CHUTE DU MINISTERE DRAPER
Le ministère Draper s’avançait en chancelant vers sa chute prochaine, et le parti tory, étant devenu identifié à une politique de laisser-aller, glissait à la dérive comme un bateau sans gouvernail. M. Draper était fatigué d’une lutte prolongée, dans laquelle le destin semblait l’abandonner, et il voulait se retirer dans la magistrature ; mais il n’y avait personne qui put rallier le parti, et il n’y avait pas de
programme autre que le programme négatif qui consistait à se cramponner à certains vieux principes que le gouvernement impérial avait répudié, disait-on, et qui dépendaient maintenant, même pour se soutenir temporairement, de l'adhésion politique que le gouverneurgénéral pourrait accorder à l'exécutif. Lord Elgin donna immédiatement à entendre qu'il ne ferait rien detel. En tant qu’il était concerné, les partis devaient s’engloutir ou sarnager selon leur habilité à diriger le courant de l'opinion publique. Il était prêt à donner à leurs chefs la liberté d'action la plus complète, et à coopérer de tout cœur avec le parti dirigeant pour gouverner selon les désirs de la majorité. Aux yeux de Draper, de McNab et d'autres, cela semblait être l’abolition complète des fonctions d’un administrateur impérial, le sacrifice des quelques lambeaux qui restaient du pouvoir britannique dans les affaires provinciales. Mais ils durent s'y soumettre.
Lord Elgin ne voulut pas agir à la hâte et d’une façon inconsidérée. Son ministère n'avait pas la confiance de l'Assemblée; il s'aperçut qu'il était en trair de se dissoudre naturellement et il laissa les choses suivre leur cours. En mai, 1847, M. Draper démissionna et accepta une position de juge de la Cour du Banc de la Reine pour le Haut-Canada, et neuf ans après, il devint juge-en-chef de la Cour des Plaids Communs. Il vécut assez longtemps pour voir la Confédération un fait accompli et les principes qu'il avait si fortement et si consciencieusement combattus formant la note dominante d'une constitution nationale. Il fut lui-même, durant longtemps président de la Cour d'appel d'Ontario, reçut de la Reine le titre de C. B., et mourut en 1877, laisant la plus haute réputation de talent judiciaire, d'activité et d'honneur sans tache. Son successeur politique durant une courte période fut M. Henry Sherwood, un tory parmi les tories dont le ministère reconstitué était surtout remarquable par la présence de M. John A. Macdonald, qui avait été élu à l’Assemblée pour Kingston en 1844, et par l'absence de représentants franço-canadiens—un seul ayant
L'HONORABEN ED WARD PALMER L'HONORABLE SIR WILLIAM YOUNG Juge en chef de l'ile du Prince Edouard Chevalier, juge en chef de la Nouvelle-Ecosse, 1860-81
L'HONORABLE SIR JOHN CAMPBELL ALLEN Chevalier, juge en chef du Nouveau-Brunswick L'HONORABLE GEORGE E,. KING, LL.D.
