‹ Histoire populaire de PologneChapitre 15 sur 24 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LBf IRIONS POLONAIflU Et Napoléon,

Goiiimetic«meiit de l'éniigratioD. La Pologae dans le paye el hon du payié Formation des légions polonaises* Latte de la Russie contre la RévolatiOn française. L'empereur Paul et BonirarolL Les généraux polonais Dombrowski et Kniaaiewics. -* Les Po1»> nais attristés de la paix* Le prince Adam Cxartoryski, ministre de l'empereur Alexandre ]•'• Austerlits» léna et Friedlaad. Création du duché de VarsoTie par le traité de Tilsitt. Le prinee Joseph Poniatowskii représentant des sentiments de la nouTelle Pologne* Les Polonais à Somo-Sierra. Retraite de Russie* Gbute de Napoléon; la Pologne toujours fidèle. — Du caractère de Napoléon* ««• Réaction slare contre Tesprit dominant à Pétersbohrg; Martinistes de Moskou. Congrès de Vienne; la question polonaise booleTerse toutes les combinaisons qui 7 sont propo» iées. La Sainte-Alliance resserrée par l'apparition de NapolèolL Le duché de Varsovie est érigé en royaume consUlutionnel de Pologne, mais uni à l'empire de Russie. — Le mysticisme è la cour de Russie; Alexandre !•', madame de Krftdfier et Oalitain. Conspiration de décembre 1825.

Avec le triomphe des trois cours ennemies, une période nouvelle commence. Nous marquerons ce passage par un nom, cher à plus d'un titre à la Pologne, celui de Niemcewicz : car il a conservé jusqu'à la fin ce qu'il

y avait da plus généreux et de plus fort dans les sauli*ments des ancâaDS Polonais, en même temps que par sés tetidaiioes, par son instinct, il reflétait an quelque sorte Taurore d'une Pologne nouvelle <

Sa carrière comprend un siècle entier : Julien-Ursin Niemcewicz est né en 1757, et il rendit son àme à Dieu le SI mai 1641. Son existence fut orageuse comme celle des générations qui l'ont vil naitre et dont il a pai'tagé les ti^avaux. Historien, orateur et poète, jamais il n'a rien composé pour amuser un public ; Tart n'a pas été son idole : il ne s'est servi de la plume et de la parole iiue comme instruments pour combattre les ennemis de la Pologne.

Lorsque la constitution du 3 mai fut abolie et que la plupart des politiques polonais, désespérant de la cause natio> nale, n'apercevaient plus de salut possible^ Niemcewicx gardait , pour l'indépendance de sa patrie, un sentiment dont il ne pouvait se rendre compte, et qui quel« quefois le mettait en opposition avec ses propres théo* ries : constitutionnel par système, Niemcewicz était Polonais par le fond de son àme. 11 émigra, il quitta son pays, mais sans perdre le désir ardent de le servir. 11 revint ensuite avec Kosciuszko. Fait prisonnier à ses côtés dans le combat sanglant de Macieiotrice, il fut enfermé dans les souterrains de Pétersbourg, puis élargi avec lui. A la mort de Catbèrine, l'empereur Paul lui offrit d'augmenter ses possessions pour qull se fixât dans le pays. Beaucoup, en Pologne et surtout en Litbuanie, commençaient à accepter le règne de la Russie, ne voyant plus d'autre moyen de conserver les débris de

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la nationalité polonaise. Niemce^cz refusa ces ofifres; il ne partagea aucune des illusions de ses compatriotes, et il émigra en Amérique , où il passa dix années de sa vie. Il aurait pu se convaincre alors que la forme du gouvernement n'était pas ce dont il aurait dû se préoccuper, puisque celle qu'il trouvait aux États- Unis était en rapport avec ses principes, qu'il y jouissait d'une position honorable et commode, et que cependant il se sentait malheureux. A la première nouvelle de l'entrée des légions polonaises sur le territoire national, il revint combattre pour son pays. Après la retraite des troupes françaises, il émigra de nouveau avec ses compagnons d'armes. Rappelé par l'empereur Alexandre, un moment, quelques jours seulement, il crut à sa bonne foi; mais bientôt détrompé, il recommença une lutte sourde et acharnée contre la domination russe. Enfin les désastres de la guerre de l'année 1831 le poussèrent, pour la dernière fois, hors du sol de la patrie; exilé, il mourut à Paris. Ainsi au milieu de tous les modes possibles de gouvernement et des phases très-diverses qu'il avait traversées, il aspirait à une vie qu'il ne trouvait sous aucun de ces régimes, il voulait quelque chose de supérieur h n'importe quelle position matérielle ; il poursuivait l'idée nationale dont il n'eut pas le bonheur de voir la réalisation.

Niemcewicz est un de ces hommes-types qui précèdent leur génération. Les contemporains, qui sauraient lire dans riiistoire de ces hommes, pourraient y découvrir leurs propres destinées. Un des premiers, il sortit de Pologne après la violation des lois de la grande diète^ et

bientôt il fut suivi par une foule de ses compatriotes. Prisonnier de guerre en 1794, et plongé dans les cachots de la Néwa, il y devançait de nombreux marlyrs. De* puis sa sortie jusqu'aiyourd'hui, la cellule qu'il occupait à Pétersbourg n'est jamais restée vide de Polonais ; il l'a inaugurée pour Ta venir. Plus tard, il a porté ses pas vers rAmérique, et des milliers de Polonais ont parcouru les mêmes terres où Niemcewicz avait pleuré la Pologne. Enfin, lorsque notre ^révolution de 1830 fut écrasée, il émigra le premier ; et une génération entière émigra sur ses pas. Niemcewicz est pour nous Timage de la Pologne émigrée.

Après la chute de Varsovie, la Pologne nous apparaît scindée en deux. Tout ce qu'il y avait d'hommes intelligents rêvait encore de relever la vieille Pologne. On pourrait dire qae rintelligeuce polonaise était restée dans le pays, représentée par des hommes éminents, tels que Oginski, Czartoryski, Gzacki. Mais, d'un autre côté, tout ce qu'il y avait d'hommes instinctifs, tout ce qui était riche d'avenir et capable d'action, cherchait à servir la patrie ailleurs^ et vint en émigration. L'àme de la Pologne, dès ce moment, se trouve dans les pays étrangers. Le chant célèbre des légions polonaises débute par ce vers, qui ouvre l'histoire moderne : « La Pologne n'est pas encore morte, tant que nous vivons I » En effet, les hommes, dont le cœur conserve ce qu'il y a de plus intime dans une nationalité, ont la force d'en prolonger l'existence en dehors de toutes les conditions politiques. C'est ainsi qu'on a vu une nation entière en pérégrination, subsister au milieu des autres peuples.

Vhistoire des légions polonaises est liée à celte de la France» Nous detoas çn expli(}uer l'idée mère» Lei lé» gibns polonaises ecmtinuaient la Tieille Pologne» &k maintenaient ce qu'elle avait de vitale et portaient en elles-mèines le germe de son aTenii*» Elles commeti» cèrent à résoudre les questions débattues dans la dièla de réfbrmation. Elles éclaircirent la significatioa des mots : fmtrioiîsmef droit du rtYoyen^ égaliié. Du temps de la grande diète^ en Pologne comme partout alors^ on croyait qu'il suffisait, pour avoir le titre de patriete^d'ar^ borer le drapeau national; à ce compte, tous les partis seraient également patriotiques. En luttant pour telle ou telle opinion, on croyait lutter pour la patrie; ipais ces otHUions représentuient en même temps certains intérêts de castes ou de personnes. Gomment séparer l'intérêt général de ce qui est individuel f Le mouvement d'une action complète pouvait seul révéler où était le véritable patriotisme. Or^ les légionnaires en offrirent uil exemple vivant. Ceux qui s'enrôlaient dans les légions faisaient le sacrifice de ce qui les attachait ati sol et à la trAditicm de falnille) ils n'allaietat pas verser leur sang pour un partif ni ils ne songeaient à reconquérir leurd domaines; ils savaient aider au relèvemekit de la patrie en affront tant entons lieux ses ennemist Ils couraient vers l'Italie, puis vers la France, ignorant s'ils les trouveraient républicaines, royalistes ou impérialistes ; car l.es goutemements de ces pays changeaient, à chaque moment. H leur fallait donc abandonnçlr toute préoccupation de formes, se séparer de tout systèime et de tout parti , afin de trouver une loree qui pût an jour aider leur

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cause; encore, cette force» devaient^ilB la chercher à travers mille dangers. Ils ayaieni à passer par des pays ennemis^ au risque d'être emprisonnés, Jugés criminellement et punis de mort. Or, Thimune capable de faire tous ces sacrifices, de se laissel^ guider bniquetnent par rinstinct national, prouvait que la vraie flamme de la patrie brûlait dans son àme* On ne saurait eupliquei^ autrement ce pouvoir qui ai^rachait les Pblonais à leurs foyers et les jetait si loin du sol batàl pour défetidrtt tine cause si souvent énigmatique. Le mobile caché qui plH)<^ duisait ce miracle national n*était autre que ce died iii^ connu, qu'on appelle le patriotisme polonais.

Aussi, tandis que dans là grande diète les partis se renvoyaient les uns aux autres les accusations de trAhi** 8on> et qu'une portion de l'éihigration établie à Paris perdait son temps à discuter des théoiies^ à s'incriminer mutuellement, tous les légionnaire^ étaient reconnue et acceptés par la Pologne comme patriotes^

La grande diète chercha à établir l'égalité deé di*ôitÉ, et en élevant les classes inférieures) et en àbolissâUt les privilèges ; mais les légions avancèrent lé pins dtins la pratique la solution de cette question. Bur le territoire national les individus, tirés de la classe iutérieure, U'âuraient pu, malgré leur àme héroïque, oublier tout d'un coup la position où ils avaient si longtemps vécu ; d'un autre côté, le magnat, dans l'appellation même de son village patrimonial, dans le culte que le peuple gardait pour les grands noms, aurait probablement trouvé des appuis à son orgueil. Il fallait à ces hommes uUé dedtinée commune : être rejetés ehsemble au milieu d'une

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contrée étrangère, et y prouver leur amour de la patrie. Tons alors se sentirent égaux dans leur àme, parce que tous avaient fait les mêmes sacrifices et bravaient les mêmes dangers. Jamais dans les légions polonaises on n'entendit débattre les droits et les privilèges de naissance. On ne pouvait sans doute parvenir d'une autre manière à cette grande transformation de la Pologne.

Nous nous bornons à indiquer ces faits qui, dans an siècle où l'on discute tant sur les législations, méritent d'être pris en considération. Ils démontrent que, pour avoir un grand droit et pour l'exercer, il fiint d'abord remplir un grand devoir ; qu'il ne suffit pas d'être né sur un territoire, d'être membre d*une nation pour acquérir légitimement les droits de citoyens, et surtout pour réformer les lois, pour mener à bien l'œuvre de reconstitution d'un pays ; que cela exige des garanties qui ne se donnent que par le dévouement. L'égalité ne peut se produire que parmi des hommes qui poursuivent le même but, qui ont témoigné des mêmes sentiments ; l'égalité ne peut se fonder par une loi, mais par des actes historiques. Pendant que les politiques présentaient des notes officielles aux gouvernements de l'Europe sur les droits imprescriptibles de la Pologne, les généraux des légions établissaient de Seût son existence, en remplissant toujours leurs cadres, et en trou* vaut, on ne sait où ni comment, des soldats.

Les Russes et les Polonais qui venaient de se combattre à outrance sous les murs de Varsovie, nous allons les revoir face à face en Italie, champions cx)nstants cle deux idées contraires. Les systèmes philosophiques et

religieux, qui étaient aux prises dans les diètes polonaises^ vont maintenant frapper à la porte des chancelleries de TEurope, plaider leur cause à la barre de la Convention nationale et même se heurter dans le cabinet de Pétersbourg.

Nous ayons noté que, dans la famille régnante de Russie, il surgit des êtres extraordinaires qui> n'ayant rien de conmiun avec la politique du gouvernement impérial, en troublent la marche et semblent destinés à le renverser, et qui presque toujours périssent victimes de leurs efforts : cette lutte entre les deux tendances se concentra dans un seul individu, dans Paul P'.

Le grand-duc Paul, par sa nature, par son éducation, était en dehors de la société officielle russe. Il avait une àme généreuse et altière : haï par sa mère, l'impératrice Catherine, soupçonné par elle, entouré d'espions, il vi* vait dans l'isolement. S'il eût joui de la puissance et de tous les plaisirs que peut fournir à un prince un pouvoir illimité; s'il eût vécu dans cette dissipation qui régnait au temps de Catherine, il aurait probablement perdu les nobles sentiments qu'il portait en lui ; il aurait fini par suivre la coutume gouvernementale de la Russie. Mais, solitaire, malheureux, il développait en lui le besoin de compatir aux peines des autres ; victime de l'injustice, il détestait les crimes de sa mère; il prenait en haine les abus du pouvoir.

La Révolution franc^aise se propageait et triomphait de tous les obstacles. Catherine II ne voyait dans cette ré** volution et dans le bouleversement de l'Europe qu^un moyen d'agrandir son enipire. Elle disait, à ce que

rapportent plusieii» historieiis : « C'est le moment de pèdier &ï eau trouble. » Ces paroles peignait le fond de ta pensée. Paul P% an oontraire, méditait sur eette ré* volution en philosophe et en homme religieux. Ayant été persécuté lui-même^ il avait aecueilll les émigrés français, a^ait lu les brochures publiées parles royalistes, les pamphlets de Galonné, et surtout un ouvrage remarquable du oomte Joseph de Maistre : C&nsidéraihru star la f^wace (Londres, 4797). Ces idées ont influencé la plupart des décisions de Paul I** : elles aident à comprendre les actions de ee monarque.

Le système connu sous le nom d'opinions légitimistes doit beaucoup à la Russie : il lui a emprunté son point d'appui. Jamais il n^urait pu devenir un symbole complet, et surtout agir sans avoir trouvé de base; tellement il est vrai qu'une théorie , pour pouvoir entrer en action, doit nécessairement trouver un terrain politiqve où elle puisse prendre racine. Les opinions légitimistes commencèrent à être émises au moment même où s'éoroulait rédifice ancien de la société francise ; elles furent plus tard formulées nettement par le oomte Joseph de Maistre. Ses ouvrages les plus impor^ tanta turent écrits à Pétersbourg.

La Révolution ft^nçaise dut naturellement frapper les intelligences. On ne tarda pas à reconnaître que ses tendances n'étaient pas exclusivement politiques; en efbt, elle attaquait déjà la société religieuse, c'est-à-dire l'Eglise* Lesrepré^ntants du vieux monde furent ame-nés à lier leur cause à celle de la religion : victimes des abus de l'aristecratie, ils se donnèrent pour martyrs de

la foi. La Ré?olation, que Yen n'avait jusqu'alois aeouaée qne de violenees eontre l'ordre politique et eontre la hié- Nupchie Mtciale, o'e$t-à-dire la noblesse, fut anathémati* aée eomme ennemie de l'Eglise, comme négation des mérités divines révélées par le christianisme.

Le eomte de Maistre, saisissant la question à ce point de vue, la développa dans son ouvrage, et chercha à l'expliquer philosophiquement. Selon lui, le genre humain est destiné à expier sur la terre le péché originel. Les hommes sont, par leur nature^ méchants et inca-» pables de se corriger eux-mêmes : e*est pourquoi la Providence leur a offert dans la révélation un secours naturel, et a choisi pour gardiens de Tordre et de la discipline, certaines fomUles, certains individus doués d\in talent inné de gouverner et de se faire obéir. C'est donc pécher contre Dieu que de vouloir contrôler en quel que ce soit les droits de ceux qui ont le pouvoir. Mais, vu qu'il arrive souvent qu'ils ont des manières très** différentes de concevoir et d'appliquer la vérité, et qu'il survient des querelles et des guerres entre eux, le comte de Maisire ne trouva d'autre moyen d'accorder les mo« narques qu'en faisant appel au pape. Selon lui, le pape gouverne toujours avec intelligence, et pour cette cause^ doit être le seul modérateur de l'autorité royale : .c'est là le pivot de son système.

Les ouvrages du comte de Maistre n'étaient pas publiés que déjà plusieurs émigrés répandaient en Russie des idées analogues. L'empereur Paul, préparé par sa vie solitaire et méditative à comprendre les hautes questions, embrassa avec ardeur ces féeries : il se crut le

représentant du pouvoir divin dans ses États. A la mort de sa mère, quoique jusqu'alors il n'eût eu aucune part à la direction du gouvernement, il prit tranquillement possession du trône, et, semblable à Sixte-Quint, il parut rajeuni tout d'un coup, et même plus haut de taille. Jamais un monarque n'a afifecté une telle fierté, un tel orgueil, même dans sa démarche et dans ses gestes; il voulait appliquer et justifier en sa personne le principe du comte de Mabtre. Mais il semble que bientôt il se prit à douter de la vérité de ce prîndpe, car il se rejeta surtout sur les formes. Il publia une série d'ukases pour inculquer au peuple le culte de l'empereur. On était obligé^ par exemple, de se prosterner devant lui quand il passait, de descendre de cheval ou de voiture, de se découvrir, d'ôter sa fourrure, et même de s'agenouiller au milieu de la boue ou de la neige. Paul I*' voulait relever le prestige de la couronne en opposition à une révolution qui renversait les trônes. Il envoya contre la France Sonwaroff, qui partageait sa haine pour les in* novations du siècle. Ce général a, par son caractère, réalisé l'idéal d'un chef russe. Il était Finnois d'origine, mais slavisé : petit et maigre, il avait une âme grande et ferme. Il se distingua d'abord dans la guerre de Sept- Ans, puis dans la guerre contre les Turcs; ensuite il prit Praga, faubourg de Varsovie, y fit un carnage épouvantable, et porta le dernier coup à la Révolution polonaise.

