‹ Histoire populaire du CanadaChapitre 5 sur 10 · HURON · texte numérisé non relu

HURON

A la suite du grand traité de 1701 il y avait lieu d’espérer que la paix ne serait pas de sitôt troublée ; mais, malheureusement, la guerre qui éclata entre la France et l’Angleterre ne manqua pas, comme toujours, d’entraîner à sa suite les conséquences les plus désastreuses pour l’Amérique du Nord.

M. de Callières mourut en 1703 et eut pour successeur M. de Yaudreuil. Ce fut sous l’administration de ce dernier gouverneur qu’eurent lieu les événements que je vais maintenant vous raconter.

Les Français commencèrent par remporter de nombreux avantages en Acadie et à Terreneuve ; et, entre autres faits d’armes éclatants, il ne faut pas oublier les expéditions de Deerfield et de Haverhill, non plus que celles de M. de Subercase et de Saint-Ovide.

M. de Vaudreuil avait cru devoir lancer contre Boston une expédition composée de guerriers abénaquis et de quelques français. Ces guerriers portèrent la dévastation dans la Nouvelle- Angleterre. « Les sauvages, dit M. Bancroft, divisés par bandes, assaillirent avec les Français toutes les places fortifiées et toutes les habitations à la fois, n’épargnant, selon les paroles du fidèle chroniqueur, ni les cheveux blancs de la vieillesse, ni l’enfant sur le sein de sa mère. La cruauté devint un art, et les honneurs récompensèrent l’auteur des tortures les plus raffinées. Il semblait qu’à la porte de chaque maison un sauvage caché épiât sa proie. Que de personnes furent massacrées ou traînées en captivité !... La mort planait sur les rontières ».

Les colons de la Nouvelle-Angleterre, poussés à bout, prirent une éclatante revanche. Ils vinrent à leur tour attaquer les Abénaquis et massacrèrent, sans pitié, tous ceux qui leur tombèrent sous la main.

Les Abénaquis s’adressèrent à M. de Vaudreuil pour en obtenir du secours : ce dernier leur envoya 350 hommes sous les ordres de Hertel de Bouville.

« Ce détachement, dit Garneau, prenant à travers les bois à la raquette, traversa les Alléghanys, et tomba, dans la dernière nuit de février, sur Deerfield, bourgade défendue par une palissade de vingt arpents de circuit. Dans cette enceinte se trouvaient plusieurs maisons entourées d’une ceinture de pieux. Il y avait quatre pieds de neige sur la terre, et le vent en avait amoncelé des bancs jusqu’à la hauteur des palissades ; les assaillants, au moyen de leurs raquettes, entrèrent dans la place comme si elle n’avait été protégée par aucun obstacle. Les habitants furent pris ou tués, et la brigade livrée aux flammes. La plus grande partie des prisonniers furent emmenés au

Canada, où, malgré le cruel mode de guerre qu’on suivait à cette époque, on accueillait toujours bien ces malheureux. Les enfants et les jeunes gens faits ainsi prisonniers, étaient tendrement traités par les Canadiens, et finissaient souvent par embrasser la religion catholique et par se fixer dans le pays. On accordait à ces Anglais, devenus Français, des lettres de naturalisation. Nos archives renferment de ces lettres qui contiennent des pages entières de noms ».

L’année suivante, une autre expédition organisée à Montréal et qui comptait une centaine de canadiens, à part les sauvages, alla tomber sur Haverhill, à 4 ou 500 milles de Québec. Après s’être agenouillés au pied des arbres, et avoir fait leur prière, ces guerriers s’élancèrent à l’attaque du fort qui fut enlevé la hache à la main. Tout fut saccagé. Deux jeunes officiers de mérite, Hertel de Chambly et Verchères, restèrent sur le champ de bataille.

« En peignant ces scènes de carnage, dit Garneau, n’oublions point les beaux traits de l’humanité, sacrifiée si souvent dans ces guerres cruelles. Parmi les prisonniers qu’on emmenait se trouvait la fille du principal habitant de Haverhill. Ne pouvant supporter les fatigues d’une si longue marche, elle aurait succombé sans un jeune volontaire de Québec nommé Dupuy, qui la porta une partie du chemin et conserva ainsi ses jours ».

Les Anglais ayant répété à Terreneuve les dégâts qu’ils avaient faits en Acadie, M. de Subercase fut chargé de leur infliger la punition qu’ils méritaient. A la tête de 450 hommes, canadiens et sauvages, il se mit en marche le 15 de février. Cette petite armée arriva devant Saint- Jean, vers le soir, après avoir beaucoup souffert du froid, et avoir traversé pas moins de quatre rivières remplies de glaçons. « Quoiqu’il fît toujours extrêmement froid, dit Garneau, il fut défendu de faire du feu, on campa dans un petit bois de sapins pour s’abriter un peu ; les soldats mirent leurs souliers sous eux pour les faire dégeler par la chaleur de leurs corps. Le lendemain ils se présentèrent devant la ville qui se rendit sans coup férir ».

Après avoir brûlé Saint-Jean, les Canadiens et les Sauvages se répandirent sur la côte et la réduisirent en cendres.

Cependant, deux des forts qui protégeaient la ville de Saint-Jean avaient résisté aux attaques de Subercase

et de sa troupe ; cinq ans plus tard, M. de Saint-Ovide réussit à s’en emparer. Ces forts étaient défendus par 900 hommes et cinquante canons. M. de Saint-Ovide, à la tête de 169 canadiens et sauvages, se mit en route sur la neige le 14 décembre 1708. Il arriva devant Saint- Jean, après quinze jours de marche, c’est-à-dire, dans la nuit du 1er janvier 1709. Dans l’espace d’une demi-heure, ces 170 braves escaladèrent les forts, et firent prisonniers les 900 anglais.

Peu de temps après, dans la baie de la Trinité, eut lieu un fait d’armes d’une audace extraordinaire. Un parti de guerre canadien aperçut dans cette baie une frégate de 30 pièces de canon, défendus par cent trente hommes d’équipage. Cette frégate était à l’ancre. Les Canadiens ne purent résister à la tentation de faire une aussi belle prise, et 75 d’entre eux, montés dans trois chaloupes, ne craignirent pas d’aller en faire l’abordage en plein jour ; ils réussirent à s’en emparer après avoir tué une partie de l’équipage, et avoir fait le reste prisonniers.

Tous ces glorieux faits d’armes, malheureusement, n’eurent pas grand résiliât ; car, vu la petitesse de leur nombre, les Français étaient dans l’impossibilité de conserver leurs conquêtes.

Irrités à la vue de tous ces désastres, les Anglais jurèrent d’anéantir la Nouvelle-France, et mirent sur pied pas moins de 11,000 hommes, dont 6500 furent embarqués sur une flotte commandée par l’amiral Walker, avec ordre d’aller mettre le siège devant Québec ; les 4600 autres devaient se diriger sur Montréal.

Rendue dans le fleuve Saint-Laurent, vis-à-vis les Sept- Iles, la flotte anglaise fut tout-à-coup enveloppée dans une brume épaisse et assaillie par une tempête des plus violentes. Un pilote canadien, prisonnier des Anglais, du nom de Paradis, voulut leur donner quelques conseils sur la direction à prendre. Ils ne voulurent pas suivre son avis, et huit de leurs vaisseaux allèrent se mettre en pièces sur les écueils de l’Ile-aux-Œufs, pendant qu’un autre sautait par le tonnerre. Le lendemain matin, on comptait sur le rivage les corps de neuf cents de ces malheureux.

Le reste de la flotte rebroussa chemin et fit voile pour l’Angleterre. Pour comble de malheur, en entrant dans

la Tamise, le vaisseau principal, de 70 canons, sauta avec tout son équipage.

Pendant ce temps, l’anxiété était grande à Québec ; et l’on se figure aisément avec quels transports de joie les habitants de la ville apprirent l’heureuse nouvelle de ce désastre qui les débarrassait, d’un seul coup, de l’ennemi redoutable qu’ils attendaient avec tant d’appréhensions.

Il y eut une assemblée des citoyens, à laquelle on décida de faire construire le portail de l’église de la basse-ville. Ce fut en l’honneur de ce mémorable événement que cette église, aujourd’hui en si grande vénération parmi nous, et rendez-vous journalier de tant de pieux pélérinages, reçut le nom de Notre-Dame des Victoires.

Va sans dire que le corps d’armée dirigé contre Montréal jugea prudent de retourner sur ses pas.

L’événement que je viens de raconter eut lieu en 1711. A partir de cette époque jusqu’à 1755 la Nouvelle-France, pendant encore quatorze ans, fut administrée par M. de Vaudreuil, qui eut pour successeurs les marquis de Beauharnois, de la Jonquière et Duquesne — Je vous renvoie à vos Histoires du Canada pour la relation des. faits importants arrivés durant cette longue période.

