LES LIBERAUX CHANGENT LEUR PROGRAMME
En 1882, M. Edward Blake, alors chef de l'opposition, déclarait qu'il était encore opposé en principe à la protection mais qu'il reconnaissait que ‘nous sommes obligés de prélever annuellement une somme considérable principalement au moyen de droits d'importation imposés en grande partie sur des produits semblables à ceux qui peuvent être fabriqués ici; il en résulte comme incident nécessaire de notre système fiscal fixe, qu’il doit y avoir un grand avantage, amplement suffisant, je crois, aux yeux des protectionnistes modérés, pour le fabricant indigène.” *
Sir Richard Cartwright et d’autres chefs continuèrent cependant à dénoncer la protection et ni les manufacturiers ni le public ne semblaient juger l'attitude de M. Blake comme étant suffisamment prononcée, ni ses vues suffisamment claires pour leur inspirer l'espoir que Îe programme fiscal existant serait raisonnablement conservé sous ses auspices. En 1887, il résolut donc de rendre la situa-
tion meilleure pour lui-même et son parti au moyen d’une déclaration
*Discours aux électeurs de Durham-Ouest, daté du 22 mai 1882.
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COMMERCE, TARIFS, RECIPROCITE ILLITIMEE 545
virtuelle portant que la Politique Nationale serait maintenue s'ils arrivaient au pouvoir, À Malvern le 22 janvier, dans un discours qui donna le diapason de la campagne suivante, il expliqua que ses opinions de 1882 s'étaient affermies d'année en année, et que l'augmentation de la dette publique et des charges annuelles, les déficits entre les recettes et les dépenses avaient rendu impraticable l'ajustement modéré du tarif qu'il avait proposé. “Il est plus évident que jamais qu'il faudra conserver un haut dewré de protection et que Îles manufacturiers n'ont rien à craindre.” Puis il proclamait que son programme était un remaniement fiscal qui aurait en vue “les réductions des dépenses permettant une réduction d'impôts ; l'allègement des taxes sur les articles de première nécessité et sur la matière première des manufacturiers; un arrangement plus équitable des taxes qui maintenant pèsent injustement sur le pauvre comparé au riche ; la taxation sur les articles de luxe aussi élevée qu'elle pourra l'être pour ne pas nuire à notre projet en diminuant considérablement la consommation; la restriction des monopoles de la production dans les cas où, au moyen d’une entente ou autrement, le tarif permet d'exiger un profit indu ou exorbitant du consommateur; un effort—un point très important-—pour favoriser la réciprocité de commerce avec nos voisins du sud.”
Cependant le corps électoral restait insensible. Apparemment, le peuple ne tenait pas à confier l'administration d'un tarif protecteur à des chefs qui avaient toujours été violemment opposés à ce principe —bien qu'ils reconnussent alors qu'il y avait eu changement dans les conditions et qu'ils consentissent à modifier leur programme. Leur deuxième échec électoral fut cependant une amère déception pour les gens de l'opposition. Ils avaient espéré conquérir les suffrages sur la double question de l'exécution de Riel--dans Québec—et l'acceptation d’un programme protecteur modéré—dans Ontario. Le sort en
avait décidé autrement, et à l'automne de 1887, après que M. Blake
eut disparu comme chef et lorsque M. Laurier eut un peu pincé la nouvelle corde du commerce privilésié avec l'Angleterre, à Somerset, Québec, sir Richard Cartwright, se déclara hardiment dans un discours à Ingersoll, le 17 octobre, en faveur d'un programme bien défini de réciprocité avec les Etats-Unis pour les produits agricoles et industriels. Le libre-échange avec la république américaine devait être le nouveau programme, le nouveau sentier pour arriver au pouvoir, l'accès à un marché de 60,000,000 d'âmes, le chemin vers la richesse pour le cultivateur, le mineur et le pêcheur.
