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CHAPITRE IX

LE MARTTBB DB LA POLOGNE Et ses insurrections.

Révolution de 1830. Expulsion des Russes. Gouvernement national. Premières TictoireBrinaction de l'Europe. Revers. Prise de Varsovie. Caractère de Tèmigration. — L'empereur Nicolas. Mission qu'il s'arroge. Ses violences politiques et religieuses. Conspirations polonaises. Confiscation de Cracovie et massacres de Galicie. — Contre-coup de la Révolution de février 1848. Les Polonais en Italie et en Hongrie. — Guerre d'Orient. Prise de Sébastopoly et traité de Paris. — Question des paysans. Manifestations et massacres de Varsovie. — Insurrection de 1863. Héroïsme polooaia. Atrocités des Russes.

[Dans les années qui précédèrent 4830, le gouvernement russe, ayant ramené sa politique dans l'ornière des traditions mongoles, prenait des mesures destructives de la nationalité polonaise. La Diète de Pologne, qui devinait les intentions de ce gouvernement, se renferma dans une opposition systématique, et lui fit une résistance inerte mais invincible; cela présageait une lutte à mort, et, des deux côtés, on s'y préparait. La Diète, toutefois, était loin de vouloir provoquer un

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éclat, et même elle le craignait, connaissant la puissance dont disposait la Russie.

La commotion qui ébranla, dans les journées de Juillet^ les pavés de Paris, remua tout le sol de la vieille Pologne ; les balles qui chassaient de France Tanden régime, en passant silencieusement par-dessus l'Allemagne, se changèrent, sur les bords de la Vistole, en boulets de canon. C'est que la Pologne ne croyait pas possible que la France fût libre sans qu'elle le devint aussi. Elle avait, une fois de plus, lié son destin au sien sur le champ fatidique de Waterloo, où, avec la gloire de la France, était tombée Tespérance des nations, celle de l'Italie et celle de la Pologne : ce qui fiedt qu'on regarde ce champ comme le Golgotha moderne.] En voyant la Grande-Nation se relever du sépulcre, la Pologne se crut elle-même évoquée.

Depuis longtemps, des martyrs ignorés et un persévé« rant travail des âmes polonaises préparaient une explosion : les barricades françaises l'accélérèrent. La nouvelle de la victoire du peuple de Paris partagea le monde en deux camps. Alors que Tempereur Nicolas méditait de réinstaller l'absolutisme sur les rives de la Seine, la nation polonaise fut prête à répondre à l'appel de la liberté. La Pologne comptait encore, à la vérité, trente mille hommes de troupes nationales; néanmoins, sa situation était atroce. Un des plus grands écrivains polonais, Casimir Brodzinski , Ta fidèlement dépeinte : a Notre armée, a-t-ii dit, était abandonnée aux sauvages caprices du grand-duc Constantin; les officiers étaient privés de tous droits; on refoulait et punissait

chez eux tout seutiment de dignité militaire. Nous sentions avec horreur que, jadis défenseurs de l'Europe^ nous allions être façonnés à devenir les soldats de ses oppresseurs. Nous avions vu tout notre sénat emprisonné, pour avoir jugé selon la justice; les femmes, les cheveux rasés, poussées à travers les rues un jour de fête, et données en spectacle... Varsovie avait perdu son ancienne gaieté, elle était devenue Tasile de l'espionnage. Tous, suspects à nos tyrans^ nous devenions suspects les uns aux autres. Les suicides se multipliaient ; c'est à peine si la nation ne se prenait point elle-même en dégoût. Renfermés dons nos maisons, nous comparions notre situation à celle de Home sous Séjan ; nous assistions, dans notre léthargie, aux apprêts de notre mise au tombeau, d

Mais la jeunesse se leva; des conspirations, sans cesse renaissantes malgré les traitements épouvantables de ceux des patriotes qui étaient découverts, furent couronnées par la glorieuse insurrection de novembre 1830. Nicolas allait lancer ses bataillons, afin d'écraser la révolution de Juillet. Selon le mot de La Fayette, a l'avant-garde se retourna contre le corps de bataille. » A Varsovie, une poignée de jeunes gens donnèrent le signal, en attaquant, le 29 novembre, le palais du Belvédère, résidence de Constantin, qui échappa à grand'peine. Plusieurs de ses instruments et quelques traîtres périrent sous les coups des coigurés. Les régiments polonais passèrent du côté du peuple, et les Russes durent évacuer la capitale.

Il y avait à Varsovie un conseil d'administration du

royaume; ce confieil saisit la direction da mouvement et le dévoya. Admettre l'idée qu'une autorité émanée de Nicolas pût subsister, était déjà un recul. Le conseil s'adjoignit quelques citoyens populaires, mais modérés et hésitants. Les conjurés furent tenus loin du gouvernement. Le général Chlopicki, un divisionnaire distingué des guerres napoléoniennes, eut le commandement militaire. La première faute de ceux qui avaient pris le pouvoir fut de laisser ^échapper le grand-duc avec les forces dont il disposait.

Cependant, au bruit des événements de Varsovie, l'enthousiasme gagnait les provinces : les forteresses de Modlin et de Zamoso tombaient au pouvoir de la nation insurgée.

Le 5 décembre, Chlopicki proclama sa dictature. Mal» heureusement, son premier acte fut d'envoyer le nonce Jezierski et le prince Lubecki pour négocier avec Nicolas. Il se refusait à propager l'insurrection en Lithuanie et dans les provinces ruthéniennes^ et il interdisait les réunions populaires à Varsovie, a La révolution polonaise, en fermant les dubs, a dit le général Roman Soltyk, commençait comme la révolution de i 789, en France, avait' fini. » La Diète confirma, le 18 décembre, la dictature de Chlopicki, en lui adjoignant une délégation de surveillauce. Chlopicki ne songeait toujours qu'à un accommodement. La réponse hautaine de Nicolas à ses propositions ne l'arracha point à sa funeste manière de voir. La délégation lui signifia alors que sa dictatnre avait cessé.

Le 19 janvier, la Diète nomma général en chef le

prince Radziwil. Nicolas avait écrit : a Le premier coup de canon tiré par les Polonais anéantira la Pologne : je la roulerai. » Roman Soltyk proposa de proclamer sa déchéance. Le nonce Leduchowski s'écria : « Il n'y a plus de Nicolas I • Et la déchéance fut prononcée. Le 39, le pouvoir exécutif fut confié à cinq personnes. Le prince Adam Gzartoryski fut le président de ce gouvernement. Trois mois précieux venaient d'être perdus, pendant lesquels on avait découragé les provinces et attiédi l'ardeur de la capitale. Du 4 au 6 février, le feld-marédial Diebitoh s'avança entre le Bug et la Narew avec cent mille hommes.

Les Polonais avaient inscrit sur leurs drapeaux : Pour votre liberté et pour la nôtre. Admirable devise qui commence par la liberté du prochain I

Le 45 février, le général Dwemicki culbuta, à Stoczek, le général Geismar, qui avait le double de forces, et, par une charge brillante, lui enleva onze canons. Le 17, à Dobre, le générai Skrzynecki, avec huit bataillons, arrêta trente mille Russes pendant quatre heures et demie. Le 10, les Polonais se couvrirent de gloire à Wawer. Le 95, au nombre de quaiante mille, ils soutinrent, à Grochow, le choc de toule l'armée ennemie. Des régiments russes furent entièreineht anéantis. Gbiopicki avait été grièvement blessé, et Radziwil, honnête mais peu capable, ne donnait quasi pas d'ordres. Les différents oorps agissaient isolément^ autrement la victoire eût été décisive.

L'irrésolution montrée par le général Radziwil fit déférer le commandement au général Skrzynecki

(26 février). Il recommença la faute de Chlopicki. An lieu de voir qu'il s^agissait de vaincre ou de mourir, il se mit à négocier avec Diebitch. Le moral de Tannée Bouffirait de ces tergiversations, et les Russes recevaient des renforts. Il ne comprit pas davantage que la nécessité suprême était de généraliser la résistance, d'évoquer les forces vives du pays tout entier, a Le théâtre de la guerre en 1831, dit l'éminent historien de cette période, Maurice Mochnacki, fut les quelques provinces décorées, par le congrès de Vienne, du nom de royaume de Pologne. Il aurait fallu porter la lutte en Ukraine et en Lithuanie. Si les confédérés de Bar tinrent si longtemps, c'est que, loin de localiser leurs efforts entre la Vistule, la Narew et le Bug, ils opérèrent sur llmmense territoire compris entre le Bug, la Wilia et le Dnieper. Mais les généraux polonais, formés aux guerres régulières de Napoléon, ne comprenaient point ce que c'est qu'une guerre de partisans. L'idéologie militaire les perdit. »

Et, d'un autre côté, les membres de la Diète et du gour vernement national, nourris à Técole constitutionnelle de la Restauration, croyaient habile de rester dans les limites légales que la Charte de 1815 avait tracées au royaume. Mais, en évitant de dépasser les firontières de la Pologne du Congrès, pour donner la main aux Lithuaniens et aux Ruthéniens, ni ib n'arrêtèrent Tinvar sion des Russes, ni ils n'obtinrent le secours des puissances signataires et garantes des traités, pas plus que les insurrections de Bologne, de Parme et de Modène ne se sauvèrent alors en se gardant de s'appuyer l'tme Tautre.

SkrzyDecki ne reprit les hostilités qae le 31 mars. Il vainqcdt les Russes à Dembe Wielkie, les poursuiyit yivement le lendemain, leur fit onze mille prisonniers^ et leur enleva dix canons, cinq étendards. Mais les insurrections en lithuanie^ Samogitie, Ukraine, n'avaient pas été soutenues en temps utile. L'héroïsme national était sublime. Une femme, Emilie Plater, insurgeait un palatinat. Le colonel Charles Rozycki amenait de Wolhynie à Varsovie ses volontaires^ exécutant une marche de plus de cent trente-deux milles, au milieu d'une contrée occupée par l'ennemi. L'armée renouvelait chaque jour des prodiges de voleur. Et pourtant les revers étaient proches. Skrzynecki s'arrêta pendant dix jours au milieu de ses succès. Le 10 avril, eut lieu le brillant combat d'Iganie. Mais, le 26, pendant que Dwemicki^ qui, avec un faible corps, marchait en Wolhynie, était obligé par les Russes de se réfugier en Galicie et y était désarmé par les Autrichiens, Skrzynecki, à la suite d'une bataille sanglante et indécise livrée à Ostrolenka, se repliait sur Praga. Le général Gielgud, séparé ce jour-là de Tarmée principale, se dirigea sur la Lithuanie. Vainqueur des Russes à Raygrod (^ mai), il perdit le 19 juin la bataille de Vilna. Alors, tandis que le général Henri Dembinski exécutait avec son corps sa glorieuse retraite jusqu'à Varsovie où il arriva le 4 août, les deux corps de Roland et de Chlapowski allèrent déposer les armes en

Prusse.

Le ministre des affaires étrangères de France, général Sebastiani, avait fait dire le 7 juillet au prince Gzartoiyski de ne pas livrer de bataille, de durer deux

mois et que la Pologne serait sauvée. Skizyuecki , troublé par ces insinuatioiis, manquait les plus belles occasions.

Le 15 août, le prince Gzartorjski adressait à Paris une note qui fût lue par La Fayette à la Chambre des députés et qui était comme le confiteor politique du parti modéré polonais : a Nous nous sommes reposés, y était«>il dit, sur la noblesse et la sagesse des cabinets; en nous y fiant nous n'avons pas tiré parti de toutes les ressources qui s'offraient intérieurement et extérieurement; nous voulions en cela gagner l'approbation des cabinets, mé* riter leur confiance et obtenir leur appui; nous ne nous sommes jamais écartés de la plus stricte modération, ce qui a paralysé bien des efforts ; sans les promesses des dh binets, nous aurions pu frapper un coup qui, peut-être, eût été décisif; nous crûmes qu'il fallait temporiser. » Dans la nuit du 15 au 16 août, le peuple, alarmé du bruit que les Russes approchaient, inquiet des pourparlers iû* cessants des chefs avec Tenliemi, et furieux des lenteurs de la justice, se porta aux prisons et exécuta les traîtres qui y attendaient leur jugement.

Le prince Czartoryski donna sa démission. Il n'avait nourri d'espoir que dans la diplomatie. Charles KnidziewicK et Louis Plater avaient dès l'origine été envoyés à Paris, et Alexandre WaleWski était parti en courrier le lendemain de la bataille de Grochoxv. Jeslki, Niemcewicz, s'étaient rendus à Londres, Wolicki à ConAtalttinoplci t Chose inouïe depuis la fondation de Tislamismci dit le séraskier à Wolicki, le sultan a été cinq fuis à la grande mosquée, prier Dieu pour des tlneba de

chrétiens comme vous, b L'ambassadeur d'Angleterre paralysa la bonne volonté des Turcs.

En France, aux appels éloquents des La Fayette, des Garrel, des Lamarque^ des Lamennais, le député Dupin répondait : a La Pologne est trop loin... Chacun pour soi, chacun chez soi. s Le président du conseil, Casimir Périer, ajoutait le 18 mars : a La sédition est toujours un crime. Nous ne concédons à aucun peuple le droit de nous forcer à combattre pour sa cause. Le sang et les trésors de la France n'appartiennent qu'à la France. » La garde nationale de Paris^ au nombre de 60,000 hommes^ protesta contre ces paroles égoïstes^ par sa manifestation du 28 juillet 1831, à la nouvelle d'une victoire des Polonais, qui malheureusement ne se confirma point.

Skrzynecki fût remplacé par Krukowiecki qui affectait la plus grande audace patriotique a II n'y avait plus de chef qui eût du prestige. Le 5 septembre, les Russes emportèrent Wola d'assaut; le général Bowinski^ qui, en 1812, avait perdu une jambe à Mosalsk, se fit tuer plutôt que de se rendre. Le 7 septembre, le général en chef de l'armée russe, Paszkiewicz, devint maître des retranchements. Une convention t)latement conclue par Krukowiecki lui livra la capitale.

