Histoire populaire de saint François d'Assise
Dans notre vieux langage, le nom de François est synonyme de Français : il signifie îatif ou du moins ami de la France. Le ^rand saint d'Assise avait reçu au baptême e nom de Jean ; il dut celui de François, le eul qui lui soit resté à son amour pour la rance et pour sa belle langue. Les autres aints qui, depuis, ont porté ce même nom, nt également appartenu à notre chère patrie, oit par la naissance, soit par le langage, soit »ar l'affection. Dieu, qui a montré par tant e signes éclatants la mission providentielle e la France, semble avoir voulu qu'aucune es gloires de l'Eglise ne lui fut étrangère, et . a rattaché à son histoire par des liens trèstroits l'illustratien de tous les grands saints ont le génie ou les vertus ont le plus remué \ monde.
Cette prédisposition, cô qu© j© peurraU appeler cette attention de la Providence à l'endroit de notre nation, m'a toujours paru singulièrement touchante ; c'est elle surtout qui m'a déterminé à écrire l'histoire populaire des saints qui ont illustré le nom de François. Saint François d'Assise, s'aint François de Sales, saint François Xavier, quels hommes ! quels prodiges de sainteté ! Et, si je ptiis poursuivre plus loin mon dessein, quelles figures encore que celles de saint François de Paule, le fondateur des Minimes, de saint François Régis, de saint François Hieronymo !
Quoi qu'il en soit de la suite de l'entreprise, je commence aujourd'hui par la vie de saint François d'Assise. Je lui devais à tous les égards cette préférence, non-seulement parce qu'il est le plus grand, mais parce qu'il a paru le premier, et qu'il fut le protecteur et le patron de tous les autres. Il est la première et la plus éclatante de ces étoiles que Dieu posa comme un diadème sur la tête de la France. Qu'il daigne m'assister dans le dessein de redire son histoire, et que l'œuvre soutienne l'ouvrier !
J'ai tenté récemment dans un autre ouvra-
gê, le Poème dé mini français, de yêndr* la poésie céleste de sa figure et de sa vie. Mais, par sa forme même, ce volume ne s'adressait qu'à un nombre restreint de lecteurs. Celuici s'adresse à tout le monde. C'est une histoire populaire, c'est-à-dire, autant que je l'ai pu faire, simple de forme, rapide et attachante de récit, n'affectant aucune apparence scientifique, bien qu'au fond j'aie cherché à me conformer en tout aux règles d'une saine critique historique.
Aucun saint ne mérite plus d'être connu que le Patriarche d'Assise, aucun ne devrait être plus facilement et plus naturellement populaire ; cependant il ne l'est qu'imparfaitement en France, malgré le nombre et le mérite de ses biographes.
Ses premiers historiens ont écrit en latin ; c'étaient des religieux, quelquefois des saints. Leurs ouvrages, qui ont pour les âmes déjà avancées dans la science et l'amour de Dieu un charme que rien n'égale, sont trop simplement naïfs et trop profondément mystiques pour la généralité des lecteurs.
Parmi ses historiens plus modernes, les deux principaux sont le Père Chalippe et M. Chavin de Malan. L'histoire de saint Fran-
çois de M. Chavin de Malan est une œuvre de grande science et de grand mérite ; elle a eu un légitime succès. Mais elle est remplie d'un bout à l'autre d'un enthousiasme qui finit par fatiguer. Elle a plutôt le ton de l'épopée que celui de l'histoire, et les développements, fort étendus et fort intéressants d'ailleurs, que l'auteur y a donnés aux questions de peinture, d'architecture et de littérature franciscaines, l'empêcheront toujours de devenir une œuvre populaire.
Quant à la Vie de saint François par le Père Chalippe, écrite il y a un siècle environ, elle est la plus complète, la plus sagement conçue de toutes les biographies du grand serviteur de Dieu, et quiconque voudra connaître cette existence merveilleuse dans tous ses détails et sous tous ses aspects, devra la posséder et la lire. Mais son étendue même, quelque chose d'un peu languissant et vieilli dans le style, en rendent la lecture difficile pour beaucoup, et, tout en la prenant pour guide dans la suite du récit, j'ai cru devoir l'abréger considérablement.
Afin de démontrer de quelles garanties est entourée l'histoire du Patriarche d'Assise, il me reste à dire quelques mots de ses histo-
riens primitifs : ce sont Thomas de Celano, les trois Compagnons, et saint Bonaventure. Barthélémy de Pise et Luc Wading ne sont venus que plus tard.