Ce n'est point par la force matérielle seulement que Souwaroff a vaincu les Polonais. A certains égardi, il se montra supérieur aux chefs polonais ; il avait la sim-

plicité de Kosciuszko^ et une certaine rusticité que le paysan aime, et qui inspire la confiance au soldat. Il avait un &natisme plus puissant que le sentiment religieux qui animait le général Kosciuszko. De là venait sa foi dans le succès. Souwaroff^ aux yeux des étrangers, paraissait ridicule, bizarre et sauvage. Il avait reçu cependant une éducation soignée; il connaissait les langues étrangères, quoiqu'il dédaignât de les parler; il détestait ce qui était étiquette, usages, convenances. Ses hommes et lui se comprenaient, il employait leur langage ; quelquefois il leur parlait en vers. Plusieurs de ses proclamations et de ses rapports en vers rimes ou en assonances, que Ton pourrait trouver risibles, ont fait dans le temps beaucoup d'effet sur les troupes. Il avait un seul but devant les yeux, et il marchait vers ce but en ligne droite; il cherchait la victoire dans Tenthousiasme de ses soldats.

Une fols, au siège d'Isma'iloff^ il fit ranger les siens et, au lieu de leur lire un ordre du jour éloquent, il leur adressa seulement ces paroles : c Soldats, à minuit vous me verrez me lever^ vous ferez de même ; puis je ferai ma prière et vous ferez de même ; puis je me laverai, et vous ne le ferez pas, parce que vous n'en aurez pas le temps; puis vous me verrez m'asseoir par terre et chanter comme un coq, trois fois (ici même il imita le chant du coq), ce sera le sigual de l'assaut. » Il prit Isma'iloff. Les officiers étrangers qui étaient dans son armée racontaient cette anecdote en la présentant comme ime grossièreté. Certes, le dernier commis de bureau

aurait pu écrire un bulletin dans le genre de ceux qu'on

publie maintenant en Europe; mais, pour dire ces mots aux soldats, il fallait avoir vécu de leur vie, connaître leurs habitudes et leurs mœurs. Souvaroff, dans les combats qu'il livra plus tard en Italie, montra des talents distingués, et prouva qu'il entendait la stratégie et la tactique.

Dans l'ardeur de son ftmatisme, Souwaroff exécrait la Révolution française ; il lisait l'Evangile aux soldats, et remplissait souvent dans le camp les fonctions de prédicateur. Quand on lui amenait des généraux français prisonniers, avant de les admettre en sa présence, il les soumettait à des fumigations pour les désinfecter de l'esprit révolutionnaire. Il adorait la personne de l'empereur; il slnclinàlt devant le prétendant firançais eu se signant comme devant le représentant de Dieu et de la légitimité, et il baisait le pan de son habité Ce que Paul méditait au point de vue philosophique et religieux^ Souwaroff, dHnstinct, voulait l'accompUr à coups de canoUé

Souwaroff va rencontrer en Italie les légions polonaises. Là, deux armées slaves se trouveront en présence.

Le général Dombrowski, avec l'agrément du gouvernement firançais, avait formé ces légions en Italie pour y servir en qualité de troupe auxiliaire contre ^Autriche. II faut remarquer que Dombrowski, très-facile en arrangements toutes les fois qu'il s'agissait de la solde ou des grades, s'attachait surtout à bien définir le caractère des légions polonaises. Dans la convention conclue avec le gouvernement lombard (20 nivôse an V — 9 janv. 1797) il fut établi que ces légions ne seraient pas regardées

oomint troupes étntigères ; (Qu'elles cotDbaitAient pour la cânle coïnmane ; qu'elles auraient toujours les droits et priTiléges des citoyens lombards ; enfin que les lég;ionnaires seraient traités en amiS) an frères. C'est le premier exemple d'un traité basé sur l'idée de la fraternité.

Les légions polonaises» à mesure qu'elles périftsaient, renaissaient toujours. L'homme que la Protidence choisit pour les diriger réunissait dettz qualités Ms-rares ches les Polonais : il était résigné d'avance à toutes les dé^ ceptions, il persévérait au milieu dei plus grands revêts. DombroWski, lors de l'insurrection de Varsovie (en 4794), avait fioiilli, sur une fausse accusation, être pendu oomme traître. Cependant il ne se découragea pas; il resta fidèle à la cause nationale, repoussa les tentations de Bouwaroff et celles du roi de Prusse, préférant par* tager avec ses compatriotes les chances d'un avenir incertain, plutôt que d'accepter pour lui'^nème une position brillante. Sa vie entière fiit une suite d'espérances heureuses et de terribles épreuves.

D'abord éoonduit, puis écouté par le gouvernement firan^is, il forme ses légions ; et bientôt il les voit décimées dans les combats journaliers de l'Italie. A la nouvelle des préliminaires de Léoben (37 avril i?97) que devait suivre le traité de Campo-Formio (17 oct. 1797),^ le princa Oginski, que le comité polonais envoyait de Paris au quartier^général de Bonaparte, tomba malade ; plusieurs Polonais devinrent fous. Le général Dom* browskii triste mais non désespéré, resta ad milieu de ses soldats en attendant un meilleur avenir^ A la reprise

des hostilités, il court à Paris, s'adresse au Directoire, et réorganise les légions qui prennent part à la bataille de la Trebbia où elles sont de nouveau presque complètement anéanties par Souwaroff (48 juin 4799). La deuxième l^on fut faite prisonnière à Mantoue et livrée aux Autrichiens, qui traitèrent les prisonniers en déserteurs (28 juillet 4799) ; une partie de la première légion, sous les ordres de Dombrowski, fut détruite à Novi, (45 août 4799). Il ne se rebuta pas et réussit à compléter une troisième formation. Après la victoire de Bonaparte à Marengo (i4 juin 4800), il rêvait déjà une en* trée triomphale en Pologne ; il se préparait à pénétrer en Autriche par la Carinthie, puis en Hongrie, en Bohème, lorsqu'il apprit la signature de la paix de Lunéville (9 fév. 480i). Dans ce moment, plusieurs officiers généraux polonais brisèrent leur épée. Les légionnaires ne voyaient plus la possibilité de servir la cause nationale à Tétranger. Kniaziewicz , qui avait contribué à la victoire de Hohenlinden (3 déc. 4800), se laissait aller au découragement, et voulait se retirer du service. Dombrowski ne douta point qu'il ne se présentât une occasion plus favorable pour son pays. Il ne comptait plus sur le Premier Consul, mais il pressentait le moment où, par l'influence française, il pourrait travailler au relèvement de la Pologne.

Après la bataille de Zurich (30 septembre 4799), où Masséna triompha de KorsakofT, le général Souwaroff, enfermé dans les Alpes, avait tenté, à travers les montagnes, cette marche £EJ>uleu8e qui sauva les débris de son amée. La destinée a frappé presque du même coup

Paul et Souwaroff. Ce dernier, qui avait servi avec tant d'enthousiasme la cause du despotisme, en fut la victime. L'empereur Paul venait de décréter par un ukase que Souwaroff devait être regardé comme le plus grand de tous les généraux de Tunivers, et qu'il fallait lui préparer une entrée triomphale à Pétersbourg; mais, irrité contre lui pour un manquement à je ne sais quel règlement militaire, il le disgracia. Souwaroff rentra solitaire dans la capitale, où il se vit abandonné de tout le monde; on craignait de prononcer son nom, ses amis l'évitaient. Il tomba malade, et mourut de chagrin.

Peu auparavant, une réaction s'était opérée dans Tes* prit de Paul. Il s'était aperçu que les royalistes l'exploitalent. Il voyait clairement que les monarques et leurs ministres n'avaient aucune foi dans le système qu'ils lui préconisaient, et qu'il n'y avait que loi qui voulût le réaliser dans toute son étendue. En qualité de représentant d'une cause religieuse, il tenait sévèrement la main à l'accomplissement des devoirs religieux. Par une ordonnance, il conmianda aux royalistes français de se confesser, et aux prêtres de s'assurer de leur componction. Ayant appris que les émigrés, tout en parlant continuellement de la religion, se moquaient à la cour de Mitau des pratiques catholiques, il retira ta prétendant sa pension, et refusa ses secours aux émigrés. Il proposait aux puissances étrangères de remettre les rois proscrits en possession de leurs trônes, de rétablir le royaume de Sardaigne , la république de Gênes, etc. On dit même que parfois il rêvait le réta-

blissement de U Pologne comme acte de jutticii poUtique. Mais l'ambassadeur autrichien, quoiqu'il protestât de sa déTotion au système du droit divin, dissimulait mal que TAutriche profiterait de la première occanon pour s'emparer du roy&ume de Sardaigne et de la république de Gènes, et que même elle ne se soudait pat beaucoup de rendre au pape ses Etats. Paul conçut ridée de s'établir chef des ordres de chevalerie; il créa une quantité considérable de nobles, de ducs, de prin*> ces ; et il se déclara grand-maiire de l'ordre de Malte. Il remarqua que le pape, qui n'était pas loin de donner son consentement à cette idée extraordinaire de proclar mer un prince schismatique chef d'un ordre religieux catholique, tenait plus à la possession de son territoire qu'à la stricte observation des statuts de l'ordre. Aussi Paul douta tout d'un coup et du pape et des rois, de la sincérité des opinions légitimistes et même de la yéra* cité des religions. Désillusionné et ne sachant plus à quel système s'attacher, il reportait sa colère sur ceux qui l'entouraient, cassait les généraux, disgraciait ses favoris et envoyait en Sibérie des régiments entiers. Bientôt il fut dépopularisé eu Russie*

Vers ce temps, Bonaparte pacifiait l'Europe. A l'instant Paul comprit Bonaparte; méprisant les systèmes, il s'écriait : a Je viens de trouver un homme ; il y a un homme dans le monde. » Il voulait lier des rapports d'intimité avec le Premier Consul. Mais les mécontente* menis que Paul avait soulevés par son caractère om* brageux et par sa versatihté politique ne pouvaient se calmer facilement. Les grands qui l'entouraient, se voyant

menacéf à chaque moment d« disgràoe et d'«xil| peu* saient à leOr propre sûretd. N'oublions pÀs que les théories constitutionnelles, rèYées autrefois, se conseis Taient traditionnellement dAns la pensée de plusieurs individus. Partout en Europe* on parlait de constitu-^ tions, de celles que la France établissait et renversait, des changements qu'il y aurait à y faire. Les Russes mêmes discutaient beaucoup À Pétersbourg sur la con» stitution française* Le grand-duo Alexandre, élevé dans les idées françaises, se plaignait du pouvoir despotique; on l'entendit parler de la nécessité d'une constitution, et Ton se groupa autour de ce mot. Les favoris en danger, les hommes qui voulaient améliorer Tétût de la Russie, ceux enfin qui préféraient avoir pour monarque le grandduo Alexandre, conçurent l'idée de détrôner Paul.

Le général Benningsen, un Hanovrien, grand faiseur de projets de constitutions, qui en avait préparé plusieurs, se concerta avec Pahlen, avec Zouboff, avec les courtisans les plus compromis ; ils réussirent à effrayer Alexandre, envers qui, depuis quelque temps, Paul montrait une certaine aigreur; ils surprirent enfin la permission du grand-duc pour emprisonner l'empe*reur. Mais ils trouvèrent plus simple de tuer ce malheureux monarque, qui voulait rester honnête homme, philosophe et religieux, sans cesser de gouverner despotiquement. A la nouvelle de la mort de Paul, les officiel se hâtèrent de proclamer empereur le grand-duc Alexandre, et nul n'osa plus parler de constitution. Il existe des professeurs en Russie qui du haut de leur chaire parlent sérieusement de la maladie da Paul I*'

et s'apitoient sur sa mort'sabite, laquelle, disent-ils, fut l'effet d'une apoplexie. Un jour pourtant, l'un d'eux, en racontant cet événement les larmes aux yeux, désignait d'u9 geste, en touchant sa cravate, la manière dont périt l'empereur (nuit du il au 12 mars 1801).

La Pologne, représentée par l'émigration, se trouvait dans la situation la plus critique : elle était abandonnée de tous. Cette nation trouva un mot de ralliement. Sans être endoctrinée par personne, elle devina d'intuition la marche de Napoléon. Malgré les défiances de ses cheb et les avertissements de ses publicistes,eUe demeura admiratrice de Napoléon et dévouée à sa personne.

Napoléon exerça une immense influence morale sur les pays slaves, une influence plus grande que celle qui pouvait .xésulter de son action militaire et politique. Cette particularité ne sera pas sans intérêt pour les Français : quoique l'on ait beaucoup écrit sur ce grand homme, personne n'a touché à cette partie de son histoire.

Napoléon a réagi contre le xvni® siècle. Il réalisait en lui-même ce que ce siècle avait de fort, de grand, de progressif, et en même temps il détruisait ce qu'il avait de faux et de hasardé. Le défaut capital d'alors était une légèreté excessive à vouloir tout expliquer. Vraiment, pour les gens du xviii* siècle, il n'y avait plus de mystères. Ni le terrorisme des partis en France, ni celui de l'étranger en Pologne n'a pu réussir à y effrayer les esprits. Chacun se consolait par la pensée que, le terrorisme une fois renversé, on reprendrait de nouveau

toute latitude de disputer et d'imaginer des systèmes.

Mais la Providence produisit cette individualité indéchiffrable, devant laquelle les intelligences s'arrêtèrent interdites^ en se demandant d'où elle venait, où elle allait, et quelle était sa mission? Or, c'était rendre un inunense service aux hommes de cette époque que de les obliger à se recueillir et à méditer sur un phénomène surnaturel. Napoléon, par ses victoires, par sa législation, par ses talents, raviva dans l'humanité ce sentiment d'admiration qui commençait à s'y éteindre. Il apprit à la classe civilisée de Pologne, qui avait exa* géré, s'il est possible, le défaut français de raisonner sur tout, à fixer pendant de longues années un grand génie, qui, par les craintes et les espérances qu'il inspirait, tenait les âmes en éveil. Sous ce rapport, on doit assiF* gner à Napoléon une place importante dans l'histoire des peuples slaves.

Les premières années de ce siècle ont été des plus douloureuses pour les Polonais. Leur pays continuait à ne plus exister sur la carte. Les rois et les peuples, lus d'une longue guerre, désiraient et attendaient la pacifia cation générale. On venait d'en signer les préliminaires à Lunéville entre la France et l'Autriche, à Amiens entre la France et l'Angleterre. La Russie faisait des avances à la République française, et paraissait vouloir maintenir de bons rapports avec elle. Tout le monde était dans la joie. Une seule nation restait attristée. Le bruit d'une paix prochaine remplissait d'angoisses les habitants du vaste territoire de Tandenne Pologne. Et cependant, aucune nation n'avait autant pàti de la guerre. Les

provîneet polonaises fourniasaient des vitres, des recroes aux années rasses; et le pays appauvri avait à sooflrir d'une longue famine. Les soldats polonais» enrôlés sous les drapeaux de TAutriche, de la Russie et de la France^ se trouvaient obligés de combattre les uns contre les autres, ou de quitter leur drapeau, avec la perspective d'être repris, jugés militairement et exécutés. Néanmoins on préférait ces terribles chances à la paix.

Les hompies qui n^avaient en vue que des intérêts de partis, découragés par la tournure des événements, quittèrent les premiers la lutte nationale. Nous n'en citerons qu^un» un certain Szaniawski, patriote autrefois dévoué dans la révolution de 1794, puis terroriste en France et chef de club. Le désespoir dans l'Ame, 0 ehercha sa consolation dans la philosophie. Portant la vigueur de son intelligence dans les rêveries, il se trouva soulagé, au sein de Tesclavage, par la libertô imaginaire de créer dés questions oiseuses et de les résoudre à son gré. Il se sépara ainsi de la vie nationale, et s'enferma dans un cercle d'idées étrangères. C'est lui qui introduisit la philosophie allemande en Pologne. Il aurait voulu imiter les Allemands, qui ont pour habitude de former des systèmes hardis et de vivre d'ailleurs d'une vie basse et vulgaire; mais comme la nation polonaise, essentiellement politique, était pour lui un appel inoes* sant à des devoirs difficiles, il en arriva à réagir et se dégrada au point de devenir censeur de livres, espion et moralement traître A sa patrie.