Il restait encore la Diète, 14 millions de florins et 70,000 hommes. Mais la Pologne, en quête d'un grand honmie, ne l'avait pas trouvé. La défiance qu'inspirait une pactisation continue avec l'ennemi avait engendré le découragement. Le général Ramorino alla déposer les armes en Autriche, dans la nuit du 16 au 17 septembre.

Le générai Rybinski, avec Tarmée principale, déposa les armes en Pnisse^ le 5 octobre. Il y avait eu nn héroïsme incomparable, beaucoup de talent; mais les chefs avaient manqué de cette intuition, qui fait qu'on lit dans Tàme d'un peuple ce qu'il réclame de vous.

Sebastiani, qui avait dit, le 23 février, que la Pologne était destinée à périr, laissait tomber, le 46 septembre, du haut de la tribune sa phrase célèbre : <k L'ordre règne à Varsovie. » Mais à la nouvelle de la chute de Varsovie, le peuple de Paris éprouva une telle douleur et une telle colère, qu'il se porta à l'ambassade de Russie et l'eût rasée sans l'intervention de l'autorité.

Les souffrances polonaises étaient extrêmes. Il y eut dans certaines localités d'impitoyables massacresyla proscription des hommes les plus illustres, de tous ceux qui avaient le mieux mérité de la patrie, puis des confiscations sans nombre. Des 60,000 hommes, dont moitié s'était retirée en Prusse et moitié en Galicie^ les officiers seuls furent libres de gagner TOccident. Le reste, après désarmement, fût refoulé, livré aux Russes qui les déportèrent au fond de l'empire et les incorporèrent dans les régiments moskowites.

Les émigrés étaient plusieurs milliers , généraux, sénateurs et nonces, les premiers par la fortune, les premiers par le talent, les héros et les poètes, en un mot, rame de la nation. La France, à elle seule, en reçut plus de 4,000. Partout où ils passaient les populations allaient au devant d'eux, s'efforçant par la fraternité de leur accueil de racheter l'indigne conduite de leurs gouvernements. La masse des émigrés se dirigeait vers Pa-

ris comme vers la capitale morale du monde. [Layoix des armées polonaises avait appelé la France : ces armées avaient péri. Un nouvel appel lui fut adressé : cet appela ce furent les Polonais émigrés. L'émigration polonaise est la dernière et la plus grande explication des peuples slaves.

Pendant que la canonnade broyait et renversait les palissades de Varsovie^ un poète guerrier, Garczynski, traça, appuyé sur un caisson, ces strophes sublimes et prophétiques : « 0 mon peuple 1 comme la tète meurtrie du Sauveur imprima à tout jamais sur un voile son image sanglante, de même, toi^ ô mon peuple, tu laisseras dans cette génération la trace sanglante de ton histoire. Cette génération, tu la jetteras à la face de l'Europe, comme le voile de Véronique : on y Ura ta passion. Et vous, ô peuples de TEurope, le temps viendra où chacune de vos pensées s'ouvrira comme un œil et toutes vos pensées, comme autant d'yeux, s'attacheront fascinées à tout jamais sur l'image sanglante de la nation crucifiée. » Cette image résume réellement toute l'histoire de Pologne, c'est l'emblème, le drapeau des peuples.

La Pologne, la première, apprit, par une grande expérience nationale, que la parole européenne n'avait plus aucune valeur politique. Cette nation, attaquée par un ennemi redoutable, avait pour auxiliaires tous les livres, tous les journaux, toutes les bouches éloquentes de l'Europe, et elle ne vit sortir de cette immense armée de mots aucun fait.

Le mouvement français de 1830 ébranla les États de

l'Europe; il les fit violemineut sortir de leur position dans le passé, mais ne les a pas fait marcher. La Révolution de juillet n'avait pas le grand mot de l'époque. Aussi, s'est-elle arrêtée d'elle-même, et de nouveau le monde est retombé dans le calme plat. En 1892, pendant que l'émeute grondait à Paris et que l'on craignait en France le retour delà Terreur ou de la Légitimité, et ({ne tout le monde prévoyait une guerre générale, Wronski publia un ouvrage où il démontrait que le gouvernement français, s'étant mis, par le manque d'initiative, sous la loi de la fatalité, serait fatalement obligé à maintenir le statu quo, serait incapable de faire le moindre mouvement, ni à droite ni à gauche, ni en avant ni en arrière.]

Nicolas, qui portait le nom du plus grand saint de la Russie, se donnait comme ayant une vocation divine, comme étant appelé à plier le monde sous son autocratie politique et religieuse. Dédaignant les allures européennes de Pierre I'" et les coquetteries littéraires de Catherine II, il ne flatte point l'opinion, il la brave. Il chût le moment venu pour la Russie de dominer à la fois sur l'Europe et sur TAsie. Loin de cacher ses plans, il les étale, et son terrorisme s'étend bien au-delà de ses frontières. Il enlace TAllemagne par des liens de famille; il oSte son appui aux Grecs an nom de la communauté de religion, aux Slaves du Danube au nom de la communauté de race, à toutes les tètes couronnées coinme étant l'ennemi le plus puissant de la Révolution. Il voudrait faire partout accepter son proteetorat^ base première de

son universelle domination. On a beaucoup parlé de panslavisme, mais c'est une invention d'érudits bohèmes qui, dans leur désir extrême de se soustraire au joug allemand, imaginèrent de solliciter un chef de pays slaves à se mettre à la tête de tous les Slaves, sacrifiant aipai eux-mêmes leur nationalité à la race. Mais un tel projet ne devait être que secondaire aux yeux de Nicolas : un tzar ne pouvait limiter à oe point son ambition^ qui est de subjuguer non les Slaves seulement^ mais toute race et tout continent.

Il aimait à parler de la future grandeur de son peuple; or ce ne sont point ses bons instincts qu'il évoquait. Il entretenait sa servilité, il le nourrissait de haine contre tout ca qui n'est pas russe. Lui-même, il haïssait la Pologne de toutes les puissances de son être, et il s'acharna sur elle. Dans son orgueil, il décrétait que des millions d'hommes eussent à changer instantanément de langue et de religion. Il alla même jusqu'à publier un catéchisme du culte dû à T Empereur,

Ëh bien! la papauté n'eut ni Tidée ni la force de jeter l'anathèma à cet empereur schismatique, destructeur de la religion et de la nationalité ; elle avait abandonné la Pologne ^dèle au moment de son plus grand péril^ et, le lendemain de sa défaite, ce furent les victimes qu'elle condamna. Grégoire XVI adressa aux évêques de Pologne un bref où il invitait les Polonais, clercs et laïques, a à se soumettre au magnanime empereur Nicolas comme h leur souverain légitime I » (15 août 1832.)

Fort de l'approbation qu'il avait arrachée au Baint- Siège et du silence qu'il avait imposé aux cabinets, à qui

son ministre Nesselrode ayait signifié que les affaires de Pologne étaient désormais pour la Russie une question purement intérieure (dépèche du 18 janvier 1832), Nicolas poursuivait le cours de ses vengeances. Et le Moniteur les enregistrait. Les C3iainbres françaises se contentaient de répéter chaque année avec le roi : a La nationalité polonaise ne périra pas. » Le parlement anglais invoquait avec la reine le respect des traités. Et les Polonais n'en étaient pas moins quotidiennement écrasés.

Le marquis de Custine qui, l'année 1839, visita la cour de Russie en observateur pénétrant, notait ainsi la sévérité inquiète et implacable de l'empereur Nicolas: a Habitué qu'il est à mesurer sa force à la peur qu'il in* spire, il regarderait la pitié comme une infidélité à son code de morale politique. »

Le i6 octobre 1835, l'empereur de Russie, en recevant la députation municipale de Varsovie, lui dit : a Je vous vois et je vous parle pour la première fois depuis les troubles. Ne fondez vos espérances ni sur les Allemands ni sur les Français. Espérez seulement en ma miséricorde. Si vous vous obstinez à conserver vos rêves de nationalité distincte, de Pologne indépendante et de toutes ces chimères, vous ne pouvez qu'attirer sur vous de grands malheurs. J'ai fait élever ici la citadelle, et je vous déclare qu'à la moindre émeute je ferai foudroyer la ville; je détruirai Varsovie, et certes ce ne sera pas moi qui la rebâtirai I x»

Le gouvernement russe s'efforçait d'anéantir la petite noblesse^ ce véritable tiers-état polonais; tous ceux qui

ne purent produire de parchemins à l'appui de leur noblesse furent compris, sous le nom de J€dnodu)ofzanie^ dans une classe à part qui se vit astreinte à fournir le contingent le plus considérable. Le second ennemi auquel le gouvernement s'attaqua fîit TEglise. Il tenait à frapper le clergé pour sa complicité patriotique; des centaines de couvents furent supprimés et des biens ecclésiastiques confisqués. On s'appliqua surtout à miner et à détruire le rite uniate, ce précieux fort détaché de l'Eglise de Pologne. Après toute une série de violences, de conversions par la lance et le bâton, parut, le 12-24 février 1839^ le manifeste du synode orthodoxe qui annonça que l'église uniate s'était séparée de l'Église catholique et était gréco-russe. En rompant ainsi un lien de plus entre les paysans et les autres classes^ on portait un grand coup à la patrie.

L'émigration s'élevait contre de telles énormités. Ses émissaires parcouraient la Pologne. Dès 1833, il y avait des émigrés qui songeaient à une prise d*armes immédiate. Plusieurs eurent la hardiesse de la tenter, mais ils échouèrent ; les uns périrent sur l'échafaud russe, les cachots autrichiens engloutirent les autres. Nul mouvement n'avait de chances, si le pays n'y était préparé. Simon Konarski, ancien major de l'armée polonaise^ protestant de religion etémigré^ fonda en 1836 la société du peuple polonais, qui avait des ramifications dans tous les palatinats. Konarski parcourut le pays pendant deux ans. Les Russes finirent par avoir vent de ses préparatifs et l'arrêtèrent, le 10 juillet 1838; ils ne purent lui arracher aucun aveu. Toutefois ils découvrirent quelques-uns

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des reports de son entreprise et une foule de patriotes furent frappés à cettQ occasion. Konarski fut fusillé, le 18 février 4839, à Pohulanka, faubourg de Vilna. [Pendant son exécution, on vit une population entière sans diflôrence d'âge, de sexe, ni même de religion (car il y avait dans cette foule des Israélites) tomber à genoux. La douleur était si puissante qu'elle arrêtait et faisait pleurer les soldats russes; les ofQciers russes sanglotaient,la musique militaire refusait de jouer, n*en ayant pas la force.] Quelque temps après, il existait une autre société secrète, organisée à Varsovie par le prêtre Sciegienny^ qui cherchait le salut de sa patrie dans une rénovation religieuse et sociale, et qui travaillait surtout l'esprit des paysans. En i844, il expia aux travaux forcés son patriotisme.

Les mouvements prématurés, que la société démocratie' que de l'émigration provoqua en 1846 dans les possessions polonaises de la Prusse et de l'Autriche^ aboutirent en Poznanie à Femprisonnement des conjurés et en Galicie au massacre de la noblesse. Un gouvemementprovisoire^ s'étant proclamé à Cracovie, décréta pour la Pologne Fégalité des classes, l'abolition des privilèges, l'émaneipation des paysans. M. de Mettemich prononça ces odieuses paroles : u qu'en Galicie, avec trois journées sanglantes, il achèterait cent ans de tranquillité. » L'arduduc Ferdinand d'Esté, gouverneur de la Galicie, et ses fonctionnaires allemands, adoptèrent l'infernale idée de faire de tous les paysans autant de Caïns. Le principal organisateur de cette Jacquerie officielle fxA Breindl von WalJerstern, commissaire du cercle de Tarnow; des militaires tels que le colonel Benedek, des galériens tels

que Szela furent ses dignes instruments. On iàclia en Galicie 8^000 soldats en congé qui persuadaient aux paysans que l'empereur les avait émancipés, mais que la noblesse empêchait l'exécution de cette grande mesure, et qui leur promettaient la libération du service militaire ^ l'exemption des impôts et le partage des propriétés. La jeunesse galicienne, ignorant les machinations de la cour de Vienne, avait choisi le jeudi-saint^ 19 février 1846, pour tenter une insurrection. Le rendez-vous était la montagne Lisia, dans le district de Tarnow. Arrêtés par les paysans, les jeunes gens leur expliquèrent vainement leurs principes de liberté et d'égalité; ils furent les uns liés, les autres égorgés sur place. Aussitôt commença le massacre de gens sans défense^ et le pillage des châteaux. On portait les morts et les blessés à Tarnow. Par chaque noble vivant, Breindl payait cinq gulden et le double s'il était mort. Ces sanglantes saturnales durèrent trois jours. Dans les districts de Tarnow et de Bochnia, on anéantit la noblesse, on décima le clergé, et l'empereur récompensa les assassins.

Pendant ce temps , les armées russes occupaient la ville libfe de Gracovie, qui ne tarda pas à être incorporée, avec son territoire, à l'empire d'Autriche. Cette fois encore, la France et l'Angleterre se bornèrent à de stériles protestations. Nicolas, qui, en 1840, était parvenu à semer la zizanie entre les cabinets de l'Occident, se riait de leur impuissance.

Enfin sonna la révolution du 34 février 1848, et un souffle de liberté passa sur l'Europe. L'âme des Polo-

bl'2 HISTOIRE POPULAIRE

nais s'ouvrait aux plus légitimes espérances. Les hommes à qui le peuple avait laissé prendre le poovoir mentirent à la mission de la France. Lamartine^ sous une forme poétique, répéta Casimir Périer. Q détestait les Polonais, qu'il appelait le ferment de l'Eu* rope. n rassura l'empereur Nicolas, tout en évitant de se démasquer devant le peuple, car il savait combien la cause polonaise était populaire. Au bruit de la victoire des Parisiens, les Berlinois délivrèrent les prisonniers polonais condamnés à mort. Un mouvement se produisit en Po'znanie. Les £autes des chefs, les perfidies de la cour de Berlin, et la disproportion des forces, amenèrent, après quelques succès, la défaite de Miloslaw. Le peuple de Paris s'en émut; les clubs réclamèrent la guerre pdur le rétablissement de la Pologne dans ses limites de 1772; mais l'envahissement de l'Assemblée nationale, au 15 mai, se termina par Tincaroération des principaux révolutionnaires français.

