CHAPITRE XI
David et son école. — Lin isolé : Ptiuliion. — désagréables contrastes -et figures maussades.
Supposez un jeune homme fortement doué, ardent, énergique, ambitieux dans le bon comme dans le mauvais sens du mot, c'est-à-dire avide de dominer, mais aussi de bien faire. Faites que ce jeune homme naisse au milieu d'une société voluptueuse, frivole, charmante et égoïste ; qu'il se développe au moment où elle en est arrivée à l'énervement de son propre plaisir jusqu'à rechercher la simplicité, ou tout au moins son affectation, et ne voit rien de mieux que, de marquise, rêver de se faire bergère. Ce jeune ambitieux, dénué de ressources, inconnu, ayant toutes peines à s'élever et sachant pourtant qu'il faudra bien qu'il fasse à son tour sa trouée, placez-le dans l'apprentissage de ces grâces légères et d'ailleurs peu secourables à qui n'a pas envie de rire, donnez-lui comme parent Boucher, comme patron, un instant, pour quelques travaux de gagne-pain, Fragonard.
Pensez-vous que son rêve sera de conquérir la même gloire que Boucher, de devenir un émule de Fragonard? Certes non, n'est-ce pas? Peut-être pourra-t-il plus tard conserver pour Fragonard quelque reconnaissance et sympathie, pour Boucher une involontaire estime, ces maîtres lui ayant témoigné de la bienveillance, et lui-même d'ailleurs les ayant vus à l'œuvre, ayant constaté, en ses années d'apprentissage, combien ces peintres aimables étaient au fond vraiment savants et forts en leur art. Mais cet art lui-même, il l'assassinera sans délibérer, il le guillotinera, s'il a la guillotine à sa disposition. 11 lui fera une implacable guerre partout où il en rencontrera des germes involontaires chez les nombreux élèves qu'il aura, plus tard, groupés autour de lui quand son rêve d'ambition sera réalisé, et qui l'écouteront avec le plus grand enthousiasme, mais qui afficheront, eux, de la férocité juvénile où il aura mis la froideur raisonnée d'un systématique révolutionnaire. Il aura ressenti à ce point la haine
de cet art, parlant tout entier de la sensation pour provoquer la sensation, de cet art de caprice et de libre invention, de cet art français en un mot dans la force du terme, que lorsqu'il voudra faire rentrer sous terre un de ses élèves, il lui dira : « Vous faites français! » et ce sera le plus sévère des blâmes.
Comment cet homme aura-t-il été amené à accomplir cette révolution? Par la force même des choses, et tout simplement, on dirait presque tout bêtement, par la loi des contrastes. On se sera épris passionnément des séductions de la matière, des rfigoûls épicéset savoureux de la peinture tripotée pour elle-même; il proscrira cette sensualité du bon ouvrier et voudra que l'on n'emploie plus que des moyens quasi impersonnels. On n'aura attaché qu'une importance très
M AniK-JOsuPH VI^;^.
L I' [IMITK 1, MIOIIHI.
relative à l'idée contenue dans une œuvre d'art, pourvu qu'elle flatte les raffinés; il voudra restaurer une peinture qui s'adresse presque uniquement au raisonnement et qui ne se soucie point des qualités picturales que prisaient si fort les connaisseurs d'hier. On aura pris les thèmes dans la vie, mais en l'interprétant d'après son sentiment personnel, suprême joie de l'artiste pour qui la nature n'est qu'un tremplin; il commandera de prendre les sujets dans la mort, ou dans une certaine antiquité qui lui ressemble fort, et il faudra que l'on suive la nature de très près, qu'on ait, pour parler peut-être trivialement mais de façon exacte, le nez dessus, quitte à prendre pour la nature un modèle d'atelier, ce qui ne lui ressemble guère.
Comme il est absolument privé du don d'imagination (ce qui fait que plus tard l'imagination sera par lui considérée chez ses élèves ou chez ses rivaux comme un acte d'hostilité envers lui-même), il n'aurait peut-être pas inventé tout
seul le principe de la révolution dont il deviendra le chef incontesté. Mais aussi, comme il est doué d'autant d'intelligence et d'assimilation que de volonté, il empruntera, avec les précautions et flatteries voulues, le drapeau d'un médiocre peintre, qui faute lui-même des abondantes, entraînantes et tendres qua-
lités des maîtres de son temps, aura eu cependant l'habileté de faire passer pour du génie la pauvreté de ses facultés, et pour de la grandeur antique l'insuffisance de sa mise en scène; à ce portrait peu flatté vous reconnaissez Yien.
Seulement, ce que Yien aura commencé par insuffisance, son élève l'achèvera et l'atTermira par système, avec son indomptable énergie. Et c'est là ce qui caractérise cet élève : il sera un grand systématique plutôt qu'un vrai inventeur.
Ceux qui ne pourront ou ne sauront pas un jour s'affranchir, sciemment ou par l'inconscienle poussée de leur luituro, de ses rigides théories, seront, à tout prendre, de détestables artistes. Lui subsistera, comme tous les exceptionnels, quel que soit ce qu'ils produisent. Dans ses œuvres les plus funestes on remarquera, on admirera même la force de sa volonté, l'intégrité de ses erreurs. Mais, en vérité, s'il est un artiste, et un artiste des plus grands, ce sera surtout quand il ne s'en doutera pas, quand il ne se sera pas surveillé. Ce sera un composé d'exaltation et de froideur, de grandeur et de mesquinerie, de révolte et d'asservissement. C'est David, en un mot.
Mais si David est grand, son école est une des plus rebutantes que l'art français ait connues. Et l'on s'étonne que ces peintres se soient donné tant de peine, aient tant bataillé, impitoyablement détruit tant de belles choses pour en créer si peu, aient dépensé tant de chaleur pour se conserver si froids.
Il n'est d'ailleurs pas juste de considérer l'école de Vien et de David comme ayant seule découvert ou plutôt remis en honneur le goût pour les onivres d'art de l'antiquité grecque ou romaine. Sans remonter jusqu'aux temps de la Renaissance, où nous croyons avoir démontré que celte sujétion volontaire à l'égard du jtassé fut fatale à la pure originalité française, le wiii' siècle luimême s'était fort préoccupé d'exhumer les statues, les médailles, les pierres gravées, tous les monuments de l'antiquité, en un mot. Par une singulière injustice, ceux qui se servaient de l'épithète « Pompadour » pour résumer en un terme méprisant et ironique l'aversion que leur inspirait l'art des Watteau et des Boucher, oubliaient (jue la marquise de Pompadour a\ait été justement une des plus ferventes protectrices de ces recherches et ([ue le « style Pompadour » avait été un commencement... relatif, de simpliciti'. Mais sans pousser plus loin cette (juerelle, on ])eut dire (|ue si l'antiquité était fort travestie et enjolivée par ces souriants et fantaisistes adeptes, les disciples de David n'en étaient pas moins éloignés, pour avoir pris un masque sévère et une allure roide. Au conlraiic ils |)rou\èrent nne fois de plus la \(''riti'' de celle loi ai-listique : copier c'est méconnaître.
Passons maintenant en revue la carrière et l'œuvre deD.ivid. II naît eu 1748; ses précoces dispositions forcent sa mère à consulter leur parent Boucher, et Boucher, trop accablé de travaux pour se charger d'une éducation complète, place d'abord le jeune homme chez ^ien. Mais soit conseils directs, soit influence tout(; naturelle d'un maître sur un garçon de dix-neuf ans, David commence par imiter un peu Boucher et u sacritie au rose ». En 1771 David concourt j)our le prix de Bome ; en 1772 et 1773, il concourt encore avec acharnement sans pouvoir remporter le prix. Ce n'est qu'en 1774 qu'il finit par triompher. Mais quel bizarre triomphe! 11 a failli se laisser mourir de faim, par désespoir, dans l'intervalle, et quoiqu'il ail si opiniàlrémenl concouru.
ce n'est pas l'antiquité, ni même Itome qui l'attirent. 11 dit en propres termes à Vien : « Je crois que je ne ferai rien de bon lù-bas. Luntique ne me séduira pas ;
l'antique n'upas d'acùuii el ne remue pus. » Mais Vieu l'engage à réserver son jugement et lui prédit qu'il changera d'opinion.