Vous y verrez qu’en 1720 la population de Québec n’était que de 7000 âmes, celle de Montréal, de 3000 ; qu’en 1721, la population entière du Canada était de 25,000 habitants, en 1744, de 50,000 ; vous y apprendrez qu’en 1734 on put, pour la première fois, se rendre de Québec à Montréal en voiture. Ce fut alors, aussi, qu’eut lieu la découverte des montagnes Rocheuses par de laVérendrye, après douze années de voyages accompagnés de périls sans nombre. L’assassinat de Jumonville par les Anglais, alors que ce guerrier s’avançait vers eux avec un drapeau de parlementaire ; l’éclatante vengeance que sut en tirer son frère de Villiers, qui, à la bataille du fort Nécessité, après huit heures de combat, força Washington à capituler ; plusieurs événements importants arrivés en Acadie ; une brillante expédition contre les sauvages appelés Malhomines ou Folles- Avoines ; la mort de Mgr de Saint-Vallier : tels furent les faits remarquables qui signalèrent ce long intervalle. Comme le temps nous presse, j’arrive à cette grande époque de l’histoire du monde connue sous le nom

de Guerre des sept ans ; époque qui a été si féconde en événements de tous genres et qui devait sceller le sort du Canada.

Pour la troisième ou la quatrième fois, à la suite de leurs nombreuses défaites et de leurs échecs multipliés, les Anglais, avec cette ténacité qui distingue le caractère de cette nation, résolurent de s’emparer du Canada. Pour cela, ils décidèrent de l’attaquer par quatre endroits différents : par l’Acadie, par le lac Champlain, par la vallée de l’Ohio, par la rivière Niagara.

En premier lieu, Monkton, à la tête de 3000 hommes, reçut l’ordre de faire la conquête de l’Acadie ; il commença par s’emparer de Beausé.jour et de toutes les autres places fortifiées. Mais ce fut à l’endroit appelé Grand Pré que les Anglais commirent cet acte d’inique vengeance, de cruauté inouïe, que l’histoire a si souvent condamné et qu’elle ne saurait trop flétrir.

Ferland raconte dans les termes suivants ce triste épisode de l’histoire de l’Acadie :

« A Grand-Pré, Winslow, par une proclamation affichée, invitait les vieillards, les jeunes gens et jusqu’aux enfants mâles de dix ans, de se réunir dans l’église de ce lieu, le vendredi, cinq de septembre 1755, pour recevoir certaines communications qu’il avait à leur faire de la part du gouvernement. Plus de cinq cents hommes qui avaient répondu à cet appel furent renfermés dans l’église de Grand- Pré, où Winslow, environné de ses officiers, leur expliqua les intentions du gouvernement.

» Il leur annonça que le roi leur enlevait leurs terres, leurs bestiaux et tout ce qu’ils possédaient à l’exception de leurs meubles personnels et de leur argent ; que, de ce moment, ils demeuraient prisonniers sous la garde des troupes qu’il commandait. A Grand-Pré furent réunis, comme prisonniers, quatre cent quatre-vingt-trois hommes et trois cent trente-sept femmes, tous chefs de famille ; le nombre de leurs enfants réunis avec eux pour prendre le chemin de l’exil, s’élevait à mille cent trois. Comme quelques-uns de ces malheureux habitants s’étaient réfugiés dans les forêts, on employa tous les moyens pour les forcer à venir se mettre à la discrétion des anglo-américains ; on ravagea tout le pays environnant pour les empêcher de subsister. Dans le seul district des Mines

deux cent cinquante-cinq maisons furent détruites, et un nombre proportionné de granges, d’étables et d’autres bâtiments...

» Les Acadiens prisonniers souffrirent avec résignation l’emprisonnement et les maux dont il était accompagné. Le départ devait avoir lieu le dix de septembre ; les navires étaient prêts ; les prisonniers avaient été rangés en ordre ; cent soixante jeunes gens reçurent l’ordre de s’avancer vers les navires. Ils déclarèrent qu’ils étaient prêts à s’embarquer, mais qu’ils ne voulaient pas être séparés de leurs parents. Sur un ordre de l’officier supérieur, les soldats anglo-américains chargèrent à la baïonnette cette troupe de jeunes gens désarmés, et les forcèrent de s’avancer vers les navires. Des mères se précipitaient vers le sentier que suivaient les malheureux prisonniers afin de leur dire un dernier adieu; repoussées par les soldats, elles s’agenouillaient sur le rivage pour demander à Dieu de protéger leurs enfants qui cherchaient à s’encourager en chantant des cantiques.

» Les hommes plus âgés furent ensuite conduits aux navires de la même manière. Ainsi fut embarquée toute la population mâle du district des Mines sur cinq navires... Peu après arrivèrent d’autres navires sur lesquels les femmes et les enfants furent placés et conduits dans les colonies américaines... Plus de sept mille acadiens avaient ainsi été dépouillés de leurs biens et chassés de leur pays en cette occasion...

» A peine les troupes anglo-américaines se furent-elles acquittées de la pénible exécution qui leur avait été confiée, que les soldats furent frappés de l’horreur de la situation.

» Placés au milieu de riches campagnes, ils se trouvaient néanmoins dans une profonde solitude. Les volumes de fumée qui s’élevaient au-dessus des maisons incendiées, marquaient les lieux où, quelques jours auparavant, demeuraient des familles heureuses ; les animaux des fermes s’assemblaient, inquiets, autour des ruines fumantes, comme s’ils eussent espéré de voir revenir leurs maîtres ; pendant les longues nuits les chiens de garde hurlaient sur ces scènes de désolation ; leurs voix plaintives semblaient rappeler leurs anciens protecteurs et les toits sous lesquels ils avaient coutume de s’abriter »...

Pendant que les Anglais chassaient ainsi les Français

de la Nouvelle-Écosse, le général Braddock, à la tête de 2200 hommes, se dirigeait contre le fort Duquesne, dont la défense était confiée à M. de Contrecœur. Braddock s’était vanté d’emporter ce fort en trois ou quatre jours ; grand fut son désappointement lorsque, sur son chemin, il fit rencontre de M. de Beaujeu, à la tête de 870 hommes, dont 220 français et 650 sauvages.

Les 2200 anglais venaient de traverser à gué la rivière Monongahéla, et s’étaient engagés dans un sentier de chasse, lorsque, vers midi et demi, ils se trouvèrent face-à-face avec les 900 français et sauvages ; les Français avaient, pour la circonstance, revêtu le même costume que les sauvages, leurs alliés.

Ces derniers ne purent s’empêcher de contempler avec admiration ces troupes européennes qu’ils n’avaient encore jamais vues, et qui, avec leurs vêtements écarlates et leurs baïonnettes étincelantes, défilaient à travers le bois. Les Anglais, de leur côté, ne comprirent pas trop à qui ils avaient affaire, en voyant leurs ennemis tous revêtus du même costume sauvage.

De Beaujeu, le fusil à la main, était à la tête de ses hommes.

Les deux armées se considérèrent un instant l’une l’autre : puis les fusils s’abaissèrent, et les balles commencèrent à pleuvoir des deux côtés.

Le feu des Français eut un effet terrible sur les Anglais qui se tenaient en colonnes serrées comme s’ils eussent été sur un champ de parade. Les Français et les Canadiens, au contraire, fidèles à leur vieille coutume, eurent le soin de s’éparpiller et de se tenir à distance les uns des autres, de sorte que les balles anglaises furent en grande partie perdues. Ce que voyant, Braddock fit avancer quelques pièces de canon ; à la troisième décharge le brave de Beaujeu était tué.

Le commandement échut à son second, M. Dumas, et la fusillade recommença avec une nouvelle vigueur. Les Anglais, toujours en masses compactes, étaient décimés; des rangs entiers de leurs soldats tombaient à chaque décharge ; cependant, ils résistaient toujours avec opiniâtreté. Enfin, le désordre se mit dans- leurs rangs, et ils prirent la fuite. Les Français et les sauvages les poursuivirent vivement, en tuèrent un grand nombre à coup de fusil

et à coup de hache, et jetèrent les autres dans la rivière. 1300 anglais — c’est-à-dire plus de la moitié de l’armée de Braddock — restèrent sur le champ de bataille.

Cette glorieuse affaire, qui ne coûta à l’armée française que quarante hommes, est connue dans notre histoire, sous le nom de bataille de la Monongahéla, nom que les Canadiens du temps ont travesti en celui de Mcilengueulé.

Ce fut à la suite de cette bataille que Washington, colonel dans l’armée de Braddock, écrivit cette fameuse lettre qui commence par ces mots : « Nous avons été battus, honteusement battus par une poignée de Français, etc »...

