‹ Histoire populaire de saint François d'AssiseChapitre 2 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

François se consacre au service des pauvres lépreux. — Il répare l'église de Saint-Damien, celle de Sain t-Pierre-d' Assise, et la chapelle de Sainte-Marie-des-Anges. — Dieu lui révèle en cette chapelle le mystère de sa vocation. — 1206 à 1208.

François alla tout d'abord dans la solitude pour goûter plus profondément la joie de son sacrifice, et mieux entendre, dans le silence de toutes choses, la voix de son Jésus bienaimé. Dans ce premier moment d'ivresse spirituelle, il parcourait les bois et les montagnes, et chantait en langues française les louanges de Dieu avec une céleste allégresse. Des voleurs le rencontrèrent et lui demandèrent étonnés : " Qui es-tu ? — Je suis, leur répondit le Saint dans un transport prophétique, le héraut du grand Roi. — C'est un fou !" se dirent, comme les bonnes gens d'Assise, ces coureurs de montagnes ; l'ayant battu, ils le jetèrent avec ces mots de congé : " Reste là, chétif héraut de Dieu. "

François sortit de la fosse tout rayonnant d'allégresse, et reprit ses cantiques et ses

prières. Il alla demander l'aumône à la porte l'un monastère voisin, y resta quelques jours, mployé aux humbles offices de la cuisine ; rais il vint à G-ubbio, où l'un de ses anciens imis eut pitié de ses misérables vêtements, t lui donna un manteau d'ermite, une tunijue courte, une ceinture de cuir, des souliers ^t un bâton.

Voulant alors santifier son sacrifice et •épondre à l'appel de Jésus-Christ, il se voua î deux œuvres de charité, le soin des pauvres, spécialement des lépreux, et la restau ation de l'église de Saint-Damien.

La lèpre, cette hideuse maladie qui couvre l'ulcères et de croûtes sanglantes tout le ïorps de ses victimes, léguée par l'antiquité tu moyen âge, et que le temps présent ne donnait presque plus, avait aux yeux des chrétiens un double caractère : elle était à la bis horrible et sacrée ; horrible à cause de on effrayante contagion, sacrée à cause du •ôle mystérieux qu'elle joue dans la Bible et lans l'Evangile. Qui ne se rappelle la bonté, a tendresse du Sauveur pour les lépreux, son epas à Béthanie, chez Simon le lépreux, «vec Marthe, Marie et Lazare ressuscité ? Luinême n'avait-il pas voulu être présenté aux

générations par Isaïe u comme un lépreu frappé de Dieu et humilié " ?

La conduite de l'Eglise et de la société aq moyen âge envers les lépreux reflète ce doublé aspect sous lequel elles les considéraient : ou les isolait du monde, on leur interdisait le commerce des hommes ; mais ils étaient plaints, aimés ; on priait pour eux et sur eux ; l'Eglise avait toute une liturgie admirable, pleine de tendresse et de saintes espérances, pour les consacrer à Dieu. Ils n'étaient point séparés de leurs femmes ; car l'homme ne doit point diviser ce que Dieu a uni. Ils n'étaient point privés des secours de la religion ; Jésus-Christ dans son eucharistie allait les trouver au fond de leurs retraites et de leurs hôpitaux. Les évêques étaient spécialement chargés, par les lois de l'Eglise, de veiller sur eux et de pourvoir à tous leurs besoins.

Leur souffrance et la tristesse de leur isolement étaient donc tempérées par une grande douceur et de grandes espérances ; et le peu- j pie, parlant le vrai langage de la foi, les appelait les malades du bon Dieu. C'est! à ces amis douloureux et privilégiés du j Sauveur que François se consacra spéciale- ;

mêîit dès les premiers jours de son renoncement au monde.

Depuis quelque temps déjà, il avait triomphé de la répugnance naturelle que lui inspiraient les lépreux. Avant même que le crucifix miraculeux eut brisé, en lui parlant, les derniers liens qui l'attachaient à la terre, il avait résolu de se vaincre lui-même sur ce point, et l'occasion s'en était aussitôt présentée. Comme il passait à cheval dans la vaste plaine qui s'étend aux pieds d'Assise, il aperçut un lépreux qui venait à lui. Il éprouva d'abord un tel dégoût, qu'il fut sur le point de rebrousser chemin ; mais bientôt, triomphant de cette tentation d'horreur, il descendit de cheval, s'approcha du pauvre lépreux, lui donna une aumône, et, fermant les yeux, lui baisa la main. Quand un instant après, il rouvrit )es yeux, il n'aperçut plus personne ; il était seul au -milieu de la plaine immense. Il se souvint alors que Notre- Seigneur Jésus-Christ était apparu plus d'une fois à ses saints sous la figure d'un lépreux, et, tombant à genoux, il lui rendit grâces avec beaucoup de ferveur et de larmes. Cet acte de charité héroïque, qui apportait avec lui sa récompense, en amena un autre ; le

u: apparu? ,\ mn serviteur non pJ sous la forme d'un lépreux, mais sur sa croix, et cette vision, qui précéda de peu de jours celle de l'église de Saint-Damien, lui inspira un immense amour des souffrances et une force surhumaine pour lutter contre les défaillances de la chair.