Thomas de Celano, le premier de tous, entra dans l'ordre naissant des Frères-Mineurs vers l'année 1213. Il fut pendant treize ans le disciple, l'ami, le tendre fils du saint dont il raconta l'histoire. Dès l'année 1229, trois ans après la mort de saint François il rédigea, sur l'ordre exprès du pape Grégoire IX, les actes de la vie du serviteur de Dieu, et, quelques années plus tard, il compléta son ouvrage par de nouveaux documents.
Son histoire est donc celle d'un témoin oculaire.
Les bienheureux Léon, Ange et Ruffin, Frères-Mineurs comme Thomas de Celano, et comme lui enfants bien-aimés, confidents et compagnons assidus du saint, ajoutèrent à son histoire, sur l'ordre de leurs supérieurs, un appendice renfermant des détails pleins de charme sur les commencements de son apostolat et ses héroïques vertus : on l'appelle communément la Vie des trois Compagnons.
Enfin saint Bonaventure, le plus aimable des saints, et, avec saint Thomas d'Aquin, le
plus profond génie du moyen âge, écrivit à son tour, et publia en 1268, trente-sept ans après la mort de saint François, une vie nouvelle de celui dont il était le dissiple et le successeur. Pour en définir l'authenticité et la véracité, il me suffira de citer la déclaration par laquelle ce grand saint la commence : " Ayant été dans mon enfance arraché des portes de la mort par ses mérites et son intercession, je craindrais d'être accusé d'ingratitude si je taisais ses louanges... Afin donc d'être plus certain de la vérité de sa vie, que je voudrais transmettre à la postérité, je suis allé au lieu où ce saint homme naquit et passa ses jours; j'ai eu de fréquents entretiens avec ceux de ses familiers . qui vivaient encore, principalement avec ceux qui furent les témoins et les fidèles imitateurs de sa sainteté, et qui, par la véracité reconnue de leur témoignage et leur vertu éprouvée, sont absolument dignes de foi. "
Telles sont les autorités invincibles sur lesquelles repose l'histoire de saint François d'Assise. J'ose dire qu'on ne les pourrait récuser sans battre en brèche et détruire de fond en comble toute certitude historique.
Il est un autre livre charmant de naïveté,
de foi, de style, qui a popularisé en Italie le nom de saint François d'Assise, c'est le livre des Fioretti ou Petites Fleurs de saint François. Mais il n'a à aucun degré l'autorité de ceux que je viens de citer : ce sont de ravissantes légendes, ce n'est pas de l'histoire. Néanmoins je n'ai pu résister à la tentation d'en tirer deux ou trois faits pleins d'une grâce et d'une simplicité toutes célestes ; mais j'ai eu soin chaque fois d'avertir le lecteur du caractère légendaire du livre où je les ai puisés. Ils n'altèrent donc en rien la valeur historique du volume que je présente avec une humble confiance aux enfants et aux amis de saint François d'Assise, comme à ceux qui ne le connaissent pas encore. Quand ceux-ci le connaîtront, ils l'aimeront. Puissent-ils, l'aimant, vouloir l'imiter ! De nos jours, comme au temps où saint François parut, il faut au monde et à l'Eglise des saints et de vrais chrétiens, c'est-à-dire de vrais disciples de la croix de Jésus-Christ ! L'orgueil et la sensualité menacent de perdre le genre humain; Dieu veuille que l'humilité et la mortification des fils de saint François contribuent à le sauver !
DE
DASSISE.
CHAPITEE I
Naissance de François. — Sa jeunesse. — Son amour de la magnificence.— Epreuves que Dieu lui envoie. — Première apparition de la sainte pauvreté. — Paroles du crucifix. — Sa retraite à Saint-Damien. — Fureur de son père. — François renonce à tous les biens de ce monde devant l'évêque d'Assise. — 1182 à 1206.
Je ne sais pas de vie de saint ou de grand homme plus belle et plus touchante que celle de saint François d'Assise : je n'en sais pas non plus de mieux appropriée à notre temps. Elle parle de pauvreté à un siècle matérialiste, amoureux de la richesse jusqu'à la folie ; elle parle d'humilité à un siècle orgueilleux où l'envie et l'ambition confondent tous les rangs et empoisonnent tous les cœurs ; elle parle de charité à un siècle refroidi qui ne connait plus ni l'amour de Dieu ni l'amour des hommes ; elle parle de miracles à un siècle sceptique qui ne croit plus
au surnaturel, et qui prétend même rejeter les miracles de l'Evangile.