On sait qu'avant de partir pour Home, en ITTo, il avait terminé les travaux de décoration de riiôlel de la Guimard, commencés par Fragonard et arrêtés
HISTOIRE POPULAIRE DE LA PEINTUliE.
par suite de (HlVérciKls livs aif^res entre le peintre et la danseuse. Tout cela constitue d'assez, piquants antécédents pour le futur cliainpion de l'antique.
A Rome, il faut croire que la conversion s'opéra assez vite, car il exécuta tout d'abord la Petite âe Sa'ml-Bnch, puis surtout BôHmire et Androinaque. A son retour à Paris, en 178(1, il était agréé à l'Académie sur le premier de ces deux tableaux; en 178.3, il était reçu académicien. Et déjà il était chef d'école.
L'Italie l'atlire encore une fois : il y exécute le tableau des Uorarcs, un nou
IIAVIU. — 1.4 MUI;l IJK MMIVI.
veau manifeste. Eulin a[)rrs son second l'ctour en JManee, en 1787, il visite les Flandres. David dans le pays de llubens! Poussa-t-il jusqu'aux Pays-Bas ? Ait-il les œuvres de Rembrandt? Il est, en tous les cas, impossible qu'il n'ait point vu Hubcns, et les grands primitifs Van Eyek, Roger de la Pasture, Memling! lîien de tout cela n'agit sur lui; son système était fait et construit de toutes pièces. Il ne pouvait plus se déjuger, étant chef d'école incurablement.
En 1789, il peignait le tahlcaii de Driiliis et ses fi/s, et non seulement c'était le chef d'école, mais encoie on pourrait dire que c'était déjà le révolutionnaire,
le républicain fougueux, qui avait choisi et austèrement traité ce sujet. Cependant, il était protégé par le comte d'Artois qui lui avait commandé les Amours de Paris et d Hélène; mais il élait impossible qu'avec l'absolue logique, la belle
rigidité d'idées et de principes qui régna pendant toute la première partie de sa vie, David ne fût pas un révolutionnaire en tout et pour tout et n'adoptât pas avec ardeur les principes de la Révolution. Il sort de notre programme de rappeler par le détail le rôle qu'il joua comme conventionnel, ses rapports
avec l!olM'S|>ii'i'i(', !\I;tral, «'le A ce moiiinil il fui cncoi-e plus un personnage politique, remuant, d«'clamaloire, qu'un peinlre. Toutefois, comme application directe de sa polilique à son art, il faut au uujins i-a])peler qu'il fnt l'auteur de divers projets et pi'()i)osilions adoptés par la Convention, tels que la création d'un jury national, la réorganisation de la commission du Muséum, etc. ; il faut aussi faire au moins allusion à ses programmes de fêle de l'Klrc suprême et autres oîi l'on trouve des idées qui ne manquent pas de grandeur, cm-ore plus d'absurdités et même des traits de pur vandalisme à l'égard de l'ancien art français. Enfin, c'est presque comme homme politique que, saisissant crayons et pinceaux, il retraça les portraits de Lepellelier de Saint-Fargeau et de Maral assassinés. Et ici, comme nous aurons encore l'occasion de le remarquer à propos de ses antres portraits, il produisait des images fortes, saisissantes, admirables, parce qu'à cette minute-là, il ne pensait point à ses systèmes, mais qu'il n'avait en vue que de mettre toute la puissance, toute l'éloquence de son tempérament dans des images vivantes, si l'on peut employer ce mot à propos de porti-aits de morts, et pourtant il n'est pas d'autre expression qui vous vienne à la pensée.
Ce portrait de Marat dans sa baignoire, pendant tout d'un côté, exsangue, les yeux à demi-clos, il est peu de gens s'intéressant à l'ai't qui ne l'aient vu à Paris et qui n'en aient gardé une impression inoubliahl(\ Hien n'est plus réel, on dirait plus naturaliste, et rien n'est plus émouvant. C'est la nature même, la nature seule, et pourtant par la seule sincérité de l'exécution, surprenante de sobriété, par la rigueur terrible de cette sorte de procès-verbal rédigé par un grand artiste, le portrait de Marat cause un choc aussi fort, laisse un souvenir aussi duralde «|iie les très grandes onivres non ])(»iiit simplement de document, mais d'invention. Les amateurs de belles choses sont égoïstes et se soucient peu des secousses qui troul)lèrent la sécurité de leurs pères : nous serions tenté de d'ivr qu'après tout il est fort heureux que David ait ét('' entrahn'' à jouer dans la Hévolntion un rôle aussi fongueux, ])arfois aussi absurde, et même à certain pdint de vue funeste en ce ce qui concerne l'art, du moment que l'ensemble de ces circonstances nous a valu ce portrait de Marat.
David, plus heureux que ses amis, sortit sain et sauf du mouvement révolutionnaire, l^ourtant il connut la persécution et la captivité. Au 0 Thermidor il fut décrété d'accusation et enfermé au Luxembourg où il resta quatre mois ; puis le 9 prairial an III, il fut de nouveau arrêté et incarcéré pendant trois mois. La prison d'ailleurs ne pouvait guère lui inspirer d'au lie sentiment que celui de la reconnaissance, puisque c'est là qu'il ébaucha et médita un de ses tableaux des plus célèbres, un de ceux dont le succès devait être parmi les plus grands de son temps : Les Sabines arrêtant le combat des Bomains et des Sabins.
A sa sortie de pi-ison, David ne devait pas tarder à commencer une tout autre vie : le révolutionnaire allait devenir l'aduiiraleiii' servile, et pour dire le mot
sans ménngomonts, le rourlisan d'un homnio, co qni ost bien le contraire absolu de toute idée répu])licaine. Celui qui avait voté la mort du « tyran » Louis XVI allait se prosterner devant un maître autrement moins débonnaire,
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DAvrn. — PIE vn.
Bonaparte. 11 est vrai (jue le général devenu premier consul, puis empereur, devait tlatter considérablement la vanité de David, et lui accorder 'de grands bonneurs : c'est une explication, et elle est fort humaine ; mais ce n'est pas, en revanche, nue raison pour que nous admirions le caractère de David. Pour les hommes qui se sont déclarés intraitables, incorruptibles, on n'est pas tenu
à l'indulgence qu'on doit avoir à l'égard des faiblesses du commun des hommes. Et si l'on trouvait qu'au contraire nous sommes trop rigoureux envers un homme de génie, nous nous contenterions de rapprocher de la conduite de David celle de Beethoven qui, fasciné aussi par la gloire naissante de Bonaparte, lui
I'r,lbll0,\. — LA \E\(.EANCE II 1 V 1 X E T [1 A I N A N T 1. i: CKIME l)E\ANT LA JLSTICE IIUMAI.\E.
avait dédié la Sijiiiiihuiilc hii-oKjiie^ mais (jui arracha la dédicace le jour où Bonaparte fui proclamé emperciii-.
(Juand i)\\ lit le récit de la première visite de Bonaparte à l'atelier de David, on ([oil beaucoup plus assistera une scène de comédie qu'être le témoin d'une conversion soudaine. C'est l'antiquité qui paie les frais de la contradiction que les élèves de David n'auraient pas manqué plus tard de remarquer chez l'ancien conventionnel. <' Ah ! mes amis, s'écrie-t-il, c'est un homme à qui l'antiquité aurait élevé des auli'ls. iîonaparte est mon héros! »
Comédie encore, et cette fois sans hésitation possible, les conversations entre
le « héros » et son peintre ; le général disant qu'il n'est pas nécessaire qu'il pose devant David : « Alexandre n'a certainement pas posé devant Apelle. Ce que la postérité demande, c'est ([non lui transmette non pas la ressemblance des
conquérants, mais leur caractère. » Et David devenu tout à fait courtisan et même assez plat, s'écriant : « Vous m'apprenez l'art de peindre ! »
Comédie enlin, jouée cette fois par l'empereur Napoléon devant le tableau
du Sacre, lorsqu'il se promène pendant une heure devant le tableau sans mot dire et finit par se découvrir devant l'artiste et lui faire un beau salut. Comédie pompeuse et noble si l'on veut, mais comédie.