Juge de la cour suprême du Canada
pu être gagné après de longues négociations. Le parti tory avait encore la réputation d'être le parti opposé à l'influence française, le parti de ceux qui croyaient à la déloyauté française, le parti de ceux qui sympathisaient avec tout ce qui pouvait restreindre les progrès des Français comme élément distinct. Le ministère Sherwood se cramponna au pouvoir avec la plus grande tenacité. Il ne put cependant adopter aucune mesure importante, fut continuellement défait à la Chambre, et ne réussit à se débattre durant une session que grâce à cette tolérance qui sait que les dernières phases d'une situation intolérable ont été atteintes, et qu'il faut que le règlement sorte d'un appel au peuple. La position générale des affaires était très sombre. L’abrogation des Corn-Laws et du tarif de préférence britannique avait plongé la province dans un désastre financier et causé un mécontentement populaire intense. Les animosités entre Français ct Anglais, dans le Canada-Est étaient encore aigües. L'immigration de milliers de prolétaires irlandais qui fuyaient l’affreuse famine d'alors, avait jeté sur les rives canadiennes une multitude de gens qui n’'arrivaient que pour mourir du typhus qui: s'était déclaré durant la traversée ou pour se mettre à la merci de la charité et de la bienfaisance canadiennes. Ce ne fut pas en vain qu'ils demandèrent des secours. À Québec, durant 1847, plus de 100,000 personnes débarquèrent et sur ce nombre, on pouvait en compter 10,000 en même temps dans les hôpitaux. D’autres endroits tels que Montréal, Toronto et Kingston, eurent à lutter contre les mêmes misères, et avec la même générosité, prirent soin des malades, nourrirent les affamés, logèrent ceux qui étaient sans abri. À Montréal seulement, mille orphelins avaient été laissés dans la détresse par suite de cette épidémie et de cette immigration déconcertante. Des gens malades
et souffrants remontaient en foule le Saint-Laurent, se rendaient jusqu'aux lacs dans des bateaux à vapeur encombrés, et devenaient à charge aux habitants des villes et des villages de l'Ouest. La réponse
fut partout la même, de la part du pauvre comme du riche, de l’Indien et du nègre de même que de l’homme blanc; les secours affluaient dans les comités qui avaient été formés. De fortes sommes furent distribuées, plus tard, tant en Irlande qu’au Canada. Les
actes d’héroïsme dans les hôpitaux de l’époque, furent nombreux—
héroïsme des infirmières et des ecclésiastiques, prêts à mourir s’il le fallait, pour prendre soin des malades. Plus d’un prêtre catholique romain périt en cette saison mémorable de souffrance et d’abnégation.
De semblables événements ne pouvaient que réagir sur la situation politique lorsqu'on fit les préparatifs d’une élection destinée à être de la plus haute importance comme point de repère historique, et à effectuer définitivement un changement déjà imminent. Dans le même temps, lord Elgin faisait de son mieux pour aplanir les aspérités et pour amener une entente propre à diminuer l’amertume de la lutte. Il nt le tour du Cänada-Est et gagna tous les cœurs de la population par ses manières agréables et ses discours conciliants. Parmi les Canadiens-Français, il emporta tout devant lui, en parlant aux “habitants” dans leur langue natale. Au commencement de décembre 1847, l'Assemblée fut dissoute; le 24 janvier 1848, les élections eurent lieu et les deux divisions de la province furent balayées par les libéraux. Le parlement se réunit en février, l’hon. A. N. Morin fut élu Orateur de l’Assemblée, contre sir À. N. McNab, sur un vote de parti Le gouvernement, défait sur l'Addresie, démissionna bientôt. Un nouveau ministère se forma immédiatement. Ce ministère est remarquable non seulement parce qu'il fut le premier sous le régime du véritable gouvernement responsable, mais parce qu’il contenait plusieurs hommes de mérite, et qu'il inaugurait dans sa composition la reconnaissance de droits égaux parmi les représentants français et anglais. De plus, conformément à une entent:
qui devait désormais devenir une loi non écrite il y eut un procureurgénéral du Canada-Est et un autre du Canada-Ouest, ayant des pouvoirs égaux et contrôlant le patronage politique et le programme du parti dans leurs provinces respectives. L'un était censé être premier ministre, mais sa position était très vague, et ‘sa supériorité réelle l'était encore plus—état de choses qui fait voir les difficultés de la situation, et le fait que le système anglais dans toute sa plénitude n'était pas jugé applicable, même par le parti libéral alors qu’il était au pouvoir, Le gouvernement fut constitué comme suit :
CANADA-EST OÙ BAS-CANADA Honorable Louis H. Lafontaine, Procureur Général, Honorable James Leslie, Président du Conseil Exécutif, Honorable R. E,. Caron, Orateur du Conseil Législatif, Honorable E. P. Taché, Commissaire en Chef des Travaux Publics, Honorable T. C. Aylwin, Solliciteur Général,
CANADA-OUEST OU HAUT-CANADA Honorable Robert Baldwin, Procureur Général, Honorable R. B. Sullivan, Secrétaire Provincial, Honorable Francis Hinks Inspecteur Général, Honorable J. H. Price, Commissaire des Terres de la Couronne, Honorable Malcolm Cameron, Sous Commissaire des Travaux Publics, Honorable W. Hume Blake, Solliciteur Général.