Toutes ces grandes vertus chrétiennes qui nous manquent, dont l'absence nous tue et dont le retour seul peut nous sauver, cette vie merveilleuse nous les montre en œuvre à un degré sublime et sur un théâtre incomparable ; et je crois que tout homme qui la lira avec droiture d'esprit et simplicité de cœur y trouvera des émotions vives et douces, en mêmes temps que de célestes enseignements. La naïveté du bon saint le fera sourire ; son amour de la natuîe et de toutes les créatures du bon Dieu le charmera ; son humilité, sa passion pour la sainte pauvreté, sa dame et son épouse, le rempliront d'étonnement et d'admiration ; sa compassion pour les pécheurs, son immense charité pour tous les hommes le toucheront d'attendrissement ; ses transports d'amour de Dieu, ses larmes, ses gémissements inénarrables sur la Passion du Sauveur, et sa transformation en Jésus crucifié, le détacheront de la terre, et, de gré ou de force, le raviront jusqu'au ciel.
C'est dans cet esprit de simplicité et d amour que j'écris cette vie bienheureuse du très-grand et très-doux saint François
d'Assise ; c'est dans cet esprit, bon lecteur, que je vous demande de la lire.
Saint François naquit en l'an 1182, sous le pontificat de Lucius III, sous le règne de Frédéric Barberousse. C'était une de ces époques troublées où le bien et le mal sont partout en lutte, où les ténèbres de l'erreur et du vice obscurcissent la clarté du jour, pendant lesquelles le monde en travail s'ébranle, souffre et semble toucher à son heure suprême. Les peuples avaient besoin de grands princes, l'Eglise de grands secours ; la terre, épuisée, avait soif de repos et de paix. Dieu, qui tire le bien du mal et la lumière du chaos, répondit à ces gémissements de sa créature en donnant a*u peuple de saints rois, à Rome de saints papes, au monde entier de saints réformateurs II suscita presque à la même heure saint Louis en France, en Allemagne sainte Elisabeth, Saint Dominique en Espagne, et saint François d'Assise en Italie. Admirable floraison qui remplit en peu d'années la terre de parfums célestes et l'Eglise de grâces divines et surabondantes qu'elle n'avait point goûtées depuis longtemps.
Assise est une petite ville de l'Ombrie. cachée dans les montagnes des Apennins,
située à égale distance de Rome et de Lorette, à l'entrée d'une large et belle vallée dont Pérouse garde l'autre extrémité. Les pins d'Italie, sombres et odoriférants, couronnent les hauteurs environnantes ; les oliviers couvrent les collines de leur pâle feuillage, et, dans les vallées, la vigne, courant d'arbre en arbre, jette partout le caprice de ses pampres, et produit un raisin délicieux. Cette contrée, bénie de Dieu, est célèbre par ses saints, ses artistes et ses grands hommes ; mais saint François est et sera toujours sa gloire la plus pure et sa plus belle couronne.
Son père, Pierre Bernardone, riche marchand d'étoffes, faisait grand commerce avec la France. C'était un homme intéressé, presque uniquement occupé du soin d'accroître sa fortune. La femme de Bernardone, nommée Pica, bonne et pieuse, méritait d'être la mère d'un saint.
Des présages célestes, des signes prophétiques annoncèrent la grande destinée de cet enfant et accompagnèrent sa naissance. Sa mère, soit avertie par un songe, soit par un pèlerin mystérieux, se rendit dans une étable au moment d'enfanter, et ce fut là, sur de la paille parmi des animaux domestiques, que,
semblable au Sauveur Jésus, ; saint François vint au monde.
Cette étable se voit encore à Assise : elle est devenue une chapelle connue sous le nom de San-Francesco-il-Picolo, Saint-Françoisle-Petit. Sur la porte on lit cette inscription latine :
Hoc oratorium fuit bovis et asini stabulum, In quo natus est Franciscusy mundi spéculum.
Cette chapelle a été l'étable du bœuf et de l'âne, Où est né François le miroir du monde.
Au baptême on l'appela Jean. Le surnom de François, qui bientôt devint son seul nom, lui fut donné par son père, suivant les uns en souvenir de la France, où il se trouvait au moment de la naissance de ce fils premier-né, suivant les autres à cause de la facilité avec laquelle l'enfant apprit la langue française et de la grâce qu'il mettait à la parler. Quoi qu'il en soit, François porta toujours à la France une affection toute filiale, et notre patrie peut à juste titre se glorifier de lui comme d'un fils d'adoption.
D'après une tradition constante, un jeune homme inconnu apparut au moment où l'on présentait le nouveau-né sur les fonts
baptiamaus, U prit dans se§ bra* &t l'y tint pendant toute la cérémonie, sans rien dire, mais les yeux fixés sur lui avec une céleste complaisance. Au retour du baptême, un autre inconnu, un autre envoyé de Dieu, le caressa doucement et traça sur son épaule droite an signe de croix, comme pour le marquer dès sa naissance du caractère sacré de Jésus-Christ.