('/est en 1709 que David acheva le tableau (h's Sahinrx, qu'il exposa dans la salle actuellement occupée au Louvre par les pastels. Ce fut un des plus grands succès que peintre puisse connaître. Quant au Snrrc et à la Dislribution des aijjles, ils furent commandés à l'artiste par l'empereur, qui l'avait nommé son premier peintre. 11 devait y avoir un ensemble de quatre grands tableaux de ce genre : \ Entrôe de Napoléon à t Hôtel de Yille et Vf/itronhution de Napoléon dans l'église Notre-Dame, qui devaient compléter la série, ne furent pas exécutés.
Voici David comblé d'honneurs ; il connaît une fortune réservée à bien peu de révolutionnaires, celle de profiter de la révolution déterminée par eux, d'assister au triomphe de leurs idées, et de ne pas mourir au milieu des ruines qu'ils ont faites. Il put jouir de cette situation tant que dura le succès de son héros et de son maître. La dictature que Napoléon exerça dans l'ordre social et politique, David l'exerça dans l'ordre arlisdque; il fut véritablement un despote et de tous le plus détestable, intolérant, hargneux, ne laissant rien passer, n'accordant rien, réprimant impitoyablement la plus légère velléité d'indépendance, et régnant sur une des plus antipathi(|ues écoles de peinture que nous ayons connue. Non point la plus mauvaise de toutes, car ce prix de la prétention niaise, de la sécheresse, et de la laide et maussade peinture, il était réservé à l'école issue directement de celle de David, de le remporter; de telle sorte que si David n'est pas précisément le père des plus ridicules erreurs qu'ait commises à un moment l'école française, il en est du moins le grand-père.
Il y aurait un curieux rapprochement à faire entre la décadence de la peinture, au point de la seule beauté du métier, toute discussion esthétique mise à part, et au contraire la résistance, sous l'empire, de l'art de l'ameublement. L'art de bien peindre se perd et renaît facilement. L'art de bien mettre en œuvre les matières est plus long à tuer, mais plus difficile à ressusciter.
L'œuvre de David n'a aucun cliarme, mais elle est surprenante de clarté, de savoir et de force ; il ne faut point demander à cet homme l'émotion, mais la volonté ; sa peinture ne connaît ni le mystère, ni l'esprit, deux qualités si séduisantes de cet art. On aurait même fort indigné David et ses admirateurs en disant, — et pourtant rien n'est plus vrai, — que le style, auquel ce peintre prétendait par-dessus toutes choses est absent de son dessin et de sa peinture, tant l'un et l'autre sont prosaïques et littéraux. 11 suffirait de placer à côté d'un tableau de David la moindre toile de Poussin pour comprendre tout aussitôt la portée de cette observation. Ici apparaîtrait aussitôt le caractère d'une création, là ne demeurerait que l'exactitude d'une copie, et il suffit de poser
l'COLE FRANÇAISE.
les deux termes pour se rendre comple tout de suite de quel côté est l'art. Mais alors que resto-t-il à David ? Nous l'avons dit : deux choses considérables : la volonté et la clarté qui développées à ce degré deviennent presque merveilleuses, et qui font de David une sorte de phénomène. On peul voir en lui un artiste qui a poussé presque jusqu'au plus monstrueux, deux des principales qualités de l'espi'it français, mais qui chez les autres maîtres se complètent presque toujours par l'esprit, la séduction, l'imagination ou la véritable grandeur. Esprit médiocre, absolument dépourvu d'imagination, David a cultivé avec une opiniâtreté extraordinaire ce qu'il sentait en lui de véritablement fort.
IMll n nos. — ZEPHYRE.
C'est de la culture forcée ; sou art est assimilable à ces fleurs que des horticulteurs persévérants amènent à un degré de grosseur et de régularité qui étonne, mais rebute en même temps, car ces ileurs orgueilleuses désignées pour remporter le prix, n'ont point de parfum.
Si nous examinons l'œuvre de David, nous serons vite amené à faire deux parts distinctes ; dans l'une se rangeront tous les tableaux célèbres inspirés par l'esprit systématique, les démonstrations, les choses où David croyait avoir mis une leçon profonde ; dans l'autre prendront place les morceaux qu'il peignait sans autre intention que celle de bien [leindre, les portraits ou ensembles de portraits exécutés par un savant et énergique ouvrier. Si prônées que soient les premières, quelque place qu'elles aient tenu dans l'histoire, quelque célébrité
qu'elles aient consené dans le public, ce n'est pas devant celles-là que nous aimerons à nous arrêter. Les autres, au contraire, devront être considérées comme de premier ordre. Et la cause de cette supériorité est bien simple : dans les premières llavid a mis surtout ses idées ; dans les autres il a mis quelque chose de naturellement bien supérieur : ses dons.
Voici les Horaces, les Sabïnes et Léonidas ; a oici d'autre part le Marat, le Sarre, ou le portrait du Conventionnel Gérard et de sa famille (musée du Mans) ou encore ceux de Madaaai Iléannier, de Madame ChaUjrin, du Pape Pie VII. Les grandes pages que nous venons de nommer d'abord, ne dégagent (jne de la froideur et de l'ennui. L'artiste a voulu les faire héroïques et il n'a réussi qu'à les faire inhumaines, l'eu nous importe que dans ces statues peintes, la correction la plus rigoureuse ne trouve aucune faute à reprendre. Ou'est-ce que cela peut nous faire ([ue ces figures impersonnelles, inspirées par ou plutôt copiées sur les monumenis de ranli(juit<' soient sévèrement dessinées, sagement |>eiiites, du moment qu'elles nous glacent? Et encore y aurait-il lieu de discuter si c'est là avoir bien compris l'art antique, qui était au contraire la vie elle-même, et qui offrait tous les ;ispects, y compris le spirituel, le gai, l'abandonné, l'entraînant. Mais il faut laisser là cette matière à dissertation, pour ne pas tomber, par un autre côté, dans le niènic li'a\eis (pie l>avi(l.
Le Sarn\ que l'on [icut maiMienaiit a|)pr(''(ier au Louvre, est un magnifique ensemble de portraits, et c'est en soi-même le portrait d'une époque. L'empire n'aura jamais été mieux représenté et caractérisé dans le faste d'une bourgeoisie qui cherciie à se réorganiser aristocratie, dans son luxe de société et de gouvernement de parvenus épiques. Le groupe des dames de la cour, celui des chambellans si empanachés, si chamarrés, au inilicii desquels se distingue rir(iiii(pie ligure de Talleyrand, puis le portrait de ce pape et de ces prélats, celui de l'empereur enfin, pâle, pincé et \olontaire, voilà (luehjues-unes des plus belles parties de celte œuvre; mais il faut l'aire remarquer combien toutes ces parti((s se tiennent, se relient les unes au\ autres, avec qu(dle heureuse ténacité le peintre a mené à i)onne lin cette vaste machine, où l'on ne peut pas reprendre une faiblesse, pas une lacune, et qui présente tant de morceaux éclatants. L'harmonie générale du Sacre est sévère, froide, comme métallique, malgré les satins blancs, les ors, les velours rouges, mais c'est une puissante harmonie.
Dans la Distribution des air/les, il y a une intention de style plus marquée; évidemment le peintre a voulu faire des figures héroïques de ces grands diables d'officiers qui s'avancent sur la pointe du pied avec des allures de superbes danseui's; un homme comme David pouvait seul éviter le ridicule avec de pareils gestes et une pareille emphase. C't^st encore une superbe composition, malgré ses boursoullures ; il n'y a pas lieu de regretter les figures allégoriques dont David voulait la rehausseret auxquelles il renongala mort dans l'âme sur l'ordre
formel de IVmpercur. (".roirait-on ({ue lo Sarve « n'empoigna » pas heauconp le peintre tout d'abord? Ce n'est que dans une période assez avancée de son
P r. l II H 0 N .