Quelques mois plus tard, les Anglais voulant prendre leur revanche, et effacer la honte de la Monongahéla, résolurent d’attaquer le fort Frédéric. Leur armée était composée de 5000 hommes. Le baron Dieskau, nouvellement arrivé de France, n’écoutant que son ardeur, marcha à leur rencontre avec 1500 hommes seulement. Les Français furent battus, après avoir fait des prodiges de bravoure et avoir perdu sept à huit cents des leurs.

« En vérité », écrivait plus tard un officier anglais, « c’étaient des soldats braves et tous gens d’élite qui semblaient ne point faire attention au feu continuel que nous faisions sur eux. L’action dura au moins six heures, pendant lesquelles il n’y eut guère d’intervalles entre les décharges ».

Pendant l’attaque, Dieskau s’étant trop exposé au feu de l’ennemi, reçut quatre coups de fusil. Transporté avec grande difficulté derrière un arbre, il fut enfin reconnu par les Anglais qui l’amenèrent à leur camp. De là, ils l’envoyèrent à New- York, puis en Angleterre.

Chose digne de remarque, la défaite de Braddock à la Monongahéla, et celle de Dieskau au fort Frédéric ont été dues à la même cause. Ces deux généraux, nouvellement arrivés de l’Europe, et habitués aux batailles en rase campagne comme elles se pratiquent sur le continent européen, n’avaient aucune idée de la guerre des bois et des sauvages telle qu’elle se pratiquait en Amérique.

our remplacer le baron Dieskau au commandement de l’armée du Canada, la France envoya le marquis de Montcalm avec quelques bataillons de ses meilleures troupes, notamment un bataillon du régiment de la Sarre et un autre de celui de Royal- Roussillon. Avec Montcalm arrivèrent des chefs de la plus haute capacité, entre autres, le chevalier de Lévis, de Bougainville et Bourlamaque.

M. de Vaudreuil, né et élevé à Québec, était gouverneur de la colonie depuis un an : il était fils de l’ancien gouverneur du même nom.

De Montcalm était à peine arrivé au Canada qu’on apprit la nouvelle que les Anglais voulaient tenter encore un dernier et suprême effort pour s’emparer de la colonie. Sans perdre de temps, il fut décidé de prendre l’offensive, et de s’emparer du fort Chouaguen ou Oswego. Dans l’espace de deux ou trois jours le fort fut obligé de capituler, et les Anglais, au nombre de 1600, furent faits prisonniers après avoir perdu 150 hommes seulement. Ils furent forcés de remettre aux Français cinq drapeaux, 113 canons, 5 bâtiments de guerre, et une énorme quantité d’approvisionnements de tous genres. Les Français ne perdirent que trente hommes tués ou blessés.

Le succès de cette belle victoire fut due, en grande partie, à l’intrépidité de Rigaud de Vaudreuil qui, un matin, sous le feu de l’ennemi, ne craignit pas de traverser à la nage la rivière Oswego avec les Canadiens et les Sauvages, et alla s’emparer des hauteurs qui dominaient le fort.

Après la prise d’Oswego, les Anglais furent démoralisés ; et des bandes de flibustiers canadiens et sauvages purent ravager impunément, pendant plusieurs mois, les deux états de la Virginie et de la Pensylvanie. Telle était la terreur des colons de la Nouvelle-Angleterre, qu’à l’approche de leurs ennemis, ils se sauvaient jusqu’à quarante lieues de distance, abandonnant au pillage leurs maisons, leurs récoltes et leurs bestiaux. Le chevalier de Villiers, à

la tête de 55 hommes, put s’avancer jusqu’à vingt lieues de Philadelphie où il prit le fort Grenville sans presque aucune résistance.

Quelques mois plus tard, Montcalm prit le fort George ou William Henry, et fit prisonniers 2300 anglais ; ne pouvant les nourrir à cause de leur nombre, Montcalm les renvoya à condition qu’ils ne serviraient pas contre la France avant dix-huit mois.

Après la prise de ces deux forts, les sauvages se portèrent encore, malheureusement, à des actes de vengeance que réprouvent également la religion catholique et la civilisation chrétienne. De là, les reproches sanglants de cruauté adressés aux Français et aux Canadiens par les historiens anglais et par ceux des États-Unis. Cependant, il est parfaitement avéré que ces actes de barbarie furent toujours commis contre les ordres formels des chefs qui commandaient les troupes françaises, et, comme preuve, je vais vous donner les extraits de quatre autographes originaux que j’ai relus encore ces jours derniers. Ces quatre documents sont des ordres militaires donnés aux frères Baby, officiers dans les milices canadiennes à cette époque ; deux de ces ordres sont de la main de Ligneris, un de celle de Contrecœur, et le quatrième est signé par Dumas.

L’un des ordres de Lignéris se termine par ces mots : «... supposé qu’il fasse des prisonniers, il fera tous ses efforts pour empêcher les sauvages d’exercer à leur égard aucune cruauté ».

L’autre :

«... ils engageront de tout leur pouvoir les sauvages à les traiter avec beaucoup d’humanité et à n’exercer à leur égard aucune cruauté ».

L’ordre de Contrecœur se termine comme suit :

«... et d’empêcher les sauvages d’user d’aucune cruauté à l’égard des prisonniers qu’ils pourraient faire ».

Enfin celui de Dumas :

« ... il emploiera surtout tous ses talents et le crédit qu’il a sur les sauvages qu’il conduit pour les empêcher d’user d’aucune cruauté sur ceux qui pourront tomber entre leurs mains ».

Cependant, malgré les deux beaux faits-d’armes de Chouaguen et du Fort George, la colonie était toujours dans

un état de grande souffrance ; non seulement elle manquait d’hommes pour soutenir la lutte avec avantage, mais encore la population était en proie à une affreuse disette.

On était à la ration, et le peuple ne recevait que deux onces de pain par jour. Bientôt il n’y eut presque plus ni pain ni viande : la livre de bœuf ne coûtait pas moins de vingt-cinq sous ; la livre de farine autant. Il est bien vrai que la France envoya des provisions ; mais ces secours tardifs furent facilement interceptés par les flottes anglaises.

Une partie de ces malheurs était due aux exactions d’un infâme intendant arrivé dans la colonie en 1748, et dont le nom, voué à jamais à l’exécration dans notre histoire, était Bigot.

Ce misérable, concussionnaire effronté, alla jusqu’à faire partie d’une société dont l’objet était de monopoliser les grains et la farine. Cette société achetait tout le blé qu’elle pouvait trouver dans les campagnes, et ensuite Bigot fixait, par des ordonnances, le prix auquel il devait être vendu.

Pour donner une idée de l’état de démoralisation des fonctionnaires publics à cette époque, je me contenterai de citer l’extrait suivant de Laverdière :

« Au milieu de cet état de souffrance et de gêne, certains fonctionnaires et employés du gouvernement trouvaient moyen de passer le temps fort agréablement. Des bals et des repas se donnaient au palais de l’intendant. « On y jouait, dit M. Doreil, un jeu à faire trembler les plus déterminés joueurs. Heureusement pour ceux de nos officiers qui ont joué, que M. Bigot, qui est en état de perdre, a bien fait les honneurs de cette partie ; il lui en a coûté environ 200,000 livres ». On jouait aussi à Montréal chez M. de Vaudreuil. Le roi avait, cependant, défendu les jeux de hasard, mais ses ordres étaient honteusement violés ».

Dans cet état de choses, le Canada était bien peu préparé pour la lutte gigantesque qui allait s’engager entre les deux nations les plus. puissantes du monde, et dont le plus glorieux théâtre d’action et le prix de la victoire devait être la Nouvelle-France elle-même.

L’Angleterre et ses colonies mirent sous les ordres

du général Abercromby 50,000 hommes, auxquels la Nouvelle-France n’avait à opposer que 20,000 hommes seulement.

Cependant, avec cet esprit chevaleresque qui ne leur a jamais fait défaut, vos pères ne reculèrent pas devant les dangers de cette lutte suprême ; et l’héroïque Montcalm écrivait au ministre de la guerre en France : « Nous combattrons, nous nous ensevelirons, s’il le faut, sous les ruines de la colonie »...

Dès le mois de juin 1758, les Anglais envahirent le Canada par trois points différents : Louisbourg, Carillon, et le fort Dusquesne. Louisbourg, dont la garnison, composée de 7000 hommes, était dénuée de toutes ressources, fut obligé de capituler devant une armée anglaise de 12,600 hommes parfaitement approvisionnée. Pour la première fois, durant ce siège, on voit figurer le nom du général Wolfe.

L’Angleterre et ses colonies américaines éprouvèrent un sentiment de satisfaction inexprimable à la nouvelle de cette conquête. La Nouvelle-Angleterre, surtout, peu habituée à célébrer des victoires, ne mit pas de bornes à ses transports de joie : elle crut devoir consacrer plusieurs jours à des fêtes et à des réjouissances publiques.