La suite de sa vie, pleine de grâces si extraordinaires et de *si merveilleuses vertus, fait croire sans peine à ces mystérieuses prémices. Dans toutes les œuvres divines, la grandeur des fondements est en rapport avec la beauté de l'édifice. Mais, au début, Dieu agit seul ; plus tard, l'homme correspondant à ses grâces, agit avec lui, et coopère, dans sa liberté, à la grande œuvre de sa propre sainteté.
Les premières années de François s'écoulèrent tranquilles et cachées près de ses parents, comme celles de l'enfant Jésus à Nazareth. Sa mère formait son cœur ; de bons prêtres d'Assise formèrent son intelligence et lui donnèrent une instruction en rapport avec la fortune de son père. L'enfant apprit avec goût et facilité les belles-
lèttyei i plu* tftïd il na p&ïta il sauvent d* son ignorance que par humilité, La langue latine et la langue française lui étaient famillières ; si dans sa vie il se servit peu de livres, c'est qu'il lisait dans le livre toujours ouvert pour lui, et qui renferme toute science, de Jésus crucifié. Bientôt Bernardone associa son fils à ses opérations de commerce ; l'enfant apporta à cette occupation le zèle et l'intelligence qu'il avait mis à s'instruire.
Mais dès ces premiers temps il différa grandement de son père par sa manière d'envisager la richesse. Généreux jusqu'à la prodigalité, il se plaisait plus à dépenser l'or qu'à l'amasser, et, montrant une grande âme jusque dans les défauts de sa folle jeunesse, il semblait un fils de roi plutôt qu'un fils de marchand. Il aimait l'éclat des fêtes, la beauté des vêtements, la splendeur des repas ; il donnait aux plaisirs du monde et à la société de ses joyeux amis tout le temps que lui laissait le négoce paternel, et, sans mener une vie coupable, il menait une vie dissipée.
Une grâce spéciale de Dieu et l'élévation naturelle de son âme le préservèrent
toujours de* mauvaises mœu^s ; mn o&n?
demeura pur, et quand plus tard Dieu marqua son corps des stigmates de sa Passion, il les imprima sur une chair virginale. Le doux adolescent avait d'ailleurs une autre sauvegarde puissante contre les tentations des sens et les embûches du démon, c'était l'amour des pauvres qui précéda en lui l'amour de la pauvreté, et qui, de degré en degré, le porta jusqu'aux sommets les plus sublimes de la sainte charité. Il chérissait les pauvres comme ses frères, se plaisait à les secourir et se sentait particulièrement touché quand ils lui demandaient l'aumône pour l'amour de Dieu. Ces mots d'amour de Dieu remplissaient dès lors son âme, encore mondaine, d'une mystérieuse émotion. Une seule fois, préoccupé d'une affaire de son négoce, il rebuta un mendiant qui l'implorait avec cette divine formule. Mais aussitôt, rentrant en lui-même, il se repentit amèrement, courut tout en pleurs après le pauvre repoussé, lui fit une large aumône, et prit de ce jour la résolution, à laquelle il ne faillit point, de ne jamais refuser la charité à personne.
Ce mélange de vertus naissantes et de
qualités naturelles, le charme de sa jeunesse sa vivacité, son ardeur, sa générosité d'âme, gagnèrent à François, dès son adolescence, les sympathies de tous : ses compagnons le choisissaient volontiers pour chef et maître de leurs jeux ; son père, tout en regrettant ses prodigalités, était secrètement flatté de ses succès et du prestige qui déjà l'entourait, et Pica, sa pieuse mère, entrevoyait avec joie, sous ses qualités et ses défauts mêmes, le germe de célestes vertus et l'espérance d'un grand amour de Dieu.
Pour développer ce germe précieux, le Seigneur envoya d'abord à François la grâce des épreuves. A cette époque de trouble et de division, les villes de l'Ombrie formaient comme autant de républiques indépendantes : de là, des guerres fréquentes entre les cités voisines. Assise entra en lutte avec Pérouse ; toute la jeunesse dut prendre les armes, et, dans un combat, François fut fait prisonnier avec plusieurs autres. Leur captivité dura un an. La plupart se lamentaient et pleuraient sur leur sort : François demeura gai, confiant, résolu. Il relevait par ses paroles et ses soins charitables l'air abattu de ses compagnons, et leur disait en plaisantant !
M Je vous plains, mes amis ; pour moi, j'ai l'esprit fort libre et je me réjouis. Vous me voyez maintenant prisonnier ; plus tard, vous me verrez honoré par toute la terre. " Il disait cela, non par un sentiment d'orgueil, mais par un instinct prophétique dont il ne comprenait pas lui-même la divine portée.
