TOUT CE QUI S’Y EST PASSÉ DE PLUS REMARQUABLE PENDANT LE SIÈGE
Dans le mois d’octobre 1775, le colonel Arnold arriva à la Pointe de Lévy avec environ quatre cent cinquante hommes ;... ensuite il se répandit dans les campagnes
du sud avec son monde pour les faire rafraîchir et les laisser reposer des fatigues qu’ils avaient essuyées pendant la route. Il fit ramasser, pendant ce temps, les bateaux et les canots qu’il put trouver, pour traverser au nord du côté de Québec. Il traversa avec sa petite armée à quelque distance au-dessus de la ville. Le 14 novembre, Arnold parut avec sa petite armée, à une heure après-midi, sur la hauteur près de la porte Saint-Louis, et sur les côtes d 'Abraham où les citoyens de Québec eurent le temps de les examiner à loisir, sans penser à fermer les portes. Si Arnold eût été assez hardi pour entrer dans la ville, ou plutôt, s’il n’avait pas eu ordre d’attendre Montgomery, il y a tout lieu de croire qu’il n’y aurait point trouvé d’opposition... Mais Arnold se retira et se replia jusqu’à la Pointe-aux- Trembles, parce que ses soldats n’avaient pour toutes munitions qu’un coup de fusil à tirer chacun. D’ailleurs, tous ces soldats n’avaient plus que des haillons, ayant usé leurs hardes à passer dans les bois pendant leur route de Boston à Québec.
Québec renfermait dix-neuf cents soldats, matelots et miliciens. Il y avait dans la ville deux cents grosses pièces de canon, cinquante pièces de campagne, huit mortiers, quinze obusiers, et assez de bombes et de boulets, et surtout de poudre, pour tirer sans ménagement pendant huit mois. La ville était fortifiée par des murs de trente pieds de haut... Il n’y avait que le Saut-au-Matelot et Près-de- Ville qui pouvaient fournir à l’ennemi un passage très étroit ; mais l’on fit faire plusieurs barrières dans ces deux postes, et l’on y braqua une grande quantité de canons.
L’artillerie des Bostonnais ne se montait qu’à cinq ou six pièces de canon et quelques obusiers ; ils n’avaient que très peu de poudre. On craignait si peu leur artillerie que les femmes et les enfants restèrent en ville et se promenèrent dans les rues et sur les remparts comme à l’ordinaire. Voyant que Carleton était bien résolu de ne pas sortir de ses retranchements, les Américains canonnèrent et bombardèrent la ville avec de petites bombes pendant sept jours. Mais Montgomery, s’apercevant qu’il dépensait sa poudre inutilement, et qu’il était au moment d’en manquer, prit la résolution de faire une escalade pendant une nuit obscure. On fut averti de
son dessein par un déserteur, et l’on fit bonne garde ce jour-là ; mais l’attaque n’ayant pas eu lieu au temps fixé par le déserteur, l’on se douta que les Bostonnais attaqueraient le jour suivant, et l’on ne se trompa point ; car le trente-un de décembre 1775, à cinq heures du matin, les Bostonnais, au nombre d’environ 350, sous le commandement de Montgomery, vinrent pour escalader Près-de-Ville par les foulons, en même temps que 550 autres, conduits par Arnold, venaient, par Saint- Boch, attaquer le Saut-au-Matelot.
Le capitaine McLeod, qui avait la garde de ce dernier poste, reçut information de l’avance des Américains, mais il feignit de n’y pas croire. Ses hommes voulurent prendre les armes, il s’y opposa ; de sorte que les Américains n’eurent que le trouble de franchir les palissades pour aller s’emparer des canons qui étaient sur un quai. Toute la garde commandée par McLeod fut faite prisonnière, sans avoir échangé un seul coup de fusil ; les Américains prirent possession ensuite de toutes les maisons du Saut-au-Matelot.