Aussi, dès qu'il fut libre de toutes ses actions, fit-il ses délices d'habiter les léproserie, de secourir, de servir, de consoler les pauvres lépreux. Il lavait leurs pieds, et, non content de panser leurs plaies, il les baisait avec un grand amour, préludant ainsi, ajoute saint Bonaventure, à sa vocation de médecin des âmes. Dieu répondit à cette charité par le don des miracles. Un pauvre homme du duché de Spolète, dont la bouche et les joues étaient rongées par un affreux cancer, rencontra François en revenant de Rome, où il avait été demander sa guérison sur le tombeau des Apôtres. Mû par je ne sais quelle inspiration divine, il se prosterna à ses pieds et voulut les embrasser ; mais François le releva tendrement, et, le serrant dans ses bras, le baisa au visage. L'horrible mal disparut à l'instant sous les lèvres du Saint ; et le pèlerin s'en fut guéri et bénissant Dieu

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a 3* ne iais, dit **< ataffe m rapj

lant ce trait, ce qu'où doit le plus admirer, d'un tel baiser ou d'une telle guérison ! "

C'est ainsi que François mettait en pratique ces paroles, que le Seigneur lui avait adressées dans les divines communications de la prière : " Mon fils, si tu veux connaître ma volonté, il faut que tu méprises et que tu haïsses tout ce oue tu as aimé et désiré selon la chair. Que ce nouveau sentier ne t'effraie point ; car si les choses qui te plaisent doivent te devenir amères, celles qui te déplaisaient te paraîtront douces et agréables, "

Cependant le serviteur de Dieu n'oubliait pas cette église de Saint-Damien que la voix du crucifix lui avait ordonné de sauver de la ruine. Quittant la léproserie de Gî-ubbio, il revint à Assise, s'occupa de recueillir des aumônes pour la réparation de l'antique sanctuaire, et il ne rougit pas de mendier, pour l'amour de Jésus-Christ, dans sa ville natale qu'il avait éblouie et peut-être scandalisée par la magnificence de ses vêtements et l'éclat de sa vie. Il allait donc par les rues, sans affectation comme sans honte, publiant les grandeurs de Dieu, demandant de l'argent ou des pierres pour l'église, et disant avec

une admirable simpticité: "Qui me donnera une pierre aura une récompense ; qui m'en deux aura deux en aura deux ; qui m'en donnera trois en aura trois. "

Plusieurs le poursuivaient d'injures ou de moqueries ; d'autres passaient leur chemin sans lui répondre ; mais beaucoup, touchés de sa foi et de son courage, l'admiraient dans leurs cœur, et, comprenant qu'un changement si extraordinaire ne pouvait venir que d'un appel divin, lui donnaient de riches offrandes. %

Son père, courroucé de le voir vêtu comme un mendiant et devenu l'objet de la risée publique, se détournait de lui ou le maudissait à haute voix. L'âme tendre de François ressentait cette blessure plus vivement que toutes les autres ; ne pouvant supporter d'être ainsi maudit par son père, il fit choix, par une touchante inspiration, d'un pauvre vieillard qui l'accompagnait par la ville, et chaque fois que Bernardone maudissait son fils, le vieux mendiant le bénissait en faisant sur lui le signe de la croix.

L'unique frère de François, nommé Ange, n'avait pas pour lui de meilleurs sentiments, bien que le renoncement du saint l'eût laissé

seul héritier de la fortune paternelle. Voyant un jour François accablé sous le fardeau des pierres qu'il aidait à transporter de ses mains pour la restauration de l'église, il dit par moquerie à l'un de ses amis: " Va le prier de te vendre un peu de sueur. — Je ne yeux pas vendre ma sueur aux hommes, répondit simplement François ; je la vendrai plus cher à Dieu* " Parole admirable et profonde qui, comprise et méditée, diminuerait beaucoup le nombre des esclaves du monde, et accroîtrait celui des serviteurs de Jésus-Christ ! Car ce divin Sauveur seul a promis qu'il ne laisserait pas sans récompense un verre d'eau donné en son nom ; et seul il est infaillible dans ses promesses.

Le prêtre de Saint-Damien, touché de la fatigue et du dénûment de l'ouvrier de Jésus- Christ, eut la pensée de lui préparer un bon repas pour réparer ses forces quand il revenait le soir accablé des labeurs de la journée. François accepta d'abord wlte charité ; mais bientôt il se ravisa, pria son hôte de ne plus s'occuper de sa nourriture, et, prenant un plat, il s'en alla mendier de porte en porte, et s'assit dans la rue pour manger les restes grossiers qu'on lui avait donnés. " Car c'est

ainsi, se disait-il, que je dois vivre pour l'amour de Celui qui est né pauvre, qui a vécu pauvrement, que l'on a attaché sur la croix, et qui a été mis après sa mort dans le sépulcre d'autrui. "

Au moment de goûter pour la première fois de cette nourriture, il sentit la nature se révolter ; mais il triompha de cette répulsion comme des autres, et Dieu assaisonna si merveilleusement ce qu'il mangeait, que François fortifié de corps et d'âme, rendit de ferventes actions de grâces au Père des pauvres, dont la bonté avait changé en douceur l'amertume de ce misérable repas.

Tel fut le genre de vie que François adopta dès lors pour ne plus jamais le quitter, et c'est ainsi qu'il acheva l'année 1206 dans la prière, le travail et l'absolu dénûment. Grâce aux abondantes aumônes qu'il avait recueillies, il termina rapidement la restauration de l'église de Saint-Damien ; on se souvint plus tard que, pendit le cours des travaux, il disait à ceux qui passait en ce lieu : " Aidezmoi à finir cet édifice ; car il y aura quelque jour ici un monastère de pauvres dames d'une sainte vie, dont la réputation feja glorifier le Père céleste dans toute l'Eglise, "

Cette prophétie s'accomplit cinq ans après, quand François lui-même établit en ce lieu l'illustre vierge Claire avec ses premières compagnes ; le souvenir en était resté si présent et l'authenticité si certaine, que sainte Claire en inséra les propres termes dans le testament qu'elle fit en l'année 1253.

L'église de Saint-Damien achevée, François, voulant continuer de joindre un labeur matériel à sa vie de prière et au soin des pauvres lépreux, entreprit de réparer deux autres sanctuaires également proches d'Assise : l'un était une église ^consacrée à saint Pierre, qu'il affectionnait beaucoup à cause de sa tendre dévotion pour le prince des Apôtres, et qu'il ne tarda pas à restaurer entièrement. L'autre était une pauvre chapelle, bien vieille, dont la fondation remontait à l'an 352, et que la foi populaire avait surnommée Sxinte-Marie-des-Anges, à cause des fréquentes apparitions célestes dont elle était le théâtre. Malgré les belles et touchantes traditions qui se rapportaient à cette antique chapelle, le cours des ans et le malheur des temps l'avaient fait abandonner : elle tombait en ruines ; ses murailles nues et délabrées servaient d'abri et de refuge aux pâtres

et aux troupeaux dans la mauvaise saison. Cependant quelques personnes pieuses la visitaient encore avec dévotion. La mère de François y venait souvent prier, et c'était là, dit-on, qu'elle avait obtenu de la sainte Vierge ce fils qu'attendaient de si grandes destinées. La même tradition rapporte qu'au moment de la naissance de François, des chants mystérieux s'élevèrent de ce lieu pour glorifier Dieu, comme à la naissance du Sauveur, et promettre la paix aux hommes de bonne volonté.