A peine sorti de prison et de retour à Assise, Dieu envoya à son serviteur la nouvelle épreuve d'une longue et cruelle maladie. 8ur son lit de douleur, il eut le temps de méditer, et il en profita. Dès que sa faiblesse lui permit de marcher, il sortit de la ville, appuyé sur un bâton, pour respirer le grand air et admirer l'aspect enchanteur de la campagne environnante. Mais ces charmes de la nature tant de fois goûtés, ces beautés du soleil couchant sur les sommets des Apennins, cette pureté de l'air si douce aux convalescents, toutes ces choses qui le ravissaient naguère, lui apparurent vaines et décolorées, et le laissèrent sans joie et sans enthousiasme. Il eut ce jour-là une impression passagère, mais très-vive, du néant de tout ce qui passe et de l'unique beauté des choses éternelles. Avec la santé, ce sentiment s'affaiblit sans disparai tre. Il reprit le goût
des beaux vêtements et de l'éclat de la vie ; mais il resta plus près de l'amour de Dieu et plus tendre que jamais pour les pauvres, ses frères. Ayant rencontré vers ce temps-là un homme de guerre, noble, mais indigent et misérablement vêtu, il fat ému de compassion, vit et aima en lui la pauvreté de Jésus- Christ, et se dépouillant des riches habits qu'il portait, l'en revêtit à l'heure même.
Le Seigneur, qui répond toujours à une grâce bien reçue par une grâce nouvelle, lui envoya la nuit suivante un songe prophétique. Il se trouva transporté dans un magnifique palais rempli d'armes marquées du signe de la croix, et comme il demandait pour qui tout cela, une voix lui répondit : 11 Pour toi et tes soldats. "
Il se réveilla, plein d'idées de grandeurs et de victoires, mais de grandeurs mondaines et de victoires matérielles. Espérant parvenir aux honneurs militaires, suivant d'ailleurs le penchant de sa nature ardente et chevaleresque, il partit en brillant équipage pour aller offrir ses sacrifices au comte de Brienne, qui guerroyait alors en Italie contre l'empereur d'Allemagne.
A Spolète, où il s'arrêta, Dieu par un nou-
veau songe éclaircit l'obscurité du premier. " François, lui dit-il pendant son sommeil, lequel des deux peut te faire plus de bien, le le maître ou le serviteur, le riche ou le pauvre?
— C'est le maître et le riche.
— Pourquoi donc délaisses-tu Dieu, qui est le maître et le riche, pour chercher l'homme, qui est le serviteur et le pauvre ?
— Ah ! Seigneur, parlez ; que voulez-vous que je fasse ?
— Eetourne dans ta ville ; ce que tu as vu ne signifie rien que de spirituel : c'est de Dieu et non des hommes que tu en recevras l'accomplissement. "
Dès le matin, François, plein des promesses du Seigneur, reprit avec joie le chemin d'Assise, insouciant des jugements du monde et n'ayant plus déjà qu'une pensée, obéir à L voix de Dieu et lui donner toute sa vie. S; réponse à Jésus-Christ avait été identiquement celle de saint Paul, terrassé sur la route de Damas par la foudre du saint amour ''Seigneur, que voulez-vous que je fasse?' Sa récompense devait être la même ; il devait, comme l'Apôtre des nations, devenir une dei grandes lumières du monde*
De retour à Assise, François réunit ses compagnons de plaisir dans un repas qui devait être le dernier. Il les traita avec sa magnificence accoutumée et le charme habituel de son humeur ; mais son âme était déjà toute en Dieu, et le sourire de la gaieté n'était plus qu'à la fleur de son visage. Après le repas, comme ils allaient riant et devisant par les rues d'Assise, François marchait derrière eux, plongé dans une profonde rêverie. Tout à coup il s'arrêta ; je ne sais quelle intuition céleste lui montra dans une lumière surnaturelle la vanité des choses de la terre ; la pauvreté évangélique lui apparut comme sa vocation et son unique compagne, et Dieu se répandit en son âme avec une telle effusion, qu'il demeura sans voix et sans couleur. Il raconta depuis à son confesseur que si, dans ce moment, on eût déchiré son corps en lambeaux, il n'en eût rien senti, tant son âme était ravie en Dieu.
Ses compagnons, le voyant immobile, accoururent et d'abord s'effrayèrent ; mais bientôt, quand il fut revenu à lui, ils reprirent leur frivole gaieté et lui dirent en riant : " Où avais-tu l'esprit, François ? Songeais-tu
donc à prendre femme ?