Heureusement que quelques écoliers, qui étaient de garde quelque part à la basse- ville, vinrent donner l’alarme. L’on fit sonner toutes les cloches et battre le tambour ; tout le monde se réveilla et chacun courut à la place d’armes. Les écoliers et plusieurs citoyens furent les premiers rendus au Saut-au-Matelot. Ils ne croyaient pas que les Américains fussent parvenus jusque là ; grande fut leur surprise quand ils se trouvèrent au milieu des Bostonnais qui vinrent leur présenter la main, en disant : Vive la liberté !
A ces mots, les écoliers, s’apercevant qu’ils étaient au milieu de leurs ennemis, se trouvèrent dans un grand embarras. Plusieurs commencèrent à fuir, mais les Bostonnais, voyant leur dessein, les désarmèrent. Quelques-uns, cependant, réussirent à s’évader, et coururent en toute hâte jusque sur la place d’armes à la hauteville où toute la garnison était assemblée, criant de toutes leurs forces que les ennemis étaient dans le Sautau-Matelot, qu’ils avaient pris la garde, etc., etc.
Comment ce rapport était fait par des jeunes gens, on eut peine à y croire. Néanmoins, Carleton ordonna de courir à la basse-ville afin de connaître la vérité. Mc
Lean revint un instant après en criant : « Oui, par Dieu 1 les ennemis sont dans le Saut-au-Matelot ».
Alors, le général Carleton, s’adressant aux citoyens, leur dit que c’était le temps pour eux de se signaler et de montrer leur courage, et il donna ordre à deux cents hommes d’aller au Saut-au-Matelot. Quand ces derniers furent près de l’ennemi, ils furent saisis de crainte et surpris du grand progrès que les Bostonnais avaient fait, puisqu’ils avaient déjà trois échelles sur la troisième barrière qui était la dernière à franchir et la plus faible. L’alarme augmenta et tout devint confusion. Le désordre régnait partout, et ceux qui devaient commander ne se pressaient pas d’avancer. La crainte s’empara encore plus des esprits lorsqu’ils entendirent les Bostonnais crier : « Mes amis » en nommant plusieurs citoyens de la ville, « êtes-vous là » ?
Ces paroles firent comprendre qu’il y avait plusieurs traîtres dans l’enceinte des murs, ce qui fit trembler les bons citoyens.
Qu’importe !... ajoute Sanguinet ; un nommé Charland, canadien aussi fort qu’intrépide, tira par dessus la barrière les échelles de son côté... Il y avait alors plusieurs Bostonnais tués le long de la barrière, parce que l’on commençait à se fusiller de part et d’autre.
Les Bostonnais avaient sur le sommet de la tête, pour se distinguer, un papier cacheté sur lequel étaient écrits les mots : Vive la liberté ! ou Mors aut Victoria !
Alors, les Bostonnais abandonnèrent le dessein d’escalader cette dernière barrière, et se retirèrent dans les maisons ; ils ouvrirent les fenêtres et tirèrent de tous côtés, s’emparant des maisons, et gagnant de proche en proche la basse- ville. S’ils n’eussent été arrêtés, dans leur marche, ils seraient parvenus facilement jusqu’à la maison qui faisait le coin de la barrière.
Ce fut alors que le capitaine Dumas ordonna à ses hommes de s’emparer de cette maison dans laquelle étaient logés les Américains. Sans perdre un instant, le sieur Dambourgès, à l’aide d’une des échelles enlevées à l’ennemi, monte par une fenêtre, la défonce, et tombe, avec quelques Canadiens qui l’avaient suivi, au milieu des Bostonnais. Après avoir tiré son coup de fusil,
il s’élance sur eux à la baïonnette... Les Américains effrayés se constituèrent prisonniers...
Pendant ce temps-là, le général Guy Carleton fit sortir deux cents hommes par la porte du Palais, sous les ordres de M. Lawse, avec instruction de couper le chemin aux Bostonnais, et de les mettre entre deux feux.