Cependant, toute médaille a son revers ; et les Anglais ne devaient pas triompher longtemps ; Carillon allait bientôt mettre un terme à leurs réjouissances et abattre leur orgueil.

Le général Abercromby commandait en personne l’armée dirigée contre le fort de Carillon. Cette armée était forte de 16,000 hommes, auxquels Montcalm, secondé par Lévis et Bourlamaque, ne put opposer que 3000 soldats et miliciens.

Le 8 juillet, sur le midi, (Laverdière), Abercromby marcha contre les retranchements français avec beaucoup de vivacité ; son armée était divisée en quatre colonnes, dont les intervalles étaient occupés par des troupes légères. On laissa l’ennemi s’approcher jusqu’à quarantecinq pas ; là, on l’arrêta tout court, par un feu aussi juste que bien nourri. Pendant sept heures, les colonnes anglaises s’acharnèrent à enlever le retranchement, et firent six attaques consécutives. Enthousiasmé par le courage héroïque de Montcalm, sa petite armée se battait avec

joie et avec un entrain admirable. Une attaque sur le flanc gauche de l’armée ennemie fut vigoureusement exécutée par M. de Lévis ; tandis que du côté opposé la flottille anglaise de la rivière de la Chûte fut repoussée par le canon de Carillon. Enfin Abercromby, après un combat opiniâtre, battait en retraite ; il avait perdu 5000 hommes. Les Français eurent 377 hommes tués ou blessés, dont 37 officiers. Les Canadiens, partagés en quatre corps, sous M. Raymond, de Saint-Ours, Lanaudière et de Gaspé, se distinguèrent beaucoup pendant cette mémorable journée. Le soir de la victoire, l’heureux général écrivait, sur le champ de bataille même, à M. Doreil, son ami : « Ah ! quelles troupes, mon cher Doreil, que les nôtres ! je n’en ai jamais vu de pareilles ».

M. de Ligneris, chargé de la défense du fort Duquesne, crut devoir l’abandonner à l’approche d’une armée anglaise de 6000 hommes.

Ainsi se termina la campagne de 1758. La belle victoire de Carillon avait, pour cette année, sauvé la colonie, et retardé d’un an la prise du Canada par les Anglais.

Cependant, le pays se trouvait toujours dans un état de pénurie extrême. La récolte avait été mauvaise ; les habitants appelés sous les drapeaux pour la défense de leurs foyers, et dispersés aux quatre coins de cet immense territoire, avaient laissé aux femmes et aux enfants le soin de cultiver la terre.

Ajoutez à cela les exactions toujours croissantes de l’infâme Bigot qui avait taxé le blé jusqu’à trente-six et quarante livres le minot, ajoutez l’esprit de jalousie et de désunion qui existait entre les chefs, et surtout entre M. de Yaudreuil, gouverneur de la Nouvelle-France, et le Marquis de Montcalm, général en chef des armées du Canada ; ajoutez enfin le manque absolu de secours du côté de la mère-patrie qui gémissait alors sous le gouvernement faible et corrompu de Louis XY, et vous aurez une idée de la sombre perspective qui s’offrait pour la campagne de 1759.

Enfin, le dénouement de ce drame terrible touchait à sa fin ; et le temps était arrivé où l’Angleterre et la Nouvelle-Angleterre, combinant leurs efforts, allaient pouvoir, après un siècle et demi d’humiliantes défaites, triompher

de l’heroïque résistance de cette petite colonie française, complètement épuisée de ressources, et abandonnée à ses propres forces.

Craignant, cette fois encore, que sa prise si longtemps convoitée ne vint à lui échapper, l’Angleterre mit sur pied trois armées dont l’effectif n’était pas de moins de 60,000 hommes. 60,000 hommes ! c’était plus que le chiffre total de la population du Canada, y compris les vieillards, les femmes et les enfants. La Nouvelle-France n’avait à opposer 'à cette armée formidable qu’une vingtaine de mille hommes, dont 5000 réguliers, 15,000 miliciens et quelques bandes de sauvages. Cependant, avec des forces aussi inégales, les Canadiens jurèrent de défendre leurs foyers jusqu’à la dernière extrémité ou de s’ensevelir sous les ruines de la patrie.

Les 60,000 soldats anglais étaient divisés en trois armées chargées d’attaquer le pays par trois endroits différents. La première, sous le commandement du général Wolfe, avait ordre de remonter le fleuve et de mettre le siège devant Québec ; la seconde devait venir par le lac Champlain pour opérer sa jonction avec celle de Wolfe ; la troisième devait se diriger vers les lacs.

Ce fut à la date du 27 juin 1759 que la flotte de Wolfe fit son apparition devant Québec. Le célèbre navigateur Cook était à bord en qualité d’ingénieur hydrographe. Cette flotte comprenait 20 vaisseaux, dix frégates et 18 bâtiments inférieurs ; elle était montée par 18,000 marins. Wolfe débarqua une partie de ses troupes sur l’Ile-d’Orléans.

Après avoir reconnu la place, il fit ériger quelques batteries à la Pointe-Lévis, d’où il commença à bombarder la ville. Ce bombardement continua presque sans relâche pendant l’espace de deux mois, et réduisit en cendres ou démolit une partie des maisons de Québec.

Le 31 juillet, il y eut rencontre entre les Anglais et les Français au saut Montmorency. Les Anglais y furent si maltraités qu’ils finirent par prendre la fuite. En quelques heures ils perdirent 600 hommes, et, en se retirant, ils furent obligés de mettre le feu à deux de leurs frégates qui s’étaient échouées à la côte. Ce fait d’armes est connu sous le nom de bataille de Montmorency. Durant cette bataille, les Anglais ne tirèrent pas moins de trois mille coups de canon.

Vers le commencement d’août, Wolfe envoya plusieurs expéditions pour ravager les paroisses du bas du fleuve au nord et au sud. Les habitants les recevaient chaudement, faisant hardiment le coup de fusil aussi longtemps que leurs forces le leur permettaient, et ensuite se sauvaient sagement dans les bois, afin de se mettre à l’abri. Alors les Anglais restaient maîtres des places qu’ils pillaient et incendiaient. Ainsi furent brûlées les paroisses de la Baie Saint-Paul, de la Malbaie, et toutes celles de la côte de Beaupré, depuis Saint- Joachim jusqu’au Saut Montmorency. L’Ile-d’Orléans et les paroisses de la côte du sud subirent le même sort.

Cependant, Wolfe s’aperçut bientôt que la ville de Québec ne serait pas de sitôt en sa possession ; ce fut alors qu’il imagina une ruse pleine de hardiesse, et même de témérité, qui lui réussit à merveille.

Dans la nuit du 12 septembre, il remonta avec sa flotte jusqu’au Carouge. De Bougainville était chargé d’observer ses mouvements ; mais Wolfe réussit à le tromper, au moyen d’allées et venues qui durèrent toute la nuit. Voici comment un témoin oculaire, le colonel Malcolm Fraser, qui commandait un régiment dans l’armée de Wolfe, raconte le débarquement des troupes anglaises, et leur ascension sur les plaines d 'Abraham :

« Sur les neuf heures du soir, dit le colonel Fraser, dans la nuit du 12, nous nous embarquâmes dans les chaloupes, suivant l’ordre que nous avions reçu. Au point du jour (13 septembre) toute l’armée mettait pied à terre à l’endroit appelé « Le Foulon », à environ un mille et demi au-dessus de Québec. Le corps principal de notre armée eut bientôt gravi une côte, ou plutôt un précipice d’environ trois cents verges, très abrupt et couvert de bois et de broussailles. Vers dix heures, l’armée était rangée en bataille ; nous avions à notre droite le grand fleuve Saint- Laurent et le précipice que nous venions de gravir ; à notre gauche, quelques maisons, et dans le lointain, les savanes et les bois au-dessus de l’hôpital-général, et la rivière Saint-Charles ; en face, à environ un mille de distance, était la ville de Québec »...

Grande fut la surprise des Français lorsqu’ils apprirent cette nouvelle. Sans perdre un instant, Montcalm se dirigea contre eux avec quatre mille cinq cents hommes.

Il rangea son armée en une seule ligne de trois hommes de profondeur ; cette ligne s’étendait depuis le chemin de Sainte-Foy, jusqu’au chemin Saint-Louis.

Le feu s’ouvrit vers dix heures et demie ; c’était le commencement de la célèbre bataille des plaines d 'Abraham.

Aux Anglais, dans la position qu’ils occupaient, et avec la crainte des sauvages devant les yeux, il ne restait qu’une alternative : vaincre ou mourir.

Wolfe parcourait sans cesse les rangs de ses soldats pour soutenir leur courage et leur rappeler que toute retraite était désormais impossible. Il fit mettre deux balles dans chaque fusil, et ordonna de ne tirer que quand l’ennemi serait à une distance de vingt pas.