Tandis que l'empereur Nicolas, qui se déclarait protecteur de l'ordre européen, aspirait à restaurer tous les trônes par les armes russes, les Polonais, défenseursnés de la liberté, se mettaient partout au service de l'indépendance des peuples. Les Russes intervinrent dans les Principautés danubiennes, puis en Hongrie ; les Polonais combattirent en Italie, en Hongrie, en Allemagne. Dès le mois de mars, Adam Hickiewicz avait organisé en Italie un noyau de légion polonaise qui prit part à la guerre contre les Autrichiens. Peu de mois après, le général Bem défendait les barricades de Vienne, à côté du martyr allemand Robert Blum (oc-

tobre 1848). La HoDgrie était aux prises avec la maison d'Autriche, qui lui déniait ses droits séculaires et ses libertés constitutionnelles. L'Autriche attisa les haines de races entre les populations qui relevaient de la couronne de Saint-Ëtienne. Les Polonais, dont le dévouement à toute cause nationale est incontesté, pouvaient être d'utiles médiateurs et aider à faire converger tous les efforts contre l'ennemi commun, c'est-à-dire contre TAutriche, dont l'édifice ne repose que sur le morcellement des nationalités. Ils vinrent nombreux, et furent bien accueillis. Le général Dembinski commandaquelque temps en chef; le général Bem, nommé gouverneur militaire de la Transylvanie, conquit la confiance des Roumains sans perdre celle des Hongrois, et déploya beaucoup d'intrépidité contre les Autrichiens et contre les Russes. Les Polonais luttèrent jusqu'à la dernière heure. Les Hongrois avaient proclamé la déchéance de la maison de Hapsbourg. Les Autrichiens^ battus, appelèrent les Russes, et la trahison consomma la ruine de l'indépendance hongroise. Quand Gœrgey eut déposé les armes devant Paszkiewicz (13 août 1849)^ les Polonais passèrent le Danube et se réfugièrent en Turquie.

La tradition rapporte que Gharlemagne, mourant, pleura devant sa cour sur les malheurs que devaient amener les invasions des Normands, dont il avait aperçu les barques à l'horizon. Napoléon, de même, déplora à Sainte-Hélène l'aveuglement de l'Europe, qui, loin de s'unir pour empêcher le débordement des Russes, faisait tout ce qu'il fallait pour le précipiter, a Le rétablis-

ienusnt de la Pologne, diBait-il, eût été une digae à ce formidable empire, qui, probablement, va bientAt envahir l'Europe. »

L'empereur Nicolas, qui avait aceablé de tant de mépris et d'outrages le gouvernement du roi Louis-Philippe, crut pouvoir traiter de même le nouvel empereur Napoléon m ; or, il y a des noms qui obligent. A Foo^ eupation des principautés de Moldavie et deValachie par les Russes (juin 1853), la France répondit par le passage des Dardanelles, On se menaça, chacun croyant faire reculer Tautre, et l'on se battit.

Une dos scènes les plus curieuses et les plus dramatiques, fut la série de conversations qni eurent lieu (janvier et février 1853) entre l'empereur Nicolas et l'ambassadeur d'Angleterre, sir Seymour. Affectant le plus grand dédain pour la France, Nicolas offrait au cabinet britannique de concerter avec lui le partage de l'empire ottoman. « Nous avons sur les bras un honmie gravement malade, dit-il à l'ambassadeur; ce serait un grand malheur s'il devait nous échapper avant que toutes les dispositions nécessaires fussent prises..* s Croyant l'Angleterre gagnée d'avance, il i^outait : e Je désire vous parler en ami et en gentleman ; si nous iirrivons à nous entendre sur cette affaire, l'Angleterre et moi, pour le reste, peu m'importe; je tiens pour indifférent ce que pensent et font les autres. Je vous dis pettement que si l'Angleterre songe à s'établir un de ces jours à Gonstantinople, je ne le permettrai pas. De mon côté, je siiis disposé à prendre rengagement de ne pas m'y établir, en propriétaire, il s'entend, car, en dépoô-

taire, je ne dis pas... Vous voyez comment je me eondttis aree le sultan. Ce monsieur manque à la parole qull m'a donnée. Les Principautés sont, de fait, un État indépendant sous ma protection : c'est une situation qui peut continuer. La Serbie peut recevoir la même forme de gouvernement, et la Bulgarie aussi... Je ne permettrai jamais aucune extension de la Grèce, qui en ferait un État puissant ; moins encore permettrai-je que la Turquie se partageât en petites républiques... Pour ce qui est de l'Egypte, si vous en preniez possession, je n'aurais pas d'objections à y faire. J'en dirais autant de Candie : cette lie peut vous convenir. »

Quand Alexandre I" avait sollicité Napoléon I" de se partager l'Europe, en demandant Gonstantinople pour lui-même. Napoléon avait refusé, ne voulant pas, disait-il, laisser tourner la droite française. Mais l'Atigleterre s'unit à Alexandre. Cette fois, c'est l'Angleterre qui refuse à Nicolas la clef de Gonstantinople. Napoléon III donna la main à l'Angleterre, et ainsi se trouva réalisée la parole du captif de Sainte-Hélène, que et la seule hypothèse dans laquelle la France et l'Angleterre pourraient jamais contracter une alliance sincère, serait le motif d'empêcher la réussite du projet qu'avait la Russie de s'emparer de Gonstantinople. d

Malheureuseipent, la guerre fut localisée. Au lieu d'attaquer la Russie par son côté vulnérable, c'est-à-dire en face et par la Pologne, on ne l'attaqua qu'aux extrémités. On prit Bomarsund, mais on ne tenta rien contre Gronstadt^et l'on choisit la Grimée comme un champ clos où la lutte devait se vider. Les Russes furent vaincus à

TAlma (^ septembre 1854^, et le fier prince Mentchikoff, qui l'année précédente avait montré tant d'insolence devant le sultan, faillit être fait prisonnier. Nicolas ne pat supporter la honte d'une défaite et il mourut (2 mars 1855). Quelques mois après^ Sébastopol était pris (8 septembre, anniversaire de la prise de Varsovie). L'Angleterre refusa de faire succéder une guerre continentale à la guerre maritime, et la France inclina dès lors à la paix. La convention secrète conclue à Stockholm, en novembre, entre la Suède et les deux puissances occidentales, ayant été connue à Pétersbourg, i\lexanâre II consentit aux concessions que lui demandait la France. Le Congrès de Paris s'ouvrit; et il se termina par le traité du 30 mars 1856, qui limitait la puissance russe dans la mer Noire^ l'éloignait des bouches du Danube et soustrayait à son protectorat les deux Principautés dont l'invasion avait motivé la guerre.

On crut opportun de parler au Congrès d'une foule de questions, de l'état anormal de Tadministration romaine, des sévices du roi de Naples et des soufiBrances de l'Italie ; mais de la Pologne le nom ne fut pas même prononcé dans aucun protocole. Aussi, lorsque peu de temps après Alexandre II vint à Varsovie, il dit aux Polonais (23 mai 1856) : a Point de rêveries. Soyez unis à la Russie et abandonnez tous ces rêves d'indépendance, impossibles désormais à réaliser. Tout ce que mon père a fut est bien fait. Mon règne sera la continuation du sien. »

Néanmoins, la Russie, ayant été affaiblie par la défaite, le frein politique se trouva desserré. Alexandre II rappela de Sibérie la plupart des personnes que son père

y avait déportées. Mais ^émigration ne pouvait profiter de l'amnistie ofierte avec des restrictions et dont l'acceptation eût impliqué le reniement de sa glorieuse révolution.

Pendant cette période, dans laquelle, selon le mot du ministre Gortchakoff, la Russie se recueillait, Alexandre II s'occupa de l'abolition du servage en Pologne et en Russie. 11 y avait été sollicité par la noblesse de lithuanien dont il présentait le désintéressement en exemple aux seigneurs russes. Le servage était une plaie odieuse, et son démembrement seul était cause que la Pologne avait été devancée dans l'émancipation par l'Occident. Mais c'est un mal que la question ait été tranchée par une autorité étrangère, au lieu de Tètre, comme elle le fut en France, par les intéressés eux-mêmes. Les meilleures réformes sont viciées dans leur germe quand elles proviennent du despotisme et surtout d'un despotisme étranger.

Il fut fondé dans le royaume de Pologne, en 1857, une société agronomique dont le siège était à Varsovie et qui avait des succursales dans les provinces. L'initiative en était due au comte André Zamoyski, l'un des plus grands propriétaires du pays et dont le caractère était universellement estimé. Cette société rendait le grand service de fournir aux propriétaires une occasion de se réunir. Dans la quatrième année de son existence^ eUe comptait plus de quatre mille membres. Quoiqu'on n'y discutât que des questions économiques, elle avait favorisé le réveil de l'esprit public.

En août 1860, à renterrement de la veuve du général Sôwinski, tué à Wola en 4831, se produisit une première manifestation patriotique. En octobre, la présence à Varsovie des trois monarques co-partageants irrita les masses, redoubla leur ardeur et donna l'idée de nouvel* le» manifestations qui se succédèrent toute une année, depuis la fête de l'insurrection du 39 novembre et l'anniversaire de la bataille de Grochow, qui fut le jour du premier massacre, jusqu'à la fête de Koszeiuszko (15 octobre), qui fut célébrée malgré la proclamation de l'état de siège.

Le jour de Grochow (25 février 1861), la foule, désarmée et à genoux, entonnait dans les rues, sous le canon des Russes^ l'hymne Boze cos Polske. Les Russes tirèrent sans pitié. Tonte la population, sans distinction de classe ni de culte, fut unie dans un même enthousiasme de martyre. La nation entière prit le deuil. Chacun se vètbsait de noir et s'iuterdisait toute distraction. Les menaces des Russes n'y pouvaient mais. Voici deux strophes de l'hymne qui fut chanté sur toute la surface de l'ancienne Pologne, dans les églises, dans les sjmagogueset sur les places publiques :

c Dieu, qui, durant de si longs siècles, entouras la Pologne d'une auréole de puissance et de gloire, qui la couvris de ta protection comme d'un bouclier contre les fléaux qui menaçaient de l'anéantir, au pied de tes autels nous élevons nos supplications. Seigneur, daigne nous rendre la patrie et la liberté I

« Toi, qui, plus tard ^ ému de sa chute, soutins ses fils combattant pour la plus sainte des causes, et qui, voulant

que le tu onde entier fût témoin de leur courage, multi*« plias sa gloire, au milieu même des désastres, rends à la Pologne nouvelle son antique splendeur 1 »

Les manifestations de Varsorie ont eu un caractère tout particulier. Dans le cours des siècles il surgit des individus qu'aucun supplice ne saurait empêcher de rendre témoignage de la vérité; mais c'est la première fois qu'une grande collectivité humaine s'éleva à cette hauteur morale. Sur ces places sanctifiées par tant et de si récents martyrs, une foule qui comptait des victimes à peine sorties des cachoto, et à laquelle les uniformes russes ne permettaient pas d'oublier un instant les vengeances futures, communiait dans une même pensée, heureuse de se sentir unanime après le long silence d'un dur esclavage, tout entière en état de grâce, puisque tout entière elle fut prête à recevoir la mort à bout por^» tant, n s'en échappait des chants de prières ; cent mille voix demandaient à Dieu la patrie et la liberté ; la glace des cœurs fondait ; les juifs sentirent le besoin de se dévouer pour les chrétiens; et, ce qui ne s'était pas vu en-^ core, les juifs allèrent en masse prier dans les églises, et les chrétiens dans les synagogues. Les pasteurs protestants accompagnaient, dans les manifestations^ les prêtres et les rabbins.

Ces journées ont montré Timpuissance finale de la force matérielle et la fécondité du sacrifice. Le joug le plus tyrannique n*avait point réussi à empêcher cette alliance universelle des enfants d^une patrie partagée. Les armes treablaient dans les mains des bourreatix, leur esprit s'égarait, ils semblaient honteux de leur rôle

deTant des victimes agenouillées. Ce fat l'édair béni qui, dans cette nuit politique^ illumina au loin l'horizon. Tout Polonais entrevit un coin de l'avenir, comprit l'efficadté de l'exaltation patriotique.

La Pologne a atteint eette sifblimité par un long et mystérieux travail inconnu du monde; elle est redescendue dans les profondeurs où s'élabore la force spirituelle, et d'où, lorsqu'il plaira à Dieu, elle s'élancera en jets irrésistibles. Si les murailles de Jéricho sont tombées au son de la trompette des Lévites, celles de la dtadeUe de Varsovie ont tremblé au bruit des prières de tout un peuple* Un jour ce peuple trouvera une note si puissante, que c'est l'édifice entier du tzarisme qui s'écroulera.

Après le massacre du 25 février, le comité de la Société agronomique rédigea une adresse à Alexandre IL qui se couvrit de milliers de signatures, et où il était dit : c Les souffrances d'une nation dotée pendant des siècles d'institutions libres, et privée aujourd'hui de tout organe légal, l'ont mise dans la nécessité d'élever la voix par des sacrifices : c'est pourquoi des victimes se sont dévouées. Le pays réclame des institutions émanées do l'esprit national, de ses traditions, de son histoire : conditions indispensables à chaque société pour arriver à reconnaître dans quel but la Providence l'a appelée à vivre, j»

Un service funèbre fut célébré pour honorer les victimes, mais ce fut l'occasion d'un nouveau massacre (27 février). Alors il se forma spontanément une délégation municipale^ qui, sous l'impression de ces mo-

ments solenuels, eut la force morale d'obteuir du lieutenant de l'empereur, prince Gortchakoflf, qu'il ne s'opposerait point à Tenterreme t public des nouvelles victimes^ retirerait ses troupes dans les casernes, et suspendrait sa police. On organisa sous les yeux des Russes, et. avec leur tolérance, une police polonaise, des patrouilles d'étudiants; et les vingt-quatre délégués siégèrent à l'hôtel de ville. 11 y avait là les premières notoriétés de la capitale : des propriétaires, des journalistes, des avocats, des commerçants, des banquiers, des prêtres, des rabbins et un cordonnier.