M. Lawse, avec son détachement, sortit par la porte du Palais, se rendit à l’autre bout du Saut-au-Matelot, et entra dans une maison où étaient un grand nombre d’officiers bostonnais qui tenaient conseil sur le parti qu’ils avaient à prendre. A cette apparition subite, plusieurs officiers ennemis tirèrent leurs épées pour le tuer. Lawse se contenta de leur répondre qu’il avait douze cents hommes sous ses ordres, et que, s’ils ne se rendaient à l’instant, ils seraient tous tués sans miséricorde.
Alors, quelques-uns des officiers américains vinrent regarder par la fenêtre, et effectivement, ils trouvèrent qu’il y avait beaucoup de monde au dehors, bien qu’en réalité, il n’y eût que deux cents hommes. Sur cela, ils se radoucirent et se rendirent prisonniers. Cette ruse sauva la vie du brave Lawse.
Arnold, qui commandait ce détachement, fut blessé à la jambe, et transporté à l 'Hôpital-Général. Le nombre des prisonniers faits à ce poste s’éleva à près de trois cents, y compris trente-deux officiers.
En même temps que ce combat se livrait au Saut-au- Matelot, un autre avait lieu à Près-de-Ville, pour repousser l’attaque dirigée par Montgomery.
Montgomery avait sous ses ordres environ 350 hommes ; le chemin qu’il avait à suivre était extrêmement étroit.
La garde canadienne qui était établie à Près-de-Ville comptait quarante-cinq hommes. Elle avait charge d’une batterie masquée de neuf pièces de canon érigée dans le pignon d’une maison. La garde vit les Bostonnais escalader la première barrière, et se ranger en ordre de bataille sur un quai ; elle la laissa s’avancer jusqu’à une distance de quarante pieds.
Alors, le sieur Chabot et le sieur Picard — commandants de la garde ce jour-là — donnèrent ordre de mettre le feu aux canons chargés à mitraille ; ce qui fut fait.
Aussitôt les Bostonnais prirent la fuite, et, chose sin-
gulière ! les Canadiens en firent autant de leur côté, et se sauvèrent jusqu’à la basse-ville. Pendant ce temps, le poste ne fut pas gardé. Bientôt, quelques-uns des gardes eurent honte de leur fuite, et proposèrent aux autres de retourner, n’ayant entendu aucun bruit...
Ils retournèrent donc à leur poste, et trouvèrent les Bostonnais décampés... Ce fut alors qu’ils s’aperçurent que plusieurs des ennemis avaient été tués par la décharge des neuf coups de canon... ils trouvèrent trentesix hommes tués, au nombre desquels était Montgomery... Aucun canadien n’avait été tué ni blessé.
« Si Montgomery, dit Sanguinet, n’eut point été tué, et M. Arnold blessé, il est certain que la ville de Québec aurait été prise ».
Après ces deux échecs, les Américains furent obligés de se retirer à Sainte-Foye, à l’Hôpital-Général, et aux environs. Ils croyaient, à tout moment, que le général Carleton ferait une sortie avec les deux mille hommes qu’il avait dans la ville ; ils furent très surpris de voir qu’on les laissait tranquilles.
Bientôt, le manque de vivres se fit cruellement sentir parmi les Américains, et les maladies commencèrent à les décimer ; de jour en jour, aussi, ils perdirent les sympathies de ceux des Canadiens qui avaient épousé leur cause.
Finalement, l’arrivée du général Burgoyne au printemps, avec sept à huit mille hommes, vint sortir Carleton de son embarras. Burgoyne se mit en campagne, et, après des succès variables, finit par chasser les Américains du Canada.
vant même que le pays fût complètement débarrassé des Américains, les Anglo-Canadiens, oubliant les services signalés qu’avaient rendus les Canadiens-Français pour la défense du pays, ou plutôt, jaloux de voir que le salut du Canada leur
était dû, recommencèrent les persécutions de tous genres ; et le Conseil Législatif passa certaines mesures qui assujétissaient les habitants à des corvées pénibles, à des charges considérables, sous les peines les plus sévères.