La session suivante fut courte mais satisfaisante, et l'orage de la période à venir n’était encore qu'un léger nuage à l'horizon. Lord Elgin trouva le nouveau gouvernement bien disposé, conciliant et vraiment supérieur à l'idée que feu lord Metcalfe s'était sincèrement faite des libéraux. On ne lui demanda l'abandon d'aucune prérogative importante, et l’on semble avoir consulté son opinion chaque fois
qu'il y a eu des nominations à faire. ‘“ J'ai essayé les deux systèmes écrivait-il dans une lettre particulière en 1849. ‘“ A la Jamaïque, il
n'y avait pas de gouvernement responsable, mais je n’avais pas la moitié
du pouvoir que j'ai ici avec mon cabinet constitutionnel et changeant.” Nul doute que cela était dû quelque peu à sa propre personnalité, à ses dispositions bienveillantes, à sa courtoisie cordiale, à sa perspicacité sympathique pour découvrir le sens des difficultés, à une certaine qualité instinctive d'homme d'Etat qui était toujours au service de son gouvernement, que celui-ci fut libéral ou tory. PROGRES DANS LES PROVINCES DE L'ATLANTIQUE
Vers le même temps, les événements dans les provinces maritimes entraînaient celles-ci vers le même but de gouvernement responsable. La dépêche de lord John Russell concernant l'exercice des emplois fut considérée par le parti libéral au Nouveau-Brunswick, comme faisant droit virtuellement à leur demande, et fut lue par sir John Harvey, à la Législature, en 1830, celui-ci donnant à entendre qu'il consentait volontiers à la mettre en vigueur. Mais il était personnellement si populaire, son administration était si acceptable, et le peuple était si naturellement conservateur que cette dépêche fut reçue avec indifférence, et que l’Assemblée adopta une résolution à la majorité d’une voix, contre l'établissement d’un système responsable. Plus tard sir William.Colebrooke, devint gouverneur, et, alors que la violente querelle de lord Metcalfe avec les libéraux battait son plein, la Législature accentua encore son opinion, en adoptant des résolutions remerciant le gouverneur général de son attitude ferme et vigoureuse contre le républicanisme. Mais, en 1848, l'influence des nouvelles réformes en Canada fut trop forte, même pour le conservatisme du Nouveau-Brunswick, et l’heureuse condition de cette province qui n'avait que peu de raisons de se plaindre. En conséquence, un mesure en faveur du gouvernement réspons able fut appuyée par les deux partis, et l'on forma un ministère qui comptait parmi ses membres Lemuel A. Wilmot, et Charles Fisher, les deux chefs libéraux. Ceci, cependant, était une coalition, et cene
fut qu'en 1854, après les élections générales, que les libéraux de cette
province eurent le pouvoir dans toute sa plénitude, et formèrent un ministère distinctement responsable,
Dans la Nouvelle-Ecosse, il en fut autrement. Il n'y avait pas de courant calme de progrès indifférent, vers une destinée inévitable dans sa politique. Le gouverneur, sir Colin Campbell,* était un homme à l'esprit militaire, avec des idées à la Metcalfe sur ce qui était juste et injuste, et avec le même sens du devoir envers le gouvernement impérial, développé aux dépens de tout ce qu'il pouvait être censé devoir au peuple. Bref, il était gouverneur, et non le chef d'un système constitutionnel distinct basé sur les précédents britanniques. Il considéra la dépêche de Russell de 1839 comme le produit de l'esprit de parti en Angleterre et par suite tout à fait étrangère à ses devoirs envers la Couronne, L'Assemblée, sous l'influence des discours enflammés et des violentes invectives de Howe, adopta une forte résolution de non-confiance envers l'Exécutif, résolution que le gouverneur reçut en donnant à entendre que ses aviseurs lui convenaient parfaitement.