Le 2 mars, l'enterrement des victimes surexcita le sentiment national au suprême degré ; le massacre du 8 avril, au lendemain de la dissolution de la Société agronomique, la proclamation de l'état de siège, la fermeture, par le clergé, des églises profanées par les Russes, le redoublement de l'oppression et des persécutions, évoquèrent des conspirations. Parmi les ouvriers, des dizaines se formaient d'elles-mêmes.

Pendant des mois, le peuple s'était flatté que les notabilités de la capitale, les gens modérés, mais connus et riches, prendraient la direction du mouvement. A chacune des manifestations, qui étaient autant d'appels aux sommités du pays, les modérés, que guidait le comte André Zamoyski, suivaient mollement l'impulsion populaire : on sentit qu'ils ne feraient rien. Alors la jeunesse, sans grande expérience ni ressources matérielles, mais forte de son dévouement et de la droiture de ses intentions, tenta de régler et de diriger Tenthovsiasme national. De là naquit, en octobre 186i, le comité cen-

tral.Les modérés, efirayés de la coDstitution d*an comité qu'ils désignaient sous le nom de comité rouge, se servirent des cadres de la Société agronomique, dissoute de jure^ mais qui existait de facto^ pour lui opposei* un comité que l'opinion appela le comité blanc, organe des conservateurs et de la grande propriété. Les blancs ne surent ni préparer une explosion qu'ils voyaient prochaine, ni, une fois le premier coup de fusil tiré, apporter au mouvement toutes leurs ressources.

Les Russes avaient placé à la tète de l'administration civile le marquis Wielopolski, grand seigneur, homme capable et d'un caractère ferme, mais altier, et, de plus, doctrinaire, c'est-à-dire mettant ses théories au-dessus

du sentiment public. IL eût voulu que la Pologiys eût l'habileté de renoncer à l'indépendance pour gagner la confiance des Russes, et arriver à les gouverner par la supériorité des lumières, comme les Grecs avaient &it des Romains. Ce machiavélisme de décadence révolta la loyauté de la nation, dont il contredisait les traditions et les aspirations. Aussi ne fit-on, généralement, aucune attention aux réformes^ d'ailleurs utiles, que le marquis introduisait dans l'enseignement et dans les tribunaux du royaume : on eût craint^ en y adhérant, de sacrifier l'indépendance politique à quelques améliorations intérieures. Et, bien que Wielopolski incarnât visiblement le conservatorisme social et plût par là aux grands propriétabres, cependant ils se tinrent à l'écart, ne voulant point paraître ses complices dans l'abandon des anciennes provinces lithuaniennes et ruthéniennes. L'Union des parties démembrées de l'ancienne Polo-

gne était très-forte dans les cœurs et dans I9S Tolontés : c'est un article du dogme national. Les Russes ne restreignirent point l'état de siège à la Polçgne du Coagrès, ils rétendirent aux provinces les plus anciennemenlîi>détacliées, dessinant ainsi eux-mêmes, selon l'expression du publiciste russe Hertzen, les limites de la Pologne. Le 12 août 1861, une délégation de Varsovie et des provinces célébra l'antique confirmation de l'union de lu Lithuanie. A Kowno, sur un pont de bateaux, Lithuaniens et Polonais se donnèrent la main, et unirent de guirlandes les deux bords du Niémen, témoignant une fois de plus qu'ils appartiennent à une seule et même nation.

On lit dans une adresse de la noblesse de Podolie (octobre 1862) : a Liée à la Pologne par la solennelle et volontaire union de Lublin, la Ruthénie s'est développée et a grandi, pendant des générations, dans une même civilisation avec elle... En rejetant toute pensée de privilèges de race ou de classe, les citoyens de la Podolie restent fidèles à l'idée fondamentale polonaise, au principe de l'égalité des droits de toutes les classes ; ils demandent à être réunis à la Pologne, parce qu'ils voient en elle la base d'un libre développement pour toutes les populations dont elle se compose, p

Le 25 novembre suivant, la noblesse lithuanienne réunie à Mins^k, après avoir rappelé que, la première, elle avait réclamé rémancipation des serfs, disait à l'empereur : a L'égalité de toutes les classes et de tous les cultes» la liberté de conscience et des institutions fondées sur l'esprit et les tmditions nationales, telles

sont les principales conditions de chaque édifice social. Plus l'état actuel du pajrs est tiiste, plus nous nous tournons vers le passé, en n'espérant de salut que de notre réunion à la Pologne. Sire, c'est là notre unique demande. » ^

Le marquis Wielopolski, qui attribuait son isolement et l'agitation publique aux manœuvrer de la jeunesse, s'imagina remédier à tout en soumettant aux Russes, qui l'adoptèrent, un projet de recrutement basé sur le bon plaisir des autorités, et destiné à englober tous les mal pensants. Mis entre la nécessité de s'enterrer dans les rangs de l'armée russe ou de mourir en la combattant, les patriotes choisirent cette dernière alternative.

Le 22 janvier 1863, fut publié le manifeste de l'insurrection. Des détachements s'organisèrent. Nous n'entrerons point dans le détail des modifications fréquentes que subit la composition du gouvernement national à Varsovie. Ce gouvernement proclama le principe de l'égalité religieuse, civile et politique, décréta l'émancipation des paysans sur une base plus large que le projet russe, et adressa un appel aux Israélites. Si les divers membres de ce gouvernement, secret et pourtant obéi, ne furent point à la hauteur de la tâche si difiBcile qui leur incombait, ils firent preuve d'un dévouement admirable, et la plupart y laissèrent la vie. Un moment, un chef insurgé, qui avait été heureux jusqu'alors dans ses rencontres avec les Russes, poussé par les blancs qu'animait le désir que le pouvoir fût concentré dans les maius d'un seul individu qu'il leur serait aisé de

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dominer, prit la dictature : Marian Langiewicz vit ses propres officiers indignés d'un acte où le salut de la patrie n'entrait pour rien, mais où, au contraire^ les intrigues d'une coterie exploitaient une ambition non justifiée encore. Après avoir créé des généraux et des ministres, il sentit trop tard l'impuissance qui résul* tait de sa fausse démarche ; il tomba dans une prostration telle, qu'abandonnant son camp, il courut se livrer aux Autrichiens, qui le détinrent plusieurs mois prisonnier.

L'insurrection avait commencé dans les palatinats voisins de la frontière autrichienne^ par où l'on espérait recevoir des armes. Il y eut des soulèvements partiels mais nombreux dans tous les palatinats et pendant plus d'un an. C'était autant de sommations adressées aux puissances occidentales. L'abandon de iSdi se renouvela. Les sympathies du gouvernement français se résumèrent en une proposition de congrès. Les cabinets louèrent l'esprit philosophique qui en avait inspiré la pensée, tout en soulevant des difficultés qui le rendirent impossible; et d'ailleurs qu'eût pu espérer la Pologne d'une réunion où les puissances co-partageantes eussent presqu'à elles seules formé la majorité?

' Les Russes, dans leur violence à réprimer cette insurrection^ mirent l'bypocrisie de côté. Leur seul droit (Haut la force, ils demandèrent à tous les abus de la force le maintien d'une domination fondée sur le crime.

La Lithuanie fut abandonnée au général Mourawieff, celui qui, alors qu'on lui demandait s'il n'était point parent de Mourawioff-Apostol, avait répondu : « Je ne stMS

pas des Mourawieff qu'on peod, mais des Mourawieff qui pendent ; » le surnom de pendeur lui en estresté. En 1833, il pendit les patriotes à Grodno. En i863, il ruina et décima laLithuanie. il recevait par le télégraphe les fétidtations des journalistes de Moskou. Alexandre If le remercia publiquement, et lui conféra l'ordre de Saiut-Ândré apôtre. Or, depuis des siècles, on n'avait vu pareille extermination de peuple. Si Alexandre II n'a point la brutalité de tempérament de son père Nicolas, ni ses ingéniositésde répressions féroces, il s'en remet à ses serviteurs du soin de maintenir à tout prix sa domination, et aucun de leuos excès ne trouble son tranquille égoîsme.

Une nouvelle émigration de plusieurs milliers déjeunes gens vint en Occident prendre place à côté des vétérans de l'ancienne émigration. En Lithuanie, des hommes ultra-modérés furent transportés en Sibérie, des familles opulentes réduites à la mendicité ; des- insurgés eurent leurs châteaux rasés et leurs biens furent distribués gratis aux paysans ou dounés à vil prix à des Rugses. Des villages suspects furent déportés en masse et le pays inondé de colons russes; l'acquisition de la terre fut interdite aux Polonais (ukase du 32 déc. 4865); de nombreuses églises catholiques furent converties en temples grecs et la langue polonaise fut proscrite non-seulement dans les transactions publiques, mais dans les relations privées; ce devint un crime de parler polonais sur un sol polonais. Ajoutons que le gouvernement russe, outrageant jusqu'à l'histoire, décréta que les Lithuaniens étaient ancieimement des Russes de religion grecque, qu'ils avaient été renégats de leur religion comme de leur nationalité

et que, par conséquent, il était louable de les forcer de revenir au giron de leur mère-patrie et de TÉglise corn* muue. Vilna est la clef de la Pologne, et c'est pourquoi les Russes attachent tant de prix à russifier la Lithuanie. Méprisant les vaines observations de l'Europe, ils se pro- [loseut bien de traiter la prochaine fois Varsovie comme ils viennent de traiter Vilna.

Et pourtant jamais la foi dans la résurrection de la patrie n'a été plus vive dans les âmes polonaises. Le tt-mps vient (et Dieu veuille qu'il soit proche I) où la Pologne, transfigurée parle malheur etl'esprlt de sacrifice, se relèvera par le bras de tous ses enfants^ libre et plus grande que jamais.

Lb8 Belvédériens. — Les Polonais conspirèrent contre leur restauration comme les Français contre la leur^ invoquant mi conseil mortuaire de Dombrowski^ de la même fai^on qu'en Franei' on plaçait les complots sous le patronage moral de La Fayette. Un major, Lukasinski, eut l'idée d^abriter un but tout politique sous les formes de la franc-maçonnerie. La franc-maçonnerie nationale ne reconnaissait comme firères que les Polonais, ses cérémonies symbolisaient la patrie, les noms des grands hommes étalent pris comme mots d'ordre. Le temple de Salomon qu'il s'agissait de reconstruire^ c'était la Pologne, la mort de l'innocent Hiram était une image du partage, et sa résurrection espérée figurait le relè- Yf'meut de la nation. Les divers degrés d'initiation servaient les coujurés. Lukasinski fut dénoncé et arrêté en mai 1822. Il résista aux plus horribles tortures. D'autres patriotes contiuuèrent son œuvre. En 1830, l'organisalion révolutionnaire dont Pierre W^socki était l'àiiie se résolut, de l'avis du professeur Joachim Lelewel, à opérer la révolution. Les conjurés se divisèrent en deux groupes, dont l'un devait soulever k ville, enlever les régiments polonais, et désarmer les régiments russes, pendant que l'autre

emporterait le palais du Belvédère^ situé a reztrémité de la ville au milieu d'un parc. Dix-huit personnes eurent la singulière audace d*attaquer le BelTédère. Elles entrèrent aux cris de : mort aa tyran ! traversèrent comme une trombe les appartements, tuèrent le vice-préaident de la ville» Lubowidzkiy qui apportait on rapport Bor l'imminence de la révolution, et le factotum du grandduc, général Gendre, qui eipira en criant : Je suis général du jour; mais le grand-duc lui-même échappa par un escalier dérobé et se réfugia chez sa femme sans avoir pris le temps de passer un habit. U y demeura plusieurs minutes avant de recouvrer la parole ; une heure après, il tremblait encore comme une feuille. Les conjurés se hâtèrent de rentrer en ville. Un instant plus tard, un escadron de cuirassiers russes accourut et cerna le Belvédère d'où aucun d'eux ne serait sorti vivant. Les élèves de l'Ecole des porte-enseignes fondirent sur des casernes pleines de troupes. Les Russes, au milieu des ténèbres et à l'audace des assaillants, s'imaginaient avoir affaire à des milliers et non à une poignée d*hommes. Le peuple de Varsovie s*empara de l'arsenal et s'arma. Les régiments polonais passèrent de son côté; les régiments russes furent en partie désarmés, en partie héroïquement repousses de la ville . Plusieurs généraux russes, vils instruments des violences du tsarévitch, et plusieurs généraux polonais qui, rebelles au soufQe de la révolution, poussaient le servilisme jusqu'à prêcher la soumission, tombèrent victimes de la justice du peuple. Les modérés escamotèrent aussitôt la direction du mouvement. Ils y furent aidés par un aide-de-camp du grand-duc, le comte Ladislas Zamoyski.