Les gens pratiques, les anciens magistrats, les anciens nonces et sénateurs, honnêtes et dévoués, mais qui nV

▼aient pas l'élan que demandait la jeune gént'Tation, s'éloignèrent aussi des affaires publiques. Les Polonais qui retournaient dans leur pays obtenaient la protection de l'empereur Alexandre, lequel semblait vouloir adopter à l'égard des Polonais une nouvelle ligne de conduite. Ce monarque réunissait, pour ainsi dire, en sa personne les deux éléments, de la famille régnaàte de Russie : la bonhomie, Tamour de la justice qui perçait dans Alexis, dans Pierre llï, dans Paul I", et la perspicacité, cette prudence poussée jusqu'à la dissimulation, qui caractérisait Pierre I*' et Catherine II. Mais la force d'action lui manquait. C'était un Slave plein de sympathie pour ce qui était élevé, religieux et moral. Au physique, il avait les traits distinctifs des Slaves : la taille haute, la figure ouverte, les yeux bleu de cieL II avait été initié aux théories du xviu* siècle par ses maîtres^ le citoyen Laharpe et Téconomiste Storch. Libéral en pensées et en discours , il laissait , dans l'exercice de la souveraineté , les choses aller comme par le passé, sans trop se soucier d'imprimer à son gouvernement un essor différent. Cette duplicité morale d'Alexandre lui valut des succès politiques. Le temps était aux entreprises hasardeuses : l'empereur, hardi dans ses idées, poussait ses alliés à des démarches aventureuses ; toujours circonspect, il savait s'arrêter, et souvent il recueillait seul les fhiits des travaux communs.

Un illustre Polonais, le prince Adam-Georges Czartoryski , siégeait dans les conseils d'Alexandre P' dont il avait gagné la confiance. Jeune encore^ il suivait la politique de ses ancêtres, avec celte différence que les

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anciens Czartoryski youlaient conserver rindépendanoe de la Pologne^ en s'appuyant sur la Russie, et que loi, ministre de la Russie, se restreignait à garantir à son pays une existence nationale, mais dépendante de la Russie. Le prince Adam ne comj^ta jamais sur la France. Beaucoup de patriotes n'attendaient plus aucun secours de ce côté. Il leur semblait qu'il ne restait plus d'autres ressources que de gagner la bienveillance de l'emperenr Alexandre^ et d'obtenir de lui, au nom de ses propres intérêts, quelques droits politiques ou quelques amélio* rations sociales. Le prince Adam fit accorder à plusieurs Polonais des places dans le sénat et dans les conseils. Protégé par l'empereur, il organisa, dans les provinces ]ilhuaBieane8,rinstruction publique, leur assura l'usage de la kmgue nationale et la conservation de leurs propres lois. Les préoccupations extérieures empêchaient le gou* vernement russe de s'occuper autant de l'intérieur; on laissait faire le prince Adam. Sa haute position le mettait à couvert; les administrateurs inférieurs, le sachant en faveur, n'osaient prendre des mesures qui eussent pu rencontrer des obstacles dans son influence.

Cependant l'empereur Napoléon, forcé par TAngleterre de conquérir la prépondérance sur le continent, entreprenait une nouvelle guerre contre l'Autriche, et, par les victoires d'Ulm (19 octobre 1805) et d'Austerlitz (Slawkow) (2 décembre 1805), il allait la contraindre à demander la paix.

Alexandre, dès le début de son règne, montrait, .dans certains moments d'élan généreux, beaucoup de sympathie pour Napoléon; toutefois dès qu'il s'agissait de

reconnaitre ses titres nouveaux ou de résoudre une des questions vitales de la politique européenne , il retrouvait son énergie d'opposition et donnait aux monarques Texemple de la résistance; il parlait des grandes questions politiques au point de vue de la morale ; il s'en croyait, comme jadis Pierre I", protecteur de droit divin. Seul^ il protesta contre le jugement du duc d'Enghien; seul, au nom du droit des nations, il voulut rétablir le roi de Sardaigne dans ses possessious, et seul, il défendit dans les conseils des rois la cause des républiques de Gènes et de Venise. C'était une idée nouvelle que celle de l'intervention obligée des nations, basée sur le principe de leurs devoirs communs. Il est singulier que ce principe tout chrétien d'une solidarité entre les peuples ait été rappelé par un monarque rosaa. Les rois et les princes savaient, il est vrai, employer des formules banales de droit divin et de droit des nations; mais euxmêmes n'y avaient pas foi. Le tzar, avec la conscience de sa force, donnait un appui moral à la coalition. Il mai'cha au secours de l'Autriche; vaincu, il fut obligé de conclure une capitulation, que suivit la paix ^ Prèsbourg. Bientôt les triomphes des Français à léna et à Auerstaedt (14 octobre 1806) abaissèrent la monarchie prussienne; et les légions polonaises^ rangées sous les aigles napoléoniennes, se retrouvèrent sur le territoire national. Le général Dombrowski publia une proclamation en appelant la Pologne aux armes. Les bulletins de Napoléon constatent que tous les citoyens, sans distinction de rang ni de fortune, contribuèrent également ù former les légions. Dombrowski, à la tète d'une armée

de ses compatriotes, combattit à côté des Français à Eylau (8 février 4807) et à Friedland (14 juin 1807).

La guerre finit par le traité de TUsitt (9 juillet 4807). La Russie feignit de se rapprocher de la France. On discutait le projet de se partager Tunivers. Napoléon et Alexandre étaient en situation de faire la loi au monde. Dans les journaux mêmes de Moskou, on publia des articles où l'empereur Napoléon, était désigné comme dominateur de l'Occident, et l'empereur Alexandre comme maître du Nord et de TOrient.

Une question restait insoluble : celle de la Pologne. Alexandre insktait pour obtenir la promesse que cette nation ne serait jamais relevée. Napoléon, prêt aux plus grandes concessions pour gagner l'alliance de la Russie^ aiin do diriger tous ses efforts contre l'Angleterre, refusa de s'expliquer définitivement sur ce point. Il avouait cependant qu'il n'était pas entré dans sa pensée de restaurer la Pologne. Peut-être jusqu'à la bataille de Fried- Tand n'y avait-il pas songé sérieusement; toujours est-il qu'il refusa constamment de s'engager à quoi que ce fût qui pût préjuger le sort futur de la Pologne, en répétant qu'il ne voulait pas se donner le ridicule de parler le langage de la Providence. Lors de son séjour à Poseii (4»' décembre 4806) et de la création de régiments polonais, s'adressant à lui-même dans le 37^ bulletin la question du rétablissement de la Pologne, il n'y répond que par ces mots : o Dieu seul est l'arbitre de ce grand problême politique, d

Napoléon n'osait pas encore prononcer le nom de royaume ou de république de Pologne; il n'a formé

DE POLOGNIi:. 507

qa'uu duché de Varsovie. Pour reconstituer la Pologne dans sasx intégrité, il lui aurait fallu déclarer une triple guerre à FAulriche, à la Prusse et à la Russie^ puissances signataires du traifé de démeiobrement. Mais, ayant déjà organisé le noyau d'une armée nationale, et assuré rindépendanoe à une firaiction du territoire, il confiait le reste à l'avenir (1).

Nous avons vu qu'un grand ohangement politique s'était opéré par les légions; les distinctions de castes s'y étaient effaoées, et le même esprit d'égalité se propageait dans les provinces, polonaises. Les vieux partis disparaissaient; les Polonais ne s'incriminaient plus comme favo* risant les intérêts russes ou français. Le prince Czartoryski protégeait les patriotes de toutes les nuances, il obtenait l'élargissement de KoUoutay, membre éminent du parti républicain et le rappel de la Sibérie de plusieurs Polonais qui avaient pris part aux événements de 1794.

(!) Vartiele 5 dn traité de Tilsitt portait : c Les provinces, qui* au !«' janvier 1772^ faisaient partie de l'ancien ro^amne de Pologne et qui ont passé depuis, à diverses époques, sotts la domi^ nation prussienne, seront^ à l'exception des pays qui sont nomméâ on désignés au précédent article et de ceux qui sont spécifiés en rarticlo 9 ci-après^ possédées en toute propriété et souveraineté par S. M. le roi de Saze^ sous le titre de duché de Varsovie et régies par des constitutions^ qui, en assurant les libertés et les privilèges des peuples de ce duché» se concilient avec la tranquillité des Etais voisins. » — G^est ainsi que l'on détacha de la Piusse une partie des provinces qa'eUe avait arrachées à la Pologne, et qu'on en forma le duché de Varsovie; mais rAutricbe et la Russie gar* daient leur part de butin. La ville de Dantzick était déclarée libre et indépendante avec un rayoQ de deux lieues. — Le duché de Varsovie comprit les six départements de Posen, de Kalisz, de Plock^ de Varsovie, de Lomxa, et de Bydgoszcx.

KolloQtay, Dmochowski et autres républicains écrivaient an prince Czartoryski et au prince Oginski, les priant de rester en Russie et de ne pas abandonner une position qui leur donnait le moyen de sauver tant de victimes. Seulement chacun voulait désormais agir avec prudence et calcul, et Ton s'accusait mutuellement d'exaltation. Ceux qui mettaient leur espérance dans Alexandre reprochaient aux légionnaires leur exaltation miUtaire pour Napoléon. Les légionnaires, de leur côté, trouvaient que les Polonais de certaines provinces se passionnaient trop pour Alexandre. Or cette exaltation pour le bien de la patrie était seule capable de les unir un jour et de résoudre la question nationale.

La création du duché de Varsovie produisait dans le Nord une espèce de révolution intellectuelle et morale : une portion de la Pologne venait de reconquérir son existence politique. Le duché ne comptait que trois millions d*hommes; mais, soutenu par Napoléon, il pesait dans la balance européenne de tout le poids du passé et de l'avenir de la nation. Par ce point Napoléon influait matériellement sur le Nord. Aussi les puissances, qui ne craignaient pas de lui abandonner le royaume de Naples, celui des Espagnes et des Indes, faisaient des efforts inoms pour détacher de la France ce petit duché, afin d'étouffer en lui le germe de la Pologne future.

Un des plus brillants faits d'armes des légions polonaises fut celui de Somo-Sierra pendant la campagne d'Espagne. Quelques escadrons de lanciers polonais forcèrent ce passage difficile qui ouvrit aux Français les portes de Madrid (30 novembre 1808). Napoléon lui-

même dicta le bulletin de l'affaire. Un poète militaire, Antoine Gorecki, a chanté ce combat : f Entre les rochers de Somo-Sierra, il y a un passage de la largeur d'un peloton de cavalerie. Sur les hauteurs des rochers, les fiers Espagnols chargeaient leurs armes, prêts à recevoir l'ennemi. Trois fois les escadrons français jaillirent^ comme des fontaines alpestres, jusqu'à la cime de la montagne, et trois fois ils en descendirent de cascade en cascade et disparurent dans l'abime. A ces guerriers riches de gloire, la montagne paraissait inaccessible, comme le ciel Test aux possesseurs de trésors... Notre commandant accourut vers les escadrons des lanciers polonais qui restaient là, serrant les rangs, impatients, mais silencieux. Les trompettes sonnent la charge; uoe forêt de lances s'ébranle et s'avance à travers une grêle de mitraille; des feux roulants de canon plongent dans les rangs. Tout à coup la batterie entière se tait, l'aigle blanc s'assied sur le sommet du rempart, t

Il existait une nombreuse armée polonaise; malheureusement elle était disséminée en Espagne, en lUyrie, à Naples. Le duché de Varsovie ne disposait que de quelques milliers de soldats, et cependant le chef de cette petite armée hasardait déjà des opérations devant lesquelles il avait reculé autrefois avec des forces plus considérables. Le prince Joseph Poniatowski, qui, à la tête de 50,000 hommes, avait rejeté jadis les plans hardis de Dombrowski, commence une guerre offensive, n'hésite pas à ofl&ir bataille, et avec 10,000 hommes seulement, remporte la victoire sur 40,000 Autrichiens, commandés par l'archiduc Ferdinand. Il envahit la Galicie, et, sans

aucun doute, il Tauraît délivrée tout entière si la paix de Schœnbrunn (H octobre 1809) n'eût arrêté sa marche.

Cette audace, les Polonais la devaient à rinfloenoe de Napoléon. Ils avaient maintenant ce qui leur manqua si longtemps, un point d'appui; libres des préoccupations passées, des théories politiques, des plans de réforme, des intérêts de partis, ils n'avaient plus qu'un idéal; les yeux fixés sur l'étoile d'un grand homme, ils se jugeaient invincibles.

Les débris des anciens partis ne pouvaient rien com-^ prendre à ee sentiment instinctif qui liait la nation et les légionnaires aux destinées de Napoléon. Les hommes les plus honnêtes du régime précédent, Kosciuszko^ Wybicki, Lubomirski, le vieux prince Adam -Casimir Czartoryski demandaient à Napoléon des garanties et des gages; ils eussent voulu une promesse formelle du rétablissement de la Pologne ; ils prémunissaient leurs compatriotes contre les dangers d'une foi aveugle. Le duché, exposé à une ruine financière et agricole, payait des contributions immenses ; on était obligé d'entretenir ime armée qui dépassait les moyens de l'État. Les faiseurs de petits vers et les publicistes s'apitoyaient sur un pareil sort. Le poète Molski déplorait, dans ses opuscules, la situation des bourgeois obligés de loger des soldats et la misère des paysans soumis à des impôts excessifs. Les diplomates, de leur côté, cherchaient à ramener les Polonais à ce qu'ils appelaient une politique pratique et des idées sages. Si du moins on eût possédé la liberté, la constitution, l'égalité, on se serait contenté d'une petite Pologne constitutionnelle; mais le duché de Varsovie

n'ofifrait rien qui satisfit à de tels vœux. Il n'avait pas Bes mouvements libres, il était dans la dépendance de Napoléon; il n'y avait pas, à proprement parler, de liberté de la presse : un écrit dirigé contre la politique ou contre la personne du souverain français aurait très-certaine* ment amené des persécutions. Cet état de choses scandalisait la vieille génération; en dépit de ces raisonnements, le pays tenait fermement à Napoléon; il ne regrettait ni son argent, ni le sang de ses enfants ; il repoussait ridée d'abandonner la France. Joseph Poniatowski, chez qui vibrait la fibre nationale, resta fidèle à Napoléon. Au milieu de sa société habituelle, il craignait d'avouer toute la sympathie qui l'attachait à lui ; il en parlait au point de vue de l'honneur militaire qui l'obligeait à le servir. Sollicité plus d'une fois par ses compatriotes, qui habitaient la Galicie et la Russie, de se détacher de la France, le prince Joseph persévéra jusqu'à la fin. Il est demeuré le héros chéri de la nation polonaise, quoi que aient pu dire les publicistes et les écrivains militaires, qui lui reprochent des fautes politiques et ne le regardent pas comme un grand tacticien.

On peut dire que l'histoire du grand-duché de Varsovie et même du royaume de Pologne, jusqu'à la révolution de 1830, est comprise dans quelques strophes du chant des légions. On y dit : « Nous marcherons, nous franchirons la Warta et la Vistule, et Bonaparte nous enseignera la victoire. » Tout cela s'est réalisé. On ne parie dans ces chansons ni du Niémen, ni du Dnieper. Les poètes, les prophètes inconnus, qui les ooînposaient, qui annonçaient à quelques milliers de Polonais égarés dans

512 HISTOIRE POPULAIBE

les plaines de la Lombardie, le passdge àe la Warta et de la -Yistule, avaient le droit de le dire, forts qu'ils étaient du pressentiment de ce qui devait* arriver; ils n'eussent pu prédire avec la même certitude la reprise des anciennes provinces. Aussi, à rapproche de 1B12, lorsque les publicistes promettaient à la .Pologne un prompt rétablissement dont ils se croyaient sûrs, les poètes des légions se gardaient de ces illusions. Leurs chants continuent à être tristes; ils encouragent les soldats à servir fidèlement; ils ne leur promettent rien.

Nulle part Tissue fatale de Tannée 1812 n'a laissé de souvenirs aussi profonds que dans le pays qui en a été le théâtre. Ce qui frappait l'esprit des peuples slaves, c'était le caractère fatidique et terrible des événements de cette campagne. D'abord la fameuse comète, présage sinistre de la guerre et de ses suites, puis une récolte d'une abondance merveilleuse^ des chaleurs excessives, des incendies de forêts, et cet hiver si rude dont on se souvient encore. Pendant plusieurs semaines le thermomètre se maintint entre 30 et 18 degrés au-dessous dt^ zéro ; par un froid de 25 degrés, il y eut des tourbillons de vent^ phénomène extraordinaire dans ces climats. Le peuple russe attribua la destruction des armées françaises à la Providence. Il disait, dans son langage naif, que deux généraux envoyés par Dieu, Son Excellence le général /m faim et Son Excellence le général Le fivid, avaient anéanti les Français. L'empereur Alexandre n'a i\essé de protester contre les félicitations de ses généraux et de son sénat, en les engageant à rendre grâces à Dien pour son inten'^ention inunédiate.

L'armée polouaise partagea les ïnalheurs de rarmée française; elle l'accompagua jusqu'au-delà du Rbin en formant son arrière-garde. Napoléon fut renversé. Les Polonais devaient attendre leur salut d'une autre combinaison politique; et néanmoins le pays n'a cessé de vénérer la mémoire de l'Empereur. G*est par l'esprit de Napoléon qu'il espère encore de la France un secours dans l'avenir : rien n'a pu ôter au peuple cette profonde et mystérieuse croyance.