Quoi qu'il soit, François, poussé par son amour pour la Mère de Dieu, résolut de tirer de ses ruines ce vénérable sanctuaire et de le rétablir dans son ancienne splendeur. Le renom de sainteté qui s'attachait déjà à sa personne, le succès de ses premières entreprises, et par-dessus tout la protection de la sainte Vierge, qui devait dans la suite accomplir en ce lieu des prodiges de miséricorde, permirent à François de réaliser promptement son projet ; dès le commencement de l'an de grâce 1208, la chapelle de Sainte- Marie-des- Anges, arrachée à l'oubli et au déshonneur, avait retrouvé son culte séculaire et servait de nouveau de tabernacle au

SI

Saint des saints, et de but de pèlerinage à la piété des fidèles.

Elle devint en même temps l'oratoire habituel et comme la demeure de François. Il aimait ce sanctuaire d'un amour de prédilection, ayant sans doute quelque pressentiment divin des grandes choses que le Seigneur devait y opérer par son entremise. Il y passait ses jours et ses nuits en prière, adorant, aimant, pleurant, attendant, comme un enfant docile, que son Pèie céleste lui fît connaître par quelles œuvres il devait désormais le servir. La réponse de Dieu ne se fit pas longtemps désirer.

C'était dans le courant de cette même année 1208, qui tient une si grande .place dans la vie du serviteur de Dieu. Un jour, il assistait dans son cher sanctuaire à une messe qu'il avait prié le prêtre de Saint- Damien de dire en l'honneur des Apôtres. Arrivé à la lecture de l'Evangile, au moment où le prêtre prononçait ces paroles que Notre- Seigneur adresse à ses disciples : " Ne portez ni or, ni argent, ni aucune ijapnnaie dans votre bourse, ni sac, ni deux vêtements, ni souliers, ni bâton, " François reçut d'en haut nm> vivç effusion de lumière; «a vocation)

jusqu'alors entrevue seulement, lui fut montrée dans une clarté toute céleste, et la pauvreté, la sainte pauvreté apostolique qui parcourt le monde, recevant le pain du corps et donnant le pain de l'éternelle vie, lui apparut comme son unique épouse et la compagne féconde de son apostolat.

" Voilà, voilà ce que je cherche, " s'écriat-il tout rayonnant de joie et d'amour; et dans le même moment, avec cette ardeur d'obéissance et cette impétuosité sublime de sacrifice qui d'un bond lui faisaient atteindre les sommets de la perfection chrétienne, il achève son dépouillement, jette avec horreur sa bourse, son bâton, ses chaussures, et les pieds rius, couvert d'une grossière tunique grise qui fut jusqu'à la fin son unique vêtement, les reins entourés d'une corde, absolument pauvre et absolument joyeux, il part pour évangéliser le monde et conquérir les âmes à Jésus-Christ.

De ce jour date véritablement le commencement de la famille franciscaine, la naissance de cet ordre des Frères-Mineurs qui devait en quelques années s'étendre jusqu'aux extrémités de la terre. C'est le jour de la mission de saint François, le jour de ses noces mysti-

ques avec la sainte pauvreté, noces heureuses et fécondes qui allaient remplir le monde de bénédictions et d'angéliques vertus.

Merveilleuse efficacité de la parole de Dieu et merveilleuse unité de ses voies ! Aux premiers temps du christianisme, saint Antoine entend dans une église d'Egypte ces paroles du Sauveur : " Si voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez, et le donnez aux pauvres ; " et, transformé par la vertu divine, il devient le fondateur et le père de la vie monastique en Orient. Dix siècles plus tard, dans une pauvre chapelle d'Italie, François, fils du marchand Bernardone, entend une autre parole de l'Evangile qui tombe sur le bon terrain de son âme ; et la vie religieuse parfaite renaît en Occident, et l'ordre des Frères-Mineurs est fondé.

Désormais la période solitaire de la vie de saint François, celle qui correspond à la vie du Sauveur à Nazareth, est terminée. Sa vie publique et sociale commence, et nous allons voir en lui se réaliser d'une façon merveilleuse ce mot étonnant de l'Evangile : " En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais, et il en fera de plus grandes encore. "

CHAPITEE III

Premiers disciples de François. — Constitution de l'ordre des Frères-Mineurs — Le pape Innocent III approuve leur règle. — Vie de François et de ses Frères dans la cabane de Rivo-Torto. — Leur établissement à Sainte-Marie-des-Anges.— 1208 à 1212.

Du jour où Dieu eut révélé à François sa vocation, sa vie peut se résumer en ces deux mots: apostolat et prière. Son action fut si universelle, si vivante, il suscita tant d'apôtres, fonda tant de monastères, parcourut tant de pays, fit tant de miracles, Convertit tant de pécheurs, qu'il semble qu'il ne restât pas de place dans sa vie pour la prière. Il pria avec tant de continuité, d'ardeur et de larmes ; il eut tant de ravissements, de colloques amoureux avec le Sauveur ; il répandit son âme en tant de cris d'amour et d'hymnes angéliques qui ont traversé les siècles et vibrent encore dans le monde, qu'il semble n'avoir pu faire autre chose que de prier. Cet homme unique et merveilleux sut unir à l'activité de Marthe la contemplation de M*rU hâ ptim était Û hnà &$ U9tk eMl»itf&

