j'épi'ouvais un sentiment que je ne pouvais rendre; en voyant les beautés de Raphaël, j'étais ému jusqu'aux larmes, et le crayon me tombait des mains: enfin je restai ({uelques mois dans un état d'indolence que je n'étais plus le maître de surmonter, lorsque je m'attachai à l'étude des peintres qui me donnaient l'espérance de rivaliser un jour avec eux: c'est ainsi que Baroche, Piètre de Cortone, Solimène et Tiepolo fixèrent mon attention. » On ne pourrait dire en termes plus clairs cjue l'influence de l'Italie fut absolument nulle sur Fragonard, puisque toute la leçon qu'il retira des maîtres, désespérants ou plus accessibles, fut simplement le conseil d'improviser.
Et Fragonard ne s'en fait pas faute. Son séjour en Italie se passe à croquer prestement et sans relâche tout ce qu'il rencontre sur son chemin, dans ses innombrables excursions avec son camarade Hubert Robert, et Saint-Non, l'abbé
graveur. Dessins, croquis, sanguines, d'après des choses vues, et non pas copiés d'après des œuvres d'autres maîtres, sinon quelques croquis et rapides eaux-fortes d'après des décadents; interprétations spirituelles et personnelles de ses propres sensations, et non décourageantes méditations sur la pensée des grands disparus ;
telle est son éducation et son occupation alors. A ce prix, il ne courait pas grand risque d'abdiquer au profit d'un trop écrasant modèle sa propre nature ; il eût pu, de la sorte, s'exercer ainsi tout aussi bien en n'importe quel autre coin du monde qu'en Italie.
Quand il revint à Paris, PYagonard, n'ayant eu que le minimum des maîtres, était un maître à son tour. Il lui faut cependant faire ses preuves, ces grandes preuves solennelles que l'on demandait à tous les artistes autrefois, quel que fût
iiiBEnT r.OBFRT. — i.E pnn T iiE no ME.
leur génie, et que très rarement ils pouvaient produire, comme ^^■atteau ou comme Chardin, en fournissant quelque chose de leur seul et propre cru. Fragonard se présentait à lAcadémie en 1763 avec le grand tableau de Corésus se sacrifiant pour saurer Callirrhoé; il était reçu d'enthousiasme, et on décidait de reproduire son œuvre aux Gobelins.
Ce tableau, que l'on peut voir au Louvre, oîi il est assez mal placé, mais où la lorgnette peut cependant l'atteindre, est la première et la dernière tentative que l'artiste fera en ce genre. Il y a répandu le plus de passion tragique qu'il a pu rassembler, et il aura dépensé la provision pour toute sa vie ; cela n'empêche pas la peinture d'être surtout charmante ; le drame est beaucoup plutôt une
fiCOLE FRANÇAISE.
tendre élégie; le grand prêtre meurt avec grâce. etCalIirrhoé est si délicieuse que c'est grand'pitié que les circonstances ne lui permettent pas de nous
FRAr.O\Ar. D. — lE SERMENT DiMOCR.
sourire. Quant aux autres personnages, ils jouent leur rôle en conscience et leurs sourcils sont suffisamment froncés et relevés pour qu'ils expriment l'effroi comme il convient. Cette peinture laiteuse et lumineuse est une caresse pour l'œil, et Fragonard a fait tout ce qu'il a pu pour que nous
ayons d'autres compensations dans le cas où la tragédie ne serait pas ce que nouç aimons; — et il ne recommencera pas.
Dorénavant, ceux qui attendent aux Salons quelque autre grande page de lui eu seront pour leurs frais d'attente. 11 sera perpétuellement improvisateur, ou c'est tout comme; il faudra goûter le charme de sa couleur, l'entrain de son invention et de son mouvement, et Ton ne s'en fait pas faute. Portraits, décorations, paysages, scènes légères et très légères, ton! cela constitue de croustillantes et fines délices, et l'opinion d(^s gens ([ui ne seraient pas contents (il y en a fort peu d'ailleurs) ne compte pas.
Ne nous trompons pas toutefois à cet aspect d'abandon et de facilité. Il nous est conté (par Mariette) que, dans les premiers temps de sa carrière, Fragonard
KIHCO'VAIin. — I.E VERr.OII.
ell'acaii iieaucdup, ('"lait souvent ini'contenl de lui-nièine. Ihine, malgré le grand entrainenn'nt (pi'avail ('■ti' son Noyage en ilalie, malgré les fortes qualités qu'il a\ail ae(|nises et (pii ('laient en s(ninne je (les-^diis des eiiarmantes qualités de s(Mi ('(irr'ii/^, fragonard nV'Iait |ias anivc'dn |M-einiei' coiq» à l'assurance, à l'infailliliilitédans res|»ril el dans riMi|ir(i\ isalion ; il lui a\ail fallu autant d'efforts (pu' de dons; et le droit de produire de [ireniier jet na\ail ('le'' acquis ([lie par la conquête de beaucoup de savoir.