Le surnaturel du caractère de Napoléon est ce qui l'a rendu l'effroi des Russes. Le peuple et les soldats msses le regardaient comme sorcier; ils étaient persuadés qu'il avait le pouvoir de changer de forme. On raconte des histoires de plusieurs combats entre le général Souwaroff et l'empereur Napoléon. L'Empereur ayant pris la forme d'un lion^ Souwaroff se hâta de se faire lion. Alors Napoléon se changea en aigle; Souwaroff, pour le combattre, voulut prendre la forme d'un aigle à deux tètes^ et il en deuianda la permission à l'empereur Paul; mais celui-ci, irrité d'une telle hardiesse^ le dégrada. Le peuple exprimait ainsi l'instinct qu'il avait d'nne immense destinée attachée à cet homme. Le même sentiment a inspiré au poète Dierzawin une de ses odes les plus remarquables : il s'y élève jusqu'à la sphère du merveilleux. Pour lui, Napoléon est un antechrist, la bète de l'Apocalypse de saint Jean. Cette opinion était généralement répandue^ même parmi les Russes éclairés. Une dissertation de Gezel, savant professeur de l'université de Dorpat, prouvait que Napoléon est l'Antéchrist,

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et que son nom» d'après rexpllcation cabalistique, signifie le nombre 42.

Les Polonais ne furent doue pas^ parmi les Slaves, les seuls chez qui l'action de Napoléon provoqua un mou* vement moral. Chez les Russes ce mouvement, dirigé contre lui, servit au progrès de la nation. Pour lutter contre un tel adversaire, le monarque russe éprouva le besoin d'en appeler à la religion de ses peuples; il leur parla au nom de la religion et de la patrie. On ne se rappelle pas avoir jamais vu auparavant, dans une pièce officielle russe, les mots foi et patrie, wiera et atieczestuH), appliqués à la Russie. De cette époque datent, en Russie, les premiers élans d'enthousiasme politique, qui devaient éclater plus tard en conspirations contre le gouvernement.

On a cru se rendre compte de la destinée et des exploiU de Napoléon en y voyant le résultat de la Révolution. Quoi qu'on en ait dit, il était en dehors de la marche de la France révolutionnaire. Napoléon n'était pas un homme de l'Occident : il n'y avait en lui rien de gaulois ; c'est peut^tre le seul monarque français qui n'ait pas été homme d'esprit; l'idéologie germanique et la débonnaireté slave lui étaient également étrangères. Il y avait dans son génie je ne sais quoi d'oriental : il aimait l'Orient; il exprima plusieurs fois l'idée que tous les grands hommes^ les hommes des grandes époques, ont traversé l'Orient; un vague désir, semblable à l'amour du sol natal, l'attira vers ces contrées et inQuença son expédition d*Égypte. Il n'appelait jamais les philosophes autrement que des idéologues; et sous le nom dldéologie

il comprenait tonte science de choses mortes et abstraites qui prétend résoudre des intérêts vitaux de l'humanilé. n aimait la science, mais détestait l'idéologie. En dépit de toutes les explications des savants, Napoléon est resté inexplicable, même daps sa popularité. Le peuple français, malgf é les aûatbèmes des légitimistes, les cris des républicains, les protestations des hommes du statu quo, n'a cessé de l'adorer. Ce qui est plus compréhensible, c'est la haine instinctive que le peuple anglais lui porta. Les Anglais, qui fondent tout sur la force matérielle, sur les calcttls; qui veulent tout savoir d'avance sans rien laisser deviner au génie; qui prétendent diriger l'action d'une bataille, comme ou dirige une mécanique ; eh bien ! dans cet individu immense, qui tirait sa Force de luimême et en répandait des torrents autour de lui, qui, d'un mot^ créait des grands hommes, faisait surgir des armées, poussait les nations les unes sur les autres, ils pressentirent un principe diamétralement opposé à celui de leur existence. Ne pouvant le comprendre, ils voulurent le détruire.

La Pologne et la France se rencontrèrent dans l'admiration pour le même homme ; elles s'unissaient dans une pensée commune. Ce fait peut laisser <?nlrevoir *\ue le temps vient où des principes nouveaux présiderouL aux alliances futures des peuples.

Les partis politiques en France, après la chute de Napoléon, se flattaient de pouvoir reprendre leur marche routinière. Le parti de 1793, représenté par Fouché; le parti des légitimistes corrompus, représenté par Talleyrand; le parti des constitutionneb honnêtes, dont le

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5i6 HISTOIRE POPULAIRE

général La Fayette était le type : tous détestaient Tempereur et s'applauiUssaient de sa ruine. Mais eu est-ce fiui avec son idée? N'a-t-il été, comme bien d'autres, qu'un monarque puissant, un général habile, un ambitieux quî^ pour un moment, imposa l'admiration à l'univers? Ou bien a-t-il été un de ces hommes à mission dont les générations futures doivent continuer l'œuvre?

C'est un philosophe polonais, Wronski, ancien soldat de Kosciuszko, réfugié en France, qui, le premier, sut apprécier la mission de Napoléon. Il y voyait l'aurore; d'un jour nouveau. Il reconnaissait dans Napoléon les caractères d'un homme du destin, d'un envové d*en haut; il ne s'agissait par pour lui de la dynastie de Napoléon : son œuvre doit être poursuivie par sa descendance d'après l'esprit et non d'après la chair. En Pologne, une nombreuse secte Israélite, moitié chrétienne et moitié juive, croyait a[)eroevoir dans Napoléon un Messie ou du moins un précurseur. Ainsi un philosophe^ un mathématicien concorde avec des théologiens israélites et avec des poètes polonais.

Les Russes aussi ont entrevu la mission de Napoléon. Il y a dans les poésies de Pouchkin une Ode à Napoléon qui se termine ainsi : c Qu'il soit marqué du soeau de la honte, celui qui oserait lancer un reproche contre son ombre découronnée! Gloire à lui : il a révélé à la Russie ses grandes destinées, et du fond de sa prison il a annoncé l'ère de la liberté, qui ne ûoira plus. » On voit encore là

le sentiment de l'ambition russe, un souvenir de Dierzawiii. Il y a un germe d'avenir dans cet aveu, c que Napoléon a été le prophète de la liberté. » Mais Toici

quelques strophes d'un autre poète russe, Khamiakoff, qui a use tendance plus élevée , plus universelle : « Napoléon, ce n'est pas la force des peuples qui t'a élevé, ce n'est pas une volonté étrangère qui t'a couronné; tu as régné, tu as combattu, tu as remporté des victoires^ tu as sacré ton front par ta propre puissance. Ce n'est pas la force des peuples qui t'a terrassé. On n\\ pas vu paraître nn rival égal à toi. Mais celui qui a mis une borne à l'Océan, celui-là a brisé ton glaive dans les combats. Elle s'est éclipsée dans les nuages, l'élbile du matin I la grandeur humaine est tombée dans la poussière. Dis-moi : un nouveau matin ne brillera-t-il pas à l'horizon? une nouvelle moisson ne renaltra-t-elle pas de cette cendre? Réponds I Le monde attend avec eSroi, avec avidité, une pensée^ une parole puissante. » Cet appel solennel à l'ombre de Napoléon , cette demande que le poète lui fait de lui révéler l'avenir de l'Eusope, montrent que les penseurs russes abandonnent déjà la routine de ce nationalisme brutal que leur gouvernement appuie de toute sa force, et qu'ils se rattachent à la pensée de l'époque, en glorifiant l'homme du globe.

Les Allemands eux-mêmes reconnaissaient dans Napoléon quelque chose qui relevait au-dessus de Thumantté. Il suffit de citer Goethe. Voyant en lui le champion d'une idée plus chère à Thumanité qu'aucune de celles professées par les philosophes allemands, il ne prononçait son nom qu'avec respect. Le célèbre historien Jean Mûller, qui consuma sa vie â combattre l'influence française en Allemagne, qui servit tour à tour la Prusse et l'Autriche dans le but de nuire à la France, apn*s une

première conversation avec Napoléon, fat gagné à sa cause. La force intérieure de Napoléon était si grande, qu'elle renanait profondément les âmes, leur feîsail découvrir le secret de leur propre etistence.

Byroûj le premier d'entre les poètes modemefs, â fait sentir aux hommes le sérieux de la poésie : que le désir et la parole ne suffisent plus, qu'il faut vivre Xionformément à ce qu'on écrit, rendre sa Vie poétique et rapprocher le réel de l'idéal. Ce poète, riche et élevé dans un pays aristocratique, quitta le parlement et sa patrie pour servir la cause des Grecs. Avec lui s^ouvrc Tére de la poésie nouvelle. Or, il est prouvé, pour moi, que Ifi rayon qui alluma le génie du poète anglais, partit de l'âme de Napoléon. C'est l'action de la France et de Napoléon qui Ta arraché à ses occupations scholasliques. Dans les lettres qu'il écrivait d'Espagne, on voit que la figure de Napoléon est sa préoccupation constante. Lord Byron comprenait la force qu'il exerçait sur les hommes, force toute morale ; il sentait aussi où elle résidait : Napoléon a dominé, parce que son àme était toujours en travail; son sentiment ne pouvait sommeiller. I suoipen-^ sieri in lui dormir non ponno^ c'est l*épîgraphe qull a choisie pour le poème que lui a inspiré en partie l'individualité de Napoléon. Cette àme en travail développait la force qui lui donnait le pouvoir sur ses semblables. Quelle immense influence peut exercer sur le globe un seul génie! Napoléon créa lord Byron; Taciion de lord Byron, le bruit seul de sa gloire, réveillèrent Pouchkin, et les poètes polonais. On a accusé les Polonais d'une idolâtrie pour lui. Byron a été conquis par Napoléon. Lors de

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la dernière lutte entre la France et l'Angleterre, et avant la bataille de Waterloo, Byron^ dans ses lettres, trahit un secret désir de Toir ses compatriotes vaincus par Napoléon; c'est là un des arcanes qu'on pourrait appeler les arcanes des empires, et que peut^tre un jour on approfondira. L'homme le plus orgueilleux, un Anglais fut maîtrisé par l'admiration. Si Napoléon eût suivi l'étoile qui Tavait guidé en Italie et en Egypte, s'il eût donné à son génie tout l'essor dont il était capable, il est plus que probable qu'il aurait vaincu de la même manière les chefs des flottes et des armées anglaises ; il les eût forcés à Tadmirer, et ce sentiment involontaire aurait troublé leur intelligence, désarmé l'orgueil britanni lue.

Avant de suivre au congrès de Vienne les souverains ennemis, nous devons dire un mot de la vie religieuse qui se manifestait en Russie^ qui, d'abord peu remarquée du gouvernement, excita un moment ses terreurs et finit par influer sur l'empereur Alexandre lui-même.

C'est dans la ville de Moskou, éloignée du centre gouvernemental russe, que vers les dernières années de Catherine apparut cette réaction morale qui préludait à une révolution slave contre l'esprit dominant à Pétersbourg. Quelques boyards russes, un Lopouchin et les TourguenieQ, aidés par un jeune officier, nommé Nowikoff*^ avaient formé peu à peu un groupe influent et très-actif. Dans le but élevé d'instruire et de moraliser le peuple, ils avaient fondé la première imprimerie particulière que Ton vit en Kussie ; ils faisaient traduire et imprimer à leurs frais des livres religieux^ allemands at

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anglais, que dévoraient avec avidité les marchands et ceux du peuple qui savaient lire.

Le germe de cette propagande venait de la France, d'un homme peu connu de ce côté du Rhin, de Lonis- Glaude de Saint-Martin, un de ces étrangers qui appartiennent à l'histoire des peuples slaves. Dans les années qui précédèrent la Révolution^ il y eut en France, chez un certain nombre d'individus, une sorte de réveil de la spiritualité, un vague sentiment de la nécessité d'one religion, au moment où tout le monde prévoyait la ruine de l'Eglise. Les loges franc-maçonniques de Montpellier et de Lyon, travaillées par ce besoin instinctif, s'efforçaient d'élever leurs mystères à quelques vérités fondamentales du christianisme. II est singulier que dans ce temps où l'esprit humain rejetait avec tant de furenr toutes les formes de r£glise, il acceptât une société qui ne consistait à proprement parler que dans les formes. On niait les dogmes du christianisme, et l'on s'enthousiasmait pour les mystères de la franc-maçonnerie. Dans ces sociétés franc-maçonniques, on remarquait Saint- Martin, et un Israélite portugais nommé Martinez Paschalis, individu mystérieux, théurge et théosophe, qui, passant par la France, se lia avec lui. Saint-Martin, adonné aux sciences mystiques et désireux d'approfondir les questions religieuses, apprit l'allemand pour lire les ouvrages du fameux théosophe Jacob Bœhme. Il fit la connaissance de quelques Russes et Polonais, qui portèrent ses ouvrages et ses opinions à Moskou.

L'amiral Plechtcheief et un Polonais, le comte Grabiaoka^ mort plus tard dans les prisons russes, paraissent

avoir servi d'intermédiaires. Ce terrible prince Repnin, jadis ambassadeur de Pétersboiirg à la cour de Varsovie, qui avait abreuvé de tant d'outrages le roi Stanislas- Auguste et la Diète, faisait partie de ces loges moitié ma^nniques, moitié chrétiennes. Les Russes et les Polonais y agitaient de graves questions qui dominaient Tintérèt du moment. Alors disgracié, Repnin avouait aux Polonais combien il lui avait été pénible d'avoir été contraint par sa souveraine de se montrer si dur envers leur nation. L'ambassadeur^ en public, sacrifiait au despotisme; intérieurement il en soufifrait. Le temps viendra où ce qui se passe au fond de l'àme se produira au grand jour. Lopouchiu, et plusieurs autres nobles russes, comprenaient l'indispensabilité de revivifier le seulimeut religieux en Russie. Un demi-siècle avant eux, la même tendance s'était manifestée en Allemagne. Dès le xvn* siècle, le protestantisme n'était plus qu'une formule aride et froide ; la théologie, qui avait commencé par combattre les formules scholastiques, avait fini par tomber elle-même dans le scholasticisme : la vie du protestantisme ne résidait ])lus que dans sa haine contre le catholicisme. On peut dire que la théologie vivait non par le cœur, mais par la bile.

Amdt, né vers la fin du xvi* siècle et mort vers le commencement du XVII*, inaugura la réaction contre la Réforme en cherchant à ranimer la vie religieuse. Il ne cessa de proclamer ces grandes vérités : que, pour c>ouvertir les autres, il faut se convertir soi-même ; qu'un théologien n'a de valeur qu'autant qu'il s'est lui-même sanctifié ; que les livres ne sont que d'une importance

secondaire dans le Ghrislianisme; que la vie, les actes en constituent l'essence. Arndt attirait l'attention sur les prophètes de TAncien-t'estament; il prédisait une ère nouvelle^ un progrès nouveau du Christianisme, la réu* nion prochaine du peuple d'Israël avec l'Église chrétienne. Les ouvrages de ce premier réformateur du protestantisme furent choisis par les Martinistes russes (c'est le nom que prirent les réformateurs) pour initier la réforme danç l'Église russe, dont tout le monde reconnaissait la profonde nullité. De pieux et savants évcques devinrent Martinistes et se mirent à propager les doctrines d'Amdt et de Spenner, autre théologien allemand qui développa les doctrines d'Amdt On traduisit et répandit quelques ouvrages de William Penn, célèbre quaker anglais. Le but de ces ouvrages était pratique. On se proposait da tirer le Christianisme de la sphère des raisonnements où Tavait jeté le protestantisme, ^ de l'infuser dans la vie active, des penseurs rappraehaient ainsi, sans le savoir, le protestantisme de la ^ religion catholique. L'impératrice Catherine se naît d'abord de ces tentatives ; elle composa même, pour \ts tourner en ridicule, une comédie qu'elle lit représenter à Pétersbourg. Les Martinistes la firent jouer dans lear loge, ce qui fournit le prétexte de les persécuter. L'inquiétude croissant à Pétersbourg, on donna l'ordre de ^s arrêter. La famille Tourguenieff fut tfisgraciée, Nowikoff jeté en prison^ leur imprimerie détruite ; ce qui resfaii de leurs livres fut brûlé par ordre de Catherine : onw^^ cette secte étouflTée pour toujours. Ses ramifieatv*? subsistèrent.

DE POLOONK. r)23

Les monarques, réunis à Vienne, y discutaient un remaniement des États de T Europe. On n'avait que le projet de fixer les nouvelles frontières des États. Proba«> blement on se serait borné à cela, si tout d'un coup là circonscription du duché de Varsovie n'eût brisé toutes les combinaisons. Où placer les frontières de ce duché? Et d'abord de quel nom l'appeler ? car on ne voulait pas lui laisser le nom donné par Napoléon. Après Ta voir appelé royaume ou duché polonais^ il fallait lui assigner des limites : w qui remettait sur le tapis les droits de l'ancienne Pologne» Cette question territoriale en souleva bien d'autres. Les souverains, d*après l'avis de leurs ministres, cherchèrent alors une autre base. On s'était aperçu que les peuples étaient las de discussions n'ayant pour otijet que l'agrandissement des États qui avaient participé à la lutte; qu'il fallait à un traité une idée morale. Le prince de Talleyrand disait hautement qu'il était seul en possession de cette idée : « Vous disposez des forces, disait-il, moi j'arrive avec une idée, la légitimités Rétablissons chacun dans ses droits ; c'est la manière la plus certaine de finir la Révolution française. » Si l'on rétablissait la république de Gènes, celle de Ve^ nise et le royaume de Bardaigue, la Révolution n'était plus qu'un épisode. Les Bourbons une fbis restaurés en France, on détruisait jusqu*au souvenir de ce que la Révolution avait fait pendant les vingt -cinq ans de son existence. Mais la question polonaise bouleversait ces calculs, car on savait que la Russie et la Prusse ne consentiraient jamais à rétablir la république de Pologne.