Ce fut bien pis encore, lorsqu’à Carleton, qui avait obtenu son rappel en Angleterre, succéda le général Haldimand (1778). Haldimand était un vieux militaire suisse, incommode, bourru et rempli de toutes sortes de défauts et de préjugés. Sous son administration, la tyrannie ne connut plus de bornes. Les corvées redoublèrent et devinrent un véritable fléau pour les campagnes. Ceux qui se plaignaient — et ils se comptaient par centaines — étaient impitoyablement jetés en prison, sans distinction d’innocent et de coupable.
« Le secret des lettres, dit Laverdière, était violé ; sur le soupçon le plus léger on jetait, à grand bruit, un citoyen en prison, pour intimider le public ; d’autres disparaissaient soudainement, et les parents n’apprenaient que longtemps après dans quels cachots ils étaient détenus. Bientôt, les prisons ne suffisant plus, le couvent des Récollets fut destiné à receler les nombreuses victimes ».
« Un ancien magistrat, nommé Du Calvet, que ses idées libérales faisaient soupçonner de quelque intrigue avec les Américains, fut arrêté tout-à-coup à sa demeure, le 27 septembre 1780, par une troupe de soldats, dépouillé de son argent et de ses papiers, conduit à Québec, détenu d’abord dans un vaisseau, puis dans un cachot militaire, et enfin transporté dans le couvent des Récollets. Il offrit de mettre tous ses biens en séquestre, demanda qu’on lui fît son procès ; ses amis se portèrent garants de sa fidélité ; on lui refusa tout. Au bout de deux ans et huit mois de détention, il fut remis en liberté sans qu’on lui eût même dit quel était son crime ».
Du Calvet avant tout réclamait l’établissement d’un gouvernement constitutionnel ; mais ce gouvernement tant désiré ne fut accordé qu’en 1791, à la suite d’agitations nombreuses.
« L’époque de l’introduction du gouvernement représentatif, dit Garneau, est une des plus remarquables de notre histoire. Ce n’est pas que la constitution de 1791, telle qu’elle allait être suivie, fût bien équitable ; mais le degré de liberté qu’elle établit donna, du moins,
à nos pères le moyen de faire connaître leurs sentiments et leurs besoins ».
Les premières élections, sous ce nouveau régime constitutionnel, eurent lieu au mois de juin 1792. Sur les cinquante représentants qu’ils avaient à choisir, les Canadiens-Français eurent la générosité d’élire seize anglais. «C’était une grande hardiesse de la part du peuple (Garneau), que de confier ainsi ses intérêts aux soins de ses ennemis les plus acharnés ; mais les anciens gouverneurs français ne l’avaient rendu ni méfiant ni vindicatif ».
La première réunion des Chambres se fit dans le palais épiscopal. Les membres ayant prêté serment, le gouverneur assis sur son trône et entouré d’une suite nombreuse, ordonna aux Communes de se choisir un président.
Ce fut alors que les Canadiens-Français durent regretter amèrement le choix qu’ils avaient fait dans l’élection des 16 membres anglais. En effet, le premier acte de reconnaissance de ces derniers, fut de vouloir nommer à la présidence de l’assemblée un des représentants de leur nationalité, et de demander l’abolition de la langue française dans les délibérations. Heureusement que parmi les députés d’origine canadienne, il se trouvait quelques hommes de la plus haute capacité, bien capables de résister à l’orage, et surtout, bien déterminés à revendiquer la justice de nos droits. Parmi ces derniers on distingue, entre tous, MM. Papineau et Bédard, deux des plus grandes figures de notre régime constitutionnel ; tous deux avaient reçu une éducation classique au séminaire de Québec.
Les Anglo-Canadiens — il n’est guère besoin de le dire — ne réussirent pas à remporter les deux points qu’ils avaient tant à cœur de gagner. M. J. Antoine Panet fut élu président de la chambre, et il fut décidé que la langue française serait sur le même pied que la langue anglaise, pour les débats, comme pour la rédaction des procès-verbaux de l’assemblée.