(m et eomma ia reapirottan 4s »£H. âma, ïl aimait particulièrement à méditer les souffrances de l'Agneau divin, et le mystère de la Croix faisait de telles impressions sur son cœur, qu'il gémissait et sanglotait tout haut, quand il se trouvait seuL Un jour, dans les premiers temps de son apostolat, un de ses anciens amis, passant près de Sainte-Mariedes Anges, entendit ses cris de détresse et d'amour. Il entra, et, le voyant tout baigné de pleurs, lui demanda le sujet de ses larmes : " Je pleure la passion de mon Seigneur Jésus-Christ, lui répondit le saint, et je ne rougirai pas de la pleurer ouvertement par toute la terre ! "

C'était par ces prières et par ces larmes qu'il préparait et assurait le succès de ses prédications. Il commença par sa ville natale, et comme il avait parcouru les rues d'Assise pour quêter en faveur de ses pauvres églises, il les parcourut de nouveau pour prêcher la pénitence et annoncer à tous le salut et la paix. 11 eut le même succès ; il recueillit pour lui quelques affronts et beaucoup d'âmes pour Dieu. Assise joignait bientôt à la gloire d'avoir donné naissance à un grand saint celle de lui donner ses premiers compagnons.

Imitateur parfait de Jésus-Christ, François devait s'attacher d'abord douze disciples, image de ceux du divin Maître. Nous allons esquisser en quelques traits la physionomie céleste de ces premiers-nés de l'immense famille franciscaine.

Le premier, qui tint toujours à cause de cela une place toute spéciale dans le cœur du saint, fut Bernard de Quintavalle, homme très-riche et très-sage, d'une des premières familles de la ville, et jouissant sur ses concitoyens d'une grande autorité.

Touché de la sainteté de François, de son mépris des vanités humaines, il voulut contempler de plus près ses merveilleuses vertus. Il offrit donc au saint l'hospitalité de sa table et de sa demeure, et lui donna un lit dans sa propre chambre. La nuit venue, il feignit un profond sommeil, et observa secrètement son hôte : le croyant endormi, François se lève, va s'agenouiller à terre, et, les yeux au ciel, les bras en croix, le visage ardent et baigné de larmes, il prononce à hante voix ces paroles qu'il redit toute la nuit avec une expression divine : " Deus meus et omnia, mon Dieu et mon tout. "

Le spectacle de ce sublime amour toucha

Bernard jusqu'au fond du cœur, et quand le jour parut, il dit à François : " Si un esclave avait reçu de son maître un trésor et quïl n'en eût pas besoin, que devrait-il faire ? — Il devrait le rendre au maître, répondit le saint. — Or donc, reprit Bernard, je rendrai au Seigneur les biens qu'il m'a confiés. "

Alors François, le visage rayonnant : " Ce que tu projettes est chose sérieuse, mon frère ; il faut consulter Dieu, Allons à l'église, entendons la messe ; le Seigneur nous indiquera ce qu'il faut faire. "

La messe ouïe et l'Esprit-Saint invoqué, le prêtre, à leur demande, ouvrit trois fois le livre des saints Evangiles. La première fois, il lut ces mots : " Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et le donnez aux pauvres ; " " la seconde : " Ne portez rien en voyage ; " et la troisième : " Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive "

" Mes frères, dit François à Bernard de Quintavalle et à Pierre de Catane, qui à l'heure même venait de se joindre à lui, voilà notre vie, voilà notre règle et celle de tous ceux qui voudront s'unir à nous ; allez

doue, ot C6 que voua ve&ea d'entenàfê, faites? le."

Us allèrent, vendirent leurs biens, en donnèrent le prix aux pauvres, et, pauvres euxmêmes comme François, revinrent le trouver pour ne plus le quitter ni dans le temps ni dans l'éternité : c'était le 16 avril de l'année 1208. François leur donna un habit semblable au sien, la tunique grise, la corde autour des reins, la tête et les pieds nus : ce fut dès lors et c'est encore aujourd'hui, à peu de chose près, le vêtement de tous les Frères-Mineurs. Bernard et Pierre s'établirent avec leur maître et leur père dans une misérable cabane située à quelque distance d'Assise, en un lieu nommé Rivo-Torto, à cause d'un ruisseaux tortueux qui y coulait. Ils furent l'un et l'autre des modèles de vertu, de patience, d'humilité, et participèrent à tous les travaux de François. Nous verrons Bernard reparaître d'une façon solennelle et touchante à la mort du saint, à laquelle il assista. Pierre de Catane mourut avant son père séraphique, et telle était son obéissance, qu'elle le suivit par delà le tombeau. Les miracles qui s'opéraient sur ce tombeau béni troublant les religieux par le concours du peuple qu'ils

attiraient, François vint s'y agenouiller et dit : "Frère Pierre, tu m'obéissais toujours pendant ta vie, et je désire que maintenant tu m'obéisses de même. Ceux qui viennent à ton tombeau nous incommodent fort ; ils sont cause que notre pauvreté est blessée et que le silence n'est point gardé : je te commande donc par la sainte obéissance de cesser de faire des miracles." Et de ce jour les miracles cessèrent sur la tombe du bienheureux Pierre de Catane. Jésus-Christ, qui s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix, voulut montrer par là une fois de plus le prix qu'il attache à l'obéissance religieuse. (Egide, homme considérable d'Assise comme Bernard et Pierre, fut le [troisième disciple le saint François. Sept Jours après leur sortie du monde, il vint, guidé par l'Esprit- Saint, à l'humble cabane de ïtivo-Torto ; comme il approchait, François, qui priait en un bois voisin, alla à sa rencontre. (Egide, se jetant aussitôt à ses pieds, lui demanda trèshumblement la grâce d'être reçu en sa compagnie. " Mon frère, répondit le saint, tu demandes que Dieu t'agrée pour être son serviteur et son soldat. Ce n'est pas une petite grâce. Si l'empereur, venant à Assise, voulait

y choisir un favori, chacun se dirait : Plaise tu ciel que ce soit moi ! C'est ainsi que Dieu a fait choix de toi." Et, le relevant, il l'embrassa et le présenta à Pierre et à Bernard avec ces mots : "Voici un bon frère que Dieu nous a envoyé."