.;2* HISTOIRK POPULAIRE

Le système des royalistes français venait au secours des monarques. Selon eux, la légitimité ne pouvait, à proprement parler^ s'appliquer qu'aux rois. La république, d'après le système du comte de Maistre, alors très -goûté; était une exception dans le mouvement régulier des institutions politiques. L'Autriche se réjouissùt fort de cette explication^ qui lui assurait la possession de la république de Venise ; Ist Sardaigne y voyait aussi le prétexte d'envahir la république de Gènes. Par gouvernement légitime, on ne devait comprendre que la papauté ou la royauté. Malheureusement pour les diplomates du congrès de Vienne, la Pologne, tout eo étant république, avait un roi; de sorte qu'on ne pouvait, pour légitimer sa destruction, recourir au prétexte d'abolir une république. La thèse des royalistes était encore une fois en défaut. On n*en sentait pas moins la nécessité de trouver quelque idée morale à mettre en avant comme excuse à sa conscience. Il est facile de conc43voir la haine que, dès ce moment, les lé« gitimistes français jurèrent à la Pologne, par cela seul qu'elle contredisait leur système. Sans la Pologne, la question pouvait se résoudre avec la plus simple logique, a II a existé, disait le comte de Maistre, uu pape, vicaire de Dieu et médiateur ; il a existé des rois, qui étaient pères de leurs peuples, souvent obligés de s^ contre eux, mais toujours dans le but de les corriger. Le peuple français, dans un accès de folie, renversa cet ordre admirable ; nous sommes parvenus enfin à le rétablir pour le bonheur universel. » Mais ces rois, toa* joun justes, d'après le eomte de Maistre et son école,

n'avaient-ils pas violé la justice en démembrant la nation polonaise? Etait-ce pour la corriger?Mais qui ne sait qu'ils voulaient, au contraire, la détruire. Le comte de Maistre s'associait à cette iuiquité politique; il adressait des lettres à quelques Russes très-inûuents, en leur conseillant d'extirper la nationalité polonaise à l'aide du catholicisme, à l'aide des jésuites ! La Pologne étant fortifiée dans sa nationalité par son culte, il proposait de la mettre sous l'influence spirituelle des jésuites qui, n'ayant par la nature de leur constitution rien de \ocaX ni de national, l'attacheraient à un caftiolicisme universel. Que comprenait-il par catholicisme universel ? Un catholicisme de forme, un catholicisme logique. De toute la doctrine chrétienne, le comte de Maistre n'a paru comprendre que la logique. La Providence a suscité la question polonaise pour démontrer à tout homme impartial la fausseté des systèmes débattus pendant le congrès de Vienne et la mauvaise foi de leurs auteurs.

Madame de Krûdner, et quelques mystiques qui entouraient l'empereur Alexandre, songeaient à fonder le nouvel ordre de choses sur l'Évangile. Dans le même temps un philosophe célèbre , François Baader , publiait un opuscule, où il prophétisait de grands malheurs, si les rois ne s'apercevaient pas que le manque de religion est la seule cause de toutes les révolutions \ que les peuples ne reutreront point dans l'obéissance tant que l'Évangile ne sera pas franchement appliqué à la politique; que c'est l'exigence impérieuse de l'époque; qu'on ne saurait échapper à cette conséquence inéluctable de Thistoire chrétienne. Pour établir un ordre véritable, il

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conseille de eommencer par un acte de jostiee, car les peuples ne peuvent comprendre que les actes, ne s^nstrulsent que par des faits.

A la juite de longues conférences^ ou convint, pour simplifier la question, de prendre une des années qui précédèrent la Révolution française et de remettre les choses daus l'état où elles étaient cette année-là. La difficulté était de trouver Vannée normale. On proposa d'alK)rd Tannée i789> année de la Révolution ; mais la Pologne existait alors. Quelques-uns proposèrent fannée 1794, Tépoque du terrorisme : on donnait ainsi aux souverains la liberté de rayer la Pologne de la carte de l'Europe. Eu revanohe on se plaçait dans la nécessité de rendre à la France les conquêtes que la République avait faites : la Hollande, les territoires de Gènes, du Piémont. Faute de trouver Vannée normale^ on abandonna toute prétention de logique et l'on fit un traité sans aucune base morale : on le para, il est vrai, de formules religieuses en invoquant la Sainte-* Trinité, comme on baptisa du nom de Sainte-Alliance le pacte des Souverains qui suivit (14-36 septembre 1815).

Tant de discussions n'étaient pas sans aigrir les esprits. 11 y eut un moment où l'empereur Alexandre, d'un côté toucbo lies remontrances des Polonais, qui lui redemandaient leur nationalité et qui lui promettaient leur concours ; d'un autre côté, efifrayé des prétentions de r Autriche, de la Prusse et de l'Angleterre, fut sur le point d'ap^i 1er les Polonais aux armes et de déclarer la guerre à l'Europe. Mais Napoléon réapparut, sortant de rile d'Elbe, et par ca fait rétablit la bonne har-

mouie entre les parties contractaBtes. Les peuples avaieut bien entrevu que les monarques n^avaient pas la môme religion, et que leur désaccord provenait de la manière différente dont ils voulaient l'appliquer à la politique. Le retour de Napoléon éclaira définitivement sur les véritables intentions des monarques ; on put reconnaître quHls n'étaient coalisés que par une haine oom« mune contre la France et contre Napoléon; que leurs querelles recommenceraient dès qu'ils cesseraient de les craindre, et qu'ils seraient alliés toutes les fois qu'il s'agirait de combattre Napoléon et la France.

Après la première abdication de Napoléon, les Polonais, laissés sans espoir, quoique quelques-uns d'entre eux invoquassent l'empereur Alexandre, persistèrent dans la conviction qu'ils n'avaient rien à attendre dos Hois- Alliés; aussi le retour de Napoléon excita-t il dans les masses polonaises une joie difficile à décrire. La Pologne et la France se trouvaient encore une fois unies dans le même enthousiasme , comme elles se trouvèrent , cent jours après , unies dans la même douleur.

L'Europe réglée par le congrès de Vienne (4), l'empereur Alexandre retourna dans ses États, triste et sou*

(1) Traités de Vienne, 9 juin 1815. — Art. i". Le duché de Varsovie, & rexceplion des provinces et districts dont II a été autrement disposé dans les articles suivants, est réuni à Tempire de Bus^ie. Il y sera lié irrévocablement par ba constitution^ pour être possédé par S. M. l'Empereur de toutes les Russies, ses héritiers et ses suzcesseurâ à perpétuité. S. M. I. se réserve de donner à cet Etat, jouissant d'une administration distincte, l'extension inté-

cieuz. Le cabinet aaglflib se félicitait d'avoir réussi à amoindrir la France et à dresser une barrière contre elle ; les monarques de TAllemagne se promettaient d'exploiter à leur profit Tentrainement national excité par des promesses de concessions libérales ; l'Autriche, toujours fidèle au système du statu quOy applaudissait surtout à la sagesse politique du système. L'empereur Alexandre au contraire doutait de la durée d'une alliance universelle qui manquait de principe, d'untté religieuse^ Mais où trouver ce principe ? Chef de l'Église orientale russe, il savait que cette Église, absurde dans sa discipline, mal fondée en logique, attaquable par le raisonnement, était

rieure qa'cUe jugera convenable. Elle prendra avec ses antres titres, cnlni de tzar, roi de Pologne, conformément an protocole usité et consacré pour les titres attachés à ses antres posspfsioDs. '•^ Les Polonais, sujets respectifs de la Rasne, de T Autriche et de la Prusse, obtiendront une représentation et des institutions nationales, réglées d'après le mode d'existence politique qae chacun des gouvernements auxquels ils appartiennent jugera utile et convenable de leur accorder.

Art. 2. La partie du duché de Varsovie que S. M. le roi de Prusse possédera en toute souveraineté et propriété pour lui et ses successeurs, sous le titre de grand-duché de Posen, sera comprise dans la ligne suivante. . .

Art. 3. S. M. I. etR. apostolique possédera en toute proprièUet souveraineté les salines de Wieliczka, ainsi que le territoire y appartenant.

Art. 4. Le thalwng de la Vistule séparera la Galicie du terri* toire de la ville libre de Gracovie. Il servira de même de firontière entre la Galicie et la partie du ci-devant duché de Varsovie, réuni aux Etats de S. M. l'Empereur de toutes lesRussies...

Art. 6. La ville de Gracovie, avec son territoire, est décla* réc à perpétuité cité libre^ iudépcnJante et strictement neu» tre, sous la protection de la Russie, d^ l'Autriche et de la Prusse^ eti".

stfus force d'aclion ; mais il était impossible de la ramener au catholicisme. D'aillears l'empereuc' Alexandre, tout en protégeant le pape, avait des motifs d'être méfiant à l'égard de l'Église de Rome. Plus d'une fois il s'était aperçu que le sacré-collége attachait plus d'importance aux négociations ayant trait à son pouvoir temporel qu'à celles qui concernaient la discipline ecclésiastique. Il se défiait également de la théologie du prince de Mettemich. Celui-ci ne cessait d'exposer avec une lucidité parfaite ce qu'il y a de faux^ d'insuffisant et d'inapplicable dans les systèmes philosophiques. Pour ce qui était du philosophisme, l'empereur n'avait rien à lépondre aux raisonnements de Metternich ; seulement il pénétrait au fond de ses paroles un but caché, il voyait que la cour de Vienne ne visait qu'à exploiter ses sentiments religieux.

Dans les premières années de son règne, l'empereur Alexandre ne s'entourait que de diplomates et de politiques ; les Martinistes n'avaient pas d'accès près de lui. Plus tard, il accueillit madame de Krûdner et ses amis, piétistes allemands, et plusieurs ministres protestants. Il respectait leur sincérité. Madame de Krûdner, saisissant le côté mystérieux de la lutte entre le Nord et le Midi, y voyait, comme plusieurs mystiques d'alors^ lu lutte entre les deux principes du bien et du mal. Elle voulait prouver que l'empereur Alexandre incarnait le bon principe, qu'il était le génie bUtnc (c'est sous ce nom que les tribus finnoises le désignaient), et que l'empereur Napoléon était le génie noir. Elle mécoimaissait les qualités de Nai)oléoa, ce qu'il avait fait eu vue de

la réorganisation poMqne et religieuse ; elle ne pouvait lui pardonner sa force. Les hommes religieux étaient dans les mêmes dispositions d'esprit. La religion^ réduite depuis tant de siècles à mendier la protection des souverains, s'est accoutumée au rôle d'un inférieur toqj^^^ soumis, toujours résigné, toujours à genoux .* on a fini par croire que tout homme fort est nécessairement irréligieuxy que toute force vient de Satan. Des gens de bonne foi confondaient la puissance de Napoléon avec oelle du génie des ténèbres. Tels étaient madame de Krûdner et le comte de Maistre, lequel personnifiait les légitimistes français. Le comte de Maistre écrivait que le Beliêropkon, vaisseau sur lequel était embarqué Taugusté prisonnier, avait enfin vaincu la Chimère. L'empereur Alexandre, en rentrant à Pétersbourg, au milieu de son cerde ancien, de ses diplomates» de ses généraux, de ses administrateurs, n'osa pas admettre madame de Krûdner à sa cour; il ne sut comment expliquer à son cabinet et à son eon« seil ce qui s'était passé dans son àme ; il eut honte de madame de Krûdner, l'évita^ l'éloigDa même, ainsi que les plus ardents de ses amis. Mais en même temps il protégeait les partisans du libéralisme, accordait une amnistie généreuse à la Lithuanie, cherchait à se rap* procher du prince Gzartoryski et de plusieurs autres Polonais ; il projeta même de donner quelques garanties à la classe agricole, aux paysans. Ne sachant oomment accorder le libéralisme français avec celui des enthousiastes piétistes, il prit un terme moyen, il appela auprès de lui les Martinistes déjà oubliés, et qui, cette fois, entrèrent dans le gouvernement.

Le prince Galitzin, homme pieux et rigide, est mis à la tête de Tinstruction publique. Le prince était lié avec les anciens Martinistes, persécutés sous le régne de Paul. Ils cherchent ensemble à inculquer au gouvernement leur esprit : ils publient quelques ouvrages qui deviennent très -populaires, que les paysans s'arrachent, qui excitent même la terreur des anciens administrateurs russes. Malheureusement cette religiosité, qui com«^ mence à dominer le cabinet, est exploitée par des hypocrites, par des êtres immoraux tels que Tintrigant et dilapidateur Magnicki, qui se font subitement admirateurs des formes religieuses^ propagateurs du mysticisme. En même temps, quelques vieux Russes^ qui voulaient en revenir au système de Pierre I", comme le général Âraktcheieff, l'amiral Ghichkotf , se rattachent à cette idée pour persécuter les étrangers, les Français, les Allemands, les Finlandais, qui encombrent les antichambres des ministères. Ces hommes finirent par dépopulariser le système reUgieux de l'empereur Alexandre. Le public confondit dans sa réprobation l'empereur Alexandre et les individus sincèrement religieux, tels que Galitzin, avec les hypocrites tels que Magnicki et les vieux Russes tels que Chichkoff. Une haine générale surgit contre les Romanoff. Pour la première fois, on conspire en vue de renverser la dynastie ; on tente une révolution dans le sens propre de ce terme, une révolution comme celle de France, un renversement pour marcher vers un but indéterminé.

Les hommes de lettres, qui étaient presque tous administrateurs ou officiers de l'armée, prennent courageuse-

ment Tinitiative; la littérature russe, vers l'année 1820, passe du côté de l'opposition, s'enferme, vis à vis du gouvernement, dans un silence menaçant. La Russie oflfirait alors un spectacle bizarre : un monarque puissant, révéré en Europe, qui n'avait qu'à envoyer à un écrivain étranger une bague, une tabatière pour avoir des poèmes, des livres écrits à sa louange, et dans les journaux français et anglais les plus accrédités des articles défendant sa politique, louant sa personne, ce monarque ne pouvait plus obtenir une seule strophe d'aucun poète russe, un seul article d'un publidste de quelque renommée. On allait jusqu'à faire des avances à des hommes ignorés pour qu'ils voulussent bien insérer dans un livre ou dans un journal quelques mots d'éloge de l'empereur; et encore était-ce en vain : l'écrivain assez faible pour se laisser séduire eût vite été repoussé de tous. La littérature entière ne faisait qu'un vaste ensemble d'opposition. Bientôt une voix s'élève^ la voix d'Alexandre Pouchkin. La première strophe empreinte d'un sombre jacobinisme et d'une haine profonde contre tout ce qui existait, parcourut la Russie. Le nom de Pouchkin devint un mot de ralliement pour les mécontents ; on colportait ses poésies, on les commentait depuis Saint-Pétersbourg jusqu'à Odessa, jusque dans le Caucase; dans les garnisons on chantait son Ode au Poignard : chacun y retrouvait ses sentiments.

Un complot se trama. On avait formé deux centres d'action : Tun dans le midi de la Russie, et par ce côté on touchait à la Pologne; l'autre à Pétersbourg. On conspirait ouvertement; et ce qu'on admirera toujours.

c'est la probité des conjurés. Il y eut cinq cents individus, et peu^ètre plus, qui y furent mêlés, de tous rangS; de tous grades, qui, sans crainte d'être dénoncés, avaient, pendant dix ans, de vive voix et par écrit, communiqué entre eux dans un pays surveillé par un gouvernement fort et soupçonneux ; à Pétersbonrg, des officiers et des fonctionnaires s'assemblaient dans des mai^ sons dont les fenêtres donnaient sur la rue. L'opinion publique aurait Ûétri le dénonciateur : elle imposait plus que les menaces du gouvernement. Mais on ne savait comment arriver au dénouement. On était d'accord qu'il fallait renverser le gouvernement et détruire la famille impériale. Dans des réunions on chantait des chansons atroces, empreintes du caractère finnois et mongol, à faire reculer d'horreur les conspirateurs polonais qui se trouvaient alors parmi les Russes. Les Polonais avaient souffert plus que personne du gouvernement russe; néanmoins le ton de ces chansons blessait leurs oreilles. On était décidé à agir. Comment commencer? au nom de qui? a Qu'est-ce que nous crierons dans les rues ? disait un conspirateur qui formulait parfaitement la difficulté de l'entreprise? Comment se faire comprendre par le peuple? Crierons-nous : Vive la /tberté/ Ce mot ne signifie pas ce qu'on entend par là dans rOccident ; swoboda signifie un jour de repos, de loisir. Faut-il crier : Vive la constitution I Qui est-ce qui comprendra cela? » La plupart ne saisissaient pas ce qu'il y avait de profond dan3 ces réflexions. Cependant on hi^'sitait toujours; on consultait des juntes sur les formes à donner à un gouvernement futur; les Polonais en-

voyaieat leurs députés aux Russes et des ag^its dans les provinces et dans le royaume. Les Polonais s'avouaient entre eux qu'ils ne voulaient que susciter des troubles en Russie pour en profiter^ et laisser les Russes se tirer d'embarras comme ils pourraient. Les Russes, de leur eôté, disaient à leurs amis intimes qu'apràs avoir renversé la dynastie russe, ils feraient tout oe qu'ils pourraient pour reconquérir la Pologne. On se trompait miituellenittat. Même mé&ance parmi les Russes eux-mêmes. L'assem* blée dite du Nord jalousait celle du Midi. Pestel, le membre lé plus influent du Midi, complotait contre ses frères du Nord.