A partir de cette époque, mes enfants, l’histoire de votre pays, jusqu’à 1812, a été une suite non-interrompue d’odieuses vexations, parfois de mesures tyranniques, inventées dans le seul but d’anglifier les Canadiens-Français, et de les forcer à renoncer à leur langue, à leur nationalité,
à leur religion. Les lignes suivantes que publiait, un jour, le Mercury résument parfaitement l’état de la situation à cette période de notre histoire :
« Cette province, disait ce journal, est déjà trop française pour une colonie anglaise... Que nous soyions en guerre ou en paix, il est absolument nécessaire que nous fassions tous nos efforts, par tous les moyens avouables, pour nous opposer à l’accroissement des Français et à leur influence... Après une possession de quarante-sept ans, il est juste que la province devienne anglaise »...
Au mois de novembre 1806 parut le Canadien, avec la noble mission de défendre « Nos Institutions, notre Langue et nos Loix ».
« Ce journal, dit Garneau, marque l’ère de la liberté de la presse en Canada. Aucune feuille, avant lui, n’avait encore osé discuter les questions politiques comme on le faisait dans la métropole. Il donna un grand élan aux idées constitutionnelles, et, à ce titre, son nom mérite d’être placé à la tête de l’histoire de la presse du pays ».
Cependant, le despotisme des gouverneurs continuait toujours à s’appesantir sur la population, et la tyrannie de Craig, entre autres, devint insupportable. Faible et maladif, ce gouverneur croyait voir partout les fils cachés de quelque conspiration infernale. A la suite de quelques articles pourtant bien inolîensifs du Canadien, mais dont l’un portait le singulier titre : « Prenez-vous par le bout du nez », les presses de ce journal furent saisies par une escouade de soldats, et l’imprimeur Lefrançois fut jeté en prison, sous accusation de haute-trahison.
En même temps, ordre était donné d’arrêter MM. Bédard, Taschereau, Blanchet, Laforce, Papineau, Corbeil, et plusieurs autres citoyens notables. Ces illustres détenus furent libérés au bout de peu de temps ; mais Bédard, le chef du parti, refusa longtemps de quitter sa prison, exigeant qu’on lui fît subir son procès, afin de pouvoir laver la souillure imprimée à sa réputation.
Obligé, plus tard, de rendre compte de sa conduite au gouvernement anglais, Craig disait, entre autres choses, dans ses dépêches, que les Français et les Anglais ne se fréquentaient pas ; que, pour les basses classes, le nom d’anglais était synonime du mot méprisable ; que
les Canadiens étaient plongés dans une ignorance extrême ; qu’ils étaient ivrognes, insolents envers leurs supérieurs et lâches sur le champ de bataille ; et que, par rapport à leur religion, elle devait être assujettie à la suprématie de l’église anglicane. Il se plaignait de ce que le roi ne nommait ni les évêques, ni les curés ; ce qui était une grande imprudence, à son avis, vu qu’on ne pouvait se fier à eux ; leur foi les rendant les ennemis secrets de l’Angleterre et les amis de la France.
Craig était, avant tout, jaloux de remporter un point : celui de choisir les évêques et de nommer aux cures. Mais, dans l’intervalle, un des plus grands évêques, et, en même temps, un des plus grands hommes d’état dont le pays a le droit de s’enorgueillir, venait d’être appelé au siège épiscopal de Québec : l’évêque Plessis.
Craig, désireux de gagner l’évêque Plessis à sa cause, eut avec lui plusieurs entrevues. Dans l’une d’elles il disait : « Les curés n’ont pas le droit de poursuivre pour leur dîme, et vous-même, quel maigre revenu avez-vous » ? A cela, l’évêque répondit noblement: «Les revenus sont la dernière chose qu’un ecclésiastique doive rechercher ; le clergé catholique a souvent prouvé qu’il savait faire des sacrifices en ce genre... Quelque pauvre et précaire que soit ma situation, j’aimerais mieux qu’elle le fût encore plus que de donner lieu à mes diocésains de dire que j’ai vendu mon épiscopat ».