— Oui, répondit-il d'une voix grave, je veux prendre une épouse, mais si noble et si belle, qu'il n'y en aura point de semblable au monde ! "
C'était la pauvreté qu'il voulait dire, la sainte pauvreté chrétienne, que Dieu venait de lui révéler, si méprisée dans le monde et trop oubliée même dans l'Eglise en ces temps malheureux ; c'était là cçtte fiancée, cette épouse mystique à laquelle il devait donner sa vie, qui devait lui tenir fidèle compagnie, comme au Sauveur, son premier époux, pendant tout son pèlerinage et jusqu'au suprême dépouillement de la mort.
De ce jour, François ne respira plus que pour les choses divines ; il se délivra autant qu'il put des soins du négoce, et donna la plus grande part de son temps à la prière et aux œuvres de charité. Il se retirait fréquemment dans une grotte voisine d'Assise, et là, seul avec Dieu, il lui demandait avec larmes de le guider dans sa voie, et de lui faire connaître sa vocation. Son amour pour les pauvres s'accrut encore avec son amour pour Jésus-Christ qu'il voyait en eux. En l'absence de son père, il faisait apporter à l'heure des repas une grande quantité de pains, et
comme sa pieuse mère lui demandait étonnée pour qui toutes ces provisions : " C'est, répondait-il avec une expression angélique, pour les pauvres de Dieu, que je porte tous lans mon cœur. "
Il quittait alors la salle et courait distribuer à ses chers amis non-seulement les pains mais les viandes mêmes dont il se privait pour eux. Il leur donnait ses vêtements, et juand il ne pouvait pas tous les satisfaire il lécousait ou déchirait ses habits pour les
[ertr partager. Il secourait avec un particuier et tendre respect les prêtres indigents,
contribuait de son argent et de ses mains à
lécorer les autels, à orner les églises des
campagnes, et à honorer Notre-Seigneur Jé-
>us-Christ dans sa très-sainte Eucharistie.
L'ardeur de sa dévotion et le désir de pui-
;er des lumières sur sa vocation au foyer
nême de la vérité, le portèrent à aller à Rome
mer au tombeau des Apôtres, aux pieds du
ricaire de Jésus-Christ. Il se rendit en pèle-
in à la ville éternelle, et alla se prosterner
mr le pavé de Saint-Pierre, devant l'autel
sacré où repose le corps du pêcheur de G-ali-
ée. Ayant prié avec ferveur et larmes, il se
•éleva et vit avec peine que les pèlerins ne
laissaient que de légères aumônes pour l'achèvement et l'embellissement du sanctuaire. " Eh quoi ! s'écria-t-il, la dévotion estelle ainsi refroidie? Comment les hommes n'offrent-ils pas tout ce qu'ils ont et ne s'offrent-ils pas eux-mêmes, dans un lieu où reposent les précieux restes du prince des Apôtres ? Comment ne décorent-ils pas avec toute la magnificence possible cette pierre sur laquelle Jésus-Christ a fondé son Eglise ? r En disant ces mots, il prit tout l'argent qu'il avait sur lui et le jeta à pleines mains sur le marbre du saint tombeau. Il ne se doutait pas que trois siècles plus tard un religieux de son ordre, un de ses fils spirituels, devenu le Père du monde, le pape Sixte- Quint, accomplirait son vœu en ornant la basilique, mangifiquement reconstruite, avec une splendeur sans pareille.
Au sortir de l'église, François vit une multitude de pauvres qui imploraient la charité des fidèles. Dans un élan d'amour pour la sainte pauvreté, il courut à eux, donna ses vêtements aux plus nécessiteux, dont il emprunta les misérables haillons, et demeura jusqu'à la fin du jour à mendier et prier en cette humble compagnie. C'est ainsi qu'il
Dttîait ans pieds l'orgueil du monda, et qu'il élevait par degrés à la perfection évangéliue. Le lendemain, il reprit la route d'Assise t revint au foyer maternel, respirant la sain- 3 allégresse de la pénitence. C'est là que attendait le Seigneur Jésus-Christ, son guie et sa récompense, pour lui manifester sa ocation plus vivement qu'il ne l'avait enco- 3 fait jusqu'à ce jour.