LEM.tN l M i:\T HE PSYCHÉ.
travail qu'il déclara, non sans qncbjnc nnaiiee de sur[)i-ise, trouver dans tous ces costumes et celte cérémonie de son propre temps plus de matière à faire une œuvre d'art qu'il ne s'y serait attendu? C'est bien toujours le même théoricien étonné de voir la vie souffleter la mort, et qui plus tard devait amère-
ment reprocher à Gros... mais il faut garder ceci pour tout à l'heure.
Oui aura exprimé le caractère de cette centaine de portraits réunis sur une même toile aura dit en même temjis l'intérêt puissant des autres portraits en prose de David. Nous en avons cih' ({uelques-uns des |)lus heaux; h' musée de Tovdon possède aussi celui des Filles de Jnsejih Boiki parle: le musée de \'ersailles, le portrait équestre, si connu, de Bonaparte franchissant les .\lpes, etc. Enfin, on doit citer deux petits morceaux du musée de Bruxelles : un portrait de jeune garçon et un du compositeur De Vienne intéressants en eux-mêmes, mais plus encore parce ([ue, placés-là, ils rap[»ellent la dernière p('riode de la carrière de David.
C'est à Bruxelles, en effet, (juc David exilé devait finir ses jours (181G-I82.Ï). Du moins demeurait-il fidèle au souvenir de l'Iumime (jui l'avait <> converti ». De Bruxelles, David ne laissa pas de diriger l'école française, et comme nous le verrons, de conserver intact son fanatisme pour son anli(iuité, et d'exhorter des élèves dociles à se garder des funestes doctrines — qui allaient être si salutiiires à la peinture française.
Avant de dire (juehjues mots de ccKe école de Da\id, nous pouvons hien nous reposer, nous dirions presque nous désall(''ri'r, en parlant de l'rud'hon. et s'il vient se placer en ce chapitre, c'est beaucoup moins pour nous fournir un contraste ({uc pour nous é\iter de la fatigue.
En face de lla\id chef d'écide se dresse l'rud'lidn is(d(''. il n'est el ne peut être ([u'un isolt'-; il n'a licn du chef décide ; il a cent fois trop de charme. Dans une telle époque et avec de tels ri\aux. <pii le siii\iait? l'iiis, comment le suivre? Tout ce qu'il y a d'exquis dans ce (|u'il l'ail ne saurait s'exprimer en foi'mules; C(da ne s'enseigne point comme la ((ipie d'uni' sliilne i-oniaine; ne se prescrit pointcommela sécheresse et la roideur, chnses (pii peuM'ut liiujouis se transmettre. lta\id l'appelle dédaigneusmient " le itoiiclier de son tem|is ». Ce ne serait pas uih' injure, à noire gi'c'-; mais l'rud'liiui esl liicn autre chose; ])ar une m(''|)rise j)i([uante, l)a\id ne s'est pas aperçu (|ue l'rudlion était hien plus près (|ue lui du sentiment ;iiili(|ue, par tempérament, par expression, par la moindr(> touche de son |iincrau. I n [laïen délicieux a vécu en même temps que lui, il la méconnu.
Nous ne pouvons résislei-, aMinl toute indication hiogtapliiipn', à l'enx ie de citer d'abord un passage de sa correspondance, hans celle lelti-e ècrile de Boine au monu'ut où il fait son éducation arlisliquc, le jeuiu' homme nous met au courant de la rencontre décisive qu'il fit et nous donne du coup tout le portrait de son âme. On ne comprendra (pie mieux, après cela, tout ce qui pourra être dit de son caractère ou de son (i'u\re.
Il Je sors de \oir tout fraîchement les admiraldes tapisseries exécutées autrefois sur les cartons du fanuMix Baphaël; sans contredit c'est, selon moi, ce qu'il
a fait de plus beau, de mieux senti et de plus expressif; mais quelqu'un qui l'a surpassé bien au delà dans la pensée, la justesse de la réflexion et du sonti-
" wn]
ment, et de plus dans le précis, le moelleux et la force d'exécution, et dans l'entente du clair-obscur et de la perspective, etc., c'est l'inimitable Léonard de Vinci, le père, le prince et le premier de tous les peintres, d'après lequel voit également une seule tapisserie exécutée sur sa fameuse Cœne peinte à Mil
on an
dans un réfccldirc de l>iiiiiiiiicains. Ce labloauesl le prcnuci- tableau du monde et le chef-d'œuvre de la peinture ; toutes les parties de l'art s'y trouvent réunies au degré le ])]us suldime; lorsqu'on est devant, on ne se lasse pas d'admirer soit le tout enseni!)le, soit cliaque détail (mi parlirulicr. (Test une source inta-
pi;i: h iin\. — M il) E M o I s i: Li.F. maïeii.
rissable d'éludés et de réflexions : la vue de ce seul tabb'au sul'lirait à pertectionner un homme de génie au point d'égaler ou de surpasser lîaphaél même, puisque tout y est r('nni; (•(qtendanl peu de personnes y font atb'iilion non seulement à ce labli'au, mais en général à lout vc ([iie l'on \oit de Léonard; ou le mérite de ce grand bdinme est lro|) au-dessus de Icui- iulelligence, ou ce qu'il a fait est trop parfait pour (|u'il leur vienne à la pensée d'oser jamais approcher
de sa manière, leur paraissant comme une chose absolument impossible. Cet
PniDUO.V. — LE CHH1ST EN CROIX.
homme rare joignait au génie le plus sublime, un raisonnement juste et une
spéculation profonde, choses qui se rencontrent rarement en une même tête, puisque le premier semble appartenir à un homme sanguin et le second paraît être le fait d'un homme froid et réflL'chi... Pour moi je n'y vois que perfection, et c'est là mon maître et mon héros. »
Dans d'autres lettres Prud'hon après avoir professé ainsi ses admirations expliquait son esthétique déjà complète. 11 parlait d'un » dessin ferme et grandement senli », de « draperies avec des plis grands et décidés et du repos dans les parties larges » ; il voulait aussi : « un effet vigoureux et tranquille afin de faire briller davantage le mouvement des figures. Point de ces clinquants de lumière qui fatiguent l'œil et empêchent le spectateur de jouir doucement de l'objet qu'on lui présente. Laissez le clinquant et le brillant à ceux qui privent leurs ligures d'àme et de sentiment et qui ne savent ni émouvoir ni intéresser. »
Et ceci encore ([lù opposait directement à la manière vide et affectée de l'école, la propre conception de Prud'hon : « On voit dans les tableaux et sur les théâtres des hommes qui montrent des passions, mais qui, faute d'avoir le caractère propre de ceux qu'ils représentent, n'ont tonjoui-s l'air que de jouer la comédie ou de singer ceux qu'ils devraient être; de plus, au lieu de ce charme de couleur et ce beau contraste de teintes qui ne sont que clinquant et qui ne font que l'effet d'un mensonge et non de la vérité, il doit régner dans un tableau un ton doux et tranquille, mais vigoureux, qni plaise au spectateur sans l'éblouir et laisse l'àme jouir de tout ce qui l'aflecte. »
Ainsi s'exprimait cet humble fils de maçon, cette àme (jui ne dégageait pas moins de tendresse qu'elle n'en sollicitait. C'est un contraste absolu avec David. ]Ni les modèles, ni le but, ni la façon de senlir et de concevoir ne sont les mêmes. Pourtant Prud'hon a bien les idées de son temps, les idées politiques et philosophicpies; mais c'est la nature qui est exceptionnelle. L'éducation ne l'explique qu'en partie et il reste toujours le mystère qui préside à cette rareté, la naissance d'un homme exquis. .