Bientôt, Craig, atteint depuis longtemps d’une maladie mortelle, partit pour l’Europe (juin 1811). La période de son administration a été longtemps désignée sous le nom de Règne de la Terreur. » Cette qualification, dit Laverdière, renferme plus d’ironie que de vérité. Il ne fit pas répandre de sang, malgré la violence de son caractère ; il ne fut que la dupe des mauvais conseillers qui l’entouraient »...
Bongtemps avant le départ de Craig, les relations entre les États-Unis et l’Angleterre, (qui était alors occupée à guerroyer contre Napoléon,) avaient cessé d’être amicales. Maîtresse des mers, l’Angleterre voulait obliger les États-Unis à rompre toutes relations commerciales avec les parties belligérentes ; elle alla même jusqu’à capturer plusieurs navires américains. Les choses allèrent ainsi, de mal en pis, jusqu’à 1812.
Les discordes et le mécontentement qu’avaient fait naître au Canada la conduite despotique de Craig, firent croire aux Américains que le temps était venu de frapper un grand coup, et d’amener forcément l’annexion du Canada à la république américaine.
Conséquemment, dans la prévision d’une guerre prochaine avec les États-Unis, l’Angleterre crut faire acte de sage politique en faisant tout en son pouvoir pour calmer l’agitation bien légitime des Canadiens ; et elle envoya pour les administrer un des meilleurs gouverneurs qu’ils aient jamais eus : Sir George Prévost.
Un des premiers actes du nouveau gouverneur fut de nommer à des postes de la plus haute importance plusieurs de ceux qui avaient été les victimes du despotisme de Craig. Ainsi, M. Bédard, le même qui avait été emprisonné par Craig, fut nommé juge aux Trois- Rivières ; M. Bourdages fut élevé au rang de colonel dans la milice. En peu de temps, les liens de la plus grande sympathie s’établirent entre le gouverneur et la population, et les meilleurs rapports entre Sir George Prévost et le clergé. L’évêque Plessis profita de ces bonnes dispositions pour préparer d’avance la reconnaissance, par l’Angleterre, du titre officiel de l’évêque catholique de Québec.
Grâce à l’heureuse disposition de son caractère, et à la politique habile qu’il avait mission d’inaugurer, Prévost obtint tout ce qu’il voulut : hommes et argent ; aussi, lorsque vint la déclaration de guerre, en juin 1812, le Canada était assez bien préparé pour la défense. Cette
fois, contrairement à ce qui était arrivé en 1775, toute la population du pays — française et anglaise — était unanime à repousser l’invasion.
Les États-Unis étaient fort peu préparés pour une pareille eptreprise ; chez eux, tout était à faire. Ils n’avaient ni armée, ni généraux, ni matériel. Cependant, la nouvelle république mit sur pied trois armées différentes qui portaient des titres pompeux : armée de l’ouest, armée du centre, armée du nord.
Les deux armées de l’ouest et du centre, dirigées contre le Haut-Canada, n’eurent pas grand succès ; celle de l’ouest se rendit prisonnière, son général en tête, sans même brûler une cartouche ; celle du centre fut battue à Queenstown ; et 1000 hommes, sur les douze à quinze cents qui la composaient, furent cernés et forcés de mettre bas les armes.
L’armée du nord, de beaucoup la plus forte, était dirigée contre le Bas-Canada, et devait frapper les grands coups. Elle était en marche sur Montréal, lorsque à la rivière Lacolle elle fit rencontre des avant-postes canadiens commandés par de Salaberry. En voulant cerner le héros canadien dans ses retranchements, deux divisions de l’armée américaine se prirent réciproquement pour l’ennemi, et se fusillèrent si bien que les miliciens canadiens n’eurent qu’à les laisser faire. Grâce à cette singulière méprise, et à la nouvelle que toute la milice canadienne de Montréal et des environs se mettait en mouvement pour venir à sa rencontre, l’armée américaine abandonna la partie et se retira.