Un matin que François méditait dans la ampagne aux environs d'Assise, il entra ans une pauvre église consacrée à saint lamien, si vieille et si délabrée qu'elle meaçait ruine. Là, prosterné sur la pierre evant un crucifix, il prononça trois fois, ar un mouvement du Saint-Esprit, cette elle et fervente prière qu'il répéta souvent epuis : "Grand Dieu, plein de gloire, et ous, mon Seigneur Jésus-Christ, je vous rie de m'éclairer et de dissiper les ténèbres e mon esprit, de me donner une foi pure, ne ferme espérance et une parfaite charité, 'aites, ô mon Dieu, que je vous connaisse si ien, qu'en toutes choses je n'agisse jamais ue selon vos lumières et conformément à otre sainte volonté. "
Il disait, et, les yeux baignés de larmes, il
Sauveur en croix, quand tout à coup une voix sortie du crucifix, lui fit entendre trois fois ces mystérieuses paroles :
11 Va, François, et répare ma maison que tu rois tomber en ruines. "
A cette voix du ciel, le saint jeune homme demeure immobile, éperdu, ravi dans une sorte d'extase où l'effroi se mêle à l'amour. Revenu à lui, il se demanda quel était le sens de ce divin appel ; trop humble pour croire que Dieu l'appelait à réparer les ruines spirituelles de son Eglise, il prit ces paroles dans leur sens matériel, et pensa que le Christ l'invitait seulement à restaurer .la vieille église de Saint-Damien.
Aussitôt, avec cette prompte et ardente obéissance qu'il mettait à exécuter les ordres d'en haut, il retourne chez son père, prend un paquet de riches étoffes, monte à cheval et court jusqu'à Foligno, où il vend cheval et marchandise, et présente au prêtre qui desservait l'église le produit de cet heureux négoce, comme l'appelle saint Bonaventure. Le chapelain, craignant le courroux de l'avare Bernardone, refusa, malgré les intances de François, d'accepter une aumône si considé-
rable, Le saint jeta alors ave© mépris cet ov inutile sur une des fenêtres du sanctuaire, et obtint seulement du pauvre prêtre la permission de rester quelque temps dans sa demeure, près de cet autel béni où le crucifix lui avait parlé.
Des ennemis de la foi ont vivement critiqué la conduite de saint François en cette occasion, et l'ont accusé d'avoir volé son père. Sans examiner le côté surnaturel de la question, il suffit de rappeler, pour justifier le saint, que François, alors âgé de vingt-cinq ans, asocié depuis longtemps aux affaires et à la fortune de son père, pouvait certainement, 311 l'absence de celui-ci, disposer de quelques étoffes comme du cheval qui était à son usasse personnel. En obéissant à l'ordre du Seigneur, il ne manqua donc à aucune loi naturelle ni civile.
Néanmoins Bernadone, apprenant à son retour ce qui s'était passé, s'emporta violemment et courut à Saint-Damien à la recherche de son fils. François, pour éviter ce premier emportement de colère, se cacha dans la chambre du prêtre. Une pieuse tradition rapporte qu'au moment où Bernardone entrait, le saint s'enfonça miraculeusement dans la
muraille comme dans une niche profonde, en sorte qu'il ne fut point vu de ceux qui le cherchaient. Cette muraille fut conservée, comme une relique, dans le couvent des Frères-Mineurs qu'on bâtit plus tard en cet endroit, et l'enfoncement miraculeux s'y voit encore. On y a peint dans le fond une image touchante de saint François.
Son père parti, le serviteur de Dieu se retira dans une grotte voisine, et passa un mois entier dans cette solitude, priant avec une grande abondance de larmes, soumettant son corps à des jeunes et à des pénitences rigoureuses, tout absorbé dans la méditation de la Passion du Christ. Cette voix du crucifix retentissait continuellement dans son âme ; il ressentait toutes les douleurs de l'agonie divine, et ses larmes coulaient avec tant de violence, que ses yeux rouges comme du sang semblaient près de s'éteindre.
Enfin, il quitta sa retraite, comme un soldat qui, ayant réparé ses forces et fourbi ses armes, rentre dans la lice ; il reparut dans Assise, le visage défait, les joues décolorées et sillonnées par les larmes répandues, les vêtements ternis par un long voyage, mais respirant la joie du pénitent et la tranquille
énergie du vaillant soldat de Jésus-Christ. A son aspect, les murmures, les rires méprisants, les exclamations de pitié, retentirent de tous côtés : " Il est devenu fou, " disaiton ; et, parmi les insulteurs, ses anciens compagnons de fêtes étaient au premier rang. Ils ne se trompaient qu'à demi : oui, le bienheureux François était devenu fou, mais de la sainte et divine folie de la croix, de cette folie qui confond la sagesse humaine, qui, depuis la crèche et le Calvaire, mène royalement le monde, par la souffrance volontaire et le sacrifice, de la terre au ciel, de la mort à l'éternelle vie ! Sourd à toutes les clameurs, souriant à tous- les affronts, il répondait au mal par le bien, aux injures par la prière, à la haine par l'amour.