Prud'hon était né en 17.J8 à Cluny ; il était de la plus pauvre extraction, le treizième enfant d'un maçon. Ce ))ère meurt peu de temps après la naissance de Pierre, et c'est la tranijuillilé d'un cloître ipii reçoit et forme l'enfant : les religieux de l'abbaye de Cluny le recueillent et font son éducation. Une vocation pour les arts du dessin perce déjà impérieusement; le petit Prud'hon dessine, charbonne, sculpte même, le bois, et jusqu'au savon; et toujours il revient à ces tableaux de la chapelle qu'il voudrait bien imiter, mais dont tous les rudimentaires moyens qu'il emploie ne peuvent atteindre l'éclat. Un jour qu'il se désespère d'y arriver, un Père passe près de lui, dit ces mots ; « Vous ne réussirez pas ainsi, mon enfant, ces tableaux sont peints à l'huile; » et le jeune garçon ignorant de tout ce qui concerne la peinture, mais guidé par un instinct irrésistible, retrouve, reconstitue le procédé sans aucune autre
indication et le fait servir à ses premiers balbutiements d'imagier. L'évêque de Mâcon, Mgr Moreau, entend parler de cet enfant prodige, s'intéresse à lui et
rnUDUON. — L» FAMILLE M A L H E l B E l) S E ,
l'envoie à l'école de peinture de Dijon dirigé par Devosge ; Prud'bon vient ensuite continuer ses études à Paris où il passe trois ans (1780-1783). En 1785 il remporte le prix institué parles états de Bourgogne, qui permettait au lauréat d'aller en Italie. C'est là que Léonard de Vinci, et Corrège aussi, faut-il ajouter.
l 'éclairèrent et lui révélèrent son propre talent. Mais que d'épreuves lui étaient réservées !
En 1780 Prud'lion était de retour à Paris, inconnu, sans ressources, et forcé d'accomplir un dur labeur pour nourrir les siens : il s'était marié à l'âge de dix-neuf ans ; il avait des enfants, une mauvaise femme : les soucis et les chagrins de cette union le poursuivirent partout, en Italie, à Paris, en Franche- Comté où il alla vivre deux ans, de 1794 à 179G, et le harcelèrent encore pendant des années lorsfju'il revint à Paris, et lors même qu'il commença de connaître la célébrité et les louanges.
Durant la période de lutte et de misère, à l'époque de la Révolution, il put gagner sa vie à mille et un travaux de métier, travaux ingrats pour tout autre, mais qui étaient pour lui un exercice de son génie, et où il trouvait moyen de laisser la marque de ses ravissantes facultés de grâce et de couleur. Voici des portraits en miniature ou au pastel, payés quelques écus, et l'on y voit un coloriste séduisant et neuf, un dessinateur qui modèle d'une façon extraordinairement aisée et puissante; voici des en-têtes de lettres, des adresses de commerçants et d'industriels, jusqu'à des dessins pour les boîtes de confiseurs, et dans tout cela règne une charmante fantaisie, ([ui suivant le goût du temps se répand en curieuses et ingénieuses allégories, mais montre des arrangements délicieux, des compositions minuscules d'une grande allure, d'une exécution non seulement irréprotiiable, mais originale et captivante. Et dans un ordre qui paraît plus relevé, Prud'hon publie des illustrations de livres, notamment Daphnls el Chloi\ pdur Didol, mais qu'importe l'objet (pii sert de prétexte au jet de sa fantaisie, au perfectionnement de son talent ? Il est possible de mettre autant d'art sur un couvercle de bonbonnière que dans l'illustration d'un chef-d'nnivre littéraire. Jusqu'à la fin de sa carrière l'artiste ne devait-il pas conserver cette maîtrise spéciale, et n'élait-il pas chargé par la cour impériale de composer les ornements d'un berceau, d'une armoire à bijoux, d'iiue toilette, etc. ?
Peu à peu cependant la notoriété vint à Prnd'iion, et les protections aussi, notamment celle de Frochot, le préfet de la Seine, grâce à qui lui fui donnée la commande du célèbre tableau de la Justice ri la Vengeance divine poiirsulrant le crime.
Avec l'aisance et les commandes, un autre bonheur (qui devait être chèrement expié) arrivait enfin à Prud'hon : à l'âge de quarante-cinq ans il connaissait mademoiselle Constance Mayer et s'éprenait pour son élève d'une affection d'autant plus profonde que sa nature ardente et tendre n'avait jamais connu jusqu'ici de tendresse qui répondît à la sienne. Dans sa liaison avec Mademoiselle Mayer il trouvait aussi ce cpii lui avait été constamment refusé : une compagne soumise à toutes ses idées, admiratrice de son talent, l'entourant de soins, lui donnant, en un mot, l'illusion d'un foyer, mademoiselle Mayer était tendre, gaie,
vive, exaltée et Prud'hon pouvait, pour ainsi dire, se mirer en elle, voir son propre caractère rétléchi en impétueux et en gracieux. Mademoiselle Mayer était peintre et peintre habile : Pi-udlion avec une extrême sollicitude s'appliquait à
PIE r. RE CCKRIX.
OFFRANDE A ESCLLAPE.
compléter et à perfectionner ses qualités. Des œuvres delà jeune femmenous n'aurons rien de bien long à dire ; on en peut voir deux spécimens au Louvre, la Mère heureuse et la Mère abandonnée : c'est un reflet de Prud'hon. Le revers de ce touchant roman fut des plus douloureux ; on sait que sous l'empire didées
noires mademoiselle Constance Mayer se tua, et que cette mort brisa Prud'hon qui n'y survécut que deux années traînées dans la maladie et le chagrin. Sa dernière œuvre fut l'admirable Christ sw la croi.r, du musée du Louvre ; le peintre désespéré ne trouva un peu de consolation qu'à terminer cette toile profondément émouvante. On en trouvera ici la reproduction, mais il n'est pas de gravure qui en puisse rendre la déchirante harmonie. Tous les personnages sont accablés sous le poids d'une affreuse peine; ce sont des évanouissements, des sanglots éperdus; et ce Christ désespéré, crucifié tout près de terre, cette Vierge qui a perdu connaissance, jamais aflliction humaine ou divine n'a été exprimée avec cette intensité par un artiste, sous la dictée même de la douleur!
Avant cette catastrophe Prud'hon avait connu une assez longue période de succès et d'aisance, et aussi de calme relatif. 11 était, comme on l'a dit, un peu le « peintre intime » de la cour dont David était le peintre officiel; professeur de dessin de l'impératrice Marie-Louise (ce qui était à peu près une sinécure), membre de la Légion d'honneur et de l'Institut, recherché et apprécié par une fort belle société, on ne pourrait donc à aucun titre le représenter comme un méconnu, un incompris. Pour un isolé, c'est autre chose; il est même surprenant que les grâces de son imagination, les caresses de sa palette aient été goûtées dans un temps où la rigidité de David et de son école étaient à l'ordre du jour. Mais cela s'explique aisément si l'on remarque que la société impériale est sans doute pompeuse et représentative, mais qu'elle est aussi voluptueuse et sentimentale. Or dans l'œuvre de Prud'hon il y a deux éléments différents bien que très harmonieusement confondus : il y a une grâce et des qualités de peinture savoureuse qui sont de tous les temps et le rapprochent de ses grands modèles, Léonard et le Corrège, sans bien entendu qu'on puisse même songer à parler de pastiche tant les vertus de Prud'hon sont spontanées. Ce sont ces dons que nous goûtons et que tous les temps goûteront. Il y a ensuite le ton « sensible », allégori([ue, particulier à l'époque, répondant en même temps à son propre tour d'esprit et que Prud'hon grâce à sa nature impressionnable pouvait recevoir et rendre avec plus de force ({u'aucun autres artiste : c'est ce côté qui lui valait la vogue auprès de ses contemporains, et que nous acceptons, parce qu'il est inséparalile des façons d'exprimer.