On se fusillait ainsi, des deux côtés, avec des succès variables, lorsque Wolfe, qui ne ménageait pas sa personne, entreprit de faire une charge à la baïonnette à la tête de ses grenadiers ; ce fut alors qu’il reçut en pleine poitrine une balle qui le renversa.

Cependant, les troupes anglaises, ignorant la blessure de leur général, continuaient à combattre avec une vigueur sans égale ; et bientôt, les soldats et les miliciens de Montcalm commencèrent à fuir. — En ce moment Wolfe entendit quelqu’un s’écrier : « Ils fuient »! — « Qui » ? demanda Wolfe. — « Les Français » lui répondit-on. — « Alors je meurs content», répliqua le héros, qui ne tarda pas à expirer.

Montcalm, déjà blessé, voyant ses troupes en désordre, entreprit de les rallier... Au même moment il reçut une blessure mortelle. Il eut assez de force, cependant, pour se tenir sur son cheval, et rentra dans la ville, soutenu par deux grenadiers.

Comme il entrait, quelques femmes, voyant le sang couler de ses blessures, s’écrièrent : « Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! le marquis est tué » ! Montcalm leur répondit : « Ce n’est rien ! ce n’est rien ! ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies ».

Montcalm mourut le lendemain sur les cinq heures du matin.

Il y avait tant de désordre et de confusion dans la ville qu’on ne put trouver ni bois ni charpentier pour confectionner un cercueil décent. A la fin, un des employés du couvent des Ursulines parvint à découvrir quelques vieilles planches avec lesquelles il put construire à la hâte

une boîte grossière dans laquelle le corps fut mis, puis enterré dans l’église des Ursulines. Il y a quelques années, on a découvert les restes de Montcalm ; le crâne du héros, parfaitement conservé, est aujourd’hui en la possession du chapelain des Ursulines.

La perte des Français, durant cette célèbre journée, s’éleva à près de mille hommes, y compris les deux premiers lieutenants de Montcalm, M. de Saint-Ours qui mourut sur le champ de bataille même, et M. de Senezergues qui mourut de ses blessures quelques jours plus tard.

Québec continua à se défendre encore pendant quelques jours, et finalement se rendit, au moment même où de Lévis, qui venait en toute hâte au secours de la place, n’était plus qu’à quelques heures des remparts. L’armée française se replia sur la rivière Jacques-Cartier.

Québec eut beaucoup à souffrir pendant ce siège mémorable ; et dans un mémoire adressé au ministre de France par l’évêque du Canada, on lit les détails suivants :

« Québec a été bombardé et canonné pendant l’espace de deux mois ; cent quatre-vingts maisons ont été incendiées par des pots à feu ; toutes les autres criblées par le canon et les bombes.

» Les murs de six pieds d’épaisseur n’ont pas résisté ; les voûtes dans lesquelles les particuliers avaient mis leurs effets ont été brûlées, écrasées et pillées, pendant et après le siège. L’église cathédrale a été entièrement consumée. Dans le séminaire il ne reste de logeable que la cuisine, où se retire le curé de Québec avec son vicaire. Cette communauté a souffert des pertes encore plus grandes hors de la ville, où l’ennemi lui a brûlé quatre fermes et trois moulins considérables, qui faisaient presque tout son revenu. L’église de la basse-ville est entièrement détruite ; celles des Récollets, des Jésuites et du séminaire sont hors d’état de servir, sans de très grosses réparations. Il n’y a que celle des Ursulines où l’on peut faire l’office avec quelque décence, quoique les Anglais s’en servent pour quelques cérémonies extraordinaires... L’Hôtel-Dieu est infiniment resserré parce que les malades anglais y sont... Le palais épiscopal est presque détruit, et ne fournit pas un seul appartement logeable ; les voûtes ont été pillées. Les maisons des Récollets et des Jésuites sont à peu près dans la même situation ; les Anglais y ont, cependant.

fait quelques réparations pour y loger des troupes ; ils se sont emparé des maisons de la ville les moins endommagées ; ils chassent même de chez eux les bourgeois qui, à force d’argent, ont fait raccommoder quelque appartement, ou les y mettent si à l’étroit, par le nombre de soldats qu’ils y logent, que presque tous sont obligés d’abandonner cette ville malheureuse...

» Les prêtres du séminaire, les chanoines, les jésuites, sont dispersés dans le peu de pays qui n’est pas encore sous la domination anglaise ; les particuliers de la ville sont sans bois pour leur hivernement, sans pain, sans farine, sans viande, et ne vivent que du peu de biscuit et de lard que le soldat anglais leur vend de sa ration. Telle est l’extrémité où sont réduits les meilleurs bourgeois.

» Les campagnes ne fournissent point de ressources et sont peut-être aussi à plaindre que la ville même. Toute la côte de Beaupré et l’Ile-d 'Orléans ont été détruites avant la fin du siège ; les granges, les maisons des habitants, les presbytères ont été incendiés ; les bestiaux qui restaient enlevés... de sorte que le pauvre habitant qui retourne sur sa ferme avec sa femme et ses enfants, sera obligé de se cabaner à la façon des sauvages. Leur récolte qu’ils n’ont pu faire qu’en donnant la moitié, sera exposée aux injures de l’air, ainsi que leurs animaux ; les caches qu’on avait faites dans les bois ont été découvertes par l’ennemi, et, par là, l’habitant est sans hardes, sans meubles, sans charrue, et sans outils pour travailler la terre et couper les bois.

» Les églises, au nombre de dix, ont été conservées ; mais les fenêtres, les portes, les autels, les statues, les tabernacles ont été brisés. La mission des sauvages abénakis de Saint-François a été détruite par un parti d’anglais et de sauvages ; ils y ont volé tous les ornements et les vases sacrés, ont jeté par terre les hosties consacrées, ont égorgé une trentaine de personnes, dont plus de vingt femmes et enfants.

» De l’autre côté de la rivière, au sud, il y a environ trente-six lieues de pays établi, qui ont été, à peu près, également ravagées, et qui comptent dix-neuf paroisses, dont le plus grand nombre a été détruit ».

Ce mémoire de l’évêque de Québec porte la date du 5 novembre 1759.

es chers enfants, vous concevez quel découragement profond s’était emparé de l’esprit de vos pères à la suite de tous ces désastres.

Pendant cinq années consécutives, ils avaient été constamment sous les armes, et la culture de leurs terres avait été tellement négligée qu’elles ne produisainet presque plus rien : aussi, la population était-elle en proie à une affreuse misère.

Cependant, ils se résignèrent à leur sort ; et, confiants dans l’habileté de Lévis qui leur promettait des secours prochains de France, ils ne perdirent pas tout-à-fait espoir en un avenir meilleur.

De leur côté, les Anglais, enfermés dans Québec, eurent beaucoup à souffrir du froid ; car l’hiver de 1760 fut d’une rigueur exceptionnelle, et le plus grand souci de Murray, commandant de la place, fut d’approvisionner son armée d’une suffisante quantité de bois de chauffage.

Pour cela, des détachements de soldats furent envoyés comme bûcherons d’abord à l’Ile-d 'Orléans et à l’ Ile- Madame, et plus tard dans les forêts de Sillery et de Sainte- Foye. Les difficultés que présentait le charroi du combustible furent telles, que souvent pas moins de mille soldats étaient employés à ce pénible travail.

L’armée anglaise était loin d’être préparée à affronter les rigueurs excessives de notre climat ; aussi, les hôpitaux furent-ils constamment remplis d’invalides ; la fièvre, la dyssenterie, et surtout le scorbut, firent, parmi eux, un grand nombre de victimes.

D’après les mémoires du temps, le chiffre de la garnison anglaise s’élevait à 5653 hommes ; il n’en mourut pas moins de 682 dans le cours de l’hiver.

Fait digne de remarque, il paraît que les troupes françaises n’inquiétèrent jamais les Anglais, pendant que ces derniers étaient occupés à couper le bois dans les forêts de Sillery ou de Sainte-Foye. Murray, il est vrai, avait pris pour protéger ses soldats d’excellentes précautions ; mais à part cela, c’était, dit-on, une opinion généralement

répandue dans la garnison anglaise qu’il y avait entre le gouverneur français, M. de Vaudreuil, et le commandant anglais, Murray, une entente secrète en vertu de laquelle les avant-postes français devaient s’abstenir de toute attaque contre les bûcherons. Quelques-uns pensent que de Vaudreuil en vint à cette détermination avec Murray, lorsque de Bougainville, sous pavillon parlementaire, visita la garnison anglaise enfermée dans Québec à la date du 30 septembre 1759. Dans cette occasion, de Bougainville eut plusieurs heures d’entrevue avec les généraux anglais Monkton et Townsend, mais le secret de cette entrevue n’a jamais transpiré. De Bougainville obtint la permission d’aller à l’hôpital-général, où il demeura trois jours, après lesquels il reçut ordre de retourner au milieu des siens.