À cette époque, les chefs dans la Nouvelle-Ecosse, étaient des hommes brillants, et plusieurs d’entre eux auraient fait bonne figure sur un champ plus vaste et plus grand que celui que le destin leur avait offert. Joseph Howe était naturellement le premier entre tous. Nul ne pouvait l'égaler en fait d’éloquence, de logique dans les arguments, de force dans les invectives, ou de rhétorique brillante, et il est douteux que le Dominion ait jamais produit son égal sous ces rapports. James Boyle Uniacke était un homme puissant sous plus d'un rapport, tandis que William Young qui fut plus tard crée chevalier par la Reine, et qui exerça pendant 21 ans les fonctions de juge-en-chef dans la province, unissait un jugement sûr à l’éloquence de la parole. Le chef tory James W. Johnston, était l'égal de n'importe lequel des chefs libéraux en matière de talents politiques et de sincérité, et il
* Ce n'était pas le fameux lord Clyde de réputation indienne, comme certains écrivains canadiens l’ont déclaré,
était leur supérieur à tous, à l'exception de Howe, en puissance oratoire. Il gagna des élections en dépit de la popularité plus grande du programme de son rival, et conserva toujours le respect et l’admiration de son propre parti. Les attaques de Howe contre le lieutenant-gouverneur étaient alors presque intolérables. Dire qu'elles étaient virulentes, c'est se servir d’un terme euphonique. Leur éloquence n'était égalée que par un ton acerbe qui se manifestait nonseulement dans ses discours, mais dans des articles de journaux, et dans des lettres au Secrétaire Colonial, qui sont classiques, à l'égal de tout ce que Yunius a jamais écrit.
Il s'ensuivit le résultat inévitable. Sir Colin Campbell fut rappelé, et lord Falkland gouverna à sa place durant les six années commencées en septembre 1840. La tâche qu'il entreprenait fut loin d’être facile. Le compromis préliminaire, consistant en la nomination de trois chefs libéraux—Howe, Uniacke et McNab—à des sièges dans l'Exécutif, sans accepter leurs principes, était voué d'avance à l'insuccès, et, après que Howe et Johnston eurent réussi à mêler l'huile et l'eau assez longtemps pour passer une mesure très discutée, constituant la ville de Halifax en municipalité, la coalition fut naturellement dissoute.
Outre la question générale et vague de la responsabilité à l'Assemblée, il y avait de fortes divergences entre les chefs sur des questions purement locales. Howe était en faveur des écoles communes libres, et d'une uaiversité provinciale. Johnston, comme tous les tories de son époque dans les provinces, était en faveur des écoles et des collèges confessionnels, avec subvention provinciale—en somme le principe de l'union de l'Eglise et de l'Etat. En 1844, la rupture avait eu lieu. Falkland accepta la résignation des libéraux, puis s'efforça de détacher les masses du parti de Howe. Il était assez naturel d'agir ainsi en cette occasion mais cela eut pour effet de faire revivre l'esprit implacable dont son prédécesseur avait souffert. A
LLA
partir de ce moment, lord Falkland fut, pendant les deux années qui précédèrent son rappel, à mème de comprendre complètement les ressources illimitées de la langue anglaise et la force de l’invective aigüe et implacable de Howe.
En 1846, il fut rappelé, et le populaire, affable, et toujours utile sir John Harvey, fut nommé à sa place. Il était difficile, même pour lui, de remplir cette position; s’il favorisait publiquement ie gouvernement responsable, il violait l'un de ses principes primordiaux, en combattant des aviseurs qui avaient alors une majorité dans les deux Chambres : s’il ne le faisait pas, toute la violence politique des chefs libéraux devait se déverser sur .‘i, comme elle s'était ruée sur Campbell et Falkland. Iltenta un compromis en invitant Howe et ses associés À accepter des sièges au Conseil. Mais ils refusèrent, et finalement, on en arriva à un compromis tacite en vertu duquel tous les intéressés convinrent d'attendre les élections prochaines. Ces élections eurent lieu en 1847, et les libéraux remportèrent la victoire par une assez bonne majorité. Johnston résigna, et une gouvernement fut formé dans de nouvelles conditions et avec une entente semblable à celle qui existait alors dans les Canadas—c'est à dire que le gouverneur accepterait volontiers et complètement la responsabilité de ses ministres envers l'Assemblée au lieu de leur responsabilité envers lui-même, Howe était le membre le plus marquant de nouvel Exécutif, et avec lui se trouvaient Lawrence O'Connor Doyle, James Boyle Uniacke, James McNab, Herbert Huntington, George R. Young et
autres représentants du libéralisme provincial et de la longue lutte en
faveur du gouvernement responsable,
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