Comme il le conduisait à Assise, pour lui procurer un vêtement semblable au sein, ils rencontrèrent une femme qui leur demanda l'aumône. François, se tournant vers (Egide, lui dit avec un accent angélique : "Mon cher frère, donne à cette pauvre femme, pour l'amour de Dieu, le manteau que tu portes. " Œgide le donna aussitôt ; et il vit que cette aumône montait qusqu'au ciel. Remplis de joie, ils poursuivirent leur route, quêtèrent dans la ville une étoffe fort grossière dont ils firent une tunique, et revinrent à Rivo-Torto retrouver leurs deux frères.

Nul peut-être parmi les disciples de Frençois ne lui ressembla plus que le frère Œgide par son amour de la pauvreté et de la prière, par «a tendresse pour toutes les créatures, et par ses communications intimes avec Dieu. Saiut Bonaventure lui rend ce témoignage qu'il ressemblait à un ange plutôt qu'à -un homme : "Moi-même, dit-il, je l'ai vh de mes

propres yeux ravi et en extase.'' Sa simplicité était céleste. "Mon père, demandait-il un jour à saint Bonaventure, un ignorant peut-il aimer Dieu autant qu'un savant ? — Une vieille femme peut aimer Dieu autant et plus qu'un maître de théologie," répondit le Docteur angélique. Aussitôt Œgide court dans le jardin, et, dans un transport d'amour, il s'écrie à haute voix : "Femme pauvre, chétive et ignorante, aime Dieu et Jésus-Christ, et tu seras plus grande que frère Bonaventure !"

Ses extases étaient fréquentes, et il en rapportaient souvent du ciel de sublimes lumières. Un jour, il fut ravi en Dieu en présence du pape Grégoire IX, et quand il fut revenu à lui, il dit au Souverain Pontife : " Saint-Père, gardez purs les yeux de votre esprit : le droit, pour contempler continuellement les choses du ciel et les infinies perfections de Dieu ; le gauche, pour juger sainement les affaires du monde que vous avez à diriger." Toi fut le troisième disciple de saint François.

Le quatrième fut Sabbatini. Morique, guéri par le saint d'une maladie mortelle, devint le cinquième, et Jean de Capella le sixième. Celui-ci fut le Judas de ce nouveau collège

apostolique, comme si le Seigneur eût voulu que son grand serviteur François lui ressemblât en toutes choses. Chargé, comme l'opôtre infidèle, de distribuer aux frères les aumônes reçues et de pourvoir à leurs besoins, Jean s'attacha peu à peu aux choses temporelles perdit l'esprit de pauvreté. Le saint le réprimanda souvent, lui prédit, s'il persévérait dans ses fautes, une affreuse maladie et une mort misérable. Peu de temps après, le frère Jean, atteint de la lèpre, n'eut pas la vertu de supporter cette épreuve. Il quitta ses compagnons et son père, s'abandonna au désespoir, et imitant Judas jusqu'au bout, le malheureux se pendit.

Saint François, estimant avant toute chose la pauvreté, fondement de tout son édifice spirituel, voulut, dès le principe, habituer ses disciples à la pratique de cette difficile vertu. Il les envoya donc quêter de porte en porte dans cette ville d'Assise, leur ville natale à tous, sachant qu'ils y recueilleraient plus d'humiliations que d'aumônes. Lui-même alla chez l'évêque d'Assise, et lui dit le genre de vie qu'il menait avec ses compagnons. L'évêque fut effrayé de cet absolu renoncement à toute possession, et lui fit quelques

représentations sur l'excès de sa pauvreté. Mais François lui répondit : " Pour moi, Seigneur, je trouve encore plus dur et plus fâcheux: de posséder quelque chose ; car on ne Si urait conserver son bien sans beaucoup de solicitude et d'embarras. Il donne lieu à des procès qu'il faut soutenir. Quelquefois même on est contraint de s'armer pour le défendre ; et tout cela éteint ordinairement l'amour de Dieu et du prochain. " Le bon évêque, touché de ses paroles et convaincu que François était guidé par Dieu, le laissa faire et lui continua sa paternelle protection. Vers ce temps-là l'empereur d'Allemagne, Othon IV, traversant l'Italie pour aller se faire sacrer et couronner à Rome par le pape Innocent III, passa près de la pauvre cabane de Rivo-Torto. François ne se détourna point de sa prière pour voir passer la pompe et l'orgueil du nouveau César ; mais, plein de l'esprit de Dieu, il lui fit dire par un de ses frères qu'il prît garde à son âme, parce que toute sa gloire ne durerait pas longtemps. L'Empereur accueillit mal le messager, et se moqua du message ; il eut bientôt sujet de s'en repentir. Dès l'année suivante, excommunié par le même pape qui l'avait sacré,

pour avoir violé son serment et attenté aux droits de l'Eglise, il se vit déchu de l'Empire, et, abandonné de tous, il finit misérablement. C'est ainsi que Dieu faisait briller sur cette humble cabane de Rivo-Torto, berceau de l'ordre des Frères-Mineurs, la triple auréole de la sainteté, des miracles et du don de prophétie.

Cet esprit prophétique du bienheureux François se manifesta en ce même temps d'une manière plus saisissante encore : " l'avenir de son Ordre lui fut montré par Dieu et fut révélé par lui aux six pauvres disciples qui alors le composait tout entier. L'histoire des Frères-Mineurs a conservé les circonstances et les paroles sacrées de cette admirable prophétie, qui par son mouvement et son saint enthousiasme rappelle la célèbre prédiction du prophète Isaïe sur l'établissement de l'Eglise. " Jérusalem, toi qui dis : Je suis stérile..., lève les yeux, et regarde autour de toi. Toute cette grande assemblée vient de se rendre à toi... Je les vois venir de fort loin ; les uns du septentrion, les autres du couchant, les autres de la terre du midi... ; mille sortiront du moindre d'entre eux, et du plus petit, tout un grand peuple..."