De bonne heure, au printemps de 1813, les hostilités recommencèrent ; cette fois encore par le Haut-Canada. Il y eut une foule d’engagements dans lesquels les Hauts- Canadiens eurent presque constamment le dessous. Les Américains, enflés de leurs succès, poussaient la guerre avec vigueur; et il ne leur restait plus qu’à s’emparer de Montréal et de Québec pour se rendre maîtres du Canada.
Ce fut alors que la célèbre victoire de Châteauguay vint les arrêter dans leur marche, en leur infligeant une défaite dont ils ne purent pas se relever dans la suite. Voici, en peu de mots, le récit de cette glorieuse affaire.
L’armée américaine, forte de 7000 hommes, et com-
mandée par le général Hampton, s’approchait des frontières. Aussitôt qu’on eut avis de son approche, les capitaines Levesque et Debartzch, à la tête de quelques compagnies de milices canadiennes, furent envoyés à leur rencontre. Le lendemain, ce détachement était rejoint par le lieutenant-colonel de Salaberry avec ses voltigeurs et une compagnie de milice canadienne.
De Salaberry connaissait bien cette partie du pays, ayant eu l’occasion, quelques semaines auparavant, de faire une expédition sur la frontière américaine.
A la tête de sa petite troupe, de Salaberry se rendit à une lieue plus loin, où il fit rencontre d’une patrouille de l’armée américaine ; aussitôt il fit faire halte, et commença à se retrancher.
L’endroit où il se trouvait étant rempli de ravins profonds, de Salaberry y établit quatre lignes de défense au moyen d’abatis. Les premières lignes étaient distantes les unes des autres d’environ deux cents pas ; la quatrième était à à-peu-près un demi-mille en arrière ; là se trouvait un gué très important à défendre.
Telle était la position occupée par le héros canadien et ses 300 braves, lorsque les troupes de Hampton firent leur apparition.
En avant de l’armée américaine, un officier de haute stature s’avança à cheval jusqu’à la portée de la voix, et cria en français aux voltigeurs : « Braves Canadiens, rendez-vous, nous ne voulons pas vous faire de mal ». A peine l’officier américain avait-il prononcé ces mots, qu’une balle le culbutait en bas de son cheval ; ce coup avait été tiré par de Salaberry lui-même ; ce fut le signal du combat. Aussitôt, les trompettes se mirent à sonner la charge, et une fusillade des plus vives s’engagea entre la première ligne de défense canadienne et les Américains. La bataille continua ainsi pendant plusieurs heures, interrompue, de temps à autre, par des hourras poussés des deux côtés.
Cependant, les Américains, malgré leur nombre, ne purent jamais entamer les abatis, et finalement, ils furent obligés de retraiter avec précipitation. Ce fut ainsi que 3 à 400 Canadiens-Français vainquirent 7000 Américains, après une lutte prolongée de quatre heures.
A partir de ce moment, mes enfants, l’histoire de votre
pays jusqu’à 1837, offre le spectacle de luttes parlementaires de la plus grande importance, mais dont le récit n’offrirait qu’un attrait médiocre à des enfants de votre âge. Dans ce long duel engagé entre la chambre d’une part, et les gouverneurs et le conseil exécutif de l’autre, les Canadiens-Français eurent de valeureux champions dans les Papineau, les Bédard, les Viger, les Bourdages, les Nelson, les Cuvillier, les Quesnel, les Morin, et plusieurs autres. M. L. J. Papineau, appelé à la présidence de la chambre d’assemblée en 1815, à l’âge de 26 ans, remplit ce poste important durant presque toute la période comprise entre 1815 et 1837. De l’aveu de tous, M. Papineau a été le plus grand orateur populaire et parlementaire du Canada, et son éloquence hors ligne a exercé sur nos destinées une influence immense.
Enfin, la situation devint tellement tendue qu’en 1837, des troubles sérieux éclatèrent, lesquels aboutirent bientôt à une véritable rébellion.