L’ivrognerie paraît avoir été le vice prédominant des soldats de la garnison anglaise ; et Murray fut obligé d’avoir recours aux mesures les plus rigoureuses — le fouet et la peine capitale — pour supprimer la vente des liqueurs alcooliques.

Malgré cela, les avant-postes du général de Lévis situés au Carouge, à Jacques-Cartier et à la Pointe-aux-Trembles, ne cessèrent pas d’être une grande source d’inquiétude pour les Anglais. De Lévis était à Montréal, occupé à organiser une nouvelle attaque contre Québec ; et afin de tromper l’ennemi sur ses intentions réelles, il eut soin de propager, durant l’hiver, toutes sortes de rumeurs. Ainsi, un jour, on apprenait que l’époque choisie par l’armée française pour escalader la ville, était fixée au milieu de décembre, puis en janvier, puis en février, etc., de sorte que la garnison anglaise fut tenue en alertes continuelles, et qu’à plusieurs reprises elle resta sur pied toute la nuit, dans l’attente de quelque surprise.

Cependant, ce ne fut que dans la nuit du 17 avril que le chevalier de Lévis laissa Montréal avec ses troupes, et se mit en marche sur Québec.

De Lévis croyait que son approche était ignorée des Anglais ; mais ces derniers en furent informés, grâce à un incident dont fut victime un pauvre artilleur français. Cet infortuné ayant chaviré dans un bateau, avec six de ses compagnons qui s’étaient noyés, parvint à se réfugier sur un glaçon. Transporté, sur ce glaçon, par la marée

baissante, jusque vis-à-vis l’église de Saint-Laurent, il avait été ramené par le courant, à demi-gelé, en face de la ville, où les Anglais allèrent le chercher. Conduit devant Murray, il fut obligé d’avouer que Lévis, à la tête d’une forte armée, n’était plus qu’à quelques jours de marche de Québec.

Le 28 avril au matin, les troupes françaises faisaient leur apparition ; et sur les neuf heures, l’armée anglaise allait à leur rencontre avec vingt canons, deux pour chaque régiment ; l’armée de Lévis n’avait, en tout, que deux canons. Aussitôt la glorieuse bataille, connue sous le nom de bataille de Sainte-Foye, commença.

Il fut fait, de côté et d’autre, des prodiges de valeur, surtout au moulin Dumont, qui fut pris et repris plusieurs fois par les grenadiers français et par les montagnards écossais. « Armés de leurs baïonnettes, dit Ferland, les grenadiers chassaient par les fenêtres les Écossais qui, la dague à la main, rentraient par les portes et obligeaient les grenadiers, à leur tour, de s’échapper par le même chemin qu’eux-mêmes avaient suivi... La contestation aurait duré jusqu’à ce qu’ils fussent tous tombés, si les généraux ne les avaient forcés de se retirer et de laisser le moulin comme un terrain neutre. L’on y avait combattu avec tant d’acharnement, qu’il ne restait plus que quatorze à quinze grenadiers par compagnie et le même nombre de montagnards ».

A un moment donné, les Anglais durent croire qu’ils allaient remporter la victoire, grâce à un incident que Ferland raconte dans les termes suivants :

« La gauche de l’armée française se maintenait dans un lieu bas, à quarante pas des Anglais, quoique écrasée par l’artillerie. Voyant sa mauvaise position, le chevalier de Lévis envoya M. de la Pause, adjudant de Guyenne, pour la faire retirer de quelques pas... Passant rapidement le long de la ligne, cet officier ordonna à chaque régiment de se retirer un peu, sans donner le motif des ordres de M. de Lévis. A ce moment, les Anglais crurent qu’ils prenaient la fuite, et descendirent de leur terrain élevé pour les poursuivre. M. Dalquier, vieil officier extrêmement brave, se tournant vers ses hommes, leur adressa quelques mots : « Il n’est pas temps maintenant, mes enfants, leur dit-il, de vous retirer ; vous n’êtes qu’à quarante

Neuvième entretien. 9f

« pas de l’ennemi ; avec la baïonnette au bout de vos fusils, » jetez-vous sur eux ; c’est ce qu’il y a de mieux à faire ». Aussitôt ils s’élancèrent sur les Anglais, et s’emparèrent de leurs canons. Une balle traversa le corps de Dalquier déjà couvert de blessures, mais ne l’empêcha pas de continuer à donner ses ordres ».

Finalement, les Anglais furent mis en déroute complète, et se sauvèrent à qui mieux mieux dans la ville, laissant leur artillerie au pouvoir des Français. Les Anglais, suivant le rapport de Lévis, perdirent quinze cents hommes, et les Français sept cents.

La dernière bataille livrée par les Français au Canada était une belle et grande victoire ; l’honneur du drapeau était vengé !

Durant la nuit même qui suivit cette bataille, les Français commencèrent le siège de Québec, et ouvrirent la tranchée à 600 verges des murs de la ville ; les Anglais, de leur côté, continuèrent à se fortifier.

Les travaux se poursuivaient ainsi des deux côtés avec ardeur lorsque le 16 mai, sur le soir, deux frégates vinrent jeter l’ancre dans le port de Québec. Les Anglais avaient été prévenus de l’arrivée de ce renfort par une autre frégate, la Leostafï, qui avait fait son apparition huit jours auparavant. Les Français, paraît-il, furent sous l’impression, jusqu’au dernier moment, que ces navires leur étaient destinés ; on peut juger de leur découragement lorsqu’ils aperçurent le pavillon anglais qui flottait au haut des mâts.

« Impossible d’exprimer, dit Knox, l’allégresse qui transporta alors la garnison anglaise ; officiers et soldats montèrent sur les remparts, en face des Français, et poussèrent, pendant près d’une heure, des hourras continuels, en élevant leurs chapeaux en l’air ».

Le lendemain, les frégates anglaises attaquèrent les deux seuls vaisseaux français presque sans artillerie qui se trouvaient dans le port, et qui composaient toutes les forces maritimes de la colonie. « Elles furent prises, dit Laverdière, après un combat de deux heures. Leur commandant, M. de Yauquelin, et ses officiers refusèrent d’amener pavillon, même lorsqu’ils n’eurent plus ni poudre ni boulets. L’amiral anglais, plein d’admiration pour leur bravoure, les traita avec tous les égards que méritait leur conduite ».

Cette même nuit, Lévis abandonna le siège, laissant derrière lui toute son artillerie, et se replia sur Montréal.

Bientôt Murray le suivit ; et deux autres armées anglaises, l’une venant du sud, l’autre de l’ouest, ne tardèrent pas à le rejoindre. Ces trois armées opérèrent leur jonction près de Montréal à la date du 8 septembre : elles étaient fortes de 20,000 hommes. De Vaudreuil ne pouvait leur opposer que 3500 hommes seulement.

Un conseil fut tenu, présidé par M. de Vaudreuil ; et il fut décidé que le parti le plus sage à adopter était de se rendre, après avoir obtenu les conditions les plus avantageuses possibles.

Tous les articles de la capitulation furent acceptés des Anglais, à l’exception d’un seul : les honneurs de la guerre pour l’armée française. De Lévis, indigné de ce refus, se retira avec 2000 hommes dans l’île de Sainte- Hélène, résolu de ne point remettre honteusement son épée. Mais le salut de la colonie l’exigeait, et M. de Vaudreuil donna à Lévis l’ordre de se rendre. Celui-ci posa les armes, tout en protestant en son nom et au nom de toute l’armée contre l’indigne traitement qu’on lui faisait subir. Cependant, il ne voulut pas livrer ses drapeaux à l’ennemi, et ordonna qu’on les brûlât sur-le-champ, ce qui fut fait.

Tel fut, mes enfants, dit madame Genest, en sanglotant, le dernier acte de résistance de vos pères sur cette glorieuse terre du Canada.... Le Canada avait cessé d’être français, il devenait anglais ! .

près une défense héroïque de plusieurs années, le Canada, presque complètement ruiné, avait passé à de nouveaux maîtres, et jouissait d’une paix profonde.

Les miliciens avaient quitté leurs drapeaux, et s’occupaient de mettre ordre à leurs affaires, et surtout de cul-

tiver leurs champs dévastés. Les nobles, les officiers de l’administration civile et militaire, les gens instruits, les citoyens les plus marquants, ne voulant pas vivre à l’ombre du drapeau anglais si souverainement détesté, abandonnèrent le pays. On calcule que pas moins de 185 officiers et de 3000 soldats et matelots repassèrent en France immédiatement après la conquête ; seuls le clergé et les membres de nos corporations religieuses restèrent fidèles à leur poste, et c’est à eux que le Canada français a dû son salut.