Par un peintre médiocre, il n'y aurait rien de jjIus insupportable que les allégories perpétuelles, parfois trop simples, parfois trop tourmentées, ou encore que le point de départ d'une idée constamincnt mytliologique, ou encore que le ton un peu pleurnichard des « familles malheureuses » et autres compositions de ce genre. Sous le pinceau, le crayon, ou le pastel de Prud'lion, cela devient une magie exquise, où le thème n'est plus rien, et où la symphonie seule, radieuse, apparaît. Alors que les autres peintres s'épuisaient dans la chimérique et abstraite recherche de la ligne, Prud'hon dessinait, modelait avec
de l'ombre et de la lumière, et comme on l'a depuis longtemps remarqué, à rencontre des autres, son dessin allait de l'intérieur à l'extérieur des objets. Aussi les chairs nacrées qu'il peignait dans' une délicate pénombre, ou dans de frais
éclairages de printemps, ou dans de mystérieuses nuits azurées et argentées, vivaient et palpitaient. QulI contraste avec le peuple de statues immobilisées par ses rivaux! Et les beaux dessins aux crayons noir et blanc, sur le gros papier gris bleu ! On s'étonne de la simplicité des moyens pour exprimer avec tant de force et de façon si complète. Si on les examine de près, ces dessins, ce n'esl
qu'un peu de noir et de blanc frotté sur le papier, sans rien de précis ni d'arrêté, quelque chose de vague et de vaporeux; à la distance convenable, les formes s'accusent, avec un accent merveilleux, sans fausse énergie comme sans mollesse, il n'y a pas une négligence dans ce qui paraissait si négligé. C'est un miracle de voir comment par exemple dans un bas-relief dont les personnages ne sont pas
CLXT EU N tbTUE.
si grands que la moitié du doigt, ces petites figures se dessinent avec la perfection et le lini d'une statue antique, et grasses, baignées de lumière, vont, viennent et vivent avec vérité tout en demeurant l'émanation d'un beau rêve. C'est que Prud'hon s'était pénélré de ce principe si fécond, mais que l'on ne peut appliquer qu'avec l'aide d'un profond et sûr savoir : une des grandes beautés de l'art est de tout expi-imer en simpliiianl.
Prud'hon est donc avant tout un grand simplificateur et un grand harmoniste; voilà pour les procédés ; quant aux éléments que ces procédés mettent en œuvre,
ils en sont tout à la fuis l'accompagnement et le point de départ. L'artiste ne s'est pas préoccupé de varier des types et des mouvements à l'infini ; il savait fort bien que cette prétendue variété amène précisément la monotonie dans la confusion. C'est un heureux instinct qui pousse les grands artistes à revenir sans cesse sur les mêmes types et les mêmes accords, pour en tirer des effets toujours nouveaux et toujours profonds.
Le musée du Louvre possède les plus belles œuvres peintes du maître, ainsi qu'un ]»on nombre de dessins d'un grand prix ; et bien que les collections particulières et certains musées des départements offrent des pièces admirables, on peut connaître l'rud'iion tout entier quand on l'a bien étudié au musée.
Nous avons parlé du C/irlst <jui à un certain point de vue est peut-être son chef-d'œuvre, et certainement un des chefs-d'œuvre de la peinture. Plus célèbre est l'allégorie de h/ Justice et la Vengeance dinne. On peut même dire que c'est un des tal)leau\ les plus célèbres du monde. Bien qu'on le connaisse à satiété, (ju'il ait été vulgarisé par toutes sortes de médiocres ou mauvaises reproductions, il n'a rien perdu de sa force et de sa beauté. L'épreuve du temps a consacré l'onivre ; elle garde toujours la même élévation de pensée, le même mouvement furibond des deux tigures vengeresses. Le criminel qu'un rien aurait suffi à rendre un personnage faux et mélodramatique demeure une concep[i(ni puissante et farouche ; enlln la peinture a conservé et il faut souhaiter qu'elle conserve longtemps encore contre les dommages du temps et ceux qui pourraient provenir de sa jjropre contexture son admiral)le contraste entre la flamme fumante des (orches et cette pâle clarté nocturne qui vient baigner le corps étendu d'Abel, modelé et peint par un gi-an dmaitre.
Autant ce tableau est farouche et tragique, autant le Christ est un poème d'accablement et de lamentation, autant les autres peintures du Louvre sont tendres, gracieuses et suaves d'harmonie, h' Assomption de lu Vierge est comme un cantique très pur et très léger, et la Vierge en robe blanche et en manteau bleu, ainsi que les anges qui la soutiennent et l'environnent, ont des expressions ravissantes.
Mais une des a'uvrcs les plus exquises de Prud'hon entrée au musée il y a peu d'années grâce à un legs de madame la duchesse de Sommariva, c'est VEnlèrement de Psi/ché. Si l'on voulait bien nous permettre ce rapprochement qui n'est d'ailleurs qu'une simple constatation, nous pourrions faire remarquer que dans cette autre sorte d'assomption, la fable a plus heureusement encore inspiré le talent de Prud'hon que la religion. 11 y avait là une grâce particulière, à la fois spiritualiste et légèrement sensuelle, qui plus qu'aucune autre devait être sentie vivement et exprimée avec bonheur par l'artiste. Psyché est endormie ; elle était enveloppée d'une draperie bleue et d'un voile violet qui dans le mou-
vement ascensionnel s'écartent, sont le jouet du vent et laissent à découvert le corps admirable, au délicat modelé, dans une pose abandonnée d'une élégance incomparable. Des quatre Zépbyrs qui l'enlèvent, deux la regardent avec
admiration, deux autres, plus petits, s'acquittent de leur tâche en badinant.
11 faut encore rappeler que le musée contient le très beau portrait de
Madame Jarre GXi robe blanche et cachemire rouge, un des plus beaux comme
peinture et en même temps un des plus caractéristiques de l'époque impériale ;
un portrait du naturaliste Brun-Nergaard ; enfin V Entrevue de Napoléon 1" et de François II après la bntallle d'Austerlif:, grande page savante et d'une belle tenue, mais qui n'offre pas l'intérêt ni l'attrait des autres. Nous avons déjà parlé de la belle colleclion de dessins et de pastels que possède encore le Louvre, et qu'il faudra étudier de près pour saisir i'rud'hon dans son intimité, dans le jet même de son inspiration. Cette étude sera d'un grand profit et d'un grand charme pour ceux qui voudront la faire et la poursuivre jusque dans les collections particulières (Houart, Groult, musées des départements). Nous ne pouvons non plus esquisser une liste de son œuvre peinte, qui contient tant de morceaux souriants et triomphants comme le ZépJiyre qui se balance au bord de l'eau, ou tant de beaux portraits comme celui de Mwlame Copia; heureux seulement si nous avons pu faire sentir la place exceptionnelle de Prud'hon dans l'école française et l'unique fraîcheur de son œuvre. Sans exagération ni amour-propre national, elle vient se placer à côté de celle de ses deux grands modèles Vinci et Corrège, parmi les génies les i)lus purs elles plus bienfaisants quand leur inspiration s'abandonne au sourire, les plus élevés et les plus consolanls mèni(^ quand elle émane de la douleur.
Nous avons déjà vu dans l'école française trop de belles et glorieuses œuvres et il nous en reste encore un trop grand nombre à indiquer, pour que nous nous arrêtions longuement à des noms demeurés célèbres, et à des œuvres jadis l'objet de longues discussions et d'amples critiques, mais qui maintenant nous laissent bien froids et semblent destinés à s'enfoncer peu à peu dans l'oubli.
Nous parlons surtout ici de certains élèves de David ou de certains maîtres qui marchèrent dans la même voie que lui, tels que Guérin, Gérard, Girodet, Lethière etc. ; on voit qu'il ne s'agit pas des moindres ; mais leurs toiles, pour tenir encore beaucoup de place dans les musées, en gardent beaucoup moins dans les préoccupations des artistes et des amateurs. Pourtant de grands honneurs leur furent rendus, ces toiles excitèrent des enthousiasmes, de longues discussions; tous ces artistes groupèrent autour d'eux un grand nombre d'élèves; ce fut en un mot une époque active, vivante, on dirait même des plus fiévreuses, si ce mot ne semblait pas étrange quand il s'agit d'œuvres pour nous si froides et qui nous paraissent garder si peu de ilèvre. Certes l'histoire de l'art au temps de David et de son école serait encore curieuse à écrire par le menu ; elle offrirait bien des scènes piquantes et des types curieux. Mais dans une revue d'ensemble comme celle-ci, où d'ailleurs il s'agit moins encore des peintres que de la peinture, il nous faut surtout tenir compte des résultats, et nous avons à enregistrer et à commenter trop d'onivres éternellement vivantes pour nous occuper longuement des œuvres déjà mortes.