Lis femmes polonaises. *— c En Pologne, la femme entre dans les conspirations, accompague son mari en Sibérie et parfois monte à cheval pour défendre le pays. Les familles s'y nourrissent encore de la grande vie nationale. Il y a en des femmes, appartenant aux classes élevées de la société, flagellées de la main du bourreau sur les places publiques. Emilie Plater, jeune fille délicate, eut l'énergie de faire insurger un district, prit part à plusieurs batailles, et fut au nombre de ceux qui résistèrent aux décisions des chefs de passer en Prusse. Elle voulait, après la défaite, s'ouvrir un passage à travers J'armée ennemie; réftigiée dans une forêt, elle mourut de fatigues et de misère (23 déc. 1831). Le nom de Claudine Po:ocka est vénéré de tous les Polonais. Celte dame, également

célèbre par son esprit, son dévouement- patriotique et le noble usage qu'elle faisait de sa fortune, consacra ses derniers jours à consoler les misères des émigrés. (Elle mourut à Genève, 8 juin 1836.) La masse entière de la nation appréciait un tel héroïsme. Après les combats et les marches, les soldats s'empressaient tout d'abord d'arranger le bivouac pour les femmes qui combattaient à leurs côtés, et Ton n'entendit jamais dans les camps une parole qui pût blesser Toreille la plus délicate, n (Slaves, V, p. 250.)

Nous joindrons le témoignage du général Roman Soltyk : « Lors de l'attaque de Varsovie, je remarquai au milieu du feu un soldat du 5« léger qui restait constamment appuyé sur le parapet, ne s'inquiétant nullement des obus et des boulets, encourageant ses camarades, gesticulant et parlant avec vivacité. Comme il était au premier rang, je ne pus d'abord apercevoir sa figure, il se retourna, et je reconnus en lui uue belle fille de dis-huit ans; il n'y a pas de bataillon ou escadron de l'année où il n'y eût une ou plusieurs de ces héroïnes. » [La Pologne, II, p. 415.)

Vengeances rosses.— Les cruautés des Russes pendant la guerre de 1831 furent excessives, principalement en Lithuanle, où les prisonniers étaient impitoyablement massacrés et où il y eut des insurgés rôtis vivants sur des plaques de fer brûlantes. (Voir la Pologne par le général Roman Soltyk, II, p. 236.) Â Oszmiana, le 17 avril 1831, un jour de marché, alors que la population était û l'église, un commandant polonais ayant essayé de disputer aux Russes le passage de la rivière, ceux-ci égorgèrent tous les habitants, assommèrent les enfants contre les murs.

A l'entrée des Russes dans Varsovie, un acte d'amnistie fut proclamé ; néanmoins, trois jours après, un député à la Diète était dé* porté pour participation aux événements de la guerre . Toute conversation politique fut interdite sous peine de prison (19 sept.]. Le château des rois de Pologne fut dépouillé de ses souvenirs et la salle de la Diète changée en caserne. Le maréchal Paszkiewicz reçut (16 octobre) le titre de prince de Varsovie. La cocarde russe fût substituée à la cocarde polonaise, la croix du Mérite militaire déclarée une décoration russe (1«' février 1832). La garnison de Zamosc fut chargée de chaînes et déportée au fond de la Russie, au mépris de la capitulation.

Saisissant le prétexte de la mensongère amnistie octroyée par Nicolas en octobre 1831 aux sous-officiers et soldats qui rentreraient

dans leuTd foyeré, les gouvernemeuU de Prusse et d'Autriche violèrent le droit d'asile. Beaucoup, pressentant qa*uDe amnistie /oase n'était qu'un piège ne Youlaient point partir. Ou usa envers eux des dernières Tiolence», surtout à Elbing, à M arienwerder, enfin i Fischau (27 janvier 183^), où diz-u«)uf Polonais désarmés furent fusillés. La plupart furent^ à coups de crosse, reconduits à la frontière où ils étaient aussitôt entourés par lesKosaks. Bon nombre de militaires polonais eurent la tète rasée, et, revêtus de la livrée du bagne (une casaque grise avec une croix noire sur le dos)^ furent employés à Cronstadt, par des froids de 25 degrés Réaumur, aux travaux les plus dangereux . Vingt-trois, pour refus de serment au tzar, furent condamnés à recevoir huit mille coups de verges à quatre reprises, à raison de deux mille coups par fois. Sept moururent bien avant les deux mille coups, on appliqua le reste de la fustigation à leurs cadavres. Deux autres expirèrent avant d'arriver à rbôpitâl. Ces barbaries furent dénoncées dans la chambre des communes : « Des prisonniers de guerre que jamais on n'employa à un ouvrage servile et dégradant, l'empereur Nicolas osa les envoyer sur les flottes et les galères de la Russie; 900 soldats polonais ont été déportés sur la mer Noire, 3,500 sur la mer Baltique, et 7,000 fantassins enrôlés dans les corps de l'Oural et de la Sibérie, tandis que rartlUerie polonaise avait été jetée ^n garnison dans les forteresses du CSaucase. » (Discours de sir Robert Inglis^ un des chefs du parti tory, 9 juillet 1833.)

La charte constitutionnelle du royaume de Pologne portait : <i Art. 159 : La peine de la confiscation générale est abolie; elle ne peut être rétablie en aucun cas. » Dès le 20 décembre 1830 (1*' janvier 1831), Nicolas rendit un ukase selon la teneur duquel les biens de tout Polonais des goubernies occidentales qui séjournerait dans le royaume seraient séquestrés. Puis un ukase du 19/31 août 1831 prononça la confiscation de la totalité de la fortune immobilière de chaque propriétaire resté en Russie, mais dont les enfants séjourneraient dans le royaume de Pologne. Le 14/26 février 1832, Nicolas promulgua un statut organique qui établissait dans le royaume la cnnfi.<catioo en matière de crimes d'État. 11 a été calculé qu'on a confisqué alors aux Polonais pour cent quarante et on millions trois cent mille francs de biens ruraux. (Voir les Confifca^ fions des biens des Polonais, par Louis Lubllner, Bruxelles, 1861.)

Le tribunal criminel exceptionnel institué pour frapper les che& de la révolution de 1830 en condamna quatre à mort, trois aux

fers, quinze à riucorporation dans des compagnies de discipline, et d'entre les conlumacea neuf à la peine de mort par le glaive, parmi lesquels le prince A'iam Czarloryski, le général Skrzynecki; sept aux fers, parmi lesquels Louis Wolowrki, deux cent quarante-neuf à être pendus, parmi lesquels le grand historien Joachim Leiewel.

Système de oépoLONiSATioN.— Lord Dudley Stuart, le fidèle ami de la cause polonaise en Angleterre, caraclérisait ainsi le système de Nicolas : a Ce ne sont pas les dictes d'un Néron oud'uu Caligula, trouvant des délices dans les cruautés capricieuses d'une nature perverse ; ce ne sont pas les élans d'une passion furieuse ; non, c'est quelque chose de pire; la cruauté finit par s'assouvir et la fureur s'exhale, en un instant; mais ici nous voyons la détermination froide, réglée, fixe d'exterminer la nation polonaise quoi qu'il en puisse coûter, et rien n'est omis pour arriver à ce Lui... Jamais les Polonais ne voudront ni ne pourront devenir Russes : on pourra les exterminer, mais jamais les subjuguer. Puisque la Russie ne pouvait conserver la Pologne que par des crimes qui violent le droit des gens et outragent l'humauité, les puissances de l'Europe et TAngleterre no devaient-elles pas s'opposer à ce qu'un pareil ordre de choses continuât? Ce fut pour obéir à la voix de l'humanité que les grandes puissances intervinrent à l'effet de terminer la guerre entre la Grèce et la Turquie... Je ne suis point de ceux qui préteudent que les droits de la Pologne sont fondés sur le traité de Vienne ; moi je vais plus loin, je soutiens qu'ils sont fondés sur la loi des nations. Il est du droit et du devoir de toute nation d'imposer son autorité pour empêcher qu'une nation ne soit subjuguée et détruite par une autre. Et quelle autre loi préserve le monde de tomber sous la domination d'un seul? » {Séance de la chambre des communes, 9 juillet 1833 )

L'année précédente, le ministre des affaires étrangères avait apprécié comme il suit les tendances du gouvernement russe : < L'abolition des couleurs polonaises, l'introduction de la langue russe dans les actes publics, l'enlèvement et le transport en Russie de la Bibliothèque nationale et des collections publiques contenant des objets légués par des paiticulicrs à la condition expresse qu'ils ne sortiront jamais du royaume de Pologne» la suppression des écoles et des autres établissements d'instruction publique, l'enlèvement d'une foule d'enfants emmenés en Russie sous le prétexte

de les élever aux frais du trésor public, la transportationde (aiiuU« entières dans l'intérieur de l'empire, l'extension donnée an ayatéme de la conscription militaire et la rigueur avec laquelle on rapplique, l'introduction d'un grand nombre de Russes dans les emplois publics, l'immixtion dn gonyemement impérial dane les affaires de l'Eglise nationale, il semble que ce soient là autaot de symptômes, de l'intention bien arrêtée d'ôter à la Pologne sa nationalité politique et d*en faire graduellement une province russe. » (Dépêche du vicomte Palmerston à lord Durham, 2 juillet 1832.)

La Russie procédant pas & pas à l'assimilation, Alexandre K' abolit le statut lithuanien en Russie-Blanche (palatinats de WHebsk et de Mohilew] et Nicolas en Lithuanie : Tintroduction de la législation russe entraînait dans le cours de la justice la suppression de la langue polonaise et de la publicité.*

Bnlèvement des enfants. — Un ordre du prince Pa&zkiewicz (24 mars 1832) commençait ainsi : c II a plu à S . M. l'empereur d'ordonner que tous les enfants mftles errants, orphelins ou psuvres de la Pologne fussent incorporés dans le bataillon des cantajiistes et qu'en conséquence ils seraient enlevés en masse et envoyés à Minsk où il serait disposé d'eux suivant le règlement de l'état-miyor général de S. M. » Ce fut exécuté, c Depuis le règne d'Hérode, a dit à la Chambre des communes M. Gutlar Fergusson, do pareilles scènes d'horreur ne sont pas venues souiller le monde. » (9 Juillet 1833.) Et ce ne fut pas un fait isolé. Six ans plus tard en 1838, 13 avril, l'avis suivant du conseil gouvernemental fut inséré dans les journaux de Varsovie : < Le 18 du présent mois, à midi, aura lieu, dans la salle ordinaire des séances du conseil une adjudication publique a minimd pour le transport de Varsovie à Saint-Pétersbourg des ûls de nobles polonais. La mise à prix seia de 120 roubles en papier. » (120 francs par tète.)

Transplantation de familles, — L'ordre adressé par le minisire des finances au gouverneur de Podolie,en date du 9/21 novembre 1831^ était conçu en ces termes : < S. M. l'empereur a daigné donner un ordre suprême de faire les règlements nécessaires pour transplanter en premier lieu 5,000 familles du gouvernement de Podolie aux steppes delà Tartane, et de préférence sur la firontière ou dans le district du Caucase, afin de pouvoir les enrôler dans le service public. Pour effectuer ladite transportation, on doit choisir d'abord ceux qui, ayant pria part à la dernière insurrection, sont retournés dans leur pays au temps fixé pour témoigner leur re-

peniir; ceux qui ont été eompris dans la troisième classe des coupables^ et qui par conséquent ont obtenu la grâce de S. M.; secondement ceus dont les mœurs et la manière de vivre peuvent, de l'avis des autorités locales, exciter la méfiance du gouvernement. » — Dans sa réponse datée du 29 novembre (11 décembre 1831) le gouverneur de Podolie divisait les Polonais à expatrier en quatre classes dont la dernière se compose c des avocats dont l'intérêt, ditil, est de prolonger les procès civils, qui s'enrichissent des querelles de leurs concitoyens et prennent sur eux tant d'ascendant. Et il est désirable pour le bonheur du pays que leur nombre soit diminué par l'expatriation. » Un ordre du ministre de l'intérieur, daté du 6/18 avril 1832, porte que tS. M., en approuvant le règlement fait à ce siiget, a daigné ajouter de sa propre main que cette mesure devait s'étendre non-seulement à la Polodie, mais encore à toutes les provinces de TOuest. » Un «utre ordre du ministre de l'intérieur au gouverneur de Podolie (14/26 août 1832) sgoi:^it : « Si les Polonais n'ont aucune envie d'être transplantés, vous êtes autorisés à les y contraindre par la force, s

Conversions forcées. — L'Eglise uniate avait dans le court espace de viDgt-irois ans (^73-1 796) perdu, par les violences de Catherine II, des millions de fidèles. Elle en perdit sous Nicolas plusieurs antres millions, la volonté inunuable du tzar étant que ses sujets adorassent Dieu de la même manière que lui. Les Russes, aidés par un renégat, le prélat Joseph Siemiaszko, résolurent de métamorphoser le reste des uniates' en grecs. On supprima leur seul ordre monastique, les Basiliens (17 juillet 1832). On ferma presque tous leurs séminaires et leur collège ne forma plus dorénavant qu'une section du synode orthodoxe. Dans les localités où la population résistait au changement, on expédiait des escouades de soldats qui b&tonnaient les récalcitrants, et finalement on proclamait que toute lu paroisse avait passé à l'orthodoxie. Par de tels procédés, de 1834 à 1837, sur 1,369 paroisses uniates quHl y avait en Lithuanie et en Russie-Blanche, 886, c'est-à-dire plus de la moitié, furent acquises au schisme. Le saint synode appela cela un f paisible triomphe > et y vit c les traces sanctifiées de l'apparition de Dieu sur la terre, i

Nicolas osa faire frapper une médaille avec Texergue : c Séparés par la haine en 1595, réunis par l'amour en 1839. » Cependant non-seulement des milUers de victimes étaient mortes sous le bâton, non-seulement des femmes, la sœur Makryna Mieczyslawska

par exemple et ees compagoee avaient été torturéee par la eoif, par des immerMooB dans des lacs, glacés, par des travaux où la plupart périrent sous des èboulements, mais encore Nicolas rendit des ukases tels que celui du S janvier 1839, qui accorde le pardon i tout. catholique quf pour meurtre, vol ou tout autre crime a été condamné aux mines on aux galères, s'il se fait scbismatique. (Voir les Vicissitudes de l'Église catholique en Pologne, par le père Tbeiner. Paris, 1843, I, p. 338.)