Ainsi chantait Isaïe, et c'est presque dans les mêmes termes que va parler François. Il avait #été prié longuement sur une roche solitaire, tandis que ses compagnons prêchaient et demandaient l'aumône dans la vallée de Rieti. Là il eut un ravissement pendant lequel le Sauveur l'assura que tous les péchés de sa vie lui étaient entièrement remis, et lui révéla l'extension prodigieuse que prendrait son Ordre. Au sortir de cette extase, rayonnant de son innocence baptismale restituée, rempli des promesses divines, il dit à ses fils bien-aimés réunis autour de lui :

11 Courage, mes chers enfants, réjouissezvous dans le Seigneur. Que votre petit nombre ne vous attriste point, que ma simplicité et la vôtre ne vous alarment point ; car Dieu m'a révélé que, par sa bénédiction, il répandra dans toutes les parties du monde cette famille dont il est le Père. Ce que j'ai vu, je voudrais le taire ; mais la charité m'oblige à vous en faire part. J'ai vu une grande multitude venant à nous pour prendre le même habit et pour mener la même vie. J'ai vu tous les chemins remplis d'hommes qui marchaient de ce côté, et se hâtaient fort. Les Français viennent, les Espagnols s'empressent

les Anglais et les Allemands accourent, toutes les nations s'ébranlent ; et voilà qu'il est encore dans mes oreilles, le bruit de ceux qui vont et viennent pour exécuter les ordres de la sainte obéissance ! "

Ainsi parlait ce pauvre à six autres pauvres comme lui ; et, quelques années après, l'ordre des Frères-Mineurs était répandu dans toute l'Europe, et François comptait des frères et des fils par milliers. Quand il mourut seize ans plus tard, leur multitude était innombrable.

Dès ce moment, François résolut d'envoyer ses disciples vers les quatre parties du mon de, et il ne s'occupa plus dans l'humble cloî tre de Eivo-Torto qu'à les préparer à cet apostolat. Ses compagnons ont recueilli ses enseignements et ses discours, qui devaient servir de direction à tous ses fils spirituels pendant des siècles. Voici quelques-unes de ces paroles toutes célestes, qui rappellent les leçons divines du Sauveiir à ses Apôtres, et dont la profondeur n'a d'égale que la simplicité :

" Considérons, mes chers frères, qu'elle est notre vocation. Ce n'est pas seulement pour notre salut que Dieu nous a appelés par sa miséricorde ; c'est encore pour le salut de

bêâUooup j^AUtfêt, C'ait »ftu «£ùa ft6U* aiiitiUiu exhorter tout le monde, plus par exemple que par parole, à faire pénitence et à garder les divins préceptes. Nous paraissons méprisables et insensés ; mais ne craignez point, pre^ nez courage, et ayez cette confiance que Notre-Seigneur, qui a vaincu le monde, parlera en vous d'une manière efficace. Grardonsnous bien, après avoir tout quitté, de perdre le royaume des cieux pour une bagatelle. Si nous trouvons de l'argent quelque part, n'eu faisons pas plus d'estime que de la poussière sur laquelle nous marchons.

hi Ne jugeons ni ne méprisons les riches qui vivent dans la mollesse et portent des ornements de vanité. Dieu est leur Seigneur comme le nôtre ; il les peut appeler et justifier. Nous devons les honorer comme nos frères et nos maîtres : nos frères, parce que nous avons tous le même Créateur ; nos maîtres, en ce qu'ils aident les gens de bien par les secours qu'ils leur donnent,

" Allez donc annoncer aux hommes la pénitence pour la rémission des péchés et la paix. Les uns, doux et honnêtes, vous recevront avec joie et vous écouteront volontiers. D'autres, orgueilleux et violents, vous blâme-

ront et s'élèveront contre vous. Supportez tout avec une humble patience ; mais que rien ne vous intimide. Dans peu de temps, beaucoup de sages et de nobles viendront se joindre à vous, pour prêcher aux rois, aux princes et aux peuples.

" Soyez patients dans les tribulations, fervents dans la prière, courageux dans le travail. Ayez de la modestie dans vos paroles, de la gravité dans vos mœurs, de la reconnaissance pour le bien que l'on vous fera. Le royaume de Dieu, qui est éternel, sera votre récompense. Je prie le seul et unique Dieu, qui vit et règne en trois personnes, de nous Taccorder, comme il nous l'accordera sans doute si nous sommes fidèles à nous acquitter de ce que nous lui avons promis volontairement."

Ainsi parlait le bienheureux François à ses premiers frères dans, la solitude de Eivo- Torto ; c'était le discours sur la montagne de ce parfait imitateur de Jésus-Christ. En l'entendant, ces hommes simples et vraiment célestes sentaient leur cœur embrasé d'une ardeur nouvelle. Ils lui baisaient les pieds comme au représentant de Dieu, et le priaient de les laisser commencer leur mission. Fran-

fis

çois y consentit, les bénit, et les envoya deux par deux dans trois directions différentes, prenant lui-même la quatrième : mais ce n'était encore qu'un essai d'apostolat, semblable à celui des disciples de Jésus-Christ avant la mort du divin Maître.

Tout court qu'il fût, cet essai fut béni de Dieu, et produisit des fruits abondants de sanctification Les frères apparaissaient dans les villes et dans les campagnes comme des anges de paix et de salut. Partout où ils arrivaient, ils allaient se prosterner dans l'église du lieu et disaient, suivant les enseignements de leur père : " Nous vous adorons, ô trèssaint Seigneur Jésus-Christ, ici, et dans vos églises qui sont par toute la terre, et nous vous bénissions d'avoir racheté le monde par votre sainte croix. " A tous ceux qu'ils rencontraient ils souhaitaient la paix, ils enseignaient la paix ; ils la donnaient à ceux qui voulaient la recevoir. Ils prêchaient les joies de la pénitence, la douceur de l'amour de Dieu et du prochain, sans recherche, sans discours apprêtés, sans autre préparation que la prière. Ils recevaient les affronts avec la même sérénité, que les aumônes, et priaient pour. leurs ennemis comme pour ceux qui

If

Umv JWiaàiêftt du bien, II?* u'ftctôeptftta&t mais d'argent, mais seulement des offrandes en nature, vivaient du pain de la charité, et quand ils ne trouvaient pas de toît où s'abriter, ils passaient la nuit dehors, heureux d'avoir cette ressemblance de plus avec Celui qui n'eut point de lieu où reposer sa tête. Ils n'osaient pas encore se donner le nom de religieux ; quand on leur demandait de quel pays et de quelle profession ils étaient, ils répondaient humblement : " Nous sommes des pénitents venus d'Assise. " C'est ainsi que ces hommes angéliques allaient répandant partout l'esprit de saint François, ou plutôt l'esprit de Notre-Seigneur Jésus- Christ.