Pierre-Narcisse Guérin (1774-1833) n'est pas élève de David, mais un de ses
émules ; il alla plus loin que lui encore dans le convontionncl et le figé; il avait été l'élève de Regnault (1754-1829), ce peintre si froid dont on connaît et dont on remarque encore, on ne sait trop pourquoi, les Troi'i Grâces de la galerie
CIRODET-TRIOSON. — UNE SCÈNE DU DÉLCGE.
La Caze. Guérin remporta de considérables succès, avec ces compositions froides et théâtrales : Marcus Sextm, Phèdre et Hïppolijte^ AnJromaque^ Clijlemnestre. Une de ses toiles est pourtant charmante, et elle n'est pas appréciée comme elle le devrait, c'est la D'idon écoutant le récit d'Enée ; la figure môme de la reine de Carthage, malgré la marque de l'époque, le genre de peinture si apprêtée
et si lisse que Gros, feignant de croire que les personnages étaient en porcelaine, (lisait plaisamment : « Si j'entrais là dedans, je. casserais tout » ; cette figure, disons-nous, est vraiment délicieuse de grâce et de langueur, et de beaucoup une des plus originales créations de Fart classique.
Quanta Guillon-Lethière (1760-1 822) qui fut considéré comme un rival de David, occupa une situalion considérable et fut directeur de l'Académie de France à Rome, nous ne pouvons plus le mentionner que pour la place énorme que ces deux grandes macbines, Brutiis et la Mort de Virginie^ accaparent sur les murs du musée ; mais comment s'arrêter longuement sur cet élève de Doyen, alors que- le maître lui-même, en son temps, ne nous retint guère?
Au premier rang des élèves de David se place (Hrodet-Trioson (1707-1824) de qui une des grandes préoccupations, dès son début, fut de ne pas ressembler à. son maître. Aujuurd'bui les différences nous paraissent beaucoup moins accusées qu'aux contemporains, et l'on ne s'étonne pas autrement que l'une de ses oHivres capitales (Girodel a relativement peu produit, étant de caractère inquiet, de tempérament nerveux et ayant le travail difficile), la Scène du déluge ait en 1810 contrebalancé le succès des Sainnes oi même remporté le prix sur ce tableau. Pour nous, cette composition plus torturée qu'énergique, plus criarde ([ue colorée, n'évoque guère à notre esprit que la pensée d'une famille qui exécute un tour de force très difficile, — et le manque. 11 y a plus de simplicité dans deux autres toiles : le Sommeil d'EmUjmion et les Fuiiéru'illes iPAtala^ li()|> connues pour être décrites ici. D'ailleurs, si lu première paraît avoir (|iie]([ue grâce, on n'a qu'à la rapprocher de n'importe quel morceau de l'rud'lion, et l'on verra tout de suite combien elle paraîtra froide et mince. Si l'analyse en valait la peine, il ne serait pas malaisé de démontrer que le succès (le ces deux peintures offre, entre autres éléments, une certaine somme de i>analit('' agréablement déguisée. Lorsque Da\i(l dut abandonner la France, (Jirodetfut un de ceux que l'on jugeait seuls dignes de recueillir la succession de son enseignement, seuls capables, par l'exemple, de maintenir dans les <( saines doctrines » l'école française qui commen(;ait à être agitée de quelque frémissement de révolte et qui allait se lancer dans des voies toutes nouvelles à la suite de Géricault — et de (!ros, (nii, cdinme nous le verrons bientôt, (levait si mallieureusement pour hii-mênic Ireiiiblei' devant son œuvre et désavouer ses propres fils.
Le baron Gérard (1770-1837) représente également l'élève soumis de David bien que celui-ci lui fît plus tard un très amer grief d'avoir pactisé avec la nouvelle école. Dans son œuvre, parfaitement raisonnable d'un bout à l'autre, nous ne sommes pas attirés par la moindre incartade géniale, le moindre petit coup de folie. 11 nous faudrait délibérément sacrifier toutes ces pages qui n'ont que de la correction, depuis les toiles mythologiques {Psyché et T Amour,
Daphnis et CJdoé qui ne figure même plus au Louvre jusqu'aux toiles d'histoire [Bataille ctAiisterlitz^ Entrée de Henri IV dans Paris, etc.), si d'autre part Gérard ne demeurait pas un de nos portraitistes plus remarquables, par le goût, la sobriété, l'élégance, enfin par ce je ne sais quoi de véritablement français qui s'impose en dépit d'une facture un peu mince et terne. Parmi ses plus beaux portraits, mentionnons ceux de Madame Bécomier, celui à'Isabei/
GIROUET-Tl; lOSON.
LE SOUUEIL DENUÏMIOS.
avec sa fille, ceux de YImpératrke Marie-Louise, de la Comtesse Rcijnault de Sainl-Jean-d' Angelij d'un ravissant arrangement en noir et vert d'eau, de la Marquise Visconti. Ces quatre derniers sont au Louvre.
Nous aurons dans d'autres occasions et en étudiant d'autres écoles, matière à réitérer cette remarque : des peintres insupportables par l'affectation et le mauvais goût, ou plus simplement, comme Gérard, qui ne peuvent s'élever bien haut ni inventer dès qu'ils sont abandonnés à leur propre conception, deviennent soudain des artistes de premier ordre quand ils exécutent un portrait. Il ne serait pas exact d'en conclure qu'il est plus aisé d'être un bon portraitiste que d'aborder tout autre genre, et qu'on réussirait infaillil)]ement à laisser des portraits durables rien qu'en apportant à la tâche des qua-
lités d'application et de conscience. Mais on peut supposer que, malgré les variations des modes et des goûts (qui redeviennent au bout d'un certain nombre d'années de nouveaux et plus piquants éléments d'intérêt), un artiste doué de savoir réel trouve dans une figure contemporaine, avec ses particularités, accentuées si c'est un homme, séduisantes et fines si c'est une femme, un
GÉHAIID. — PSYCHÉ ET l'aMOUR.
aliment suffisant ù son talent, un aliment qui ne trompe pas, n'égare point sa veine dans quelque poursuite chimérique ou sottement ambitieuse. En un mot, le portrait n'expose point un artiste savant et sans génie, à des erreurs de jugement. Pour nous l'ouvrage conserve sans adjonctions hétéroclites le mérite de la citose bien fade, en même temps que se dresse une fois de plus devant nous l'énigme éternellement attirante et éternellement variée de l'être humain. Avec les trois ou quatre maîtres que nous venons de passer en revue, nous
aurons nommé les principales tètes de lecole de David (en mettant à part bien
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GtllAnD. — PORTRAIT d'iSABEY.
entendu le baron Gros dont le cas est spécial et exige une plus longue étudei
Bien que le tal)leau de la peinture à celte époque soit loin detre complel, les autres artistes ne motivent guère qu'une énumération plus rapide encore.
On ne trouve point, après les artistes ci-dessus nommés, grand'chose à citer dans la peinture d'histoire, et les oubliés dont on exhumerait les noms seraient peut-être dérangés de leur sommeil pour la première fois ; leurs œuvres sont parfois l'ornement de musées de toutes petites villes, parfois elles décorent des édifices officiels; on pourrait constater de temps en temps qu'elles ne sont ni meilleures ni pires que celles dont elles furent inspirées ; c'est la répartition de l'oubli. Des noms évoquent encore l'impression d'une chose vaguement connue, tels ceux de Lebarbier (1738-1826), de Callet (1741-1823) qui ne sont ni tout à l'ait des peintres de « l'ancien régime », ni des peintres du xix'^ siècle. La première partie de leur œuvre et de celle des peintres qui leur ressemlilent accuse par sa fadeur l'influence des académiciens à la Natoire, la seconde partie par sa roidour l'influence de David. C'est le lot réservé à tous ceux qui suivent consciemment ou non la formule du jour. Combien d'artistes de notre temps, dont la personnalité est des plus connues, dont les anivres atteignent des prix très élevés, ont les honneurs de la reproduction dans les journaux illustrés, doivent se résigner au même sort. 11 y aura même de ces éclipses en plus grand nombre, la production étant bien moins modérée qu'elle ne l'était encore au temps dont nous nous occupons.