« La ville de Québec », dit de Gaspé, « qui semblait braver jadis sur son rocher les foudres de l’artillerie et l’escalade des plus vaillantes cohortes, l’orgueilleuse cité de Québec, encore couverte de décombres, se relevait à peine de ses ruines. Le pavillon britannique flottait triomphalement sur sa citadelle altière ; et le Canadien qui, par habitude, élevait la vue jusqu’à son sommet, croyait y retrouver encore le drapeau fleurdelisé de la vieille France, les reportait aussitôt avec tristesse vers la terre, en répétant, le cœur gros de soupirs, ces paroles touchantes : « nous reverrons pourtant nos bonnes gens ».

Vains souhaits, espoir superflu !

En 1763, le Traité de Paris vint pour toujours sceller le sort de la Nouvelle-France qui fut définitivement cédée à l’Angleterre.

Ceux des Canadiens qui avaient, jusque là, espéré en des jours meilleurs, durent renoncer à toute illusion et se résigner à leur sort ; et cette fois, ceux des nobles et de la classe instruite ou aisée qui n’avaient pas encore émigré, quittèrent le pays, au nombre de mille à douze cents.

Vous aimerez, sans doute, à connaître quel fut le sort des principaux officiers qui avaient si noblement combattu pour le salut de la Nouvelle-France, durant les dernières années qui avaient précédé la conquête ; voici quelques détails sur plusieurs d’entre eux.

Le chevaleresque de Lévis se hâta d’aller guerroyer en Allemagne. En 1783, il devint maréchal de France, et fut créé duc de 1784. Il mourut en 1787, dans la ville d’Arras qui lui fit des funérailles magnifiques.

De Bourlamaque devint gouverneur de la Guadeloupe où il mourut en 1764. De Bougainville se distingua

durant la révolution américaine, et se rendit célèbre par son fameux voyage autour du monde.

L’infâme Bigot subit un procès qui lui valut la confiscation de tous ses biens et le bannissement à perpétuité.

Dumas, celui-là même qui avait succédé à de Beaujeu comme commandant à la bataille de la Monongahéla, fut nommé gouverneur des îles de France et de Bourbon.

Jacques Bedout, natif de Québec, parvint au grade de contre-amiral. Il était capitaine de vaisseau, dit Garneau, lorsque, par son combat sous l’île de Groix, en 1796, il mérita cet éloge de Fox dans la chambre des communes : « Le capitaine du Tigre, combattant pour l’honneur de sa patrie, a rivalisé en mépris pour la mort avec les héros de la Grèce et de Borne ; il a été fait prisonnier, mais couvert de gloire et de blessures ».

De Vaudreuil fut en butte aux accusations mensongères de Bigot ; emprisonné à la Bastille, il eut à subir un procès dont il sortit avec une réputation intacte. Sa défense, dit Garneau, fut pleine de dignité. Dédaignant de se justifier lui-même, il éleva la voix en faveur des officiers canadiens que Bigot avait accusés. « Élevé au Canada, il les connaissait, disait-il, et il soutenait qu’ils étaient presque tous d’une probité aussi éprouvée que leur valeur. En général, les Canadiens semblent être nés soldats ; une éducation mâle et toute militaire les endurcit de bonne heure à la fatigue et au danger. Le détail de leurs expéditions, de leurs voyages, de leurs entreprises, de leurs négociations avec les naturels du pays, offre des miracles de courage, d’activité, de patience dans la disette, de sangfroid dans le péril, de docilité aux ordres des généraux qui ont coûté la vie à plusieurs, sans jamais ralentir le zèle des autres. Ces commandants intrépides, avec une poignée de Canadiens et quelques guerriers sauvages, ont souvent déconcerté les projets, ruiné les préparatifs, ravagé les provinces, et battu les troupes anglaises huit à dix fois plus nombreuses que leurs détachements ».

Ailleurs, de Vaudreuil écrivait aux ministres de Louis XV : « Avec ce beau et vaste pays, la France perd 70,000 âmes, dont l’espèce est d’autant plus rare que jamais peuples n’ont été aussi dociles, aussi braves, et aussi attachés à leurs princes ».

Après le traité de 1763, les persécutions recommencèrent ;

et le roi d’Angleterre, de sa propre autorité, et sans y être autorisé par le parlement, abolit les lois françaises pour y substituer les lois anglaises.

On alla plus loin encore, et on voulut forcer les Canadiens à prêter ce qu’on appelait le serment du test ou de fidélité. Or, ce serment était conçu de manière à leur faire abjurer, en même temps, et leur foi et leur religion. Les Canadiens refusèrent d’obéir à d’aussi tyranniques injonctions ; le gouverneur, du reste, n’osa pas faire exécuter ses ordres.

Ces derniers événements se passaient sous l’administration de Murray, le deuxième gouverneur général anglais du Canada ; Amherst en ayant été le premier.

« La position du général Murray, dit Laverdière, était une des plus difficiles. Quoique d’un caractère sévère, il avait un excellent cœur. Il aimait les Canadiens qu’il voyait aussi simples dans leurs mœurs qu’il les avait trouvés braves sur le champ de bataille. Mais il était obligé d’agir avec un entourage de fonctionnaires qui le faisaient rougir tous les jours.

» Une armée d’aventuriers et d’intrigants était venue s’abattre sur le Canada à la suite des troupes anglaises. Le juge en chef Gregory, qui avait été tiré de prison pour être placé à la tête de la justice, ignorait le droit civil et la langue française ; le procureur général n’était guère plus propre à remplir sa charge ; les places de secrétaire provincial, de greffier du conseil, de régistrateur, de prévôt maréchal avaient été données à des favoris qui les louaient aux plus offrants. Murray, dégoûté de la tâche qu’on lui avait imposée, ne put s’empêcher d’en faire des plaintes au ministère. « Il a fallu, dit-il, choisir des magistrats » et prendre des jurés parmi quatre cent cinquante com- » merçants, artisans et fermiers (anglais) méprisables prin- » cipalement par leur ignorance. Ils haïssent la noblesse » canadienne à cause de sa naissance, et parce qu’elle a » des titres à leur respect »...

Cependant, le pays était encore loin d’être pacifié. Si, d’un côté, les Canadiens ne pouvaient opposer qu’une résistance passive aux vexations de l’Angleterre, de l’autre, certaines tribus sauvages de l’ouest, sous le commandement du célèbre Pontiac, ne tardèrent pas à se soulever. Ils s’emparèrent de sept à huit postes anglais, ravagèrent

la Pennsylvanie et la Virginie, et massacrèrent ou traînèrent en captivité pas moins de deux mille personnes ; à la fin on parvint à les pacifier.

Murray, rappelé en Angleterre (1766), eut pour successeur Carleton. Les choses continuèrent à aller de mal en pis pour vos pères jusqu’à l’année 1774. A cette époque, le parlement anglais passa une loi célèbre qui est connue dans notre histoire sous le nom à’ Acte de Québec. Par cet acte, les anciennes lois civiles françaises étaient rétablies, le serment de fidélité ou du test aboli, et les droits des catholiques si longtemps foulés aux pieds étaient enfin reconnus. En même temps, cet acte établissait un conseil législatif, espèce de gouvernement régulier dans lequel les catholiques pouvaient être admis.

Pour apprécier à sa juste valeur cette marque de bienveillance extraordinaire de la nouvelle mère-patrie, il ne faut pas oublier que les colonies de la Nouvelle-Angleterre (appelées depuis les États-Unis) étaient au début de cette célèbre révolution connue sous le nom de révolution américaine, qui devait se terminer par la conquête de leur indépendance.

L’Angleterre jugea qu’elle en avait assez sur les bras ; elle comprit qu’il était temps de s’assurer le bon vouloir des Canadiens-Français, dont elle allait avoir un si grand besoin dans la lutte qui allait commencer.

Ces prévisions se confirmèrent, au moins en partie ; les habitants, voyant qu’on se décidait, enfin, à leur rendre justice, restèrent fidèles à la couronne d’Angleterre, et refusèrent les offres pleines de séduisantes promesses que leur fit à maintes reprises le congrès américain. Tout ce que l’on put obtenir du plus grand nombre, cependant, grâce à l’influence du clergé et de la classe instruite, fut qu’ils observeraient une stricte neutralité ; ce qui n’empêcha pas plusieurs d’entre eux de faire cause commune avec les Américains.

On a attribué à une foule de raisons le peu de zèle que les Canadiens-Français manifestèrent pour la défense du pays lors de l’invasion de 1775 ; mais après une lecture attentive des documents écrits à cette époque, il me paraît évident que leur mécontentement, ainsi que leur abstention, fut due à des causes multiples.