C'était un programme courageux, proposé par un homme qui n'a jamais manqué de courage durant une longue carrière politique, ni de paroles incisives, ni de sarcasmes pour exprimer ce qu'il voulait dire, Il proclama, et avec raison, l'impossibilité d'obtenir une réciprocité limitée pour les produits agricoles seulement. Il jeta de nouveau le gant aux protectionnistes. Il se déclara prêt, si c'était nécessaire, à imposer des droits contre la Grande-Bretagne en faveur des produits américains. Il représenta le marché américain comme nécessaire
cœénérale en Canada et
avant tout pour amener la prospérité g
produire l'expansion illimitée du commerce et de la production. Ce programme n'était pas tout-à-fait neuf, bien que Île titre de “réciprocité illimitée” fut certainement original. Dès 1870, le 16 mars, L.S. Huntington, fameux plus tard au sujet de l'attaque du Pacifique Canadien, avait présenté à la Chambre des Communes une Résolution en faveur d'un système du commerce continental et d'une union douanière, Le parlement l'avait rejetée aussitôt, et l'on n'avait plus entendu parler de l’idée, excepté en de rares occasions par des gens irresponsables, soit au Canada, soit aux Etats-Unis. La réciprocité elle-même avait été fréquemment préconisée et promise, mais les orateurs et les écrivains avaient eu également soin de la limiter et de la restreindre aux produits agricoles et à ceux des mines et de la mer. En 1885, M. (plus tard sir) L. H. Davies avait, de fait, proposé ‘‘ une liberté
Le
réciproque supplémentaire dans les relations commerciales des deux pays,” mais la phrase était suffisamment vague pour dire n'importe quoi, AGITATION EN FAVEUR DE LA RECIPROCITE ILLIMITÉE
Le plongeon avait été fait et quelques jours plus tard vint une approbation sous forme d'une Résolution unanime passée par la Conférence Interprovinciale réunie à Québec durant le même mois et la même année où sir Richard Cartwright avait fait son discours d'Ingersol, Y assistaient les premiers ministres libéraux de Québec, d'Ontario, du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse-MM. Mercier, Mowat, Blair, Fielding, M. John Norquay, premier ministre du Manitoba—dont les opinions politiques fédérales étaient vagues, sinon entièrement nulles ; et d'autres représentants de ces wouvernements, y compris les honorables A. S. Hardy, G. W. Ross, F, G, Marchand et J. W. Longley. La Conférence adopta diverses motions légitimes ayant pour but d'embarrasser le gouvernement fédéral et déclara entre autre chose qu'elle désirait exprimer “son opinion que la réciprocité illimitée serait avantageuse à toutes les provinces du Dominion et sa conviction que ce programme améliorerait les relations avec les Etats-Unis sans affecter la fidélité canadienne au lien britannique. Ceci démontre la rapidité avec laquelle le nouveau programme fut accepté. Une aide puissante survint aussi sous forme de discours, brochures et articles de journaux de la part du docteur Goldwin Smith et de MM. Erastus Wiman, Valancy E. Fuller et de M. J. W. Longley, de la Nouvelle-Ecosse. On ne saurait dire jusqu'à quel point le docteur Goldwin Smith fut utile au mouvement. Sa réputation d'annexionniste était bien établie et il n’hésita pas alors à déclarer publiquement que la réciprocité illimitée signifiait l'acceptation du tarif américain contre l'univers entier —y compris l'empire britannique—et qu'elle était réellement synonyme de l'union commerciale que l’on préconisait aux Etats-Unis. M. Wiman fut un partisan plus utile. Il était alors négociant éminent à New-York,
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apparerament fier de son origine canadienne, bienveillant et serviable envers tous ceux ui venaient de son pays natal, il avait la direction de l’une des grandes lignes télégraphiques du Dominion et désirait beaucoup parvenir comme l’un des chefs de l'opinion publique. D'rant les quatre années suivantes, sa R. Cartwright, M. Longley, procureur-général libéral de la Nouvelle-Ecosse, M. Wiman et le docteur Goldwin Smith combattirent vigoureusement et parlèrent fréquemment er faveur du nouveau programme. Ils eurent aussi durant quelque temps, et pendant toute la urée des élections générales qui suivirent, l’aide puissante du Æ/arë/ de Toronto—qui s'était constamment éloigné de sir john Macdonald depuis l'agitation relative aux biens des Jésuites et ne revint à son allégeance conservatrice que plusieurs années plus tard.