La cause de tous ces froissements gisait dans ce que la conspiration reposait sur un sentiment négatif, sur la haine. Personne n'affirmait ce que l'on voulait; per* sonne ne nommait l'homme qui devait conduire Taf-faire; personne n'osait fixer le jour où Ton commence-» rait. Un étranger imprudemment affilié, un Auglats, nommé Sherwood, calculant qu'il y avait plus à gagner en vendant les conspirateurs qu'en leur restant fidèle, les dénonça au comte de Wilt, qui dirigeait alors la po-* lice générale dans le midi do la Russie. Né d'un général d'origine hollandaise etd'une femme grocque,ue sachant pas lui-même à quelle nationalité il appartenait^ quelle religion il professait, le comte de Witt était bien i'expression de ce parti des étrangers établis en Russie. Il connais^ sait déjà Pexistenoe de la conspiration par un de ses émissaires, nommé Boszniak. Ge dernier ^ ancien repris de justice amnistié, puis nommé secrètement assesseur de collège et général, accompagnait partout le comte de

Witt en qualité de naturaliste. Il s'était fait recevoir dans les sociétés secrètes et renseignait exactement le comte de Witt sur ce qui s'y passait; mais celui-^ci se gardait d'en avertir le gouvernement. Le comte de Witt haïssait le général Araktcheieff, alors tout-puissant auprès de l'empereur. D'ailleurs, il voulait savoir quels étaient les projets et les moyeus des conspirateurs, afin de prendre lui-même parti pour ou contre. La dénonciation de Sherwood le força à faire son rapport. Ceci arriva uu moment où l'empereur Nicolas montait sur le trône. Les conspirateurs suivirent les errements de toutes les an* «âennes conspirations, depuis celle du faux Dimitri, et sans en excepter celle de Dolgorouki : ils se décidèrent à prendre un nom daus la famille impériale et à le mettre en avant comme celui d'un prétendant au trône. Le grand-duc Constantin ayant renoncé à la couronne, les conspirateurs saisirent l'occasion et appelèrent le peuple aux armes au nom du grand- duc. C'était un nouveau mensonge, puisqu'ils n'avaient pas plus envie du grandduc Constantin que de son frère. On s'en aperçut trèsvite; l'enthousiasme se refroidit. Nicolas ignorait les ressorts du mouvement : il croyait que quelques bataillons hésitaient à le proclamer empereur par attachement pour le grand*duc Constantin; grâce à cette ignorance, il conserva le sang*froid nécessaire. 11 se présenta devant les rebelles : quelques coups de canon dispersèrent la foule; on empoigna les meneurs. Dans le Midi, le mouvement dirigé par Serge Mouraiyieff'Apostol échoua également; les conjurés s'y détruisirent eux-mêmes. Le général Geismar marchait contre les révoltés : son corps

d*armée était rempli de conspirateurs; mais ceux-ci^ frappés de terreur, croyant s'assurer leur pardon en sacrifiant leurs complices, attaquèrent ceux de MourawiefF. Le général Geismar n'épargna pas plus les vainqueurs que les vaincus.

Ainsi finit une entreprise généreuse, tentée pour améliorer l'état des peuples slaves. Les sociétés secrètes étaient composées de tout ce qu'il y avait de plus dévoué^ de plus fort^ de plus pur dans la jeunesse russe; nul n'y avait en vue ses intérêts personnels. Le vice de la conspiration provenait, non pas du cœur des hommes qui y avaient noblement pris part, mais de cette idée erronée : qu'il su£3t de haïr un gouvernement pour pouvoir le remplacer. Unis seulement par la haine, ils ne pouvaient, en agissant, que se défier les uns des autres et se diviser, malgré leur estime réciproque.

Beaucoup de Polonais furent englobés dans la répression, et allèrent peupler de nouveau les cachots russes. Un des héros de la Pologne captive fut le comte Prozor. Issu d'une famille illustre, c'était un des seigneurs les plus riches et les plus influents de la cour de Stanislas- Auguste ; jadis maréchal des tribunaux de Lithuanie, mis en prison par les Prussiens, puis délivré, il émigra en France, et retourna en Pologne, où il fut de nouveau mis en prison par les Autrichiens. Libre encore une fois après l'année 1802, il fut déporté comme patriote, puis gracié par l'empereur Alexandre; impliqué de nouveau dans la conspiration de 1825^ il passa les dernières années de sa vie dans les casemates de Pétersbourg. Re-

connu innocent et mis en liberté, il échappa à une nouvelle persécution par la mort. Ce vieillard octogénaire se flattait d'avoir vécu de la vie de la Pologne. Il avait passé la moitié de son existence dans les prisons. « J'ai été^ disait-il^ démembré comme ma patrie : la Prusse m*a ravi ma jeunesse^ TAutriche ma santé^ la Russie mon in* telligence; mais mon àme me reste. »

héroïsme des légionnaires polonais. — Qaand l'insarrection de 1794 ent sneeombéy les Polonais résolurent A% ponrsaivre au dehors la lutte qu'ils ne pouvaient plus prolonger sur leur propre territoire, et ils allèrent chercher Prussiens^ Autrichiens et Russes sur tous les champs de bataille, secondant dignement la France dans son duel prodigieux contre l'ancien régime européen. Leurs pertes furent souvent énormes. A chaque temps d'arrêt^ la France oubliait ses alliés; à l'heure du péril, en les réemployant, elle ne leur rendait jamais pleine justice, de peur de déplaire aux cabinets. Cependant ils lui restèrent aussi invariablement attachés qu'elle était changeante à leur égard. Le sang qu*ils ont versé ne Ta pas été inutilement. Leur gloire fut un grand héritage, leur esprit de sacrifice a éveiUé l'admiration des peuples; la tradition qu'ils ont laissée enfeuite des continuateurs de leur œuvre.

Les légions polonaises contribuèrent largement aux succès de Ghampionnet. En juillet 1799, la 2* légion fut décimée au siège de Maotoue, où les miasmes délétères tuèrent plus de monde que les balles ennemies; après la capitulation de cette place, les Polonais se virent traités en déserteurs par les Autrichiens. La ira légion fut détruite à la Trebbia (17, 18 et 19 juin 4799) et & Novi (15 août 1799). Mais ces régiments, formés de volontaires accourus du pays an prix de mille dangers, renaissaient de leurs cendres. Ils étaient quinze mille & la paix de Lunéville. Ils se dispersèrent en partie; plusieurs milliers d'entre eux furent embarqués de force pour Saint-Domingue; des escarmouches continuelles et rinsalubrité du climat les anéantirent presque. Ce qui en restait

tomba aux mains des noirs. « Les troapes polonaises, dit M. Thomas Madiou, se battaient très«mollement eonlre les indigènes depuis qu'on rétablissait l'esclavage. Elles disaient baatement qne le devoir militaire seul pouvait les porter à brûler des cartonches eontré lu liberté. Aussi^ après l'évacuation des français, lors do massacre général des blancs qui étaient demeurés dans le pays, en 1804, les Polonais furent-ils tous respectés par Dessalines. » (BùtoiPe tTHaîti, II, p. 364.) Il n'accorda qu'aux seuls Polonais les droits civils et politiques. (M. II!» p. 129.) Les Polonais, restés en Haïti, s'unirent aux femmes de Tlle : de cette union est sorti le plus beau type des Antilles, les quarteronnes de sang slave, créole» aux yeux bleus. {Note de Melvil-Bloncourt.)

Le nom de légions polonaises n'a point reparu pendant tout l'Empire. Napoléon dispersait les Polonais dans ses diverses armées; il finit même par recommander d^viter de prononcer lents noms dans les rapports et les bnlietins. Ils n'en rivalisèrent pas moins en Italie, en Espagne, en Allemagne et partout, d*héro1ame avec leurs compagnons de la grande année. Ils étaient à la défense de Paris, puis au retour de l'Ile d'Elbe ; ils ne déposèrent les armes qu'après Waterloo.

Jean-Jknri Dombtvwski. Le nom de Dombrowski est inséparable des immortelles légions polonaises, sa vie symbolise les efforts de la Pologne pendant la période qui s'éconle de l'avénemant de la Républiqna firançalse à la chute de l'Empire. Il comprit que c'est an combattant sur tons les champs de bataille les armé«8 des olf* garqnes 'européens que les Polonais devaient poursuivre le relè- ^ment de leur pUrîe.

Dès 1793 « les généraux Dombrowski et Wodzicki, rénnis i Gracovie, s'arrêtèrent au projet de concentrer ramièe polonaise dans les environs de oette ville pour s'ouvrir un chemin JoMin'eD France. Ils tracèrent sur la carte les étapes à parcourir pour atteindre Strasbourg et Landau par la SUésie, la Moravie, la Bavière et la Sonabe.... Après Ifadeiowice, le général Dombrovrsli proposa au général Wa^rrzedci, qui remplat^ait le dictateur Kosclusiko, de réunir les débris de l'armée polonaise qui comptait encore 20,000 hommes, pour aller à travers rAllemagne rejoindre sur le Rhin les armées françaises en emmenant le roi et la représentation nationale » (Voir les Mémoires du général Dombrtnntki, vol. in, des Pamientniki s XVIlIwieku, p. 17 et Si du préambule). C'était aussi beau que Thémistocle conseillant aux Grecs de se

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retirer sur leur flotte; les antres généraux n'eurent pa» l'audace des chefa atbôniens. L*armée que Dombrowski ne put pas emma* per eu c<trp9 ^ ea suite le rejoignit individuellement quand il çut touché le sol français* 11 était arrivé à Paria le 30 septembre 1796; il signa, le 9 janvier 1797, avee le gouvernement de la république cisalpine, la convention qui rautorisait à former des légions, fin avril, il avait déjà 5>0QO bommea soua ses drapeaux.

Quand la paix da LunéviUe (9 février 1801) amena la dissolution des légions, il ne brisa point son épée, et fit toutes les campagnes de TEmpire. Né à Pierazowice» préa Gracovie, le 29 août 175.^, il mourut à Winagora» prés Poeen, le 26 juin 1818.

Charles Kniaziewicx. Général en 1794, sous Koaciuszko, et dans les légions polonaises d'Italie de 1797 à 1799 soua Dombrowski, il commanda en chel de 17991 1802 la légion polonaise du Danube. Il contribua à la prise de Rome et aux succès de Ghampionnet à Naples. Ghampionnet le chargea même de porter au Directoire les drapeaux conquis sur l'ennemi dans cette campagne. U se couvrit de gloire à Hobeijlinden, 3 décembre 1800, A Tembarquemeat forcé des débris des légions poar Saint-Domingue, il donna sa démission et se retira le cœur brisé, 11 fut inaccessible aux avances d'Alexandre l*^ Ce n'est qu'en 1812 qu'il remit so« épée au service de sa patrie. Témoin de la révolution de 1830, il la repEésenta noblement à Tétranger. Né à Assiten» en Goorlande, le 4 mai 1762, il s'éteignit à Paris, le 9 mai 1842<

Joseph PoniatovDikù Neveu du dernier roi de Pologne et «é à Varsovie le 7 mai 1762, il fut généralissime des troupes ]^lonaises en 1792, et comnumdant d'un corps d'armée en 1794. Loin de suivre eon oncle dans ses coupabiea faiblesses envers la Russie, 11 était du parti national. U représenta la chevaleresque confiance de la Pologne dans l'appui de la France. Ministre de ht guerre du grand-duché de Varsovie, il eu organisa l'armée. Général en cbet de l'armée polonaise en 1809, U attaqua les forces autrichiennes très-supérieures en nombre et leur fit éprouver échecs sur échecs. Bn 1812, il conduisit jusqu'à Hoskou les régiments polonais. L'empereur Alexandre, au début de la campagne de 1813, essaya de le détacher de l'alliance française en lui insinuant que l'acceptation de ses propositions assurerait à la Pologne une existence iodépendante. Poniatowski suivit l'impulsion qui anima alors le cœur de ses compatriotes, c'est-à-dire qu'il fut d*autant plua fidèle à Napoléon qu'il était malbeureux. Créé maréchal de France, le 16

octobre^ pour mb glorieux services dans les combats mémorables qui forent le prélude du désastre de Leipzig^ il commandait, le 19, l'arriére-garde. Voici comment un de ses compagnons d'armes a raconté^ sa fin. « Le prince n'avait pour défendre une ville ouverte que 20^000 hommes, tandis qu'âne armée de près de 300,000 hommes se trouvait aux portes de Leipzig. Tout ce qu'il était possible de faire, c'était de couvrir momentanément la retraite de TEmpereur. La résistance des défenseurs de Leipzig se prolongea le 19 octobre jusqu'à midi : alors une porte de la ville fut livrée par les Badois, qui firent défection. Il fallut céder à la trahison. . . Le prince, voulant arrêter les progrès de l'ennemi et n'ayant de disponible qu'un faible escadron de cuirassiers polonais qui composait son escorte, se mit à sa tète, et, le sabre au poing, il se précipita sur une colonne d'infanterie prussienne, l'enfonça et la mit en déroute, sabrant lui-même les fantassins ennemis. C'est alors qu'il fût atteint d'une balle au bras. U se fit panser, et, le bras en écbarpe, il continua de combattre. Les tirailleurs ennemis avaient tourné la ville ; ils s'avancèrent vers le pont en maçonnerie. Ul sous-officier de sapeurs, le croyant sérieusement menacé, mit le feu à la mine et le fit sauter. La retraite était alors devenue presque impossible. Pour firanchir l'Elster, il fallait le traverser à la nage, car ses eaux s'étaient accrues par les pluies. La Pleiss, quoique moins oonsidérable, formait néanmoins un obstacle fatal. Le prince, à la tête d'une poignée de braves, se trouvait acculé à cette rivière. On lui proposa de regagner l'autre rive, maïs le prince répondit au général Bronikowski qui lui donnait ce conseil, qu'il fallait mourir en brave. Il commanda une dernière charge qui n'arrêta qu'un moment les assaillants. Refoulés vers la Pleiss, Poniatowski et son état-major étaient exposés au feu des tirailleurs : le prince allait tomber au pouvoir des alliés Dans cette extrémité il se décida enfin à traverser la rivière à la nage. Son cheval fut emporté par le courant; mais le dévouement d'an officier d'état-major, le capitaine Bléchamp, beau-ftère de Lucien Bonaparte, lui sauva la vie. L'Elster séparait «ncore Poniatowski du gros de Tannée. 11 s'avançait à pied à travers les jardins qui se trouvaient entre la Pleiss et l'Elster, lorsqu'il fut frappé d'une balle au côté et tomba dans les bras des officiers qui l'entouraient. U reprit bientôt connaissance. On Taida à monter un cheval qu'on lui présenta, mais il se soutenait à peine. On le pressa alors de toutes paris de se foire panser, de remettre le commandement à

UQ autre général et de se coDaerver pour la patrie ; mais il répondit avec yéhémence : « Non^ nou, Diea m'a confié Thonneur de la Pologne j je ne le remettrai qu'à Dieu ! » Un officier du génie accourt ; il connaît, dit-il^ un ^oint où l'on peut passer TElster à la nage. Le prince se dirige de ce côté : il aperçoit une troupe ennemie qui l'avait devancé et qui lui barre le passage. Il s'écrie : « Les voilà ! • détourne son cheval et se précipite dans l'Elster. Son cheval lutte contre le courant et atteint l'autre rive, mais le bord opposé est escarpé et il ne peut le gravir. En ce moment fatal , le prince est frappé d'un troisième coup. Il tombe de son cheval et le courant l'emporte. Le brave Bléchamp se trouve encore là pour le secourir ; on le voit encore une fois reparaître à la surface de l'eau, tenant Poniatowski à mi-corps, mais bientôt ils disparaissent tous les deux. Le corps du prince fut retrouvé deux jours après par des pêcheurs : ses traits ne présentaient aucune altération. Il repose à Cracovie dans le même caveau que les restes mortels de Sobieski et de Kosciuszko. n (Relation des opérations de l'armée aux ordres du prince Joseph Poniatowski pendant la campagne de 1809 en Pologne^ contre les Autrichiens, par le général Roman Soltik. Paris, 1841, p. 85-88 de la notice en tête du volume.)

Napoléon lui a rendu cet hommage : « Poniatowski était un homme d'un noble caractère, rempli d'honneur et de bravoure. Je me proposais de le faire roi de Pologne, si j'avais réussi en Russie. > {Napoléon en exil à Sainte-Hélène, par Barry E. O'Mean, I,

. Assassinat de Paul l«'. — « La veille de sa mort^ Paul étant à souper avec sa maltresse et ses favoris, reçut une dépêche où on lui détaillait toute la trame de la conspiration ; il la mit dans sa poche^ en ajournant la lecture au lendemain. Dans la nuit il périt. L'exécution de cet attentat n'éprouva aucun obstacle : Pahlen avait tout crédit au palais; il passait pour le favori et le ministre de confiance du souverain. Il se présente à deux heures du matin à la porte de l'appartement de l'empereur, accompagné de Benningsen, Zoubow.... Un Cosaque affidé, qui était à la porte de sa chambre, fit des difficultés pour les laisser pénétrer chez lui, ils le massacrèrent aussitôt. L'empereur s'éveilla au bruit^ et be jeta sur son épée; mais les conjurés se précipitèrent sur lui, le renversèrent et l'étranglèrent (nuit du 11-23 au 12-24 mars 1801). Benningsen fut celui qui lui donna le dernier coup ; il marcha sur son

cadavn» .. Bien des aDDées après, le général BenDiagseri commandait encore... Lord Wilhworth était ambassadeur à la conr de Rassie; il était fort lié avec le comte Pahleo, le général Benningsen, les Zoubow et autres personued autlienti(|upinent reconnues pour être les auteurs et acteurs de cet horrible parricide... Le comte Pahlen, qui continua à être le principal ministre^ fit connaître aux amiraux anglais, le 20 avril, que la Russie accédait à toutes les demandes du cabinet anglais, i» {Mém. de Napoléon. Dictées de Sainte-Hélène à Gourgaud, II, p. 153^ édit. de 1823.) Montholon dans ses Récits de la captivité' de Napoléon^ vol» l\, p. 33^ édit. de 1847, rapporte qve Napoléon^ à qui Alexandre à Tilsitt demandait la décoration pour le général Benningsen, l'avait refusée en rappelant que c'était un assassin.