Quand, sous Alexandre 11, des convertis par force voulurent reprendre leur religion, le nouvel empereur n'bésita pas à employer les procédés nicolulens pour les rejeier dans le schisme. — L'un des plus éclatants exemples se produisit à Dziernowice, dans le gonvernement de Witebsk, en 18b8. (Voir VÈglise catholique ea Pologne, par L. Lescœur. Paris, 1860, p. 148.)

La décatholicisalion des Polonais n'est point pour la Russie une affaire de dogme, mais un moyf'n de dénationalisation.

Procédés yrussiens et autrichiens, -* Les cours de Berlin et de Vienne ne sont pas restées en arrière du gouvernement russe quant aux efforts de dépolonisation. Elles ont différé de méthodes, non de but. Tandis que l'Autriche s'appliquait à entretenir les sinimosités entre les classes sociales, la Prusse germanisait peu à peu, mais persévéramment, les provinces polonaises par une dépowea sion savante des propriétaires polonais et la substitution de Télément allemand encouragé et protégé par l'autorité.

La Pologni muTANTB. — Quoique vaincue, la Pologne ne de lutter dans le pays et hors du pays. Les émigrés apparurent partout où il était possible de contrecarrer l'influence de la Russie ou d'arrêter ses progrès, par exemple chex les Slaves de la Turquie et au Caucase. D'autre part, ils travaillaient toujours en vue de recommencer sur leur propre sol la croisade nationale . Presqu'aussitôt sprèa les désastres de 1831, quelques esprits hardis de l'émigration, voulant entreprendre une guerre de partisans, pénétrèrent secrètement en Pologne, mais leuis efforts furent vains. Le chef de cette première expédition était Jo&eph Zalivr^ki, Tan des Belvédérieus : arrêté en Galicie, il souffrit dans les cachots autrichiens. Voiei les noms de ceux qui montrèrent le plus de force de caractère et qui moururent avec le plus de grandeur d*àme : Michel WoIovricB, pendu par Mourawieff à Grodno, Artlinr Zawissa, par Paaakiewics à Varsovie, Pisxcsalkowski, ftisiUé à

lyatok, Edouard Sspek à Varsovie, Antoine Winnicki à Kaliai, Rucienski à Szalk^ Gaspard Diiewicki, qai s'empoifionna dans im prisons de Lublio, Hordyns^ki qui mourut en Sibérie.

Au lendemain du supplice de Konarski, c'est-à-dire en 1839, Grzomski fonda à Varsovie une société secrète qui fut découverte en 1840 : il fut envoyé aux travaux forcés. D'autres, tels que le prêtre Sciegieuny, reprireul sa tâche.

La Société démocratique polonaise, et à sa tète la Centralisation, décida qu'une explosion générale éclaterait en 1846. Mieroslawaki enyoya Jean Beren LiChuanie avec le titre de commandant en chef de l'insurrection dans cette province, où rien n'était préparé. 11 se rendit de sa personne à Posen, où il fut arrêté avec les principaux conjurés par les autorités prussiennes et transféré dans les prisons de Berlin.

Les comités secrets avaient résolu d'ihsurger la Galicie. Les conjurés affluèrent à Cracovie. Le 22 février 1846, ils y publièrent un appel aux armes et proclamèreut un gouvernement provisoire composé de trois membres, Louis Gorzkowski, Jean Tyssowski, et Alexandre Grzegorzew^ki. Le général autrichien Collin se retira à Podgorze et le gouvernement révolutionnaire resta quelques jours maître de Cracovie. Quant k la Galicie, le cabinet de' Vienne, trèsexactement informé, laissait arriver les armes, n'arrêtait personne, jusqu'à ce que la levée de boucliers de quelques jeunes gens lui eût donné le prétexte qu'il attendait pour réaliser son projet satanique de saigner cette province polonaise par des mains polonaises. Mettemich lança les paysans contre les nobles galiciens en attisant la haine de classe, comme Catherine, un siècle auparavant, avait hii des paysans de l'Ukraine au nom de la religion. Deux mille personnes périrent d'une mort atroce, les unes brûlées vives, les autres assommées à coups de fléau, d'autres hachées en morceaux. Toute la famille Bohosz, par exemple, le père âgé de 87 ans, ses trois fils, un petit-fils ftgé de quinze ans, un parent, des cousins, le curé, vingt-deux personnes en tout furent massacrées de la main ou par les ordres du forçat libéré Szela. Ce fut une corvée sanglante, organisée et salariée par la puissance regardée comme conservatrice de Tordre européen.

Tandis que ces tristes événements se passaie&t en Poznanie et en Galicie, Bronislas Dombrowski essayait de provoquer une insurrection dans le royaume . 11 échoua et repassa la frontière, mais ses compagnons Koscisze'wski, Pantaiéon Potocki, et ZJzarski

rtirent pendus à YaraoTie. Dobrycs et Charles Rnprecht, condamné» à mort^ n'apprirent que sur l'échafaud et la cordeau cou que l'arrêt était commué en trayaux forcés. A Brsesc^ Ber fût condamné à recevoir mille coups de béton et envoyé en Sibérie. A Vilna, Anicet Renier, Joseph Boguslawski, Apollinaire Hofmeistery Auguste Suzin^ Vincent Matuszewics^ Balthasar Kolesinski et Bronislas Zaleski furent dégradés de la noblesse et faits soldats. On les promena enchaînés par la ville. Ce jour-là méme^ François et Alexandre Daleski fondèrent une société secrète qui, en 1849, résolut de tenter une insurrection afin de faire ainsi une diversion en faveur des Hongrois. Beaucoup d'ouvriers y étaient affiliés. Découverts, les frères Daleski^ qui pendant Tenquéte se montrèrent inébranlables, furent envoyés aux travaux forcés : là Sibérie et Orenbourg reçurent les autres victimes, Maurice Kleczkowsld, Kruniewici, Edouard Pozerski, Bronislas Lutkiewicz, Witkowskl, Pasternak, Toma^zewski, etc. Une conspiration formée dans le même but à Varsovie entraîna une enquête qui se prolongea jusqu'en 1853.

Un groupe de Polonais arbora & Rome, en mars 1848, les aigles nationales, se forma en légion et se dirigea vers' la Haute-Italie. Partout ils furent reçus avec une cordialité enthousiaste. Ils prirent part au combat de Desenzano en Lombardie, 6 août 1848» où fiit blessé leur colonel Nicolas Kamienski. Quand le Piémont se retira de la lutte, ils passèrent en Toscane. Oaaud les- Autrichiens ramenèrent le grand-duc à Florence^ ils se rendirent à Rome, resté le dernier asile des libertés italiennes. Ils demeurèrent jusqu'à la fin fidèles à la profession de foi qu'ils avaient signée au camp de ModigUano (22 janvier 1849). c Partout où des peuples combattent pour la liberté, on se bat pour la Pologne, car la Pologne est la patronne de la liberté; sans la Pologne, il n*y aura ni paix ni liberté en Europe ; c'est pourquoi dans chaque lutte où la liberté est en jeu, coule le sang des vrais fils de la Pologne. Nous nous sommes dit : Notre sang appartient à l'humanité entière, nous sommes prêts à le verser pour la liberté de tous les peuples. Chaque opprimé, chaque homme tendant à la liberté est notre frère. Et cette conviction nous garantit que par notre lutte nous obtiendrons l'indépendance de notre mère la Pologne. »

En 1831, les Hongrois, par une adresse à Tempereur d'Autriche, avaient offert d'équiper à leurs frais cent mille hommes pour la Pologne. Dans la diète hongroise, à la séance du 28 décembre 1832, le député Poloczy avait dit : «Si les souverains se regardent comme

membres d'une même famille et premient tous le deuil à la mort de l'un d'euZy à plus forte raison la .chute d*une nation doit-elle en reyétir toutes les autres; ce deuil, que les rois portent au bras^ les nations le portent dans le cœur. ■ En 4 849, une légion polonaise de plusieurs milliers d'hommes aida les Hongrois dans leur insurrection. Elle était commandée par le général Joseph Wysocki. Ceux qui surrécurent à cette lutte passèrent en Turquie. Le sultan, sommé par la Russie de livrer les réfugiés, refusa noblement de violer l'hospitalité.

En 1853, Michel Czaykowski, devenu Sadyk-Pacha, organisa avec un noyau de Kozaks établis sur le Danube, dans la Dobnicza, depuis le partage de la Pologne, un régiment de Kozaks ottomans, commandés par des officiers polonais, qui prit une part brillante à la défense de Silistri.

Progrès db Là puissance russe en Orient. ^ La question d'Orient, si simple en elle-même puisqu'elle consiste à favoriser le développement des nationalités, le groupement de tout ce qui est roumain en nation roumaine, de tout ce qui est slave, de l'Adriatique à la mer Noire, entre DanuJ)e et Balkans, en nation serbe, et ^e tout ce qui est grec en nation grecque, a été constamment embrouillée par la Russie, qui ne songe qu'à fomenter l'anarchie parmi les populations chrétiennes de l'Orient pour l'exploiter à son profit. D'ailleurs la Russie ne borne pas ses convoitises à l'absorption de l'empire ottoman.

En 1798, par le traité de Tiflis, la Russie acquit plusieurs provinces voisines du Caucase. L'empereur Alexandre ^i* déclara en 1801 la Géorgie réunie à l'Empire. Après avoir enlevé la Finlande aux Suédois (17 sept. 1809), il incorpora l'Iméritie (1810) et s'adjugea par le traité de Bucharest (28 mai 1812) un tiers de la Moldavie jusqu'au Pruih,le8 forteresses de Ghoczimet de Bender et toute la Bessarabie avec Ismall, KiUa et Akerman. La paix de Gulistan avec la Perse (12 oct. 1813) lui procura le Daghestan, le Chirvan, Derbent et la cêtc occidentale de la mer Caspienne.

Le 10/22 février 1828, le traité de Turkmantchai avec la Perse attribua à la Russie les khanats d'Erivan et de Nakitchevan et les forteresses d'Erivan et d'Abbas-Abad. Paszkiewicx fut à cette occasion nommé comte d'Erivan. A la paix d'Andrinople (2/14 sept.- 1829)» la Turquie céda à Nicolas Anapa et Poti avec une étendue conôdérable des côtes de la mer Noire, une partie du pachalik

d'AkhiUkA. les dcai forterenes d'Akhilaka et de AkUiikillaki, et les ttes formées par les bouchon du Danube. (La Russie perdit le Delta du Danube et une langue méiidionale de la BessaralHe par le traité de Parts» 1S66.)

Bn1853, le général Perowski s'empara du fort d'Akmetcbet sur la rive du Slr-Daria.En 1859, les Russes s'emparèrent da fort Dmlek* ^ Ils se trouvaient à cinquante milles de Tachkemi et à cenl milles de fioukbara.

Le général Mourawieff III conclut avec la Chine le traité d'AIgoum, S8-16 mai 1838» qui loi valut le titre de comte Amonrski et en verta duquel le territoire sibérien dans sa partie la plus orientale fut avancé Jusqu'à l'Amour, de telle sorte que celui-ci, du point où la Chilka le réunit à l'AIgonm jusqu'au confluent de rOuasunn, rivière mandchoue venant du Sud, forme la nouvelle frontière des deux empires. Au-de»sou8, à l'est de rOusso|^i, même la rive droite de l'Amour est cédée à la Russie dans une étendue encore considérable. La Russie s'est ainsi agrandie d'une provinoe égale en étendue à la moitié de la France .

Le sr* août 1859, le prince Bariatynski emportait Gounib et s'emparait de la personne de Schamyl : le Gancase était snbjugné. Les tribus les plus belliqueuses émigrèrent en Turquie. Ces monta-' gnards mouraient de faim par milliers dans l'attente des navires tores. Des routes militaires achèvent de rendre accessible un pays qui depuis l'antiquité n'avait jamais pu être soumis. Enfin une contrée plus vaste encore que le bassin de l'Amour est maintenant acquise à la Russie do côté d'Orenboorg et de la m«r Caspienne.

Par la prise de la ville de Tasohkend, 25 juin 1865» et de celle de Kbodjend, 24 mai 1866, la Kussie domine à la fois la Bookharie etleKhokhand et menace de près les Iodes.

Il n'est pas rare d'entendre dire qu'il faut renvoyer les Rosses en Asie, que leur mission est de civiliser l'Asie. Or poor civiliser les autres, il faut être civilisé soi-même. Ce qui est certain, c'est que pour les Indes échanger la domination anglaise contre la domination russe» ce serait échanger la paralysie' contre le typhus.

Dans la préface de sa Pologne martyre, M. Michelet a cdnbatiQ ce sophisme dangereux : < Quel malheur serait-ce» a-t-il dit, si» par une concession qu'on fait trop aisément, en écartant les ftotses de l'Europe, on leur livrait l'Asie. Il faut bien ignorer tont ce qoe demande cette grande mission de ressusciter l'Orient La brutalité russe» légère et violente» serait le plos fun^site» le plus dangereut

précepteur, le plas stérilisaDt pour les Dobles nations orientales dont il e«t difficile, délicat d'approcher. »

Dbs J01F9 KN Pologne. -^ c En il9k, lorsque le désespoif arma tout Varsovie contre les Mo^kowites, les juifs môles dans les rangs de Tarmée et da peuple montrèrent qne la cause de la patrie leur était chère. • (Monuments historiques par Thadée Czacki (édit. CracoTie, 1835, p. 115.)-* < Sous les drapeaux de Kosciuezko, il y avait un régiment de volontaires juifs ayant à leur tète le colonel juif Berko^qui mouruVen 1S09 au champ d*honneur, contre les Autrichiens. » {Des Juifs en Pologne, par Lubliner. Bruxelles, 1839, p. 127.)

« C'est nous Polonais qui avons été la première cause du mécontentement des juifs en 18S0, a écrit le général Antoine Ostrowaki, aénatear palatin, commandant en chef de la garde uaiionale de Varsovie. On a exagéré leur apathie, et ceux d'entre eux qui étaient sons mes ordres se sont conduits d'une manière irréprochable. » (Voy. Mém. du général.) < J*ai connu quelques juifs qui ont été décorés sur nos champs de bataille. » {Essai sur ta réforme sociale et sur l'émancipation des Israélites en Pologne, par le général A. Ostrowski, en polonais, Paris, 1834.)