Graduellement, le parti libéral s- rallia à ses chefs pour appuyer un commerce plus libre ‘avec le continent auquel nous appartenons ” selon la phrase malheurcuse de M W'iman. Cet appui fut donr.é à divers degrés et sous divers noms pour -e programme même tandis que les attaques contre ia protection devinrent plus violentes et servireni d'aide collatérale dans une : ampagne agressive en faverr de l’idée américaine. Le 14 ma”s 18%8, sir Richard Cartwright proposa à la Chambre la résolution suivante : ‘“ Qu'il est fortement à aésirer que la liberté la plus large possible de reiations commerciales soit établie entre la confédération canadienne et les Etats-Unis et qu’il est opport'in que tous les atticies fabriqués daas ou les produits naturels de l’un ou l’autre des ‘deux pays soient admis francs de droits dans les ports de l'un ou de l’autre—les articles assujettis aux droits d’accise ou du revenu de l'intérieur étant seuls exceptés ; qu’il est de plus opportun que le gouvernement fédéral prenne des mesures à une date rapprochée pour découvrir à quelles conditions des arrangements pourraient être faits avec les Etats-Unis dans le but d'obtenir avec eux la réciprocité de commerce complète et illimitée.”
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Ceci définissait explicitement la nouvelle attitude prise par l'opposition et souleva une question que le gouvernement régla par un amendement proposé par M. George E. Foster, ministre des finances, lequel était conçu en termes également clairs et explicites : “ Que le Canada, à l'avenir comme par le passé, désire cultiver et étendre ses relations commerciales avec les Etats-Unis en tant qu'elles ne sont pas en conflit avec le programme de protection envers les diverses industries et les intérêts du Canada, adopté en 1879 et qui depuis a reçu d’une façon si catégorique. l'appui et l'approbation du peuple.” L'amendement fut dûment adopté après une longue discussion, par un vote de parti de 124 contre 67. Plus tard, durant la session, une Résolution semblable à celle de sir Richard fut proposée par M. A. G. Jones— qui devint lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Ecosse—et rejetée ; l'année suivante, le 5 mars, sir Richard Cartwright profita du fait que des motions avaient été adoptées en faveur de l'union commerciale par la chambre de: Représentants à Washington pour insister de nouveau afin que des mesures fussent prises “dans le but d'obtenir la réciprocité complète et illimitée” avec la République.
En même temps, reconnaissant clairement, sinon publiquement, la difficulté de négocier des traités ou de conclure des arrangements commerciaux avec les Etats-Unis entraînant une préférence au détriment de la Grande-Bretagne, par l'entremise des plénipotentiaires britanniques, les chefs libéraux préconisaient avec insistance Île droit pour les colonies de négocier indépendamment des autorités impériale:. Le 18 février 1880, sir Richard Cartwright intercala ce programme collatéral, ou partie du programme général des libéraux, dans une motion qu'il présenta à la Chambre des Communes et qui déclarait que “]e gouvernement et le parlement du Canada devraient acquérir le pouvoir de négocier les traités commerciaux avec des pays étrangers ” et devrait obtuair des autorités impériales la permission “ d'entrer en
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Telle était la question générale devant le peuple lorsqu’eut lieu l'élection de 1891. Il n'y a aucun doute que le gouvernement durant les années écoulées entre 1887 et 1891, mésestima les progrès de ce mouvement et la force croissante d’un sentiment libre-échangiste dans le pays, sentiment qui avait été développé par l'augmentation de la dépression commerciale, par la propagande continue de l'opposition maintenant agressive, et par une ferme croyance répandue parmi les cultivateurs que la protection ne leur avait pas été aussi avantageuse qu'elle aurait dû l'être et qu'il leur serait peut-être utile d'essayer le nouveau programme. Sir John Macdonald vit assez clairement les tendances américaines du moveument, et la dégringolade inévitable vers l'annexion, et l’abime que serait creusé entre le pays et la Grand-Bretagne par tout système d'union commerciale continentale ; et il semble avoir cru d'abord que la masse du peuple pouvait voir aussi clairement que lui-même. Heureusement un certain nombre d'homnics aon-inféodés ou indifférents aux partis politiques reconnurent le danger qu'il y avait à laisser faire les choses et l’histoire de la iirue de la Fédération Impériale en ces temps-là est l’histoire active d'un oj,..'tion forte, constante, se manifestant par une série de brochures et d'imprimés et par une succession continue d’assemblées publiques, contre tout ce qui sentait la législation fiscale anti-britannique. La Ligue et ses chefs firent plus que cela. Ils énoncèrent un programme alternati!, un meilleu: principe, et insistèrent fortement sur l’idée nouvelle des relations :ommerciales plus intimes avec la mère-patrie.