« Essen^ qui se suicida en 181 S, était encore en 1812 gouver-* neur de Riga; et le prince Yascbwill^ le plus coupable des meurtriers de Paul, avait encore à la mort d'Alexandre, et conserva postérieurement le commandement générai de Tartillerie.... On raconte que Pahlen, devenu fou, épanchait^ comme autrefois Orloff, en révélations alarmantes pour l'empereur, le poids de ses remords; que ce conjuré, tiré sur la dénonciation du baron de Winter, commandant de Revel, de la retraite où il vivait, fut incarcéré, mis au secret le plus rigoureux et expira quelques jours après dans son cachot, non sans de violents soupçons que le poison avait hâté le terme de sa vie. > {Hist. de Russie, d'Ësneaux, V, p. 285, 282.) « A l'occasion d^une cérémonie qui eut lieu lors de l'avénement d'Alexandre, une dame écrivait au ministre de la police française : « Le jeune empereur marchait précédé des assassins de « son grand-père, suivi des assassins de son père, et entouré des « siens.» — « Voilà, dit Fouché,une femme qui fait du Tacite. > (Hist. de France, de Brumaire à Tilsitt, par Bignon, I, p. 445, édit. 1829.)

Les déceptions polonaises. » La Pologne, jusque dans ses défaites, a constamment servi la France. Aucun gouvernement français n'a suffisamment senti que la coalition née du partage de la Pologne ne peut être dénouée en définitive que par son relèvement. En 1792, si Catherine II ne joignit point ses armées & celles de la Prusse et de l'Autriche, c'est que les Polonais occupaient cent mille Russes. En 1794, Kosciuszko contribua indirectement aux succès de la République française en attirant sur lui 80,000 Russes, 30,000 Prussiens et un corps autrichien. La Convention avait

▼oté, le 24 avril 1793^ la DéclaratioD où se trouvent les principes sairants : « Gelai qui opprime une nation se déclare l'ennemi de tontes. 9 Mais, quelques jours après, Robespierre lui Taisait adopter le principe de non-intervention. Le Comité de salut public promit à Koscinszko trois millions et des officiers, mais ne lui donna rien. Le 8 avril 1795, le Directoire conclut avec la Prusse le traité de Bftle, où il n'était rien stipulé en faveur de la Pologne. Si le roi de Prusse se retirait de la coalition, c'est qu'il y était contraint par les succès des insurgés dans la Grande-Pologne. Les soldats de Koseiu82ko viennent se former en légiom polonaises et rivaliser de courage avec les régiments français. Le général Dombrowski propose au Directoire de renverser l'Autriche en se portant en Galicie par la Croatie et la Hongrie. Ce projet ne sert qu'à faire céder l'Autriche qui signe les préliminaires de Léoben, 29 avril 1797. Bientôt à Campo -Formio^ 17 octobre 1797, le général Bonaparte délaisse la Pologne vis à vis de rAatriche comme l'avaient fait les négociateurs de Bâle vis à vis de la Prusse.

En 180O, le Premier-Consul est vainqueur à Marengo, et le général Moreau l'est à Hobenlinden. Le général Dombrowski met de nouveau en avant son plan d'une irruption en Galicie à la tête de 30,000 Polonais. Le traité de Lunéville sacrifie les Polonais.

Une coalition se reforme. Napoléon la brise à Austerlltz (2 décembre 1805) . Mais il épargne l'empereur François et fait grâce à l'empereur Alexandre. La Prusse se déclare à son tour contre Napoléon. Le 14 octobre 1806, la bataille d'iéna met la Prusse à la merci du vainqueur. Les Français sont en Pologne ; les habitants les accueillent avec un indescriptible colhousiasme. Ils courent aux armes. Napoléon bat les Russes à Pultusk, à Ostrolenka, à Eylau, à Friediand. Mais il va se livrer au piège d'Alexandre sur le radeau de Tilsitt. Le traité, signé le 9 juillet 1807, délivre bien quelques provinces polonaises, ainsi que Varsovie. Mais il restitue au roi de Prusse partie du territoire polonais, déclare que la future constitution du duché de Varsovie c so conciliera avec la tranquillité des Etats voisins, > et cède à Alexandre I«r le cercle de Bialystock^ récemment enlevé à la Prusse, f lequel sera réuni à « perpétuité à l'empire russe afin d'établir les limites naturelles < entre le duché de Varsovie et la Russie. »

Ce n'est point par ignorance que Napoléon agissait ainsi. Dans 866 bulletins il disait par exemple : < L'amour de la patrie, ce sentiJneni national, s'est non-seulement conservé en entier dans le

cœur du peuple polonais, mais il a été retrempé par le malheur : sa première paasion, son premier désir, est de redevenir nation. » Napoléon ne sut pas s'affranchir de son système de concessions aux rois qui le fit mourir prisonnier des rois. L'Autriche l'attaque en 1809 ; les troupes polonaises restent sourdes aux promesses de l'archiduc Ferdinand et font la diversion la plus utile. Napoléon triomphe à Wagram. Aussitôt il se replonge profondément dans l'alliance autrichienne par le traité de Schoenhrunn, 14 octobre 1809, et par son mariage avec Marie- Louise. 11 ne détache de la Galicie qu'une mince portion en faveur du duché, et en accorde une autre portion à la Russie, ce qui donna occasion à Alexandre I*r de dire dans une lettre publique au prince Kourakin : < Les provinces polonaises, au lieu d'être réunies dans un seul corps, sont partagées pour toujours entre les trois couronnes. Ainsi les rêves de la révolution politique en Pologne sont évanouis.» (Saint- Pétersbourg, 1 nov. V. 8. 1809.)

En 1812 Napoléon, loin d'ouvrir la campagne en proclamant le rétablissement de la Pologne, essaie de traiter avec les Russes après chaque victoire.

c Comme les cabinets sont intimement liés entre eux par les systèmes visibles, les nations le sont par les systèmes invisibles et providentiels. Les principes despotiques étaient presque toujours unis; les principes populaires à leur berceau, à l'Occident, s'enfer^ mèrent dans Tégolsme, si contraire à leur nature. > (Voir le Tableaude V influence de la Pologne sur les destinées de la Révolution française et de ^ Empire, par L. L. Sawaszkiewicz. Paris, 1847.)

Pourquoi la campagne de 1812 a échoué. — La principale cause des désastres de cette année, c'est que» selon le mot de M . Mignet, a Napoléon s'avança au cœur de la Russie an lien <f organiser contre elle la barrière polonaise. > {Hist, de la BéwL /r. Paris,1833,ll, p. 350.) 11 avait, parait-il, dit à MeU, le I i mai 1812 : « Je veux mettre à cheval toute la Pologne. » Au lieu de cela il dit à ses soldats, en leur faisant franchir le Niémen» qu'ils entraient en pays ennemi; il répondit d'une manière évasive à la députation qui se présenta à lui à Yilna. Enfin il dispersa quatre- vingt mille hommes de leurs troupes dans sa grande -armée. < Cela était^ dit If. de Pradt, contre le vœu formel des Polonais. Ils désiraient, et cela semblait fondé en raison, que toutes les troupes nationales, réunies sous le drapeau national, marchassent en Wolhynie,

parallèlement avec l'armée qui s'ayançait en Lithnanie... La dispersion des forces polonaises avait fini par les rendre presqa'invisibles. » {Histoire de rambassade dans le grand-duché de Varsovie. Paris, 1815, p. 146 et 192.)

Le rétablissement de la Pologne était poar Napoléon on moyen et Jamais nn bat. Il lui demandait bantainement des sacrifices sans lui permettre de se reconstituer. Il perdait son temps à attendre à Moskou qn*Alexandre I»' lui parlât de paix, et jusqu'à la fin il fut toujours prêt à mordre à l'hameçon de tous les congrès que les alliés lui proposèrent cbaque fois qu'ils eurent intérêt à l'arrêter au milieu de ses opérations. Il abordait volontiers l'bypothèse du relèvement de la Pologne, mais il remettait la solution jusqu'à ce qu'elle pût être effectuée presque sans efforts de sa part ou plutôt jusqu'à la première contre-proposition des cours copartageantes. Il vit trop tard que la Pologne debout eût été sa seule sauvegarde contre la coalition; il mourut sans avoir suffisamment compris que sa mission avait été, non de réconcilier les peuples avec leurs oppresseurs, mais de détruire ces derniers. C'est parce qu'il dépensa son énergie à cbercher la médiation entre le juste et Tinjuste qu'un jour vint où les nations se retournèrent contre lui et où les monarques, ses courtisans la veille j furent le lendemain ses geôliers.

Fidélité polonaisb. — Quoiqu'ils aient été toujours subordonnés par la France à toutes les fluctuations de sa politique, les Polonais dans les mauvais jours furent seuls à lui rester fidèles. Lorsque Napoléon conçut la pensée d^abandonner son armée en retraite pour courir en France y faire jaillir du sol les nouveaux bataillons à la tête desquels il reparut en Allemagne, c'est à une escorte polonaise qu'il confia César et sa fortune. Nous laissons ici la parole au général Wonsowicz, officier d'ordonnance de l'Empereuret acteur dans ce dramatique épisode : c L'Empereur était arrivé à Smorgoni le 5 déc. 1812, à deux heures après-midi... Le départ eut lieu à huit heures du soir. Le convoi se composait de trois voitures et d*un traîneau. Dans la première voiture, un coupé de voyage, se trouvaient l'Empereur et le général de Caulaincourt, duc deVicence; le mamelouck Roustan était assis sur le siège. Dans la seconde se placèrent le maréchal Duroc et le comte de Lobau ; dans la troisième le lieutenant- général comte Lefebvre-Desnouettes, colonel des chasseurs à cheval de la garde, un valet de chambre et deux valets de pied. Dans le traîneau enfin, l'Empereur fit entrer le

comte Wonsowicx et un piqaeur . . . Le traîneau prit la tête du convoi, et, comme il avançait plus facilement que les voitorea, il arriva une heure plus tôt au premier relais nommé Osimiana. Le comte Wonsowicz fut surpris de trouver le commandant de cette place à la tôte des troupes de la garnison. Cette attitude de la garnison d'une petite ville située à huit lieues en avant de la tête de notre colonne en retraite s'expliquait par les mouvements de rennemi... Des détachements de cavalerie légère se dirigeaient parallèlement aux flancs de notre colonne... Les voitures qui portaient TEmpereur couraient à chaque pas le danger de rencontrer l'un de ces corps ennemis... L'Empereur arriva; il dormait profondément dans sa voiture. Le comte Wonsowicz l'éveilla et lui fit part de ce qu'il venait d'apprendre. L'Empereur s'en émut fai blement. Il demanda tout d'abord s'il aurait une escorte de cavalerie ; on lui annonça qu'il trouverait deux cent soixante-six lanciers polonais qui venaient d'arriver parmi les renforts envoyés à notre armée. « C'est fort bien, > dit-il; puis il descendit de voiture pour parler au général commandant la place. Napoléon demanda sa carte de Lithuanie et l'examina très-attentivement. Tous ses généraux lui conseillèrent de ne point s'exposer à un péril si évident; quelques-uns d'entre eux le supplièrent d'attendre au moins le matin... H ne tint aucun compte des observations qui lui furent faites. Après avoir refléchi quelques instants, il dit à son officier d'ordonnance : et Les lanciers polonais sont-ils prêts? • — « Oui, sire; Us étaient tous là avant notre arrivée. » — c Qu'ils montent à cheval. 11 faut disposer l'escorte autour des voitures. Nous allons partir sur-le-champ; la nuit est suffisamment obscure pour que les Russes ne nous voient pas. D'ailleurs, il faut toqjours compter sur sa fortune, sur le bonheur; sans cela on n'arrive jamais à rien. » Il demanda ensuite, pendant qu'on attelait, combien de lanciers de sa garde polonaise marcheraient avec lui. « Nous sommes cent, > répondit l'officier qui les commandait, et la présence de cette troupe d'élite rassura complètement l'Empereur. « Eh bien! > dit-il, a si nous sommes attaqués, les Polouais sont braves, nous saurons bien nous défendre. » Puis il mouta résolument en voiture. Ce« pendant, avant de donner le signal du départ, il appela encore une fois l'officier d'ordonnance, prit dans son coupé une paire de pistolets et les lui remit, en lui recommandant de se placer sur le siège avec le général Lefebvre-Desnouettes, dont la bravoure loi étaitgarantie par de nombreux fait8d'arme8...Voici les paroles à ja-

mais mémorables qu'après tous ces préparatifs l'Empereur adressa à ceux qui Veutouraient : c Je compte sur tous tous, marchons! Observez bien à droite et à gauche de la route. » Puis se tournant vers les hommes dévoués et sans peur auxquels il avait remis ses pistolets, il ajouta : ■ Dans le cas d^un danger certain^ tuez>moi plutôt que de me laisser prendre. » Le comte Wonsowicz, profondément ému, dit alors : « Votre Majesté permetp-elle que je traduise à nos Polonais ce que je viens d'entendre ? • — « Oui, faitesleur connaître ce que j'ai dit.» Ces paroles furent répétées en langue polonaise et les lauciers polonais s'écrièrent tous d'une voix : c Nous nous laisserons plutôt hacher que de souffrir qu'on vous approche. » Ce fut le 6 décembre, à deux heures du matin, dans une saison et sous une latitude où les nuits durent dix-«ept heures, que Napoléon voulut affronter de iS\s dangers! L'entourage de l'Empereur lui avait conseillé de ne se mettre en route qu'avec le jour, mais la décision la plus téméraire en apparence, celle de partir sur-le-champ, était en réalité la plus sage. On a su depuis que la ville d'Oszmiana fut de nouveau attaquée au point du jour. Le cortège silencieux de l'Empereur pouvait entendre la voix des sentinelles ennemies, apercevoir les feux de ses bivouacs... Si le ciel eût été limpide, étoile, sans nul doute ce corps eût été attaqué. Si au contraire le ciel de la Russie avait fait tomber Tun de ces redoutables chasse-neige si fréquents dans cette saison, les voitures et leur escorte se seraient infailliblement égarées et dispersées. Tous les hasards se réunirent donc pour protéger la marche de l'Empereur... Le thermomètre de&cendit jusqu'à 28 degrés Réaumur. Les lanciers polonais ne purent pas tous suivre celui auquel ils venaient d'offrir leur vie... A quelques lieues d'Oszmiana leur nombre était réduit à cinquante au plus. En revanche ce troïA meurtrier qui terrassait les chevaux ou faisait tomber les cavaliers sans aucune possibilité de secours, retenait nos ennemis près de leurs feux. Au point du jour, quand on atteignit la poste de Rownopole, les Polonais n'étaientplus que trente-six! Mais le péril qui menaçait une grande destinée diminuait à chaque pas. » (Fragment des mémoires inédits du comte Wonsowicz cité par le baron Paul de Bourgoing, dans ses Souvenirs d'Histoire contemporaine, p. 230*287. Paris ^ 1864.)

A cette époque où Saxons, Badois, Portugais^ tous les peuples en un mot, entrées dans le tourbillon napoléonien, non par le sentiment du rôle providentiel réservé à la France, mais par la seule

force des circonstances, se retournaient contre leurs frères d'armes de la veille, Napoléon dut envoyer l'ordre de ne plus employer, surtout dans les commandements supérieurs, aucun étranger, à Texception, dit-il, des Polonais.

Les débris de l'armée polonaise, ramenés au sein de leur patrie par la désastreuse retraite de Russie, n'eurent point l'idée de s'y reposer au sein de leurs familles ; ils résolurent tout d'abord d'accompagner le héros, dont l'étoile pâlissait, jusqu'aux limites naturelles de la France. < Le 26 octobre 1813, quatre jours avant l'affaire de Hanau, sur un tertre écarté de la route et au milieu d'un cercle composé des officiers polonais réunis, l'Empereur Napoléon leur adressa une allocution : s Vous avez agi loyalement envers moi, vous avez promis de me reconduire jusqu'au Rhin, vous êtes les maîtres de retourner* chez vous. Mais craignez que la postérité n*ait à vous reprocher si la Pologne n'existe plus! Si vous m'abandonnez, je n'aurai plus le droit de parler pour vous et je crois que, malgré les désastres qui ont lieu, je suis encore le plus puissant monarque de l'Europe... Maintenant vous retouroeriez chapeau bas; qui sait, si un jour vous ne rentrerez pas les armes à la main? J'ai toujours tenu à votre existence. .. Vous vous nourrissez de l'espoir dans les temps les plus critiques; aujourd'hui s'il vous abandonne, on vous taxera d'inconstance et de légèreté. > Tout le monde s'écria qu*on était prêt à suivre partout l'Empereur ; qu'on voulait seulement savoir • comment il regardait le corps polonais dans les circonstances d'aujourd'hui : « Je vous regarde, reprit l'Empereur, comme les troupes du duché de Varsovie, comme des troupes alliées, comme les représentants de votre nation. Vous aurez vos relations avec le ministre des affaires étrangères. » A ces paroles^ les cris de Vive F Empereur, les protestations qu'on ne l'abandonnera pas, retentirent de toutes parts, et l'Empereur partit. > {Journal historique des opérations mihtaires de la Indivision de cavalerie légère polonaise, rédigé sur les minutes autographes par un témoin oculaire [Général Sokolnicki]. Paris, 1814, p. 83 et 84.)