François, guidé par le Seigneur, revint bientôt à Rivo-Torto, où il reçut de nouveaux disciples, dont le nom seul a été conservé ; mais Sylvestre, le onzième, mérite d'être signalé, parce qu'il fut le premier prêtre qui prit l'habit de Saint-François, et qu'il y fut amené par une conduite particulière de Dieu.

Il avait vendu des pierres au saint homme pour la réparation de l'église de Saint-Damien ; quoiqu'il en eût reçu le prix, il revint le trouver quelque temps après, et prétendit

avoir été lésé dans le marché. François, sans contester, prit dans un sac l'argent de ses aumônes, et lui en donnant à pleines mains* il lui dit : u Reçois cela pour le paiement que tu réclames, et que je ne dois pas. '' Le prêtre avide s'en fut joyeux et humilié en même temps. Mais bientôt l'injustice de son action lui revint à l'esprit, troubla sa conscience ; il promit à Dieu de rendre aux pauvres l'argent injustement acquis. Pour achever sa conversion, Jésus-Christ lui montra dans un songe mystérieux la sainteté et la vocation sublime de François. Sylvestre, touché de la grâce, résolut d'abandonner le monde, de renoncer à tous ces biens périssables qui l'avaient entraîné dans le péché, et, vers la fin de l'an 1209, il alla se jeter aux pieds de François, et le supplia de l'accepter dans sa ^compagnie. Le saint l'accueillit avec amour ; et, depuis ce moment, Sylvestre passa sa vie dans la pauvreté, l'allégresse intérieure, et dans l'exercice habituel de la contemplation.

Cependant tous les disciples du saint, conduits par l'esprit de Dieu, se trouvèrent réunis de nouveau autour de leur séraphique

Sauveur, qui revinrent à lui tout joyeux, en lui disant : " Les démons mêmes nous obéissaient en votre nom ! " ils racontaient à François leurs joies spirituelles, joies de l'apostolat, joies des conversions et des miracles, joies des affronts et des souffrances. Le serviteur de Dieu, considérant leur nombre et l'excellence de leur vertu, jugea le moment venu de leur donner une règle de vie, et de les constituer en famille religieuse.

" Mes chers frères, leur dit-il, je vois que le Seigneur veut étendre notre compagnie ; ainsi il faut nous prescrire une forme de vie, et en aller rendre compte au très-saint Pontife romain ; car je suis persuadé qu'en matière de foi et d'ordres religieux, on ne peut rien faire qui soit pur et stable sans son consentement et son approbation. Allons donc trouver notre mère la sainte Eglise romaine ; faisons savoir à notre saint Père le Pape ce que Dieu a daigné commencer par notre ministère, afin que nous poursuivions selon sa volonté et sous ses ordres."

Tous les frères donnèrent un entier assentiment à cette proposition, et François, s'étant mis en prière, écrivit une Règle de vie, renfermée en vingt-trois chapitres, aussi simple

que profonde, qu'il abrégea plus tard sans rien y changer, et qui demeura la charte éternelle de tous les Religieux franciscains. Les clercs ou ecclésiastiques et les laïques étaient admis à entrer dans le nouvel Institut sous l'humble nom de Frères-Mineurs (du latin minores, tout petits). Ils devaient prononcer les vœux ordinaires d'obéissance, de pauvreté et de chasteté, renoncer formellement à toute propriété, personnelle ou collective, et s'engager à vivre d'aumônes, sans jamais recevoir d'argent. Après avoir posé ces grands principe, la Règle contenait des prescriptions relatives à l'office divin, à l'oraison, aux jeûnes, à la nudité des pieds, à la prédication et à l'ordre des missions. Tel est le résumé trèsrapide de la règle ^e Saint-François.

Les frères l'agréèrent comme dictée par Dieu lui-même, et tous prirent immédiatement le chemin de Rome pour la soumettre au Pape. A cette époque, en 1210, nulle loi ecclésiastique n'obligeait encore les ordres religieux à demander cette approbation, qui qui ne leur fut imposée que cinq ans plus tard, au quatrième concile de Latran. Mais François avait trop d'humilité et trop de foi dans les lumières infaillibles du Saint-Siège

pour ne pas rechercher cette sanction, qui est celle de Jésus-Christ lui-même.

Les humbles pèlerins voyageaient pieds nus, sans bourse, sans bâton, se nourrissant du pain de la charité, priant ou parlant des choses divines tout le long du chemin. On eût dit, à les voir passer pauvres et joyeux dans les belles vallées et les montagnes d'Italie, la troupe bienheureuse des apôtres suivant le Sauveur dans les chemins de la Galilée. En traversant les rues de Rieti, François avisa un brillant chevalier qu'il ne connaissait pas, mais dont la céleste vocation lui fut divinement révélée. " Mon frère Ange, lui dit-il, depuis assez longtemps tu portes le baudrier, l'épée et les éperons. Il faut maintanant que tu aies pour baudrier une grosse corde, pour épée la croix de Jésus-Christ, pour éperons la poussière et la boue. Suismoi, je te ferai soldat de Jésus-Christ." Aussitôt Ange Tancrède, le vaillant officier, quitte ses armes et ses vêtements, prend l'humble habit de Saint-François, et se joignant à la troupe bénie de s^s frères, marche vers Rome avec eux; îî ëompléta le nouveau collège apostolique de celui qui devait ressembler si p*r£ûi#méàt au divin Maître,

François retrouva à Eome l'évêque d'Assise, qui lui procura la connaissance et la protection du cardinal Jean de Saint-Paul, évoque de Sabine, et celle du cardinal Ugolini, neveu du Pape, et, plus tard, Pape lui-même sous le nom de Grégoire IX. En même temps Jésus-Christ préparait les voies d'une façon plus sûre encore à son serviteur, en envoyant au Souverain Pontife un avertissement prophétique. Innocent III, peu de jours avant l'arrivée à Rome de François, avait vu en songe la basilique de Saint-Jean-de-Latran, tête et mère de toutes les églises du monde, chanceler sur ses bases et menacer ruine; tout ému de ce spectacle, il cherchait en vain à en conjurer la chute, quand tout à coup un homme pauvre et chétif, s'appuyant aux murs de l'église, la soutint de ses épaules et l'empêcha de tomber. Or cet homme avait la figure et la ressemblance de François, et quand il vint baiser les pieds du Saint-Père et lui demander l'approbation de sa Règle, le Pape le reconnut et l'accueillit comme un envoyé de Dieu.