Drouais (Jean-Germain) (1 703-1788), fils d'un peintre de portraits, donna les plus grandes espérances à David. C'est un de ces précoces qu'on ne manque jamais de citer dans les histoires, même quand leur œuvre se réduit à presque rien. C'est à peu près le cas de ce jeune homme et il faut se contenter de la garantie de David qui l'avait vu à l'ouvrage à l'atelier, car son œuvre la plus connue, le Christel la Chananécnne du musée du Louvre, n'est qu'un très mauvais pastiche de Poussin.
Dans le portrait, Isabey (1707-18.5.5) mérite une place à part. On pourrait dire à son propos : heureux les artistes qui n'ont point de grandes ambitions ! Celui-ci se contenta de faire des miniatures, des dessins relatifs aux grands événements; on dirait aujourd'hui des dessins d'actualité, mais cette appellation semblerait comporter une hâte, un travail rapide et sommaire qui n'ont rien de commun avec l'extrême soin des compositions d'isabey, soin et netteté qui révèlent l'élève de David. Dans les portraits d'isabey (Mari(?-Louise, la marquise d'Osmont, etc.) subsiste quelque accent des grâces fines du siècle dernier. Enfin on ne peut oublier de signaler, en Isabey, le caricaturiste spirituel et pimpant.
Uiésener (1770-1828), fils de ré))éniste de Louis XVI et oncle d'Eugène Delacroix, a exécuté quelques beaux et brillants portraits, notamment celui do M. Mavr/o, faùr/cont (k bronzes (musée du Louvre i ; enfin il reste à citer encore
Pagnest (1790-1819) et Pajou (1T60-I828j parmi les meilleurs portraitistes du temps de David.
Même aux époques où les idées les plus abstraites gouvernent la peinture, où
l'on a, comme à ce moment, une sorte d'idéal exclusif de style et d'imitation de l'antique, l'observation n'abdique jamais absolument ses droits. Les petits genres, comme on les appelle dédaigneusement, peuvent, il est vrai, refléter ces préoccupations, et pour avoir le droit d'amuser un peu, les peintres que ne tente pas
l'héroïsme, sont forcés de se faire plus ennuyeux qu'ils ne se seraient montrés dans tout autre temps. La peinture de « genre » ou de d mo'urs » si Ton préfère, eut donc un certain nombre de représentants à l'époque de David. Ils se miren^ même enquête d'un peu plus de vérité et de naturel que leurs devanciers de la lin du xvni" siècle, tout compte tenu de diverses modes régnantes d'emphase ou de sensiblerie visi])les dans le choix des sujets et la rédaction des titres, dont
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quelques-uns sont tout à fait comiques pour nous. Mais on s'aperçoit que c'est une insuffisante compensation pour la sécheresse et la pauvreté du métier et l'absence flagrante de toute saveur picturale. L'on ne saurait se demander longtemps s'il ne vaut pas mieux être fantaisiste et régalant comme Fragonard ou même comme Greuzc dans quelques bons moments, qu'exact, mince et cassant comme Drolling, Carie Vernet ou même Boilly.
Ces artistes ne manquaient ni d'esprit, ni de talent, ni de métier même, mais c'était le métier imposé par l'école, par les impérieuses conventions, et jamais il n'en fut de plus antipathique dans toute l'histoire de la peinture française.
Presque toutes les peintures de ce moment, même exécutées par les plus spirituels et les plus habiles, présentent un aspect lisse et pauvret, avec des tons sans
CAULE VERNF.T. — LE MAMELIK AU COIIBAT.
distinction et une facture sans ampleur, comme une sorte de peinture sur porcelaine, ou l'apparence que nous baptisons maintenant de cbromolithograpliiquo, anachronisme à part. C'est, en un mot, tout le contraire de ce que Prud'hon se plaisait à appeler une « peinture gniistueuse ».
Carie Vernet est un clos plus féconds (1758-1836) ; mais c'est surtout par l'estampe qu'il répandit son observation superficielle, sa A-erve abondante, son érudition sportive. Quant à sa peinture, la Chasse dans les bois de Meudon, au musée du Louvre, en donne un spécimen important, mais en somme d'assez peu de charme.
Si Léopold Boilly (1761-1845) lui est inférieur comme caricaturiste, il lui est de beaucoup supérieur comme peintre. En d'autres temps et d'autres méthodes étant en honneur, Boilly eût été un des moilleui's peintres et des mieux doués. Quoique sa facture lisse et émaillée lui aliène à présent beaucoup d'admirations et fasse méconnaître sa valeur, il est équitable de dire que c'est un de « bons petits peintres » de l'école française. On ne s'explique pas que l'administration du Louvre ait, en ces derniers temps, fait disparaître des galeries V Arrivée de la diligence, ce petit tableau spirituel, bien agencé qui est si justement le portrait d'une époque, et (jui contient des personnages ravissants. Ne fût-ce que pour la chronologie, on devait laisser exposé ce tableau de Boilly. Le musée de Lille n'agit pas de même, et il met en belle place les nombreux portraits et études qu'il possède du peintre. Le musée Carnavalet a fait également l'acquisition de divers Boilly très intéressants.
D'ailleurs si Boilly est exilé, pourquoi conserver une place d'honneur à Drolling (1 752-181 7)'? Le petit Inlérieur de cuisine Jjien connu n'est point supérieur à un Boilly pour l'exécution. Pour le temps où produisit ce peintre, c'est déjà fort bien de s'être consacré à ces sujets et de n'avoir point abordé l'ambitieuse histoire. Comme sentiment, le tableau en question est excellent, et on pourrait le rapprocher de certains petits hollandais, mais comme facture, il paraîtrait mince et cartonneux même auprès du plus mince Mieris.
Nous ne pensons pas qu'il faille rattacher comme on le fait ordinairement à l'école française le flamand Demarne; qu'il suffise de faire ici allusion à ses fermes et à ses grandes routes non dépourvues de finesse.
Il l'aiit mentionner spécialement Le Prince (1799-1826) qui a peu produit mais dont X Entharqurmoil de hcsti((it.r à [lon/lcur (Louvre) est encore une des jolies toiles de mo'urs de l'époque. En somme, tous ces petits peintres sont en ce moment l'objet d'une sorte de dépréciation; mais il n'y aurait rien d'anormal à ce qu'on les vît un jour traités avec un peu moins de sévérité.
Pourtant il ne semble pas que celte réhaJu'litalion doive jamais être le lot de Taunay (1755-1830) qui eut en son temps une réputation considérable. On revit de lui à l'Exposition ccntennale de 1889 un bien pauvre lal)leaudu général Bonaparte recevant des prisonniers sur le champ de bataille. Dans son œuvre il y a des toiles qui furent jadis jugées très spirituelles et qui portent des titres de ce genre : Une jeune fille cfjraijèe d'une ourse qui venait de tneflre bas deux petits. Les événements contradictoires qui arrivent après un combat; Un ermite (!) arrache son élève l^)
aux séductions de la Ville; Des bergers de Théocrite ou de Virgile (indifféremment grecs ou romains comme on voit) ramènent leurs troupeaux du pâturage , etc, etc. Comme peintre de genre, Taunay continue très pauvrement Dcbucourt.
Le paysage, sur lequel nous terminerons ce cliapitre, est maintenant réduit à sa plus simple expression, ou pour mieux parler à sa plus compliquée. Ou bien il est exclusivement grec ou romain (ou tous les deux en même temps suivant la méthode de Taunay), ou bien il sert simplement de prétexte et de cadre à des scènes sentimentales ou autres. Achille-Etna Michallon est le principal représentant du paysage historique suivant la formule, travestie et dégénérée, de