11 n'y a pas à s'étonner qne le gouvernement polonais de 1830 ait dédaigné les juifs, puisqu'il ne comprenait point l'importance des paysans et rejetait le concours des insurgés des anciennes provinces. Les juifs ne prirent qu'en petit nombre part à la révolution. Pa^zkiewicz crut même devoir les féliciter, en vue de semer la division entre eux et les Polonais. Cela n*empécha point Nicolas de persécuter les juifs, et il joignait l'ironie à la cruauté. Les juifs avaient demandé aux Polonais à ne plus payer TimpM du recrutement, mais h servir la patrie : Nicolas les incorpora dans ses armées. Us avaieuL âollicilô les bienfaits de l'éducatioif : Nicolas se chargea d'élever les enfants juifs pauvres et il en fit des matelots. Ils avaient réclamé le droit d'acquérir des terres : Nicolas ordonna d'éloigopr d'un coup 36,Q00 familles des frontières pour les arracher aux tentations de la contrebande et en fit transplanter dan? les 9tt*ppesde la Russie méridionale pour s'y livrer à l'agriculture. Nicolas avait le génie du mal; il sut frapper le juif dans sa famille et dans sou Ame, dans ses traditions, dans ce qui fait sa vie.

Si, en 1831, les juifs furent les uns tièdes et les antres malveillants, ils furent trente ans après Irréprochables, patriotique-

meot parlant. La fraternisatioo da peuple de VaraoTie avec eux, en 1860, a résolu la question de leur égalité.

liiCAiiciPAnoN DBS PAYSANS. •— La coBStitutiou sociale de la Pologne s'était altérée comme sa constitution politique. Le paysan se sentait malheureux. Toutefois il soufrait plus encore dea invasions étrangères que de l'incurie ou de la dureté du seigneur. La loi du 18 avril 1791 , qui améliorait son sort, n'avait été provoquée par aucun trouble populaire; mais les nouveaux désastres de la nation empêchèrent que les principes n*en fussent développés.

Kosciuszko songea aux paysans. Par son règlement du 7 mai 1794> il rendait le paysan libre de sa personne et maître de se fixer où bon lui plairait, pourvu qu'il déclarât le lieu où il projetait de s'établir, pay&tses dettes et acquitt&t les impositions publiques. Le même règlement réduisit les jours de travail, décida qu'aucun propriétaire ne pouvait 6ter au paysan le champ qu'il possède, fit une division par canton en nommant des espèces de juges de paix, pour recevoir les plaintes du peuple; mais survint llacietowice, le Waterloo de la Pologne.

« Le Code français, introduit dans le duché de Varsovie, proclama le paysan libre, c'est-b-dire lui accorda la liberté de changer de maître, mais le maître était reconnu par le Gode comme propriétaire, non-aeulement des terres communales et seigneuriales, dont il ne pouvait pas disposer d'après le sens réel de la loi polonaise, mais même, ce qui était plus grave, de la terre du paysan. On a regardé une telle législation comme un progrès! Le Codes fait grand bien, en général, à la Pologne en simplifiant la légialsr tiou civile; d'ailleurs son établissement coïncidait avec l'action d'un nouvel élément qui mettait ce peuple en mouvement et qui développait sa force; mais sous le rapport de la propriété, le Code a fait un grand mal, et ce mal menace d'empirer. Il y a des propriétaires qui sentent maintenant leur conscience en repos et qui croient être dispensés du soin de protéger moralement et physiquement le paysan. » (Slaves, IV, p. 394.) C'est ainsi que l'imilation des lois étrangères a nui à la Pologne en matière sociale, comme elle lui nuisit souvent en matière politique. Du moins l'égalité devant la loi fut votée àrunanlmité moins deux voix par la Diète de 1809.

Le gouvernement autrichien mit k peu près en pratique le règlement de Kosciussko; mais, en conservant la corvée, il introduisit des disposlitions tracassières qui rendirent possibles les triâtes

événemeuU de 1846. Le gouTernement prussien^ en 1819, accorda aux paysans, moyennant indemnité, une parlie dee tene» qa'ils cultiTaient, mais en leur retirant les droits politiques dont ils avaient joui avec le duché de VarsoTie et en favorisant les colons allemands à leur détriment La petite république de Cracovie, créée en 1815, rendit les paysans propriétaires et leur accorda les droite politiques.

En 1818, la noblesse réunie à Vilna émit le désir d*affranchir les paysans. L'empereur Alexandre s'en effraya et défendit par ukase que la question fût agitée. Lors de la révolution de 1831, la liberté était accordée aox paysans par la plupart des actes d'insirreclion en Lithuanie et en Ruthénie, notamment par celui d'Oszmiana, 4 avril, de Podolie, 15 a^ril, des districts de Wileyka, Haysin, Jampol, Balta et Latyszew, 25 avril, etc. {Quelques mots sur tétai des paysans en Pologne par «m Polonais [Théodore Morawskil, Paris, 1833.) U est regrettable que la Diète nationale n'ait pas su résoudre la question. En évoquant les paysans à une nouvelle vie sociale, sans doute elle eût fait jaillir du sol autant de combattants qu'il y avait de chaumières.

En 1846, parut Tukase de Nicolas (7 juin) sur les règlements dits invsntaires, destinés à fixer dans les provinces lithuaniennes et ruthéniennes l'allocation territorit^e dévolue aux paysans, aussi bien que le taux de leurs redevances, liais le résultat fut à peu près nul. Ces inventaires existaient antérieurement; en les renouvelant, Nicolas était moins préoccupé de préparer un meilleur sort aux campagnards que de s'immiscer dans les rapports entre nobles et paysans. C'était une réglementation du servage, en même temps qu'un dénombrement des fortunes.

En 1857, la noblesse lithuanienne ayant déclaré la première qu'elle renonçait à tous droits sur les paysans, le tzar, par rescrit du 20''nov. 2 déc. 1857, créa, dans les provinces polonaises aiu^i que dans les gouvernements russes, des comités pour élaborer des projets d'émancipation sur la base suivante : « Le propriétaire conserve son droit de propriété sur toute sa terre, mais les paysan.** conservent l'enclos de leurs habitations, qu'ils ont le droit d'acquérir en toute propriété moyennant rachat, payable en un terme fixe ; ils ont de plus la jouissance de la quantité de terrain néeessaire selon les conditions locales pour assurer leur existence et leur donner le moyen de satisfaire à leurs obligations envers l'État et <«nver8 le propriétaire. En compensation de eette jouissance, les

paysans font tenas, aoit de payer une redeyance au propriétaire, aoit de travailler poar lai. » Pour examiner tons lea projeta et en adopter un défloilif, on établit à Saint-Pétersbonrg une commission spéciale appelée de rédaction et présidée par nn fisTori de l'empereur, général Rostoircoff, et, apréa sa mort,^ par le ministre de la justice, comte Panin. La commission, composée en majorité de fonctionnaires, comptait aussi dans son sein des propriétaires des diyersea proTinces, choisis parToie d'élection. Legouyemement ▼ouiait tirer le plas de profit possible de rémancipatioti. Il Toulait saisir cette occasion pout ôter toute signification po1iti<|i]e aux classes supérieures, et avoir les masses dans son entière dépendance en ne les émancipant qa*à demi. Les députés des comités des divers gouvernements devaient donner leur avis sur les articles qui avaient été arrêtés. On craignait que la pensée ne leur vint de former une espèce de corps légiférant. C'est pourquoi on divisa l'empire en deux zones, convoquant séparément les députés de chaque zone. Les Polonais furent les derniers eppelés. tjne réelle différence dans le développement moral proTenant d'un esprit et d*un passé tout à fait distincts, permit aux membres polonais de la commission de rédaction d'obtenir pour leurs provinces de sensibles modifications, et par 1& les frontières de l'ancienne Pologne perçaient dans l'administration et la législation. Mais l'acte fut en général rédigé dans le sens du gouvernement.

Dans le royaume de Pologne, la question des paysans ayant été discutée à VarsoYie par la Société agronomique, puis soumise à Texamen des réunions de canton, le pays entier fut par ce moyen appelé à se prononcer. En 1860, eut lieu la réunion générale. Vu des membres, Symphronien Dremowski, malgré les avertissements du président^ qui l'adjurait de ne pas compromettre l'existence de la Société en sortant des limites de la légalité, prononça à propos de la question des paysans le discours le plus patriotique et mourut cette même nuit. Toute la Société agronomique accompagna son corps au cimetière et c'est sous cette impression que les membres se dispersèrent. En février 1861, eut lieu la dernière réunion générale; on y décida que la solution la meilleure était de rendre les paysans propriétaires. Le comité répandit cet avis dans le pays, en invitant les propriétaires à ne pas être avares de sacrifices dans une afftiirti qui engageait l'avenir de la patrie.

Le 3 mars 1861, fut publié le manifeste impérial qui, conformément au rescrit de 1857, abolissait sans indemnité la servitude per-

aonoelle, astigoait une période de deux ans pour terminer les ar^ rtoganienU coDcarnaot Tal location des terres aux paysans et ]ê taux de la ronte due aux propriétaires^ et jetait les bases d'une organisation de GoinoDunes et de cantons. Le rachat demeprait facultatif, le chiffre et le mode d'indemnité devant èlre réglés à l'amiable par les parties intéressées.

Le comité central insurrectionnel de 1863, par son manifeste du 22 janvier, an déclarant le paysan immédiatement et gratuitement propriétaire de la terre occupée par lui, statuait que l'indemnité due aux précédents propriétaires leur serait payée par la nation. L'ukase du S mars 1864 stipula de même que les paysans dcTenaient propriétaires des terres dont ils étaient détenteurs, mais en ajoutant qu'ils paieraient une redevance à l'État qui se chargeait d'indemniser les propriétaires!

Ce qui avait le plus aggravé la position respective des nobles et des paysans, c'est qu'après l'intronisation d'un gouvernement étranger, le noble ne gardait de son ancienne souveraineté locale que les côtés qui font haïr : devenu lui-même sujet d'un maître dur et arbitraire, il ne pouvait guère faire de bien à ses paysans, il était au contraire l'instrument forcé de leur tyran commun, il avait à désigner les recrues et à faire payer l'impôt. Gela entretenait l'animosité entre les classes au profit de l'ennemi. Maintenant le paysan, se trouvant eu contact direct avec le gouvernement russe, n'aura plus à accuser de sea soufflranoes que ce gouvernement seul.

iiB5 insubgAs de 1863. — Voici la série des événements militaires des premiers mois de l'insurrection, accomplis simultanément dans les divers palatinats.

Langiewicz (un Poznanien émigré) forma son détachement dans les environs de Sandomir. Plusieurs succès furent suivis d'un échec à Wonchock; il se réfugia alors dans les montagnes de Swiento-Krzyz, où la fortune le favorisa davantage. Jezioranski, qui, après la prise de Rawa, marchait au secours de Kurowéki, ayant appris que ce dernier venait d'être défait à Miechow, se réunit à Langiewicz, à Malogoezcza. Leurs forces s'élevaient à 5,060 hommes. Ils n'avaient pas une baïonnette, seulement des fusils de chasse et des faux ; ils manquaient de munitions pour leurs quatre canons, mais Tesprit était bon. A Malogoszcza on combattit huit heures, à Pijskov^a-Skala on accepta deux fols le

combat, et on s'empara même d'un certain nombre de carabine». LangiewicK 8*approcha ensuite de la frontière autrichienne^ et plaça son camp à Gorzcza, h quelques lieues de Cracovie. Il s'y proclama dictateur le 10 mars, se dirigea sur Sosnowka^ où il eut un engagement avec les Kosaks; de Ui sur Giebultow et Chrobn^ où les Kozaks furent repousses. Langiewicz accepta la bataille à Grochowisk : elle dura jusqu'à la nuit, et le chûnp de bataille resta aux Polonais. Langiewicz de Grochowisk marcha sur Welcz» d'où il se réfugia en Galicie : sa dictature a^ait duré huit jours.

L'insurrection eut d'abord le plus de forces en Podlachie^ où eommandait Yaleutin Lewandowski (aujourd'hui aux traTanx forcés en Sibérie ). Ils se rassemblèrent au nombre de près de 5,000 à Wengrow, combattirent yaillamment, et finirent par se retirer sur Sokole, puis vers le Bug. A Siemiatycze, beaucoup de détachements se réunirent. La bataille dura deux jours; les jeunes gens nobles se jetèrent sur les canons, couvrant les paysans de leurs corps, et périrent. La ville fut ruinée. Zameczek rallia les débris polonais et les conduisit dans le district de Plock, où Sigismond Padlewski en prit le commandement. Un détachement fut conduit jen Lithuanie par Roginski, et battu près de Pinsk.

Le i2 janvier^ Boncza se montra dans le district de Plock. Après une lutte sanglante, l'insurrection fut écrasée dans la ville de Plock; Boncza, mis en déroute dans les environs, passa la frontière ; Padlewski, à la tête des hommes que lui avait amenés Zameczek, remporta un succès à My&zyniee,mais éprouva plusieurs échecs , fut pris et fusillé.

Aux environs de Lublin, Bohdanowicz ne tarda pas à être pris et fusillé ; Léon Frankowski passa de Lubartow à Kazimierz, où se réunirent les principales forces de l'insurrection dans ces parages; Frankowski traversa la Vistule, fût vaincu à Slupce, pris et pendu.

Dans le district d'Augustowo, des détachements se formèrent près de Lomza et de Mariampol; débits, ils se reformaient dans les bois.