Autre explication nécessaire. Fragonard, pour beaucoup d'esprits prévenus, représenteranon seulement l'exécution légère, mais aussi le sujet plus que léger. C'est, d'autre part, ce qui le fera justement rechercher par d'autres, que cela n'etTrayera pas, au contraire. Nous sera-t-il permis de dire que l'un et l'autre point de vue sont également aussi antiartistiques que possible? L'analyse de l'inspiration de Fragonard tient tout entière dans ces judicieuses lignesdes Concourt: « Ces médaillons de nudité, ces petits tableaux si vifs, ces poèmes libres, com-
ment Fragonard lessauve-t-il? Quel charme met-il en eux pour être leur excuse et leur pardon? Un charme unique : il les montre à demi. La légèreté est sa
FniGONVIMl. — LA FONTAINE D A M O L r. .
décence. Seshroîses n'appuient pas. Ses couleurs ne sont pas des couleurs de peintre, mais des touches de poète. »
On ne peut mieux dire, et c'est non seulement la légèreté, c'est-à-dire une forme très délicate de la mesure, mais encore V<n-t cpii est la décence de
Fragonard. Le véritable artiste, par un tact spécial qui est une grâce d'état, et n'ayant en vue que l'œuvre d'art, communique une chasteté aux choses qui seraient les moins chastes si elles étaient traités par quelque pourvoyeur d'égrillardises, n'ayant en vue que l'amusement des corrompus. C'est pourquoi il n'y a même pas à discuter si les scènes do Fragonard sont libres ou non. A l'Exposition rétrospective de 1889 figuraient quelques-unes de ses sépias, des merveilles de légèreté et enlevées sans qu'on se rendît compte comment, à si peu de frais, quelques traits et une faible teinte de lavis, on pouvait tant exprimer de vie et de mouvement. Les sujets étaient incontestablement vifs, mais il aurait fallu plaindre ceux qui n'auraient pas ressenti quelque respect dans l'invincible sourire que ces admirables amusements provoquaient.
La sépia, la sanguine, la gouache, l'eau-forte, moyens expéditifs et charmants que Fragonard manie comme pas un ; parfois au contraire, son caprice le porte à |)arfaire des miniatures. Quant à sa peinture, elle est fluide, impromptue, transparente comme de l'aquarelle. Un rien suffit au peintre pour exprimer la qualité d'une étoffe, salin, velours ou gaze prête à s'envoler, la nacre d'une chair féminine, le joli geste nerveux d'une main, toutes choses enlin (jui ravissciil un œil exercé, et lui sont infiniment plus précieuses que les plus |)atientes et les plus pénibles transpositions d'une statue antique en soi-disant ton de cliair.
La galerie La Gaze, — nous y revenons toujours, car, en vérité, si cet homme-là n'avait pas existé, le premier musée de France montrerait surtout figuorancc des Français en ce (|ui les concerne eux-mêmes, — la salle La Gaze, disons-nous, otTre quelques excellentes peintures de Fragonard. Les (juatre tètes de fantaisie : l'homme à la veste jaune prêt à écrire, sous un coup d'inspiration ; la jeune fille au corsage feuille morte à manches jaunes et à la grande collerette montante, qui tourne d'une main mignonne les feuillets d'un grand album placé devant elle; le jeune Inunme aux cheveux châtains et à la casaque bleue; le guitariste h la veste jaune à collei'ette de mousseline, toque noire à plumes i-ouges en tète ; voilà déjà quatre nu)rc(^aux(iui. pour être enlevés en une séance tout au plus, sont choses brillantes et sonores comme des préludes attaqués haut la main par un virtuose. Mais voici plus délicat encore, et l'on devi-ait dire plus inexplicable, car il n'est pas de mots ([ui pourraient rendre, et expliquer surtout, le charme de cette Bacchaiile cikIo/'duc, frottée sur une toile à gros grain, amusante au possible h examiner de près en tant que travail, et, à deux pas de recul, la vie même, un corps qui palpite et qui respire. L Heure du Ucrçjcr, la délicieuse jjelite peinture ovale, toute pétrie de tons de violettes, de roses et de jon(|uilles. Enfin l'ébauche si rapide de la Chemise enlevée aux blancs si harmonieux, et surtout les Buigneuaes^ ce merveilleux petit jjanneau, une des plus gaies fêtes de couleurs qu'ait données la ]>einture française, une symphonie en rose et vert à réjouir Rubens dans sa tombe. Mais malgré cette riche entrée de jeu, on ne connaîtrait pas encore
Fragonard, il s'en faut, si Ion voulait faire de lui une étude même superficielle. On ne le connaîtrait pas même en ajoutant à la liste la belle Leçon de clavecin que possède encore le Louvre, et qui est, dans le sommaire de son exécution, d'une
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