Son père, averti que ce fils, dont les premiers et brillants succès l'avaient enivré de tant d'orgueil et d'espérance, était l'objet de la risée publique, accourt furieux, se jette sur François comme un loup sur un innocent agneau, l'accable de reproches et de coups, lui ordonne de quitter ces extravagances, et de reprendre sa vie et ses accupations accoutumées. Mais, le voyant insensible à ses menaces comme à ses prières, il l'enferme
sous un escalier, dans un recoin obscur de sa maison, et jure qu'il l'y retiendra prisonnier tant qu'il n'aura point promis de changer sa vie. François, soutenu par la voix de Jésus- Christ, qui lui avait révélé sa vocation, souffrait cruellement d'affliger son père et de lui résister ; mais en même temps son âme était remplie d'une joie toute céleste en pensant qu'il expirait les fautes de sa jeunesse, qu'il souffrait persécution pour la justice, et il répétait avec ravissement cette parole de saint Pierre : " Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ! "
On ne sait combien de temps dura l'épreuve de cette dure captivité ; mais on sait comment elle prit fin. Pica, la pieuse mère de François, pleurait comme mère et comme chrétienne sur les mauvais traitements infligés à son fils ; elle cherchait à adoucir ses peines par ses caresses et ses larmes, et ne tarda pas à comprendre que c'était Dieu luimême qui le guidait dans sa mystérieuse conduite. Aussi, profitant de la première absence de son mari, elle ouvrit à François la porte de sa prison, et, l'ayant tendrement embrassé, elle le laissa libre de suivre la voix où le Seigneur l'appelait.
Le saint jeune homme remercia sa mère, bénit Dieu et retourna sur l'heure à l'église de Saint-Damien, que Jésus-Christ lui avait ordonné de réparer. Le mépris du monde, l'étrangeté même de l'ordre divin, tout lui était indifférent, hormis d'obéir à Celui qu'il aimait. Bernadone, de retour, accabla sa femme de reproches, se répandit en menaces contre son fils ; mais, le voyant inébranlable, il ne chercha plus qu'à rentrer en possession du prix des étoffes et du cheval qu'il avait vendus. Il retrouva l'argent sur la fenêtre de l'église où François l'avait déposé, s'en saisit, et, craignant que son fils n'eût d'autres sommes en réserve, porta plainte contre lui, d'abord devant les magistrats de la ville, puis, sur leur refus, devant l'évêque d'Assise.
L'évêque, nommé Vido Secundi, était un homme pieux et sage, fort attaché à François, dont il pressentait la grande et céleste destinée. Il le fit appeler devant lui, et le saint répondit : " J'irai trouver le seigneur évêque, qui est le père et le maître des âmes. " Le prélat le reçut avec une paternelle bonté et lui dit :
" Mon fils, ton père est grandement irrité
contre toi ; si tu veux accomplir toute justice, rends-lui tout ce que tu as à ravi. Aie confiance en Dieu, agis franchement, ne crains pas, il sera ton aide, et, pour le bien de son Eglise, il te donnera tout ce qui est nécessaire. M
A ces mots, François se lève, et tout brûlant de ferveur, comme enivré de l'Esprit-Saint, il s'écrie : " Seigneur, je rendrai à mon père tout ce qui lui appartient, et même ces vêtements qui viennent de lui ! "
Il s'éloigne aussitôt, entre dans la chambre voisine, se dépouille de ses vêtements, et revient, rayonnant, inspiré, sa chair virginale recouverte seulement d'un cilice.
" Ecoutez, s'écria-t-il d'un accent si divin que tous les assistants tressaillirent ; écoutez et comprenez : jusqu'à ce jour j'ai appelé Pierre Bernadone mon père ; désormais je puis dire hautement : Notre Père qui êtes aux cieux, en qui j'ai mis mon trésor et la foi de mon espérance ! "
Saisi d'une émotion profonde, les spectateurs de cette scène ineffable pleuraient de piété et d'admiration. L'évêque d'Assise, les yeux remplis de larmes, s'approcha en silence du serviteur de Dieu, et, l'attirant vers lui, couvrit de son manteau sa sublime nudité.
Comme la mère de François, il comprit qu'il était conduit par Jésus-Christ lui-même dans des voies extraordinaires et divines, et depuis ce jour il demeura son protecteur et son ami. François se revêtit des habits d'un vieux paysan au service de l'évêque, y traça une croix blanche avec du mortier, et s'éloigna dépouillé de tout, libre de tous les liens de la terre, le plus pauvre et le plus joyeux des hommes : c'était en l'année 1206 ; il avait alors vingt-cinq ans.