Le mouvement se communiqua à tous les districts de la Malovie , surtout à ceux de Gostyn et de Kulawie. A IzQca on acclama pour chef Casimir Mieleucki, qui était un vaillant partipaoy souvent entamé, se reformant toïgours. Mielencld fiit complètement défait, pour la première fois, dans le temps où Mieroslawski pénétrait en Kulawie. Mieroslawski prit le commande-

DE POLOGNK. 605

meot de ce qui restait de son détachemeut, échangea quelques coups de fusil avec les Russes à Nowa-Wies^ déguerpit aussitôt, et ne reparut plus sur le théâtre de la guerre. Mielencki se reforma encore une fois, et attaqua les Russes à Bieuiszewo. I) se joignit ensuite & Gnrczynski^ qui de Poznanie pénétra dans le royaume. Tous deux furent battus à Mieczownica et à Dobrosolow. Mielencki livra un dernier combat à OIszanka, le 20 mars, et mourut de ses blessures.

Dans le district de Kalisz, Tinsurrection éclata aux environs de Gzenstochowa, puis se reporta dans la woyéwodie de Cracovie, sous les ordres de Rucki. Au fond de cette woyéwodie, Oksinski forma un détachement qui livra plusieurs combats.

Une attaque sur Kieice échoua. On essaya de former un détachement à Ojcow, sous les ordres de Knrowski, qui battit les Russes à Sosnowce, mais qui fut repoussé de Miechow.

Après Hl Podlachie, c'est dans le pays de Sandomir que Tinsnrrection fut le plus forte. Lachinski se forma dans le district d'Opoczyn.

Dans \m premiers moments de l'insurrection, les douanes furent preaque partout désarmées, les télégraphe» abattus, les chemins de fer et les chaussées endommagées ; de sorte que les Russes manquaient de nouvelles. La Pologne du Congrès, qui a 124,000 kilomètres carrés, était occupée par 90,000 soldats russes. La jeunesse sortait armée de Varsovie, sous l'œil de 2,000 agents de police. Les détachements s'approchaient souvent de la capitale. 30,000 hommes gardaient Varsovie contre ses habitants.

Pendant toute la lutte, la Prusse favorisa franchement la Russie, désarmant et emprisonnant les Poznaniens, et livrant aux Russes, c'estrà-dire à la mort, les insurgés qui se réfugiaient sur son territoire. L'Autriche, dans les premiers temps, crut de son intérêt de fermer les yeux sur les bandas qui se formaient chez elle; elle les ouvrit à mesure que l'étoile de l'insurrection pâlissait, et finit par des arrestations générales et la proclamation de l'état de siège.

Des hommes importants de rémigration se bercèrent, durant des mois, en Galide, de l'espoir d'agir et de conduire des régiments polonais contre les Russes; mais ils n'aboutirent qu'à de faibles tentatives aisément repoussées, entravés qu'ils étaient par les modérés, qui ne voyaient dans les détachements qu'un moyen d'appeler l'attention de la diplomatie.

La Wolhynie, comme en 1831, fit preuve de bonne volonté in-

606 HISTOIRE POFULAIHE *

surrecUoQoeUej mais la plus malheureaee des contrées polooaîsia fut la Lithaanie. Là il y eut une foale d'bérolsmes inconnus; d« biqdes> sans cesse détruites et sans cesse renaissantes^ tinrent 1» campagne pendant plus d'une année. Le patriotisme polonaia das Lithuaniens peut se mesurer à l'éteqdne des supplices et à la rage prolongée des Busses.

Parmi les martyrs lithuaniens^ nous citerons Sigismond Sia^ rakowski^ ancien déporté d'Orenbourg, devenu officier d*ètaW major russe, qui, entré dans la conspiration émanoipatrice, quitte Péterabourg pour venir prendre le commandement d'une bande, fut saisi par les Russes, et pendu à Yilna le 27 juin 1863 ; Norbut, le fils du grand historien de la Lithuanie, qui, plus heureux que Sierakowski, mourut les armes à la main; et le prêtre Mackiewici, l'un des rei^résentants du clergé patriote dans TinsurrecUon, qui avait levé des paysans, resta l'un des derniers à combattre jusqu'au milieu de l'hiver, fut pris et pendu (3 janvier 1864) . *

Ajoutons à rhonoeur de l'Italie, qu'un ândan lieutenant de Garibaldi, l'un des Miile de l'expédition de Sicile en 1860, le colonel Nullo, alla, avec une poignée de ses compatriotes, combattre pour l'indépendance polonaise. Il scella de sa mort l'allianoe des deux nations sœurs (5 mai 1863).

MouRAWiBF» ET LA LiTBDANiR. — Par les extraits de quelques circulaires officielles de MouravrietT, qu'on juge de tout ce qu'a souffert une population livrée aux caprices de pareilles bétes fauves.

8/20 juin 1863 : c En désarmant les districts, les cheb militaires mettront tous leurs soins à les purger de tous les propriétaires, nobles, prèires, etc., non dévoués au gouvernement. Ceux dont les mauvaises intentions seraient notoires devront être anêtés im» médiatement et remis aux mains du chef militaire le plus proche, pour être jugés d'après toute la rigueur de la loi martiale... 11 sera porté à la connaissance des propriétaires et des gérants de leurs biens qu'ils seront personnellement responsables, si des personnes placées sous leur dépendance prennent une part quelconque an mouvement. Us seront responsables du reftige accordé aux suspects, aux insurgés et aux fauteurs de troubles. Les liens du sang et de parenté, ainsi que la violence exercée par les insurgés, ne pourront être pris comme exeusê en considération» »

11/23 juin 1863 : c Les terres des personnes qui seraient dans les rangs dès rebellsH ou qui les favoriserai on l de quelque manière

que ce soil seronl avec tout ce qui s'y trouve, données en usufruit avx paysans, parliculièrement à ceux qui se seront distingués par les services rendus à la troupe pendant la hille ou la dispersion des rebelles... Je confie aux paysans la mission de contenir la noblesse turbulente en Tempéchant de commettre des actes parjures. A cet effet, ils seront chargés d^arrèter, sans aucun égard pour le rang ni la fortune^ tous ceux qui se montreront coupables ou qu'ils soupçonneront d'avoir des relations avec les rebelles. Si parmi les paysans, il s'en trouvait qui, malgré les plus saints devoirs^ auraient quitté leurs demeures pour se joindre aux bandes, la commune est tenue de leur appliquer les dispositions de la présente circulaire. »

45/S7 juin 1863 : « Considérant que toute sympathie montrée à la révolte actuelle doit être punie par la lot à l'instar de toute participation directe à cette révolte, les fonctionnaires dont les femmes se mettront en robe noire seront destituez^, les femmes seront punies une première fois d'une amende de 25 roubles, une seconde fois de 50 roubles : après elles seront arrêtées et l'on procédera envers elles comme envers ceux qui participent à la révolte. »

21 juin /2 juillet 1863 : § Attendu que les populations rurales ne doivent pas ignorer les actes et la manière de penser des employés, économes, gérants,, nobles, gens du château, etc., qui habitent parmi eux, par conséquent chaque population devra désigner ceux qui ne méritent pas de confiance... Uue foisces données réunies, les chefs militaires devront en vérifier autant que possible la justesse, mettre leurs biens sous le séquestre, vendre leurs meu» blés et chasser leurs familles de leurs demeures. »

29 juin /6 juillet 1863 : c Attendu que la présence personnelle des propriétaires dans leurs terres est indispensable pour édifier ' les autorités locales sur leur conduite, toute propriété de laquelle le propriétaire serait absent sera mise sous séquestre sur-le-champ; la famille du propriétaire devra la quitter et le propriétaire luimême sera accusé d*avoir des relations avec les bandes insurrectionnelles. »

26 juin /7 juillet 1863 : c Afin de garantir le gouvernement ainsi que les populations rurales contre les pertes et les cruautés exercées par les insurgés, la somme totale des capitaux enlevés par les insmrgës on des impôts perçus en leur nom sera répartie sur chaque propriétaire d'origine polonaise. >

6/18 juillet 1863 : a Pour encourager les paysans à poursoÎTre et à exterminer les insurgés, je désigne une somme de 3 rouilles par chaque insurgé arrêté par eux et remis aux mains des autorités militaires^ la somme sera de 5 roubles pour un insurge pris les armes à la main. Cette somme devra ^tre perçue sur l'impôt de 10 pour 100 mis sur les biens des propriétaires. »

5/17 août 1863 : « Les chefs militaires mettront en état d'arrestation tous les nobles qui paraîtront suspects en quoi que ce soit. On les arrêtera eux et leurs familles pour les déporter dans des gouYemements lointains. Quant à leurs terres, on en donnera la jouissance aux paysans; pour leurs fortunes mobilières, on les Tendra et le prix obtenu me sera remis afin de couvrir les frais qu'entraînera leur déportation. Dans le cas où des colonies de nobles auraient pris ouvertement une part active à l'insurrectioa ou l'auraient soutenue par des moyens matériels, on pourra en détruire quelques-unes, comme exemple et pour effrayer les autres, s

Quand MourawiefiT crut avoir achevé sa tftche, l'empereur le remplaça parKaufmann,et ce qui est à peine croyable, les souffrances do pays s'en accrurent. Au moins MourawiefTétait craint de sesinslmments; s'il ordonnait une exaction, sa police l'exécutait strictement« Avec l'Allemand Kaufmann, chaque tchinovmik a ies coudées franches et pille non-seulement pour le gouvernement, mais pour son propre compte.

Mourawieff eut des émules, entre autres le général Dlotowskoi, gouverneur de Witebsk, dont une circulaire du 17/29 mai 1863 portait : < Tout individu qui prêtera asile et secours à un per> turbateur, on qui ne le livrera pas à l'instant, sera conûdéré comme complice des insurgés et traduit devant un conseil de guerre. Tout propriétaire qui, prévenu de la présence d'individus suspects cachés chez un de ses voisins, n'aura pas dénoncé la chose aux autorités, sera passible de la même peine que celui qui aura accordé un refuge au coupable. »

A Varsovie, le major-général Lewchin, désireux de donner aux Polonais du Royaume un avant-goût du régime appliqué à la Lithuanie, publia des circulaires comme celles-ci : 22 sept. 1863 : « Au cas d'une tentative de meurtre sur la voie publique, si le meurtrier n'est pas arrêté, tous ceux qui ont été témoins oculaires du fait seront considérés conune ayant participé an meurtre et punis suivant toute la rigueur des lois militaires. Si le criminel se

réfugie dans UDe maison et n'est pas arrêté par le propriétaire on les locataires^ les autorités militaires prendront possession de la maison sans la moindre indemnité et les habitants en seront expulsés, d -—20 septembre 1863 : « Les propriétaires des maisons sont autorisés à faire^ sans le concours de la police, des perquisitions chez leurs locataires afin de s'assurer s'ils ne cachent pas des personnes suspectes, des armes ou autres objets prohibés; si, lors d'une perquisition de la police, on trouve dans le logement d'un locataire une arme quelconque ou une personne suspecte, les propriétaires ainsi que le locataire coupables seront traduits devant un conseil de guerre. >

Et voilà ce qui se passe sous le souverain de qui certains écrivains russes (Prince Aug.Galitzin, préface de l'ouvrage de Korb) avaient comparé le règne à celui de Trajan!

L'Eqbope en danger . — Ce n'est pas tant l'anarchie de la Pologne qu'il faut accuser de son démembrement que l'anarchie de l'Europe.

c La puissance de Philippe, roi de Macédoine , originairement si faible et si resserrée, a toujours été s'agrandissent ; et après tous les envahissements que ce prince a faits, il y aurait moins à s*étonner qu^il subjuguât le reste de la Grèce, que devoir ce qu'il est devenu du peu qu'il était. » Ces paroles, de la IX* philippique de Démosthène, ont été phis d'une fois appliquées au tzar de Russie. Un professeur de Sorbonne comparait l'Europe d'à présent à la Grèce d'autrefois, Paris à Athènes, Londres à Lacédémone, et les Allemands aux Béotiens. (Saint-Marc Girardin, Débats, 1844.)

Au siècle dernier, la diplomatie anglaise accueillait le partage de la Pologne par ce mot de lord Malmesbury : < C'est une curieuse transaction, n En 1849, au jour anniversaire de Waterloo (18 juin), un conservateur disait, dans l'Assemblée nationale française, qu*il y a moins de danger dans l'entrée des Russes à Paria, que dans l'entrée des révolutionnaires au pouvoir. Et combien n'a-t-on pas vu de savants allemands mettre leur science au service du tzar, et établir philosophiquement la nécessité de son pouvoir.

L'historien Karamzin écrivait à Alexandre !«' : c Nous avons conquis la Pologne avec le glaive, voilà notre droit. Ce que Catherine a fait, elle en répond devant Dieu, elle en répond devant l'histoire; mais ce qu'elle a fait esx fait et doit être sacré pour

iiO HISTOIRE FOPliLAlHK UE FOLuGNE.

TOUS. 11 0*7 a pas d'aocieiu titras en politique. » Qoe deFieDdnit l'Europe avec la génémlisaiion de pareilles doetriaesff 11 d*7 a pas de droit des geu» U où Toa professe le droit de conquête, ai de foyer doroestiqoe là od se pratique la coofiscaliou, ni de reUgloo véritable là o^ Von est converti par force à un culte qui n'est qu'une forme de la politique. Qu'importe que les Busses se Isseent construire des chemins de fer, adoptent même les rouages adanft* nistratifi et les codes de rOocident» comme les modes de Paris» ai leur àme n*en est pas changée ! Qae parlent-ils de eiTilisatioB« la civilisation consiste à faire des citoyens; ia, ils les détraisent. Ce ne sont que des barbares.

Si l'on veut mesurer les pas que la domination russe a faits depuis nn siècle et demi, que Vou considère que le 6rand«Roi Fatasait de recevoir Pierre l**, et que Louis-Philippe mendiait de Mi<colas la reconnaissance de sa royauté. Au moyen-ftge^ nos pères avaient compris qu'il y avait urgence à se tous réunir contre Teonemi commun i contre les Turcs, Les Turcs d*alora, ce sont Im Russes d'aujourd'hui.

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