L'ESPRIT DE SECTES ET DE SECTIONS SE MANIFESTE
Mercier, en 1885, avait brillé comme un météore à travers l’horison politique. Le moment était solennel. En dépit des protestations plus ou moins enflammées du Canada français, Louis Riel avait péri sur l’échafaud de Régina pour avoir inspiré la rebellion—ce que l'on représentait comme une vengeance des orangistes d'Ontario parcequ'il était catholique et métis français. Mercier et Laurier avaient tenu des grandes assemblées à Montréal où s'était activé le feu de l'esprit de sectes et de sections au point de menacer d'un incendie. Les membres français du gouvernement fédéral—Chapleau, sir Hector Langevin, sir Adolphe Caron—furent invités à donner leur démission et l’on offrit au premier la direction de ce que l’on nommait le “ parti national.” 11 refusa avec exaltation ; Mercier accepta avec une égale
éloquence, et le combat fut aussi chaud parmi les partisans des deux côtés.
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Un changement important dans la situation, comparée aux luttes politiques du passé, était très apparent. Jusqu'alors l'Eglise Catholique Romaine avait été opposée aux prircipes du libéralisme dans la province, ou avait rencontré de l'opposition chez les partisans de ces principes. Maintenant, une scission marquée dans le grand parti conservateur semblait inévitable vu le fait que Mercier gagnait du terrain du côté de l'Eglise et attirait dans les rangs de son nouveau “ parti national” les ultramontains ou l'élément clérical extrême. Riel avait expié son crime sur l'échafaud de Régina. En 1886, eurent lieu les élections provinciales et M. Mercier se lança dans la lutte avec beaucoup de vigueur et d'éloquence. Il battait en brêche les murs jusque Ïà invulnérables du conservatisme local, avec toute la puissance d'une attitude qui en appelait aux préjugés de race et à la bigoterie religieuse et il finit par remporter la victoire. M. Taiilon ne résigna pas immédiatement mais, lors de la réunion de l’Assemblée, il fut défait et Mercier devint premier ministre le 27 janvier 1887. C'était une victoire remarquable pour un homme qui n'avait jamais été au pouvoir, excepté durant quelques mois, dans le ministère Joly de 1879, et qui avait dû lutter contre l'éloquent Chapleau et tout le pouvoir organisé du conservatisme québecois. Le météore s'arrêta alors pendant quelque temps dans sa course ; le public se demandait ce qui arriverait à la suite : un conflit qui avait eu pour résultat le renversement des anciens partis, la rupture des antiques liens politiques et ecclésiastiques, le soulèvement de l'esprit funeste de l’antagonisme de race et des préjugés religieux.
En même temps, la question Riel avait précipité une crise très importante dans les affaires fédérales. À mesure que la marée du mercièrisme s'élévait dans la province de Québec, il semblait que le parti conservateur dut être submergé au gouvernement fédéral tout
comme dans les affaires provinciales. Même la personnalité magnétique
QUEBEC ET LES BIENS DES JESUITES s21
de sir John Macdonald semblait avoir perdu son influence dans cette guerre farouche de mots à propos de la mort d'un rebelle faible et sans valeur. Ilétait violemment dénoncé par les orateurs francocanadiens comme “l’ennemi de notre nationalité” et fut brûlé en effigie à Montréal, tandis que Chapleau, Langevin et Caron étaient flétris ensemble dans des résolutions publiques comme ‘“traitres à leur pays.” On en était arrivé à considérer Riel comme le héros de Québec et l’un des martyrs politiques de sa race; M. Mercier était le chef d’un mouvement qui, aux noms sacrés de la race et de la religion, finirait par venger cette exécution inique; le Parti National devait balayer les ennemis du Canada français et de l'Eglise Catholique Romaine et M. Laurier devait conduire la partie fédérale du projet ; la province d'Ontario devait être agitée par M. Blake contre ceux qui avaient commis ce que 30,000 hommes, réunis sur le Champ de Mars, à Montréal, déclaraient être “un acte d'inhumanité et de cruauté indigne d’une nation civilisée.”
La flamme des passions de sectes et de sections s'etendit tellement que sir John Macdonald lui-même, si optimiste qu'il fût, commença à craindre que son parti ne put résister à l'orage. Après l'exécution de Riel, le Monde, un journal conservateur français, exprimant l'opinion générale de la presse dans Québec, disait : “ Le fanatisme veut une victime: Riel a été offert en holocauste ; l'orangisme l'a pendu par haine et pour satisfaire une ancienne soif de vengeance.” Le Mail de Toronto, l'ancien organe conservateur, mais qui alors était presque directement opposé au gouvernement, jetait du combustible sur les flammes en déclarant “qu'il faudrait de nouveau combattre pour la conquête ” et que le résultat serait l’abolition des privilèges de1763. L'Orange Sentinel, en réponse aux violentes datribes de ses confrères de Québec déclarait, avant l'exécution, que
si le gouvernement n'osait pas pendre le rebelle, le jour n'était pas
éloigné ou ‘“ l'appel aux armes se ferait entendre de nouveau à travers le Dominion.” LE DEBAT AUX COMMUNES
Telle était la position le 11 mars 1886, lorsque M. Landry présenta à la Chambre des Communes une quelque peu fameuse Résolution, comme suit: ‘ Que cette Chambre considère qu'il est de son devoir d'exprimer son profond regret de ce que la sentence de mort prononcée contre Louis Riel, convaincu de haute trahison, ait été mise à exécution.” Ce député conservateur décrivit l'acte du gouvernement sur le ton de l’invective la plus violente et en termes qui furent scuüvent répétcs durant le débat qui s’en suivit. Cette mise à exécution des lois contre un rebelle sanguinaire, intrigant, corrompu et deux fois coupable, était à ses yeux une provocation lancée à la figure de toute une nationalité, une violation des lois de la justice, une preuve de faiblesse de la part du ministère, la gratification d'une vengeance recherchée depuis longtemps, l’odieux sacrifice d'un Canadien-Français catholique sur l’autel de la haïîne et de la bigoterie des sectaires. Plusieurs autres orateurs prirent la parole. M. Clarke Wallace déclara que sur 2,000 loges orangistes dans le pays, six seulement avaient passé des résolutions à ce sujet. M. M. C. Cameron dénonça le gouvernement pour avoir ‘“trafiqué de l'existence d’un homme.” M. Wilfrid Laurier, dans un discours rémarquable par la pureté de sa diction, l'élégance de son langage et de son style, déclara qu’il croyait, de même que toute sa province, que l'exécution de Riel avait été “ le sacrifice d’une vie non à l’inexorable justice mais aux passions violentes et à la vengeance.” Sir Hector Langevin et sir Adolphe Caron défendirent fortement le gouvernement dont ils faisaient partie.
Puis vint l'événement le plus important du débat--le discours de M. Blake et la première apparition remarquable de M. J. S. D. Thompson dans l'arène fédérale. Doué d'une instruction solide, d'un
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