En premier lieu, le drapeau anglais était loin d’être

en grande vénération ; et, malgré la justice tardive qu’ils venaient d’obtenir par l’acte de 1774, le souvenir des criantes injustices auxquelles ils avaient été jusque-là en butte était trop récent, pour que ces cœurs bons et généreux, mais très sensibles, n’en conservassent pas un amer souvenir.

En outre, vos pères avaient devant les yeux le triste exemple d’une foule d’Anglais de Québec et de Montréal qui, de la manière la plus ouverte, au vu et au su de Carleton lui-même, ne se gênaient nullement de faire une propagande active en faveur de l’insurrection américaine.

Pour bien se rendre compte des motifs qui animaient le petit nombre d’Anglais fixés alors dans la colonie, il faut se rappeler qu’autant l 'Acte de Québec, qui établissait le conseil législatif, avait satisfait aux légitimes exigences des Canadiens-Français, autant il avait causé de déplaisir aux Anglais qui se trouvaient frustrés, par là, de l’exercice de ce pouvoir tyrannique dont ils avaient si grandement abusé.

Un motif que les ennemis de l’Angleterre firent, surtout, adroitement valoir pour empêcher les habitants de prendre part à la guerre contre les Américains, fut que, d’après le serment de fidélité qu’ils avaient prêté, ils avaient juré de ne pas prendre les armes contre les Anglais. Or, qu’étaient les Américains à cette époque, sinon des Anglais ? Prendre les armes contre eux, c’était donc violer leur serment.

Enfin, il y avait la crainte des taxes que les Américains surent faire valoir très-habilement ; et dans les nombreuses lettres qu’ils répandirent d’une extrémité de la province à l’autre, ils ne manquèrent pas de se donner eux-mêmes comme exemple.

Les nobles et les gens instruits, à peu d’exceptions près, se déclarèrent franchement et ouvertement pour l’Angleterre.

A part le sentiment d’honneur qui dictait naturellement à ces derniers la ligne de conduite qu’ils avaient à suivre, un autre motif, au dire de Sanguinet, ne manqua pas d’exalter leur patriotisme : c’est qu’ils y trouvèrent leur compte. Nommés aux postes de colonels, de majors, de capitaines dans la milice, ils reçurent de jolis appointements variant de cent à deux cents louis ; ce qui, vu l’époque

et la pénurie des temps, équivalait à de fortes sommes.

A Montréal, les chefs des miliciens commirent plusieurs actes d’injustice. Ils commencèrent par favoriser leurs familles et leurs amis, de sorte que des anciens capitaines ils firent des enseignes, et qu’ils donnèrent les grades de capitaines à des personnes qui n’avaient encore jamais servi : de là, une nouvelle source de mécontentement qui fit murmurer toute la ville de Montréal.

De son côté, le congrès américain, par ses lettres pleines de duperies et de fausses représentations, ne manqua pas de s’aliéner l’esprit de la population.

Pour ces raisons, et pour plusieurs autres, tout ce que put faire l’influence du clergé fut de maintenir dans la neutralité ceux des habitants dont les sympathies pour l’Angleterre n’étaient pas très vivaces ; et c’était un grand point de gagné ; car, pour peu que le mouvement des Canadiens-Français en faveur des Américains se fût accentué, l’Angleterre perdait à jamais le Canada.-

Tel était l’état des esprits au début des hostilités.

Dans les premiers jours de mai 1775, les Américains s’emparèrent des forts Carillon, Saint-Frédéric et Saint- Jean ; ce dernier fut repris quelques jours après par 80 volontaires canadiens commandés par Picote de Belestre. Sur les entrefaites, Carleton arrivait à Montréal et s’occupait d’organiser la défense.

Bientôt les Américains, sans presque rencontrer aucune résistance, s’avancèrent jusqu’à la Prairie de la Magdeleine et à Longueuil où ils établirent des postes. Malgré l’invasion des Basionnais dans toutes les côtes du sud, tout paraissait aussi tranquille à Montréal, dit Sanguinet, que si nous eussions été dans une profonde paix.

Le 24 septembre, sur les dix heures du soir, environ 150 américains, sous le commandement d’Allen, traversèrent de Longueuil en canots, et vinrent aborder au courant Sainte-Marie. Cette nouvelle parvint à Montréal de bonne heure le lendemain. Aussitôt, on ferma les portes de la ville, et on fit appel aux armes. Les citoyens, sans même attendre les ordres de leurs chefs, se rendirent au Champ-de-Mars, prêts à combattre. Pendant ce temps, plusieurs anglais, les colonels Johnson et Claus, en particulier, ainsi que toutes les femmes et les enfants des officiers anglais, s’embarquaient, avec leurs bagages, dans

les navires qui étaient mouillés dans le port, prêts à s’enfuir vers Québec.

Les citoyens, dit Sanguinet, sortirent de Montréal au nombre d’environ trois cents canadiens et trente marchands anglais. Le reste des marchands anglais ne voulurent point y aller ; c’est là où on reconnut le plus ouvertement les traîtres. Il sortit aussi de la ville environ trente hommes de troupes. Les Bostonnais se replièrent dans une maison et une grange, et commencèrent à tirer. Le feu fut vif de part et d’autre. Les Canadiens cernèrent les Bostonnais du côté du bois, et leur coupèrent le chemin. Il fut fait prisonniers dans cette action environ trente-six Bostonnais avec Allen, leur chef. Il y en eut plusieurs de blessés et tués, et le reste prit la fuite.

Le major Carden, commandant des miliciens de Montréal, fut blessé.

Pendant le combat, le général Guy Carleton et le brigadier Prescott restèrent dans la cour des casernes, avec environ quatre-vingts et quelques soldats, le sac au dos, les armes à la main, prêts à s’embarquer dans les navires et à se sauver, si la petite armée des citoyens était repoussée.

A la suite de cet engagement, les habitants des campagnes se réveillèrent de leur assoupissement ; leur instinct militaire se réveilla, et dès le lendemain et les jours suivants, ils commencèrent à arriver en grand nombre, et vinrent offrir généreusement leurs services.

Tel était leur zèle que de la paroisse de Sainte-Anne, à quelques lieues de Québec, il n’arriva pas moins de quarante-deux hommes au secours de Montréal. La paroisse de Varennes seule envoya 300 habitants, tous animés de la meilleure volonté du monde ; de sorte qu’au commencement d’octobre, il y avait dans la ville de Montréal plus de 1200 habitants des campagnes qui, joints aux 600 de la ville, formaient une petite armée respectable.

Les Canadiens ne demandaient qu’une faveur : qu’on voulût bien les traverser à Longueuil, et les mener droit à l’ennemi, dont ils étaient sûrs d’avoir bon marché. Mais toutes leurs demandes, toutes leurs sollicitations furent faites en vain ; rien ne put déterminer Carleton à traverser le fleuve et à aller attaquer les Américains. A la fin, les habitants commencèrent à se fatiguer de ces

lenteurs et demandèrent à retourner dans leurs foyers : permission qui fut facilement accordée à un grand nombre.

Cependant, l’armée américaine avait fini par s’emparer de tous les forts en deçà de la frontière, et Montgomery en personne se dirigea sur Montréal. Carleton, se croyant incapable de défendre la place, s’enfuit précipitamment, et la ville capitula le lendemain, c’est-à-dire, le 12 novembre.

Ce ne fut qu’avec beaucoup de difficultés que Carleton put se rendre jusqu’à Québec, où il arriva dans une petite chaloupe, après avoir abandonné, dans les environs de Sorel, onze navires chargés de provisions, d’artillerie et de munitions, dont les Américains ne tardèrent pas à s’emparer. Sur ces mêmes navires Montgomery descendait à Québec, quelques jours plus tard, avec 4 ou 500 hommes. « Il est certain, dit Sanguinet, que si ces onze navires n’avaient point été pris, Montgomery n’aurait point pu aller à Québec, parce qu’il aurait manqué de tout »...

« En ce moment, dit Laverdière, la cause métropolitaine en Canada était dans un état désespéré. Le territoire renfermé dans l’enceinte de Québec était à peu près tout ce qui reconnaissait la suprématie de l’Angleterre ».

Montgomery, ayant opéré sa jonction avec Arnold, mit le siège devant Québec. Ce siège mémorable de 1775 a été le quatrième et le dernier de ceux que la vieille capitale ait eu à soutenir depuis sa fondation en 1608. Ici, mes enfants, ma tâche sera des plus faciles, vu que je n’aurai que la peine de vous lire, à peu près mot à mot, des extraits d’un journal très-précieux tenu, jour par jour, par un contemporain de ces événements : ce chroniqueur fut M. Simon Sanguinet, dont je vous ai souvent cité le nom, et auquel j’ai déjà emprunté la narration des faits que je viens de vous raconter.

Le mémoire de Sanguinet est intitulé :

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