Cependant quelques cardinaux, jugeant humainement d'une œuvre toute divine, trouvèrent le^genre de vie du nouvel institut ira,- 4H

prudent, excessif et dangereux, et firent au Pape des représentations dans ce sens. Mais le cardinal-évêque de Sabine leur dit avec une vivacité toute céleste, en présence du Souverain Pontife : " Si nous refusons la demande de ce pauvre, so.us prétexte que sa Eègle est nouvelle et trop difficile, prenons garde que nous ne rejetions l'Evangile même, puisque cette Règle qu'il veut faire approuver est conforme à ce que l'Evangile enseigne. Or, dire que la perfection évangilique, ou le vœu de la pratiquer, contient quelque chose de déraisonnable et d'impossible, c'est blasphémer contre Jésus-Christ, auteur de l'Evangile. "

Frappé de cette observation, le Pape dit à François ; " Mon fils, prie Jésus-Christ qu'il nous fasse connaître sa volonté, afin que nous puissions favoriser tes désirs. " Le serviteur de Dieu, toujours humble, obéissant et simple comme un enfant, se mit aussitôt en prière ; puis il parla au Pape de la sainte vertu de pauvreté, de la prédilection du Seigneur pour ceux qui la pratiquent fidèlement, avec un accent si inspiré, avec des paroles si brûlantes d'un céleste amour, qu'Innocent reconnut en lui la vertu divine, et

s'écria : " Ah ! véritablement, voilà l'homme qui soutiendra l'Eglise de Jésus-Christ par ses œuvres et par sa doctrine !

Sans plus délibérer, il approuva la Règle de Saint-François, lui promit sa protection pour lui et pour son Ordre naissant. Il voulut que les frères laïques qui se trouvaient alors parmi eux fussent tonsurés : il leur conféra les ordres mineurs. François, ordonné diacre, fut établi par lui supérieur général de tous les religieux de l'Ordre, présents et à venir. En présence du Pape, les douze disciples du Saint firent vœu d'obéir à François; lui-même promit d'obéir au Souverain Pontife, Puis Innocent, les ayant embrassés et bénis avec une tendresse paternelle, congédia les bienheureux pauvres de Jésus-Christ.

Ils partirent, pleins de joie et de reconnaissance, allèrent prier au tombeau des Apôtres, et quittèrent Home, emportant, avec des espérances et des consolations divines, un grand amour du Saint-Siège, un dévouement au Souverain Pontife que les siècles n'ont point diminué, et qui est resté jusqu'à nos jours un des caractères et une des gloires de l'ordre des Frères-Mineurs,

De retour à la cabane de Kivo-Torto, les pauvres de Dieu s'y livrèrent avec plus de ferveur que jamais à la contemplation, à l'exercice des plus célestes vertus et de toutes les œuvres de charité : au milieu de privations telles que souvent ils manquaient de pain, ils surabondaient de joie et trouvaient plus de douceur dans les larmes de leur pénitence que les mondains n'en trouvent dans leurs faux plaisirs. N'ayant pas encore de livres pour dire l'office divin, ils se rassemblaient autour d'une croix de bois, que le Saint avait plantée au milieu de leur cabane, et qui leur tenait lieu de bréviaire ; telle était l'exiguïté de leur demeure, qu'ils ne pouvaient pas s'y étendre pendant la nuit, et qu'ils avaient à peine la place de s'y asseoir.

Le bruit de leur sainteté, se répandant aux environs, amena bientôt aux pieds de François de nouveaux disciples, qui lui demandaient comme une grâce de les recevoir au nombre de ses religieux. Le Saint comprit qu'à une famille qui s'accroissait chaque jour il fallait une plus vaste demeure, une église pour les offices et un cimetière pour les morts. 11 alla donc trouver l'évêque d'Assise, et le

«Je

pria d'affecter une chapalle au service de son Ordre naissant, avec la jouissauce d'une pauvre maison et d'un morceau de terre sur quelqu'un de ses domaines. Le bon évêque n'ayant pu, à son grand regret, répondre à la demande du Saint, François adressa la même prière aux religieux Bénédictins du mont Subazio, qui lui concédèrent avee une joie toute chrétienne l'église de Sainte-Marie-des- Anges, ainsi que la maison attenante et quelques parcelles de terrain, d'où est venu à ce lieu le nom de Portiuncule (Porzioncula) . Le serviteur de Dieu, rendant grâces au Seigneur et à ses frères les Bénédictins, se transporta sui-le-champ avec ses compagnons dans sa nouvelle demeure, qui fut toujours considérées depuis comme le berceau et le premier monastère de l'ordre des Frères-Mineurs.

Chaque année, en signe de reconnaissance, il envoyait aux bons religieux du mont Subazio un petit panier de poissons pris dans la rivière voisine, se proclamant par là leur débiteur et leur tributaire. Ainsi, l'ordre vieillissant de Saint-Benoit accueillit l'ordre naissant de Saint-François, lui donna son premier lieu de prière, son premier établissement en ce monde ; et les deux patriarches, se donnant

la main à travers les siècles, montrèrent une fois de plus que les vrais serviteurs du Christ n'ont qu'un esprit et qu'un cœur, malgré la diversité de leurs œuvres.

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