Les Polonais, après avoir vu la chute de Varsovie, assistèrent à la capitulation de Paris. Us y montrèrent leur courage habituel, c Le 30 mars 1814, le général Sokolnicki^ n'étant point de service^ voulut cependant voir par lui-même l'état des choses; il parcourt la ligue française dans toute sa longueur, accompagné seulement de M. Oalfonse, son aide- de-camp. Arrivés vers l'extrémité du faubourg

Saint-Antoine, da côté de la butte SaintrChaamont, ils aperçoivent un poste d'artillerie servi par un corps de Jeunes gens qui pointaient aVec une grande habileté et se battaient comme des lions, mais qui, n'étant soutenus par personne, allaient être écrasés par le nombre et mis en pièces, car ils ne paraissaient pas d'humeur & se rendre : c'était l'Ecole polytechnique. Plein d'admiration et saisi en même temps du sentiment le plus pénible, le général pique des deux, et, quoiqu'en redhigote, n'ayant que son chapeau de général et sa ceinture, il prend sur lui de donner des ordres et de les faire exécuter. Secondé par son aide-de-camp, il ramasse ce quUl peut de gardes nationaux et de troupes de ligne eu très-petit nombre, se met à la tête, marche en avant, charge l'ennemi avec une rare intrépidité et est assez heureux pour délivrer d'une mort assurée cette brillante et valeureuse jeunesse. Les élèves de l'Ecole polytechnique n'ont jamais su le nom de leur libérateur j ils n'ont jamais su qu'ils devaient leur salut à un étranger, mais qui était français par le cœur et par vingt ans de participation aux travaux de notre gloire militaire. » (Lettre du 1*' mai 1818 adressée au Journal du commsrcef n» du 4 mai.) Le même fait se trouve rapporté dans les Victoires et conquêtes des Français de 1792 à 1815, vol. XXVI, p. 200. Paris^ 1822.)

La Pologne fat représentée même à Sainte-Hélène. Nous lisons en effet dans le Mémorial de Sainte-Hélène, à la date du 30 décembre 1815 : « Ce jour-ià notre petite colonie s^est accrue d'un Polonais : le capitaine Ptonikowski. Il était du nombre de ceux que nous avions laissés à Plymouth. Son dévouement pour l'Empereur, sa douleur d'en être séparé, avaient vaincu les Anglais et leur avaient arraché la permission de venir le rejoindre. > (II, p. 116» éd. de 1823.)

Regrets dd captif db Sainte-Hélène. — Le 6 mai 1817, l'Empereur Napoléon disait au général Montholon : « Je me rappelle mes fautes : c'est comme un cauchemar continuel dès que je ferme les yeux. » (Récits de la captivité de l'Empereur Napoléon à Sainte-^ Hélène, II, p. 125.) Et le docteur O'Meara rapporte de lui cet aveu: c Personne, excepté moi-même, ne m'a fait de mal : je puis dire que j'ai été mon unique ennemi. » (Napoléon en exil à Sainte- Hélène, I, p. 177.) Se repliant sur lui-même, il apercevait les erreurs dont l'enchaînement logique l'avait conduit sur ce rocher. < Aussi longtemps que le royaume de Pologne ne serait pas rétabli, l'Europe

occidentale serait sans fontières du càié de l'Asie... La Pologne est la barriôre natarelle de l'Europe occidentale contre la Russie. La rétablissement du royaume de Pologne avec la Galicie, le littoral de la Baltique, était dans ma pensée l'œuvre de ma diplomatie... Les Polonais sont les Français du Nord^ c'est un peuple de braves. .. Le partage de la Pologne est la cause première de la Révolution française; gare à ce qui se passe et à ce qui se passera en France! > {Récits de la captivité, I, p. 16; II, p. 255, 359.) « Bn relevant la Pologne^ cette véritable clef de toute la voûte, je ne me réservaie que les bénédictions de l'avenir... À Austerlits, j'ai laissé la liberté à Alexandre que je pouvais faire mon prisonnier. Après léna j*ai laissé le trône à la maison de Prusse que j'en avais abattue. Après Wagram, j'ai négligé de morceler la monarchie autrichienne... J'aurais dû faire connaître par une proclamation que je ne traiterais avec l'Autriche que sous la séparation préalable des trois coaronnes d'Autriche, de Hongrie et de Bohème. > {Mémorial de Sainte-Hélène, parle comte de Las Cases, III, p. 120*130, VII^p. 12.) « Mon plus grand tort a peut-être été de n'avoir pas détrôné le roi de Prusse, lorsque je pouvais si aisément le faire... J'aurais dû déposséder, pour ma sûreté personnelle, la maison de Brandebourg, ainsi que toutes les anciennes souches de souverains. » {O'Meerm I, p. 414, 184.) c La Russie u'est-ce pas l'Antée de la Fable dont on ne saurait venir à bout qu'en le saisissant au corps et l'étouflknft dans ses bras, mais où trouver l'Hercule Y II n'appartenait qn^à nous d'oser y prétendre, et nous l'avons tenté gauchement, il fani en convenir. L'Angleterre et la France ont tenu dans leun mains le sort de la terre... Que de mal nous avons fait, que de bien nous pouvions faire! s {Mémorial, III, p. 118; VU, p. 207.)

L'Autocrate roi constitdtionnrl. »I1 était difficile d'imaginer une combinaison plus bizarre qu'un même homme omnipotent dans un pays, et constitutionnel dans l'autre. Aussi ce compromis sans bonne foi fut-il inventé pour leurrer les Polonais et adoucir la transition de leur régime antérieur à l'absolutisme pur et simple. La constitution octroyi'^e par le coogrès de Vienne fut toujours une lettre morte. En apparence elle renfermait toutes les garanties, en réalité aucune.

L'article 16 assurait la liberté de la presse; or, il existait une censure tantôt préventive, tantôt rétroactive. Un manuscrit de Stasiic, conseiller d'EUt, fut conûsqué; dans un ouvrage déjà im*

primé de IHllusIre Niemcewicz, on effaça par des procédés chimiques des faits historiques parce qu'ils déplaisaient aux Russes; et pendant la diète de 1820, la police de Varsovie investit pendant la nuit les presses de rimprimerie de Giûcksberg, et détruisit les planches de deux manuscrits ayant trait aux délibérations de la même diète, quoiqu'ils eussent déjà reçu Vimprimatur du censeur.

L'article 17 portait : c La loi protège également tous les citoyens, sans aucune distinction de classe ni de condition. > Or, le grandduc cassait ou modifiait les arrêts à sa guise, considérant les anciens militaires comme justiciables des conseils de guerre.

D'après la teneur de l'article 18, l'ancienne loi fondamentale : Neminem captivari permtttemus nisi jure victum, était remise en vigueur. Or, un simple rapport d'un gendarme-espion, d'un agent de police ou de quelqu'un de la suite de Constantin était regardé comme une preuve contre l'accusé. Les prisonniers étaient horri» blement traités. Le royaume de Pplogne, durant ses quinze années d'existence sous un régime constitutionnel, ne possédait aucun code de procédure criminelle. Composé de huit palatinats dont quatre jusqu'en 1806 furent régis par la législation de Prusse, et quatre autres jusqu'en 1 8 09 p&r celle de l'Autriche, les lois relatives à la procédure de ces deux pays se sont maintenues en Polo* goe dans les palatinats où elles avaient été originairement introdultes. Le Code pénal n'était qu'un rapiécé des Codes autrichien, bavarois et prussien. — L'article 87 statuait que la diète ordinaire serait réunie tous les deux ans dans une session de trente jours. Cependant dans Tespace de dix ans, il n^y eut que trois sessions.

On pourrait multiplier ces citations à l'infini. Le général Zajonczek, qui était vice-roi, tremblait devant le grand-duc Constantin, qui n'était que le chef de la force armée, mais dont les moindres caprices s'exécutaient. (Voir r Autocraie et la Constitutiondu royaume de Pologne [par Biernacki, anc. min. des fia.]. Bruxelles, 1832.)

Philarètes polonais et conjurés rosses. — Alexandre 1«', revenu de ses velléités libérales et débarrassé des craintes que lui avait si longtemps inspirées Napoléon 1*', reprit avec l'acharnement de ses prédécesseurs la lâche d'extirper la nationalité polonaise. Gêné d'abord par les brillantes promesses qu'il avait cru prudent de prodiguer aux Polonais pendant la lutte, il finit par faire taire ses derniers scrupules et par chasser toute hésitation. Un joug de fer pesa alors sur la Pologne. Les étadiants lithuaniens organisé-

rent, soas le voile de sociétés littéraires, des foyers de moralisatioo et de patriotisme. Thomas Zan, le promoteur de ce mouvement, fonda la société des Rayonnants, comité directeur des Philarëtes. Vers la même époque, des Russes, pour la plupart officiers, ayant rapporté d'une guerre liberticide qui les avait conduits jusqu'à Paris l'amour des principes qu'ils avaient été pour y étouffer, méditaient la destruction du tzarisme. lis formèrent un complot en 1817, et, en leur nom, Bestoujeff s'aboucha à Kiew avec le Polonais Krzyzanowski, mandataire des sociétés secrètes polonaises.

Le gouvernement russe découvrit Texistence de la société des Philarètes. Le sénateur No wosiltzoff, dépéché à Vilna» s'y couvrit d'infamie par des exactions et des cruautés sans nombre. Thomas Zan, Jean Gzeczot, Suzin, Sobolewski, et une foule d'autres furent arrêtés (!•' novembre 1823) . Zan, avec un héroïsme admirable, se borna à répondre : < que lui seul était le chef des associations, que les étudiants n'avaient fait que céder à son influence, qu'il réclamait pour lui seul le châtiment. » Des centaines de jeunes gens furent jetés aux mines, déportés en Sibérie ou incorporés dans des régiments. Thomas Zan fut interné à Oreabourg. Quand survint l'amnistie qui suivit la guerre d'Orient, quelques derniers survivants et lui entre autres eurent la consolation d'aller mourir au sein de leur patrie . La tradition des efforts, de la constance surhumaine et de la courageuse résignation de cette sainte légion de martyrs est demeurée vivante en Pologne.

Des conjurés russes qui, le 14-26 décembre 1825, firent une tenta* tive armée pour prévenir l'avénemeut de Nicolas, les uns périrent sur l'échafaud, la Sibérie engloutit les autres.

M . Nicolas Tourguenieff, qui avait été compris dans l'acte d.'accusation, mais que son séjour à l'étranger lors de l'explosion déroba aux vengeances gouvernementales, a signalé l'iniquité de la procédure suivie en cette occasion: a On improvisa, dit-il, des règlements tout exprès, l'instruction du procès fut confiée à une commission d'enquête composée de six aides-de-camp généraux de l'empereur et du directeur-général des postes. Le grand-duc Michel, trère de l'empereur, fit également partie du comité auquel un conseiller d'Etat fut adjoint comme secrétaire. Il est sans doute peu régulier d'investir des militaires de fonctions administratives et judiciaires. Quant â l'adjonction à cette conunission du frère de l'empereur, je n'en dirai rien: en Russie elle a pu ne causer aucun étonnement;

partout ailleurs elle a dû paraître inconcevable. A côté de celte commission on improvisa un tribunal suprême^ composé de plusieurs membres du conseil d'Etat et du Sénat^ d'aides-de-camp de Tempereur, d'archevêques, etc. Conformément aux règles établies^ c'est le Sénat qui aurait dû juger Faffaire. Mais, quelque peu de garantie morale qu'offrit ce corps, le gouvernement trouva sans doute qu'il en offrait encore trop. Il voulut pousser l'arbitraire jusqu'au bout. L'instruction, le jugement, tout devait suivre une marche extra-légale, et l'on couronna dignement l'œuvre par Tapplication de la peine de mort. . . La commission d'enquête instruisit le procès, le résultat de ses recherches fut consigné dans un rapport qui tint lieu d'acte d'accusation et fut la seule et unique pièce produite au procès. » {La Russie et les Rttsses, I, p. 215-216.)

On lit dans le Rapport de la commission d'enquête : t La société russe s'engageait à reconnaître l'indépendance de la Pologne. Et la société polonaise promettait, quand éclaterait la révolution en Russie, d'opérer un soulèvement simultané et d'établir un gouvernement républicain en Pologne. 2 (P. 48, 49, édit. de Pétersbourg, 1826.) Les deux moteurs russes étaient Pestel et Rylelef. Un groupe avait pris la dénomination de Slaves-Unis. Il avait pour but de « réunir par un lien fédératif et un même régime républicain, mais sans préjudice à leur indépendance respective, huit contrées slaves dont les noms étaient inscrits sur un sceau octogone. {Id,, p. 70.)

Quelques crimes que la Russie commette aujourd'hui, il faut espérer que ce premier sang versé pour sa rédemption par les meilleurs de ses enfants ne l'aura pas été en vain.

La parole ardente de Nicolas Bestoujeff avait impressionné le tzar lui-même. Il semblait disposé à lui laisser la vie au prix d'un reniement. < Je pourrais vous pardonner, lui dit-il, et si j'avais l'assurance de posséder en vous désormais un fidèle serviteur, je le ferais. » — « Eh! sire, répondit Restoi^eff, voilÀ précisément ce dont nous nous plaignons, que l'empereur puisse tout et qu*il n'y ait point de loi pour lui. Au nom de Dieu, laissez à la justice son libre cours et que le sort de vos sujets ne dépende plus à l'avenir de vos caprices ou de vos impressions du moment. 9

Le 25 juillet 1826, on avait dressé une large potence où cinq corps pussent tenir de front. L'arrêt portait la peine de l'écartèlement, mais elle avait été coounuée en celle de la strangulation. Pour trois de ces martyrs la corde glissa sur leurs capuchons et ils tom-

bèreDt BOUS récbafaad. On lei releva meartris. c Maudit pays, exdsr ma Ryleleff^ où l'on ne sait ni conspirer, ni juger, ni pendre. ■ Od les ramena sur le gibet, et la vengeance impériale fut consommée*.

Ryleieff, dans un de ses poômes, Volnarofski, avait mis dans Ja bouche de son béros cette stropbe prophétique : i Ce qui, dan» nos rêves, nous semblait un décret du ciel, n'était point encore résolu là-haut. Patience ! attendons que le colosse ait encore quel* que temps accumulé les torts. Laissons-le, le cœur gonflé d'orgueil, étaler sa vanité sous le reflet des rayons du soleil. La colère du ciel n'en finira pas moins par le réduire en poudre. Dans llii^ toire, Dieu c'est la rémunération; il ne permet point que la semenoe du pécbé ne produise pas sa moisson. •

Nicolas épuisa tous les ra£Qnements de la cruauté. 11 essaya ée s'en prendre même aux morts. Relativement aux patriotes russes tués dans une rencontre près d'Oustinofka^ la sentence portait qu'il serait placé sur leurs tombeaux, au lieu de croix^ des potences avec leurs noms. Comme la mort du Juste a sanctifié la croix, il y a longtemps que dans l'empire de Russie de glorieuses victimes ont réhabilité la potence. Par absence de conscience morale, Nicolas:, dans son manifeste du 25 juillet 1826, remercia ses sujets d'actes qui prouvent seulement combien de sacrifices, d'efforts seront nécessaires pour en faire des hommes libres : « Nous avons recueilli, dit-il, les touchants témoignages d'un dévouement sans bornes. Nous avons vu les pères s'armer d'une inflexible rigueur envers leurs enfants criminels ; nous avons vu les plus proches parents renier et* livrer à la justice les malheureux sur qui planaient des soupçons de complicité. » C'est Tibère faisant du Tacite à son insu ! Persuadé de sa divinitéi le chef de l'Ëglise russe voyait dans tonte tentative contre lui un sacrilège. Aussi ordonna-t*ily le jour où il louait dans son peuple la violation de tous sentiments naturels, ( un dernier acte de commémoration, un sacrifice expiatoire. A Teudroit où le combat avait eu lieu, sur la place Saint- Isaac, il éleva un vaste autel sur une estrade. L'empereur sortit de Téglise de l'Amirauté, conduit par le métropolitain revêtu de ses habits pontificaux. Après des actions de grâces les prêtres, descendant les marches de l'autel, s'avancèrent vers le peuple et la troupe^ ils répandirent sur eux l'eau lustrale en signe de purification et en arrosèrent la place. » (Voir l'Histoire intime de la Ritssie, par Scbnitzler, Paris, 1847.) Cette parodie bnpie fut le dernier acte du drame sanglant qui inaugura le règne de Nicolas.

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