« Ces troubles, dit Laverdière, commencèrent à Montréal, le 7 novembre, entre les « fils de la liberté » et les « constitutionnels », puis s’étendirent successivement à Chambly et à Saint-Denis, où 800 hommes se réunirent sous le docteur Nelson au bruit du tocsin. Après six heures de combat, les troupes anglaises furent obligées de s’enfuir. Dans le même temps se livrait la bataille de Saint-Charles, où périrent un grand nombre d 'insurgés. Sir John Colborne, envoyé à Saint-Eustache avec 2000 hommes, y battit les insurgés qui s’étaient retranchés, au nombre de 250 environ, dans l’église et dans le couvent ».
Dans ces divers combats, les Canadiens-Français se distinguèrent toujours par leur excessive bravoure. Ainsi, à Saint-Denis, les 800 insurgés commandés par Nelson n’avaient, en tout, que 120 fusils dont la plupart ne valaient rien. A défaut de fusils, ils se battirent avec des lances fabriquées par eux-mêmes, avec des fourches et des bâtons. Même chose à Saint-Charles et à Saint- Eustache.
Dans ce dernier engagement, le docteur Chénier, à la tête de 200 à 250 hommes, entreprit de tenir tête à 2000 réguliers de l’armée anglaise commandés par Sir John Colborne.
S’apercevant que la plupart d’entre eux n’avaient pas d’armes, les hommes de Chénier allèrent lui faire des plaintes ; Chénier leur répondit héroïquement : « Soyez tranquilles, il y aura des hommes tués, vous prendrez leurs fusils ».
Le village de Saint-Eustache était alors cerné par les troupes anglaises, et bientôt leur artillerie ouvrit le feu. Au bout de deux heures de canonnade, l’incendie se déclara dans les édifices occupés par les insurgés. « Les balles et les flammes, dit Garneau, obligèrent ceux-ci de les abandonner les uns après les autres, jusqu’à l’église qui fut bientôt entourée, à son tour, par les troupes anglaises, et par l’incendie qui approchait ». — Chénier voulut s’y défendre ; une mer de feu le repoussa. Alors, inspirant à quelques-uns de ses hommes le courage dont il était lui-même animé, il sauta par une fenêtre, et chercha à se faire jour au travers des ennemis. Il parvint jusqu’au cimetière où il fut atteint d’une balle, et expira aussitôt.
A partir de ce moment, ce ne fut plus qu’une scène de carnage. On ne fit quartier à personne, et le village entier fut abandonné au pillage et aux flammes.
« Lorsqu’on enterra les morts, dit Garneau, on trouva sur plusieurs rebelles tués de petites billes de pierre dont ils se servaient en guise de balles ».
A Colborne prit ensuite plaisir à promener le fer et la flamme dans une foule de paroisses et de villages paisibles ou pacifiés ; pour toute punition vos pères lui ont infligé le sobriquet de «Vieux Brûlot», sobriquet qu’il portera toujours dans notre histoire.
Lorsque l’insurrection fut apaisée, l’esprit de vengeance eut beau jeu, et les exécutions commencèrent. Treize condamnés — l’illustre de Lorimier en tête — furent pendus ; un plus grand nombre fut envoyé en exil.
De tous ceux qui périrent sur l’échafaud, aucun, peutêtre, n’excite plus de sympathies que l’infortuné de Lorimier. Il est difficile de retenir ses larmes à la lecture des lettres qu’il écrivit à sa femme, à ses parents, à ses amis, durant les derniers jours qui précédèrent sa mort. Ces lettres sont pleines de patriotisme, et, en même temps, de soumission aux décrets de la Providence ; ce sont des chef s-d 'œuvres de sentiment, de noblesse d’âme, de
désintéressement, de générosité du cœur, de résignation.
Quels qu’aient pu être les torts des insurgés de 1837 — pendus ou exilés - — un fait est certain : c’est qu’ils furent toujours animés des plus beaux sentiments de patriotisme et de religion. La lecture des lettres de Chevalier de Lorimier en fait foi, mieux que toutes les dissertations les plus savantes ; je vais vous lire des extraits de deux de ces lettres ; elles donnent une idée parfaite de l’état des esprits à cette époque malheureuse. Ces lettres sont intitulées dans le Répertoire National : Dernières lettres d’un condamné.